L'ordre irréfléchi donné au maréchal Ney, d'aller attaquer

l'importante place de Ciudad-Rodrigo sans artillerie de siége, et dans

le voisinage des Anglais qui s'étaient reportés vers le nord du

Portugal, n'avait pu amener qu'une vaine bravade. Le maréchal Ney

avait dû se borner à envoyer contre les murs de la place quelques

boulets avec son artillerie de campagne, et à sommer ensuite le

gouverneur, qui avait fait à sa sommation la réponse que méritait une

pareille tentative. Il était revenu à Salamanque. Le général Suchet,

croyant que l'ordre de marcher sur Valence était concerté avec

Napoléon, et devait prévaloir sur celui d'assiéger Lerida, Mequinenza,

Tortose, s'était avancé en deux colonnes, l'une le long de la mer,

l'autre par les montagnes de Teruel, et après leur jonction opérée à

Murviedro, s'était montré devant Valence. Il s'était même emparé du

faubourg du Grao, et avait lancé des boulets dans la ville, que plus

d'un avis présentait comme disposée à se rendre. Mais les Valenciens,

pour toute réponse, avaient arrêté, persécuté les habitants supposés

douteux, ou portés à la paix, notamment l'archevêque de Valence, et

avaient opposé une résistance que, sans grosse artillerie, on ne

pouvait vaincre. Le général Suchet avait dû se retirer en toute hâte

vers l'Aragon. C'était la seconde armée française (en comptant celle

du maréchal Moncey) qui, après s'être montrée devant Valence, était

obligée de rétrograder sans avoir pu forcer les portes de cette

orgueilleuse ville. L'exaltation des Valenciens en devait être

singulièrement augmentée.

[En marge: Voyage de Joseph en Andalousie. Ses illusions sur son

établissement dans cette province.]

Toutefois on n'avait rien à craindre en Andalousie, avec l'armée qu'on

y avait réunie, et le mal, bien grand il est vrai, se réduisait à

paralyser 80 mille vieux soldats. Pour le moment on dominait tout à

fait de Murcie à Grenade, de Grenade à Cordoue, de Cordoue à Séville.

Ces importantes cités étaient soumises et payaient l'impôt. Joseph se

promenait en roi de l'une à l'autre, et, la curiosité attirant autour

de lui une certaine affluence, la fatigue de la guerre lui procurant

quelques adhésions, il faisait un voyage que ses courtisans disaient

triomphal, que les hommes sensés considéraient comme peu significatif.

Il faut reconnaître cependant que la mobile et inconséquente populace

des villes, tout en détestant les Français, applaudissait ce roi

français de manière à lui faire illusion. Aussi ses flatteurs ne

manquaient-ils pas de répéter qu'on avait bien raison de penser qu'il

obtiendrait plus avec sa grâce personnelle et sa bonté que Napoléon

avec ses terribles soldats, et que si on le laissait faire il aurait

bientôt subjugué l'Espagne, oubliant, lorsqu'ils parlaient ainsi,

qu'ils avaient autour d'eux 80 mille de ces terribles soldats pour les

protéger, et pour ménager au roi Joseph le moyen d'essayer ses charmes

sur le peuple de l'Andalousie. Joseph était donc satisfait, et le

maréchal Soult se flattait d'avoir beaucoup ajouté à la somme des

titres dont il croyait avoir besoin devant le sévère tribunal de

Napoléon.

[En marge: Nouvelles imprévues qui viennent surprendre Joseph en

Andalousie.]

Mais tandis qu'ils s'applaudissaient l'un et l'autre d'avoir exécuté

cette expédition d'Andalousie, un coup de foudre parti de Paris venait

changer les joies de Joseph en amères tristesses. L'expédition

d'Andalousie avait rempli en Espagne les premiers mois de 1810, et

c'était le moment même des plus graves démêlés avec la Hollande.

