défilés de San-Estevan et de Despeña-Perros, s'étaient retirées en
toute hâte sur Jaen, pour couvrir Grenade. Les autres, celles qui
d'Almaden s'étaient repliées sur Cordoue, avaient opéré leur retraite
non pas vers Séville, de laquelle les Espagnols attendaient peu de
résistance, mais vers Cadix, où ils espéraient trouver un asile assuré
derrière les lagunes de l'île de Léon et sous le canon des flottes
anglaises. L'armée française suivit en partie cette double direction.
Le 4e corps, formant notre gauche sous le général Sébastiani,
poursuivit vers Jaen les deux divisions qui se retiraient dans le
royaume de Grenade, afin de leur enlever ce royaume et le port de
Malaga. Le 5e corps (maréchal Mortier) formant notre centre, arrivé
sur le Guadalquivir tourna à droite, et vint rejoindre le 1er corps,
qui, sous le maréchal Victor, était descendu sur Cordoue. (Voir la
carte nº 43.) De Cordoue ils se dirigèrent sur Séville, d'où partaient
une foule d'avis, qui tous appelaient l'armée française avec promesse
d'une reddition immédiate. On marcha sur Carmona et on s'arrêta dans
cette petite cité, peu distante de Séville. Joseph, qui ne tenait pas
à prendre des villes d'assaut, voulut séjourner à Carmona afin
d'attendre l'effet des relations secrètes que MM. O'Farrill, d'Azanza
et Urquijo avaient essayé de nouer avec l'intérieur de Séville.
Pendant qu'on attendait ce résultat pacifique, il y aurait eu mieux à
faire que de rester inactifs à Carmona, c'eût été de laisser Séville à
droite, et de courir directement sur Cadix, pour intercepter les
troupes, le matériel, et surtout les membres du gouvernement qui
allaient s'y réfugier. La possession de Cadix, en effet, importait
bien plus que celle de Séville, car on était toujours sûr de renverser
les murs de Séville avec du canon, mais on ne l'était pas de franchir
les lagunes qui séparent Cadix de la côte ferme d'Espagne, et il n'y
avait qu'une surprise, qu'une apparition soudaine de nos troupes, qui
pût nous livrer cette ville importante, si toutefois il y avait chance
quelconque d'en brusquer la conquête.
[En marge: Question de savoir si on doit se porter sur Cadix.]
[En marge: Le maréchal Soult s'y oppose, et veut qu'on marche sur
Séville.]
Joseph proposa de diriger un détachement sur Cadix afin d'intercepter
tout ce qui s'y rendait, et de marcher avec le 1er corps seulement sur
Séville. Il eût mieux valu assurément se porter en masse sur Cadix,
que se diviser, et arriver divisés devant les deux points principaux
de la province, mais telle quelle cette proposition était préférable à
celle de ne rien envoyer à Cadix. Elle fut appuyée par plusieurs
généraux, et combattue par le maréchal Soult. La crainte de trouver
comme à Valence des portes bien fermées, ou comme à Saragosse un siége
formidable, le préoccupait tellement qu'il s'opposa de toutes ses
forces à la proposition de Joseph[18]. Il objecta qu'on s'était déjà
affaibli par l'envoi du général Sébastiani devant Grenade, qu'il ne
fallait pas s'affaiblir encore en envoyant un détachement sur Cadix,
que Séville prise, Cadix tomberait de lui-même (ce que le résultat ne
devait pas justifier), et il dit à Joseph: Répondez-moi de Séville, et
je vous réponds de Cadix.--L'autorité du maréchal détourna Joseph de
sa première idée, et au lieu de tendre un bras vers Cadix, afin
d'intercepter au moins tout ce qui s'y rendait, et d'étendre l'autre
sur Séville pour s'emparer de la capitale, on ne songea qu'à Séville
seule, et on y marcha immédiatement avec les corps réunis des
maréchaux Mortier et Victor. On va voir qu'il ne fallait pas quarante
mille hommes pour y entrer. La réserve sous le général Dessoles fut
laissée aux défilés de Despeña-Perros, entre le Val de Peñas, la
Caroline et Baylen.
[Note 18: Je rapporte ici le récit du maréchal Jourdan dans
ses mémoires manuscrits. Le maréchal s'appuie sur le
témoignage de plusieurs généraux qui étaient présents, et
sur une lettre fort précise du roi Joseph, qui expose
lui-même avec détail les circonstances du conseil de guerre
tenu à Carmona.]
[En marge: État de Séville lorsque les Français paraissent sous ses
murs.]
