tâche qui lui était assignée. Ayant promptement réparé la faute qu'on
lui avait fait commettre en l'attirant sur Valence, il s'était porté
devant Lerida pour en commencer le siége. Le 10 avril il avait établi
son quartier général à Monzon, sur la Cinca, point où il avait réuni à
l'avance le matériel de siége, tel que grosse artillerie, fascines,
gabions, outils de toute sorte. Son corps, complété à l'effectif de
trente et quelques mille hommes par l'arrivée des derniers renforts,
ne pouvait pas fournir plus de 23 à 24 mille combattants. Il en avait
laissé environ 10 mille à la garde de l'Aragon, et avec 13 ou 14 mille
il s'était acheminé sur Lerida, dont il avait formé l'investissement
sur les deux rives de la Sègre. Ces forces suffisaient à la rigueur
pour l'attaque de la place, mais on avait lieu de craindre qu'elles ne
fussent insuffisantes s'il fallait couvrir le siége contre les
tentatives très-vraisemblables du dehors. À la vérité Napoléon avait
ordonné aux deux armées de Catalogne et d'Aragon, commandées par le
maréchal Augereau et le général Suchet, de profiter de leur voisinage
pour se secourir mutuellement. Le maréchal Augereau devait couvrir les
siéges de Lerida et de Mequinenza pendant que le général Suchet les
exécuterait, et le général Suchet à son tour devait couvrir ceux de
Tortose et de Tarragone, pendant que le maréchal Augereau y
consacrerait ses forces. Malheureusement l'armée de Catalogne,
partagée entre mille soins divers, tantôt occupée de couvrir la
frontière française que les bandes venaient insulter chaque jour,
tantôt obligée de courir à Barcelone pour protéger cette ville ou la
nourrir, tantôt enfin appelée à Hostalrich dont l'investissement était
entrepris, ne réussissait souvent qu'à manquer ces buts divers, pour
les vouloir tous atteindre. Il eût fallu l'esprit à la fois le plus
ingénieux et le plus actif pour satisfaire à tant de devoirs, et le
vieil Augereau, successeur du général Saint-Cyr, n'était pas cet
esprit rare. Dans le moment il se trouvait devant Hostalrich et non
aux environs de Lerida. Le général Suchet arriva donc seul devant
cette dernière place, et ne s'en émut point, car en sachant se
partager à propos entre les opérations du siége et l'expulsion de
l'armée qui viendrait le troubler, il se flattait de venir à bout de
la double tâche qui lui était confiée.
[En marge: Description de Lerida.]
La place de Lerida est célèbre dans l'histoire, et depuis César
jusqu'au grand Condé elle a joué un rôle important dans les guerres de
tous les siècles. Le grand Condé, comme chacun le sait, ne réussit
point à la prendre; le duc d'Orléans y réussit dans la guerre de la
succession, et on pouvait échouer dans cette entreprise sans qu'il y
eût rien d'extraordinaire. La place est sur la droite de la Sègre,
rivière qui court perpendiculairement vers l'Èbre, et lui porte les
eaux d'une moitié au moins de la chaîne des Pyrénées. (Voir la carte
nº 52.) La ville, située au pied d'un rocher que surmonte un château
fort, bâtie entre ce rocher et la Sègre, est protégée par les eaux de
cette rivière sur une partie de son front, et de tous les côtés par
les feux plongeants du château. Le rocher qui porte ce château, taillé
presque à pic de toute part, n'est abordable que vers le sud-ouest,
par une pente adoucie qui se continue au delà de la ville; mais vers
son extrémité cette pente se relève brusquement, et présente divers
saillants sur lesquels ont été construits le fort de Garden, et les
redoutes de San-Fernando et du Pilar, en sorte que le côté accessible
du château est lui-même défendu par de bons ouvrages. Il fallait donc
prendre la ville sous les feux du château, et après la ville le
château lui-même, en forçant les ouvrages qui en défendaient
l'approche, à moins toutefois que par une attaque bien entendue on ne
dirigeât le siége de manière à entraîner la chute de la ville et du
château à peu près en même temps. Une bonne conduite des opérations
pouvait, il est vrai, amener ce double résultat presque le même jour.
La ville renfermait 18 mille âmes d'une population fanatique, plus une
garnison de 7 à 8 mille hommes commandée par un chef jeune et
énergique, Garcia Conde, qui s'était distingué au siége de Girone.