Napoléon n'avait pas seulement des contestations avec le roi Louis, il

en avait avec le roi Jérôme pour le Hanovre, et pour l'exécution des

conditions financières attachées à la cession de ce pays. Fatigué de

rencontrer auprès de ses frères des difficultés incessantes, ne

sachant pas reconnaître qu'ils n'étaient en réalité que les agents

passifs de la résistance des choses, il se livrait à leur égard aux

plus vives colères, et s'en prenait à eux non-seulement de leurs

fautes mais des siennes, car, après tout, les obstacles contre

lesquels il se heurtait à chaque pas, qui les avait créés, sinon lui,

en voulant partout tenter l'impossible? Dans ces dispositions

irritables, recevant une multitude de rapports sur la cour de Joseph,

sur le langage qu'on y tenait, sur le système qu'on cherchait à y

faire prévaloir, sur quelques largesses accordées à certains favoris,

il prit des mesures fort dures, et qui n'étaient pas de nature à

faciliter la tâche de Joseph en Espagne. D'abord il trouva

très-mauvais qu'on eût détourné le général Suchet du siége de Lerida,

pour le porter sans grosse artillerie sur Valence, ce qui avait exposé

l'armée française à paraître deux fois en vain devant les murs de

cette ville. Il blâma Joseph, il blâma le général lui-même, et lui

défendit dorénavant d'obéir à aucune autre autorité qu'à celle de

Paris. Il désapprouva également l'imprudente pointe ordonnée au

maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et cette fois encore attribua la

faute à l'état-major de Madrid qui avait prescrit ce mouvement. Mais

c'était là le moins fâcheux.

[En marge: Napoléon convertit en gouvernements militaires les

provinces de l'Èbre, avec la pensée de les réunir plus tard à la

France.]

Voir donner de l'argent, quelque peu que ce fût, à des favoris, quand

les ressources manquaient partout, lui avait déplu au delà de toute

expression. Puisqu'on trouve, disait-il, de quoi donner à des oisifs,

à des intrigants, on doit pouvoir nourrir les soldats qui prodiguent

leur sang au roi Joseph; et puisqu'on ne veut pas pourvoir à leurs

besoins, je vais y pourvoir moi-même.--Cela dit, il convertit en

gouvernements militaires la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la

Biscaye, qui comprenaient les quatre provinces à la gauche de l'Èbre.

Il établit que, dans ces gouvernements, les généraux commandants

exerceraient l'autorité, tant civile que militaire, qu'ils

percevraient tous les revenus pour le compte de la caisse de l'armée,

et n'auraient avec l'autorité de Madrid que des relations de déférence

apparente, mais aucune relation d'obéissance ou de comptabilité.