L'approche des Français avait fait éclater dans Séville une agitation
extraordinaire. La junte centrale prévoyant ce qui allait arriver,
avait décidé par décret de se transporter à Cadix, et laissé à la
commission exécutive le soin de défendre Séville, soin qui regardait
exclusivement cette commission. En voyant partir l'un après l'autre
les membres de la junte centrale, on prétendit qu'ils abandonnaient au
moment du péril la nouvelle capitale de la monarchie, on outragea et
maltraita plusieurs d'entre eux, puis on fit ce qu'on avait annoncé
plusieurs fois, et ce qui était fort dans les moeurs du pays, on
s'insurgea, en proclamant la junte de Séville junte de défense, et en
tirant de prison le comte de Montijo et don Francisco Palafox, pour
disputer aux Français la capitale de l'Andalousie. On adjoignit les
généraux La Romana et Eguia à la junte provinciale, et en déchaînant
un peuple furieux dans les rues, en sonnant le tocsin, en traînant
tumultueusement des canons sur une sorte d'épaulement en terre qu'on
avait élevé autour de Séville, on crut faire beaucoup pour sa défense.
Il faut dire pour l'excuse de ceux qui agissaient de la sorte qu'on
n'avait guère le moyen de faire davantage. L'esprit de la population
n'était pas celui de Saragosse, lorsque cette ville héroïque jura de
périr, et périt en effet presque tout entière pour résister aux
Français. L'énergie de Séville s'était épuisée en dissensions
intestines. Tous les partis avaient successivement dégoûté la
population d'eux-mêmes, et inspiré presque le désir de voir arriver le
roi Joseph, dont on représentait le caractère comme doux et
bienveillant. Une portion assez notable du peuple était à la vérité en
grande effervescence, et demandait à tout prix la tête de ceux qu'elle
appelait les traîtres, nom que la multitude donne volontiers aux
hommes qu'elle n'aime pas, et sur qui elle veut se venger de sa peur;
mais nul ne s'offrait pour la diriger, et le clergé intimidé,
craignant que les Français ne punissent sur ses biens, même sur la
personne de plusieurs de ses membres, la résistance qu'ils
rencontreraient, ne poussait nullement à une défense telle que celle
de Saragosse ou de Girone.
[Date en marge: Fév. 1810.]
Pendant ces stériles agitations, les Français s'étaient avancés
jusqu'aux portes de Séville, par la route de Carmona. Le duc
d'Albuquerque, arrivé avec une division assez considérable de l'armée
de la Vieille-Castille, avait tourné autour de Séville sans y entrer,
ne voyant pas d'avantage à s'y enfermer, et avait gagné la route de
Cadix par Utrera, à l'exemple des troupes qui s'étaient retirées de
Cordoue devant le corps du maréchal Victor. Les unes et les autres se
hâtaient d'atteindre le bas Guadalquivir pour chercher asile dans
l'île de Léon. Le 29, le corps du maréchal Victor parut en vue de
Séville. Toutes les cloches sonnaient; le peuple accumulé sur les
remparts, sur les toits des maisons, poussait des cris furieux; un
certain nombre de pièces de canon étaient braquées derrière
l'épaulement en terre qu'on avait élevé autour de la ville. Mais ce
n'était pas avec de pareils moyens qu'on pouvait arrêter les Français.
Le maréchal Victor fit sommer la place, et annonça que si on ne lui
en ouvrait pas les portes, il allait attaquer sur-le-champ, et passer
au fil de l'épée tout ce qui résisterait. Ces menaces, jointes aux
correspondances secrètes avec l'intérieur de la ville, amenèrent des
pourparlers pendant lesquels la plupart des principaux personnages, le
marquis de La Romana en tête, s'échappèrent de Séville. La junte alors
(celle de la province) consentit à livrer la capitale de l'Andalousie,
et le 1er février les portes en furent ouvertes à l'armée de Joseph,
qui fit son entrée tambour battant, enseignes déployées.
[En marge: Entrée des Français dans Séville.]
[En marge: Efforts heureux de Joseph pour ramener le peuple de Séville
dans ses murs.]
La ville était presque déserte. Les classes élevées avaient fui ou à
Cadix, ou dans les provinces voisines, ou en Portugal. Les moines
avaient également cherché à se soustraire au vainqueur, et le peuple,
dans un premier mouvement d'effroi, s'était répandu dans les campagnes
environnantes. Mais les Français ne commirent aucun désordre, et, se
bornant à prendre des vivres pour leurs besoins, respectèrent les
personnes et les propriétés. Joseph, se hâtant de faire ici
l'application de son système, promit un pardon absolu à tous ceux qui
rentreraient, caressa le clergé fort disposé à revenir, et en quelques
jours ramena le peuple, dont la colère avait passé avec la peur, et
qui s'ennuyait de supporter la faim et le froid dans les champs
voisins. On trouva à Séville des vivres, des munitions, de
l'artillerie, et surtout des valeurs assez considérables, soit en
tabac, soit en produits des mines d'Almaden. C'étaient tout autant de
ressources dont on avait grand besoin, et dont on se hâta de faire
usage.