Elle ne manquait ni de vivres ni de munitions, même pour un long
siége.
[En marge: Plan d'attaque imaginé par le colonel Haxo, et adopté par
le général Suchet.]
L'habile officier du génie Haxo résolut de commencer par attaquer la
ville, en l'abordant par le nord-est, c'est-à-dire entre la rivière et
le château, et par son côté le plus peuplé, de façon à mettre le
courage des habitants à une rude épreuve. Il est vrai qu'on était
ainsi exposé à tous les feux du château, mais la nature du terrain y
rendait le travail des tranchées facile, et en s'approchant rapidement
ces feux devaient devenir si plongeants qu'on aurait beaucoup moins à
les craindre. De plus on avait l'avantage, en attaquant de ce côté, de
n'avoir pas derrière soi le fort de Garden, qui est placé sur le
revers opposé.
[En marge: Tentative du général O'Donnell pour faire lever le siége de
Lerida.]
Pendant qu'on se disposait à ouvrir la tranchée, une lettre
interceptée apprit au général Suchet que le général espagnol O'Donnell
arrivait avec les troupes de Catalogne et d'Aragon pour faire lever le
siége. Le général Suchet ne se hâta pas d'aller à sa rencontre, ne
voulant s'éloigner de Lerida ni trop tôt ni à trop grande distance;
mais il avait des ponts sur la Sègre, et il pouvait en quelques heures
passer la rivière et porter la masse de ses forces au-devant de
l'ennemi, en laissant devant la place une arrière-garde suffisante
pour contenir la garnison.
Le 22 avril en effet on sut que le général O'Donnell s'approchait, et
n'était plus qu'à une marche. Il venait de Catalogne par la gauche de
la Sègre, pendant que la ville et les troupes assiégeantes se
trouvaient sur la droite. Le général Suchet fit ses dispositions de
manière à tenir tête à l'ennemi du dehors et à celui du dedans. Le
général Harispe demeura au pont de la ville sur la Sègre, par lequel
la garnison aurait pu communiquer avec l'armée de secours. Il devait
contenir à la fois la garnison et le corps d'O'Donnell. Le général
Musnier, placé un peu plus haut sur la Sègre, à Alcoletge, était en
mesure de passer la rivière sur-le-champ, et de tomber dans le flanc
de l'ennemi qui se présenterait devant le pont gardé par le général
Harispe.
[En marge: Combat de Margalef.]
Le 23 avril, à la pointe du jour, le général O'Donnell parut à
l'extrémité de la plaine de Margalef, qui s'étend à la gauche de la
Sègre, et entra tout de suite en action. Il était précédé d'une
avant-garde d'infanterie et de cavalerie légères, et marchait en deux
colonnes, fortes ensemble de 9 à 10 mille hommes, l'une à droite,
l'autre à gauche de la route. C'étaient les meilleures troupes de la
Catalogne et de l'Aragon. À peine le général Harispe fut-il éveillé
par le feu des avant-postes qu'il monta à cheval avec le 4e de
hussards, se fit suivre par deux compagnies légères des 115e et 117e
de ligne, et n'hésitant pas à la vue de l'avant-garde ennemie, la
chargea à toute bride, et la culbuta au loin dans la plaine. Ce
premier avantage lui donnait le temps de revenir vers la ville pour
contenir la garnison, qui, réunie tout entière, commençait à déboucher
par le pont de la Sègre, et au milieu des cris de joie des habitants.
Le général Harispe avec le 117e et son brave chef, le colonel Robert,
aborda cette garnison à la baïonnette, la refoula sur le pont et la
contraignit de rentrer dans la place.
Ces deux actions rapides avaient donné à la division Musnier le temps
de passer la Sègre à Alcoletge, qui est, avons-nous dit, un peu
au-dessus de Lerida, et de se transporter sur le champ de bataille. Le
général Musnier, au lieu de descendre le long de la Sègre, afin de
rejoindre le général Harispe, et de faire front avec lui sur la grande
route que suivait l'ennemi, tomba diagonalement et par la ligne la
plus courte dans le flanc des deux divisions espagnoles, à travers la
plaine de Margalef. Son infanterie était précédée par le 13e de
cuirassiers, seul régiment de grosse cavalerie servant en Espagne,
fort de douze cents chevaux, et commandé par un excellent officier, le
colonel d'Aigremont. À peine arrivés à portée de l'ennemi, les
cuirassiers se mirent en bataille, ayant du canon sur leurs ailes et
menaçant le flanc de l'armée espagnole. Après un feu d'artillerie
assez vif, la cavalerie ennemie se portant en avant pour couvrir son
infanterie, les cuirassiers la chargèrent au galop et la culbutèrent.