C'était à lui seul que les chefs de corps, Augereau, Suchet, Reille,

Thouvenot, devaient rendre compte de leurs actes, et de lui seul

qu'ils devaient recevoir leurs instructions. Après avoir ainsi pris

possession militaire des territoires situés à la gauche de l'Èbre,

Napoléon écrivit en secret à chacun des généraux pour leur communiquer

sa véritable pensée, qui était de réunir la rive gauche de l'Èbre à

la France, afin de s'indemniser des sacrifices qu'il faisait pour

assurer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère. Toutefois ne

voulant pas annoncer encore ce projet, il leur recommanda la plus

grande discrétion; mais, dans le cas où on leur enverrait de Madrid

des ordres contraires à ceux de Paris, il les autorisa à déclarer

qu'ils avaient reçu défense d'obéir au gouvernement espagnol, et

injonction de n'obéir qu'au gouvernement français. Une pareille

résolution était fort grave, non-seulement pour l'Espagne, mais pour

l'Europe. Il semblait, en effet, que Napoléon, insatiable dans la paix

comme dans la guerre, quand il ne conquérait point par son épée,

voulait conquérir par ses décrets. Il venait de réunir à l'Empire la

Toscane, les États romains, la Hollande. Il songeait en ce moment,

sans en parler, à faire de même pour le Valais et les villes

anséatiques. Ajouter encore à ces acquisitions le revers des Pyrénées

jusqu'à l'Èbre, c'était dire au monde que rien ne pouvait échapper à

son avidité, et que toute terre sur laquelle se portait son terrible

regard était une terre perdue pour son possesseur, ce possesseur

fût-il même un frère! Prétendre que la gauche de l'Èbre devait devenir

l'indemnité des dépenses de la France en Espagne, était une étrange

dérision! Sans doute, si Napoléon avait laissé Ferdinand sur le trône,

qu'il l'eût aidé par exemple à conquérir le Portugal sur les Anglais,

et qu'il lui eût demandé la rive gauche de l'Èbre en dédommagement, on

aurait pu le concevoir, sauf les justes ombrages de l'Espagne et de

l'Europe! mais imposer à l'Espagne une dynastie malgré elle, forcer

presque cette dynastie à régner (car Joseph n'était guère moins

contraint que les Espagnols), et puis demander à l'une et à l'autre de

payer ce bienfait d'un démembrement de territoire, était une véritable

folie d'ambition! c'était ajouter aux causes nombreuses qui excitaient

la haine des Espagnols contre nous une cause plus puissante que toutes

les autres, celle de voir cette péninsule si chère à leur coeur,

envahie, morcelée par un ambitieux voisin, qui, après les avoir privés

de leur dynastie, les privait en outre d'une partie de leur

territoire. C'était enfin réduire au désespoir et rejeter à jamais

dans les rangs de l'insurrection tous ceux que l'espérance d'un

meilleur régime, le besoin vivement senti d'une régénération

politique, avaient rattachés un moment à la nouvelle dynastie.

[En marge: L'autorité de Joseph réduite en Espagne au commandement de

l'armée du centre.]

Le secret ordonné aux généraux relativement à la réunion des quatre

provinces n'était pas longtemps possible. L'établissement des

gouvernements militaires dans ces provinces aurait suffi seul, à

défaut de toute indiscrétion, pour révéler la véritable pensée de

Napoléon, et personne, en effet, ne s'y trompa, comme on le verra

bientôt. Du reste, Napoléon ne s'en tint pas à cette mesure. Il en

prit d'autres qui limitèrent aux portes mêmes de Madrid l'autorité

royale de Joseph. En dehors des commandements ci-dessus mentionnés, il

divisa les armées agissantes en trois, une du midi, une du centre, une

du Portugal. Il plaça à la tête de l'armée du midi le maréchal Soult,

dont, après réflexion, il avait renoncé à rechercher la conduite à

Oporto, et lui confia les 4e, 1er et 5e corps, qui occupaient Grenade,

l'Andalousie, l'Estrémadure. Il composa l'armée du centre de la seule

division Dessoles, y ajouta les dépôts généralement établis à Madrid,

et la confia à Joseph. Enfin celle du Portugal dut se trouver formée,

ainsi qu'on l'a vu, de toutes les troupes réunies ou à réunir dans le

nord, pour marcher sur Lisbonne, sous les ordres du maréchal Masséna.

Chacun des généraux commandant ces armées agissantes, ayant l'autorité

qui appartient à tout chef d'une force armée sur le terrain où il

opère, ne devait obéir qu'au ministère français, c'est-à-dire à

Napoléon lui-même, qui avait déjà pris le titre de commandant suprême

des armées d'Espagne, et avait nommé le prince Berthier son major

général. Ainsi Joseph n'avait rien à ordonner aux gouverneurs généraux

des provinces de l'Èbre, rien aux chefs des trois armées agissantes;

seulement, comme chef de l'armée du centre, il avait à l'égard de

celle-ci le droit de donner des ordres; mais elle était la moins

nombreuse, n'avait qu'une tâche insignifiante, et se composait de 20 à

25 mille hommes, sains ou malades, dont 12 mille au plus en état

d'agir. On ne pouvait rendre son autorité ni plus restreinte ni plus

nominale, et ce n'était pas assurément une manière de le relever aux

yeux des Espagnols. De plus, les prescriptions relatives aux finances

furent aussi sévères que les prescriptions relatives à la hiérarchie

militaire. Les revenus recueillis dans les provinces de l'Èbre furent

alloués aux armées qui les occupaient. Les armées agissantes durent se

nourrir sur le pays où elles faisaient la guerre, et comme il était

possible qu'elles ne trouvassent pas assez de numéraire pour leur

solde, Napoléon consentit à envoyer en Espagne deux millions par mois

seulement. Dès lors Joseph, déjà réduit sous le rapport du

commandement aux troupes stationnées autour de Madrid, allait être

réduit pour les revenus à ce qui se percevait à Madrid même,

c'est-à-dire à l'octroi de cette capitale, et la haine que lui

portaient les Espagnols, non à cause de lui, mais de l'invasion

étrangère dont il était le représentant, allait se convertir en un

sentiment plus redoutable encore, celui du mépris.