Les gardes wallones se formèrent aussitôt en carré pour protéger à
leur tour leur cavalerie. Mais les cuirassiers continuant la charge,
les enfoncèrent et renversèrent ensuite tout ce qui voulut imiter
l'exemple des gardes wallones. En quelques instants ils firent mettre
bas les armes à près de six mille hommes. Le reste se précipita à
toutes jambes vers les routes de la Catalogne. On prit en grande
quantité du canon, des drapeaux, des bagages.
Après ce brillant succès on n'avait plus à craindre que le siége fût
troublé. Le général Suchet voulant savoir si ce combat qui devait
priver la garnison de tout secours, l'aurait ébranlée, étala ses
prisonniers dans la plaine, en offrant au gouverneur d'envoyer un
officier pour en faire le dénombrement, et le somma de se rendre. Le
gouverneur répondit fièrement que la garnison n'avait jamais compté
pour se défendre sur un secours étranger. Il fallut donc entreprendre
le siége.
[Date en marge: Mai 1810.]
[En marge: Ouverture de la tranchée devant Lerida le 29 avril 1810.]
On ouvrit la tranchée le 29 avril. Les travaux en furent difficiles,
non à cause de la dureté du sol, mais des eaux de la Sègre qui se
répandaient dans les environs, du printemps qui était pluvieux, et de
l'artillerie du château qui était fort incommode. On pratiqua des
barrages dans certains canaux, pour détourner les eaux de nos
tranchées, et on se défila le mieux qu'on put des feux du château.
Tandis qu'on cheminait, le colonel Haxo, estimant qu'il serait d'un
grand avantage de prendre le fort de Garden, qui était la vraie clef
du château, fit attaquer les deux redoutes de San-Fernando et du
Pilar. On réussit dans l'attaque de l'une et on échoua dans celle de
l'autre, ce qui obligea de renoncer aux deux, du moins pour le moment.
[En marge: Travaux d'approche.]
Pendant ce temps on avait continué les travaux d'approche en se
dirigeant sur deux bastions, ceux du Carmen et de la Madeleine, et on
avait repoussé une forte sortie de la garnison. Les 6 et 7 mai, toutes
les batteries étant construites et armées, les unes pour écrêter les
parapets et faire taire l'artillerie de la place, les autres pour
envoyer des feux courbes sur le château, on commença la canonnade.
Notre artillerie la soutint d'abord très-vivement, mais elle eut
beaucoup à souffrir de celle du château: elle eut plusieurs pièces
démontées, et fut obligée de suspendre son feu pour disposer des
batteries nouvelles et modifier la direction des anciennes. On en
établit une sur la gauche de la Sègre, afin de battre le pont de la
ville, et de tirer à ricochet sur les bastions attaqués. Ces nouveaux
travaux absorbèrent du 8 au 12 mai. Le 12 on recommença le feu, cette
fois avec un succès complet; on éteignit celui de la place; quant à
celui du château, on l'avait rendu moins dangereux en se rapprochant
davantage. Enfin on put battre en brèche et pratiquer une large
ouverture dans l'enceinte, de façon à rendre l'assaut praticable.
Jusqu'ici la pensée du général Suchet et du colonel Haxo avait été de
faire tomber ensemble la ville et le château, en dirigeant le siége de
manière à refouler la population tout entière dans le château, où elle
ne pourrait vivre plus de quelques jours. Pour assurer ce résultat, il
fallait être en possession du fort de Garden, ou au moins des ouvrages
extérieurs dans lesquels la population aurait pu trouver un asile.
[En marge: Conquête des ouvrages extérieurs.]