Joseph reçut ces nouvelles à Séville, et en fut accablé. Que dire, en

présence de tels actes, à ses sujets tant soumis que rebelles, tant

ralliés que tendant à se rallier? Indépendamment de son autorité

rabaissée et exposée à l'arrogance des généraux, le démembrement du

territoire devait inspirer à tous les Espagnols sincères un vrai

désespoir. Déjà ils voyaient les colonies leur échapper, mais à cette

perte ajouter celle des Pyrénées et des provinces à la gauche de

l'Èbre, c'était subir toutes les calamités à la fois. D'ailleurs le

prétendu secret avait percé dans les provinces insurgées comme dans

les provinces soumises; les ennemis triomphaient de ce démembrement

prochain qui justifiait leur haine, et les amis en étaient consternés,

car il ôtait toute excuse à leur soumission. La régénération de la

monarchie, se fût-elle réalisée, n'était rien au prix du démembrement

du territoire; et d'ailleurs cette régénération tant promise, se

bornait jusqu'à présent au ravage du pays, et à l'effusion du sang.

MM. O'Farrill, d'Urquijo, d'Azanza, d'Almenara, qui avaient

accompagné Joseph à Séville, étaient en proie à un profond chagrin.

Ainsi, comme on le voit, Joseph n'était pas beaucoup plus heureux que

Charles IV confiné à Marseille, que Ferdinand VII prisonnier à

Valençay, que tant d'autres rois vaincus et détrônés, les uns privés

d'une partie, les autres de la totalité de leurs États.

[En marge: Joseph quitte subitement l'Andalousie, afin de se

rapprocher de Paris, et de pouvoir négocier avec son frère.]

Frappé d'un coup si rude, Joseph n'avait plus aucun goût de demeurer à

Séville, car sa présence, lorsqu'elle était précédée ou suivie de

pareils actes, ne pouvait plus avoir sur ses nouveaux sujets l'effet

qu'il en avait attendu. Il se trouvait en outre sans autorité en

Andalousie, le maréchal Soult étant devenu général en chef de l'armée

du midi, et il lui fallait aussi se rapprocher de la France, afin de

traiter avec son frère, et de lui exposer les conséquences probables

des dernières mesures prises à Paris. Il partit donc avec ses

ministres, laissant le maréchal Soult maître absolu de l'Andalousie,

et charmé d'être débarrassé d'une royauté nominale qui ne pouvait plus

que gêner sa royauté réelle. Ainsi quatre-vingt mille hommes, les

meilleurs qu'il y eût en Espagne, venaient d'être paralysés pour faire

non pas Joseph, mais le maréchal Soult, roi de l'Andalousie!

[Date en marge: Avril 1810.]

Joseph parcourut rapidement et sans éclat cette Andalousie où il

faisait naguère des promenades triomphales, et en traversant les

défilés de la Sierra-Morena où était cantonnée la division Dessoles,

la seule force active qui lui restât, il la rapprocha de Madrid, car

avec les blessés, les malades, les dépôts, avec les soldats des

équipages et du parc général, avec les Espagnols qu'il avait eu

l'imprudence de recruter parmi les prisonniers d'Ocaña, il avait à

peine de quoi garder la capitale et ses environs les moins éloignés.

Il laissa quelque infanterie aux défilés de la Sierra-Morena, un ou

deux régiments de dragons pour battre la Manche, et concentra autour

de Madrid le peu de forces sur lesquelles il pût compter.