Le 12 mai au soir le général Suchet fit attaquer les redoutes du Pilar
et de San-Fernando ainsi qu'un ouvrage à cornes qui les reliait au
Garden, par trois colonnes d'élite, à la tête desquelles étaient les
généraux Vergès et Buget, et l'officier du génie Plagniol. La redoute
du Pilar fut enlevée. L'ouvrage à cornes fut enlevé aussi, partie par
escalade, partie par une attaque directe sur l'une des entrées, dont
le sergent Maury ouvrit la barrière à coups de hache. La redoute de
San-Fernando fut également emportée à l'escalade. Nous perdîmes dans
ces diverses actions une centaine d'hommes, et l'ennemi en perdit
trois ou quatre cents. Quoique le fort même du Garden ne fût pas en
notre pouvoir, le but était atteint, car les terrains environnants ne
pouvaient plus servir de refuge à la population de la ville.
Cette prévoyante disposition ayant ainsi obtenu un plein succès, le
général en chef et le colonel Haxo voulurent donner l'assaut au corps
de la place le jour même 13 mai. Les brèches étaient tout à fait
praticables aux bastions du Carmen et de la Madeleine, et il n'y avait
plus qu'à les enlever. Deux colonnes étaient destinées à monter
simultanément à l'assaut: l'une, à gauche, le long de la rivière,
devait assaillir le bastion du Carmen, tandis que le général Harispe
forçant le pont de la Sègre, essayerait de prendre à revers les
défenseurs de ce bastion; l'autre, à droite, devait assaillir le
bastion de la Madeleine, tandis qu'une compagnie de mineurs irait
abattre à coups de hache une porte située dans le voisinage, afin d'y
introduire l'armée. Le général en chef et le colonel Haxo, à la tête
des réserves, se tenaient dans les tranchées, prêts à se porter où
besoin serait. Le général Habert et le colonel Rouelle, de service ce
jour-là aux tranchées, commandaient les colonnes d'assaut.
[En marge: Assaut et prise de Lerida.]
À la chute du jour, quatre bombes ayant donné le signal, les deux
colonnes fondirent des tranchées sur les brèches, et les gravirent
malgré un feu épouvantable de front et de flanc. Arrivées sur le
rempart, elles furent un moment ébranlées; mais le général Habert les
ramena en avant l'épée à la main, et elles entrèrent dans la ville,
qu'elles trouvèrent barricadée en arrière des bastions qu'on venait
d'emporter. Les attaques secondaires étaient destinées à pourvoir à
cette difficulté. Le lieutenant de mineurs Romphleur, après un combat
corps à corps, fit ouvrir la porte située près du bastion de la
Madeleine, et introduisit les colonnes qui attendaient en dehors. Ces
colonnes s'avancèrent dans la grande rue, qui était barrée; le
capitaine du génie Vallentin, avec le sergent de sapeurs Baptiste,
sauta malgré un feu des plus vifs sur la principale barricade et
l'abattit. On fit ainsi tomber l'un après l'autre les obstacles élevés
en arrière du bastion de la Madeleine. Du côté du bastion du Carmen,
le succès fut égal. Le général Harispe enleva le pont de la Sègre, et
de toutes parts nos colonnes pénétrant alors dans la ville, poussèrent
pêle-mêle la garnison avec la population vers les rampes qui
conduisaient au château. Bientôt cette population épouvantée se
précipita à la suite de la garnison dans le château même, et chercha
un refuge jusque dans ses fossés. Toute la nuit le général Suchet fit
accabler d'obus, de bombes, de grenades, cette étroite enceinte
remplie d'hommes, de femmes, d'enfants, qui poussaient des cris
affreux, scène terrible qu'il était impossible d'éviter, car la fin
immédiate du siége dépendait du désespoir auquel on réduirait ces
malheureux habitants accumulés dans le château.
Quelque dévoués en effet que fussent le commandant et la garnison, il
leur était impossible d'abriter, de nourrir cette population, et de la
laisser mourir sous leurs yeux au milieu des éclats des bombes et des
obus. Le 14 mai à midi, le gouverneur Garcia Conde arbora le drapeau
blanc et rendit sa garnison prisonnière de guerre, après avoir fait
toute la résistance qu'il lui était possible d'opposer aux Français.
[En marge: Résultat du siége de Lerida.]
Ce beau siége, qui nous avait coûté un mois d'investissement, quinze
jours de tranchée ouverte, et 700 morts ou blessés, nous procura,
outre la place la plus importante de l'Aragon, 7 mille prisonniers,
133 bouches à feu, un million de cartouches, une grande quantité de
poudre et de fusils, et des magasins très-bien approvisionnés.