Aussitôt rentré dans sa capitale, où, quoique vainqueur de

l'Andalousie, il apportait le chagrin le plus amer, il reçut de

Séville les plus étranges communications. Le maréchal Soult, ne se

jugeant pas assez riche en troupes avec les trois corps qu'on lui

avait confiés, et qui comprenaient ce qu'il y avait de meilleur en

Espagne, prétendait que tout ce qui se trouvait dans l'arrondissement

du midi relevait de lui, et en conséquence il enjoignait à la brigade

qui était entre la Manche et l'Andalousie de se rapprocher de lui pour

recevoir ses ordres. Le général Lahoussaye, à qui ces injonctions

étaient adressées, répondit qu'il dépendait de l'état-major de Madrid,

et qu'il ne pouvait sans l'autorisation de celui-ci quitter le poste

qu'il occupait. Le maréchal Soult répliqua en accompagnant ses ordres

de menaces sévères s'il n'était pas obéi. Joseph maintint ce qu'il

avait ordonné, et défendit au général Lahoussaye d'obéir au maréchal

Soult. Tandis qu'il avait une pareille querelle avec le maréchal

Soult, il essuya un nouveau désagrément non moins pénible que tous les

autres. Les généraux qui stationnaient dans le royaume de Léon et dans

la Vieille-Castille, où n'étaient pas encore établis des gouvernements

militaires, mettaient en pratique le principe posé par Napoléon, que

chaque armée devait vivre sur la province qu'elle occupait, et

levaient des contributions sans employer l'intermédiaire des agents

financiers de Joseph, sans même tenir aucun compte de son autorité.

Ces coups répétés humilièrent Joseph au dernier point. Ayant déjà

songé à quitter Madrid pour retourner à Naples, il était prêt à

abdiquer, même sans compensation, la lourde couronne d'Espagne.

Soutenu toutefois par ses ministres et par quelques hommes de sa

confiance, qui n'auraient pas voulu voir disparaître le roi auquel ils

s'étaient attachés, il chargea sa femme qui était à Paris, et deux de

ses ministres, MM. d'Azanza et d'Hervas qui allaient s'y rendre, de

négocier avec son frère, pour lui faire comprendre que la perte des

provinces de l'Èbre l'exposait à la haine des Espagnols, la réduction

de son autorité à leur mépris, qu'il valait mieux dès lors le retirer

de la Péninsule que de l'y laisser à de telles conditions.

[En marge: Envoi à Paris de MM. d'Azanza et d'Hervas.]

[En marge: Réponse de Napoléon aux représentations de Joseph.]

Napoléon reçut sans dureté mais avec un peu de dédain les ministres

espagnols, qualifia de la manière la plus méprisante la politique de

Joseph, qui s'imaginait, disait-il, qu'avec de l'argent sans soldats

on réduirait une nation implacable, à laquelle on ne pouvait songer à

tendre la main qu'après l'avoir terrassée. Il se montra inflexible sur

l'article des finances; il déclara qu'il lui était impossible de

suffire aux charges de la guerre, que si on ne payait pas les troupes

il serait obligé de les rappeler, que Joseph ne sachant ou ne voulant

pas tirer de l'Espagne l'argent qui s'y trouvait, il fallait bien

qu'il le fît lui-même par la main de ses généraux; que d'ailleurs il

les surveillerait de près, et les obligerait à verser dans les caisses

de Joseph tout ce qui dépasserait les besoins de leurs armées; qu'au

surplus il restait à Joseph, pour y percevoir des contributions, la

Nouvelle-Castille, la Manche, Tolède, provinces à peu près soumises;

qu'en fait de subsides envoyés de France, il ne pouvait rien ajouter

aux deux millions qu'il avait promis pour fournir la portion de la

solde payable en argent; que tout au plus consentirait-il à ce que

l'armée du centre, confiée à Joseph, prit sa part de ces deux

millions; que quant aux divers commandements, il ne pouvait en changer

la distribution; qu'il fallait deux grandes armées, celle du midi et

celle du Portugal, pour concourir à l'expulsion des Anglais, que lui

seul était capable de les diriger, et que laissant entre deux une

armée au centre, il avait concédé tout ce qui était possible en la

confiant à Joseph, qui en disposerait comme il l'entendrait; qu'en

définitive les généraux commandant les armées actives n'avaient

d'autorité qu'en ce qui concernait les opérations militaires et

l'entretien de leurs armées, que pour tout le reste ils étaient

simplement les hôtes du roi d'Espagne, et lui devaient respect comme

roi et comme frère de l'Empereur; qu'il allait réprimander vertement

ceux qui lui avaient manqué (le maréchal Soult notamment), mais que le

commandement militaire devait demeurer absolu et non partagé.

Relativement aux provinces de l'Èbre où il avait institué des

gouvernements, Napoléon ne dissimula pas son projet de les réunir plus

tard à la France, afin de s'indemniser de ses dépenses; toutefois il

ajouta qu'il ne les réunirait pas sans compensation, que le Portugal

adjoint un jour à l'Espagne pouvait en fournir une fort belle, mais

qu'avant de le donner il fallait le conquérir, que pour cela il

fallait en chasser les Anglais, et après les avoir chassés leur

arracher la paix, ce qui n'était pas aisé. Pour le présent il reconnut

la difficulté de rien statuer, le danger d'annoncer quelque chose, et

la convenance de l'ajournement et du silence. Après avoir répété ces

discours en plus d'une occasion, Napoléon retint auprès de lui les

ministres de son frère, et parut vouloir remettre sa décision sur les

points difficiles jusqu'après les événements de la campagne de 1810,

qui peut-être, en terminant la guerre dans l'année, ferait cesser les

perplexités de Joseph, et trancherait heureusement les questions

soulevées. Les ministres espagnols restèrent donc à Paris afin de

négocier et de saisir toutes les occasions d'agir sur l'inflexible

volonté de Napoléon.

[En marge: Plan de campagne pour 1810.]

[En marge: Le temps perdu pour l'expédition d'Andalousie ayant empêché

d'agir avant l'été, on remet la campagne active à l'automne, et

Napoléon se décide à employer l'été à prendre les places.]

Pour le moment Napoléon leur promit d'ajouter quelques troupes à

l'armée du centre, réprimanda le maréchal Soult sur sa manière de

traiter le roi, repoussa la prétention de ce maréchal d'attirer à lui

la brigade de la Manche, et s'occupa de décider définitivement la

marche des opérations pour 1810. C'était un vrai malheur de ne s'être

pas jeté tout de suite sur les Anglais, dès le mois de février ou de

mars, avec ce qu'on avait de forces, car dans le midi de l'Espagne la

saison des opérations militaires pouvait commencer de très-bonne

heure. Sans attendre en effet les troupes du général Junot, seulement

avec les divisions Reynier et Loison, dont l'une avait servi à

recruter les anciens corps, dont l'autre avait été employée à

compléter le 6e (maréchal Ney), avec ce qui était arrivé de la garde,

et les 80 mille vieux soldats que l'on avait réunis sur le Tage après

la bataille de Talavera, il eût été possible avant les chaleurs de

marcher contre les Anglais et de les pousser vivement sur Lisbonne.

Mais les 80 mille vieux soldats campés autour de Madrid ayant été

dispersés entre Baylen, Grenade, Séville, Cadix, Badajoz, il fallait,

pour que l'armée de Portugal devînt suffisante, attendre que toutes

les troupes en marche vers les Pyrénées y fussent arrivées. Dès lors

ce n'était plus une campagne de printemps mais d'automne qu'on pouvait

faire contre les Anglais, car pendant l'été, surtout dans le midi de

la Péninsule, les chaleurs rendaient les opérations presque

impossibles. Restait donc à employer fructueusement les mois de mai,

juin, juillet, août. Napoléon se voyant réduit, par la faute commise

en Andalousie, à une guerre plus lente, imagina de la rendre

méthodique, en assiégeant les places avant de commencer une nouvelle

invasion du Portugal. Déjà il était convenu que le général Suchet

assiégerait Lerida et Mequinenza, que le maréchal Augereau assiégerait

Tortose et Tarragone, avant de marcher de nouveau sur Valence.

Napoléon décida que le maréchal Soult, tout en essayant de prendre

Cadix, essayerait aussi d'enlever Badajoz, sur la frontière du

Portugal; que le maréchal Masséna de son côté, pendant que son armée

achèverait de se former, exécuterait les siéges de Ciudad-Rodrigo et

d'Alméida, qui étaient les clefs du Portugal du côté de la Castille,

et que ces points d'appui une fois assurés, on prendrait l'offensive

dans le courant du mois de septembre, en marchant tous ensemble sur

Lisbonne, le maréchal Masséna par la droite du Tage, le maréchal Soult

par la gauche. D'après ce nouveau plan, tout l'été devait être

consacré à faire des siéges. Les ordres furent donnés pour qu'on

l'employât de la sorte, et avec la plus grande activité possible.

[En marge: Le général Suchet se porte sur Lerida pour en faire le

siége.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 53 段