L'ennemi avait perdu environ 1200 hommes. Cette conquête produisit une
vive sensation dans cette partie de l'Espagne, et diminua beaucoup la
confiance que les habitants avaient prise dans leurs murailles depuis
la résistance de Girone.
[En marge: Napoléon confie au général Suchet la suite des siéges de
l'Aragon et de la Catalogne.]
Napoléon, bientôt mécontent du maréchal Augereau, venait de le
remplacer par le maréchal Macdonald, qui était très-solide sur un
champ de bataille, mais peu propre à une guerre de chicanes, où il
fallait être jeune, actif, fertile en expédients. Voulant laisser au
général Suchet la conduite de cette guerre de siéges, dans laquelle il
paraissait exceller, Napoléon lui adjoignit une moitié de l'armée de
Catalogne, avec une moitié du territoire de cette province longue et
étroite, et lui donna la mission difficile, quand il aurait achevé de
prendre les places de l'Aragon, de conquérir aussi celles de la
Catalogne, notamment Tarragone et Tortose, situées l'une sur le rivage
de la mer, l'autre aux bouches de l'Èbre. (Voir la carte nº 43.) Le
maréchal Macdonald devait concentrer son action entre Barcelone,
Hostalrich, Girone et la frontière, en se portant toutefois sur les
points où il pourrait seconder les grands siéges dont le général
Suchet était désormais chargé.
[En marge: Départ du maréchal Masséna pour se mettre à la tête de
l'armée de Portugal.]
[En marge: Sa répugnance à se charger de ce commandement; efforts de
Napoléon pour l'y décider.]
Pendant que ces événements se passaient en Aragon, Napoléon avait
enfin obligé le maréchal Masséna de quitter Paris pour se rendre à
Salamanque. Nous avons déjà fait connaître les motifs qui, en
l'empêchant de venir se placer lui-même à la tête de ses armées
d'Espagne, l'avaient décidé à déférer le principal commandement au
maréchal Masséna. Le maréchal Soult, essayé deux fois contre les
Anglais, dans l'affaire de la Corogne et en Portugal, n'avait pas, au
jugement de Napoléon, montré assez de vigueur pour leur être opposé de
nouveau. Le maréchal Ney possédait, au contraire, l'énergie d'action
nécessaire pour lutter contre de tels ennemis, mais il n'avait jamais
commandé en chef, et devant un capitaine aussi avisé que lord
Wellington, il fallait un général consommé, joignant à une grande
énergie de caractère cette habitude du commandement qui élargit
l'esprit, et forme l'âme à toutes les anxiétés d'une responsabilité
supérieure. Dans tout l'Empire, il n'y avait que le maréchal Masséna
qui avec son esprit naturel et prompt, son coup d'oeil exercé, son âme
de fer, fût propre à un tel rôle. Le maréchal Masséna, avec Ney et
Junot pour lieutenants, si Ney voulait consentir à être le second, et
si Junot oubliait qu'il avait commandé en chef en Portugal, devait
surmonter tous les obstacles. Malheureusement le maréchal Masséna,
éprouvé par vingt années de guerres, se ressentait déjà de ses longues
fatigues. Doué d'un sens politique égal à ses talents militaires, il
n'avait pas besoin de la sanglante et glorieuse leçon d'Essling pour
apercevoir que la limite de la prudence était partout dépassée sous le
règne actuel, et qu'on marchait à grands pas vers une catastrophe.
Ayant fait tous les genres de guerre, en Calabre, en Italie, en
Allemagne et en Pologne, il n'augurait rien de bon de celle qu'on
s'obstinait à soutenir en Espagne, et il n'éprouvait nullement le
désir d'aller compromettre sa haute renommée sur un théâtre où
semblaient se rencontrer à la fois toutes les difficultés que Napoléon
avait suscitées contre sa fortune. Aussi montra-t-il une grande
répugnance à se charger de la campagne de Portugal, et, obligé de
donner ses motifs à Napoléon, il allégua, outre les difficultés de
l'opération, outre l'insuffisance de moyens qu'il soupçonnait sans la
connaître encore, sa santé déjà fort ébranlée, son moral peut-être
affaibli avec sa santé, et l'inconvénient de commander à des
lieutenants qui se regardaient comme ses égaux, et n'avaient
l'habitude d'obéir qu'à Napoléon seul. Les démêlés entre le maréchal
Ney et le maréchal Soult, dont le bruit était venu jusqu'à Paris,
l'avaient peu encouragé à accepter le commandement qui lui était
offert. Napoléon avec cette familiarité séduisante et dominatrice
qu'il savait prendre à l'égard de ses anciens compagnons d'armes,
avait caressé le vieux soldat, lui avait rappelé sa gloire, sa vigueur
proverbiale, lui avait dit ce qu'on aime à entendre répéter même sans
le croire, qu'il ne s'était jamais montré plus jeune, plus vigoureux
que dans la dernière campagne, que l'armée était pleine de son nom,
que personne n'aurait assez peu d'esprit parmi ses lieutenants pour
s'estimer son égal; que si avec d'autres que lui ils avaient marchandé
l'obéissance, aucun d'eux n'oserait la refuser à sa supériorité, à son
âge, à la confiance impériale dont il serait manifestement investi;
que s'ils étaient maréchaux et ducs, il était prince, il était
Masséna; qu'au surplus on saurait y pourvoir, et soumettre les
mauvaises volontés en les brisant; que quant à sa santé le climat du
Portugal était le plus salutaire qu'il pût désirer pour la remettre;
que du repos il en avait pris et en prendrait encore, car on avait
trois ou quatre mois à employer à des siéges avant de commencer les
opérations offensives; que quant aux moyens on les lui fournirait en
abondance, qu'il n'aurait pas moins de 80 mille hommes sous ses
ordres, avec un immense matériel; que c'était bien plus qu'il ne
fallait contre 30 mille Anglais, si bien secondés qu'ils fussent par
le climat et par l'insurrection portugaise; que c'était un dernier
coup de collier à donner, et qu'en lui confiant cette opération, on
lui réservait la dernière gloire qui restât peut-être à conquérir, car
la paix s'ensuivrait probablement, et le nom de Masséna prononcé l'un
des premiers au début des guerres du siècle, serait encore le dernier
qui retentirait aux oreilles de la génération présente; qu'il serait à
la fois le plus glorieux des soldats de la France et le plus
populaire, en allant conquérir cette paix maritime, la seule désirée,
parce qu'elle était la seule qu'on n'eût pas encore obtenue.--Toutes
ces réflexions accompagnées de mille propos familiers et caressants,
avaient entraîné sans le persuader le vieux Masséna, qui d'ailleurs
nommé prince d'Essling depuis quelques mois, comblé d'honneurs et de
richesses, ne pouvait rien refuser au plus généreux des maîtres. Il
s'était donc soumis avec la tristesse d'un esprit pénétrant qui, par
gratitude, par obéissance, pouvait se rendre, mais non se faire
illusion.
[En marge: Arrivée de Masséna à Salamanque; état dans lequel il trouve
l'armée qui lui est destinée.]
Masséna ayant accepté, de gré ou de force, le commandement de l'armée
de Portugal, s'était rendu à Salamanque, où son arrivée avait été
accueillie avec effroi par les insurgés, avec confiance par les
soldats, avec quelque déplaisir par ses deux principaux lieutenants,
Junot et Ney. Junot avait été général en chef en Portugal, presque
roi, et y rentrer en lieutenant coûtait beaucoup à son orgueil. Le
maréchal Ney qui avait servi malgré lui sous le maréchal Soult auquel
il se croyait supérieur, servait avec moins de dépit sous le maréchal
Masséna, réputé le premier homme de l'armée française; mais il avait
espéré l'honneur d'être opposé seul aux Anglais, et il éprouvait une
pénible déception en se voyant appelé à commander en second.
Toutefois, il ne témoigna pas tout le déplaisir qu'il ressentait, soit
respect d'un grand nom, soit aussi crainte des sévérités de Napoléon
qu'il avait failli encourir l'année précédente. Mais les sentiments
dissimulés ne tardent pas à reparaître, surtout chez les âmes
ardentes, que les terribles secousses de la guerre excitent fortement.
Ney et Junot devaient en fournir bientôt la preuve.
[En marge: Mauvais accueil que Masséna reçoit de ses lieutenants.]