Maintenant restait à savoir si, comme l'avait affirmé le maréchal
Soult, la conquête de Séville serait le gage infaillible de la
reddition de Cadix. Le mouvement de nos divers corps d'armée allait
bientôt nous l'apprendre.
[En marge: Opérations des divers corps d'armée.]
[En marge: Marche du 5e corps sur Badajoz, et résistance de cette
place.]
Le 5e corps, dirigé sur l'Estrémadure, avait dispersé en route
quelques détachements conduits par le marquis de La Romana, et fait
des prises d'une certaine importance, en bagages ou en argent, sur
les nombreux fuyards qui allaient chercher un abri derrière les
fortes murailles de Badajoz. Arrivé aux portes de Badajoz il avait
sommé la place, dont les fortifications considérables et bien
entretenues étaient occupées par une puissante garnison, dont les
approvisionnements étaient abondants et faciles à renouveler, dont la
population, accrue des nombreux Espagnols qui s'étaient réfugiés dans
ses murs avec ce qu'ils possédaient de plus précieux, demandait à
n'être pas livrée aux Français. Le gouverneur avait répondu au nom du
marquis de La Romana que la place entendait se défendre, et qu'elle
opposerait la résistance qu'on devait attendre de sa force naturelle
et de l'énergie de ceux qui y commandaient. Le maréchal Mortier
n'ayant rien de ce qui était nécessaire pour un siége, avait pris une
forte position sur la Guadiana, et s'était mis en rapport avec le 2e
corps (général Reynier), posté d'abord sur le Tage, et avancé
maintenant jusqu'à Truxillo.
[En marge: Paisible occupation de Grenade par le 4e corps.]
De son côté le général Sébastiani avec le 4e corps, chassant devant
lui les débris d'Areizaga, était successivement entré dans Jaen, dans
Grenade, et avait ensuite paru devant Malaga, où le peuple en furie
annonçait une violente résistance. Mais une avant-garde de cavalerie
et d'infanterie légères ayant brusquement assailli Malaga, avait
comprimé les fureurs de la populace, et amené la prompte reddition de
cet important port de mer. Le 4e corps pouvait se promettre de faire
dans le royaume de Grenade un établissement assez paisible.
[En marge: Arrivée du 1er corps devant Cadix.]
[En marge: Réunion dans cette ville du gouvernement espagnol, et des
têtes les plus exaltées de l'Espagne.]
Malheureusement, sur le point le plus important, celui de Cadix, les
choses étaient loin de prendre une tournure aussi favorable. Les
ministres du roi Joseph avaient écrit à plusieurs membres du
gouvernement et à divers généraux, qui à Séville même avaient paru
disposés à se rendre, fatigués qu'ils étaient d'une guerre
dévastatrice et de dissensions civiles interminables. Mais ces
derniers, contenus maintenant par tout ce qui les entourait, ne
répondaient que d'une manière vague et peu satisfaisante. Quant aux
habitants de Cadix, fort confiants dans la force naturelle de leur
ville et dans l'appui des troupes anglaises qui leur était assuré, ils
pouvaient désormais donner carrière à leurs passions, opposer aux
sommations des Français des bravades outrageantes, s'agiter, se
diviser, s'égorger entre eux, et tout cela presque impunément.
Une junte locale insurrectionnelle s'y était formée et s'était emparée
de la défense de la place. Flattée de voir Cadix devenir le siége du
gouvernement, cette junte n'avait pas aussi maltraité la junte
centrale que l'avaient fait les habitants de Séville. Elle lui avait
fourni ce qui était nécessaire pour siéger, et avait très-bien
accueilli tous les grands personnages civils et militaires qui avaient
cherché un refuge dans ses murs. À ces nombreux et importants
réfugiés politiques s'étaient joints le duc d'Albuquerque avec sa
division, et les troupes qui d'Almaden s'étaient retirées sur Cordoue,
et de Cordoue sur l'île de Léon. Sans livrer le grand arsenal de la
Caraque aux Anglais, sans même ouvrir la rade intérieure à leur
flotte, la Junte de Cadix leur avait ouvert la rade extérieure, et
avait consenti à recevoir dans l'enceinte de la place quatre mille de
leurs soldats. Ayant déjà dix-huit mille Espagnols en armes soit dans
la ville, soit dans l'île de Léon, de plus le gouvernement et les
cortès dont la réunion devait être prochaine, elle ne craignait pas
d'être exposée à une domination incommode de la part des Anglais, ni
surtout à voir passer dans leurs mains les richesses de la marine
espagnole.
[En marge: Forces imposantes réunies dans Cadix et l'île de Léon.]
Ce n'était pas avec de telles ressources que Cadix pouvait songer à se
rendre. Les passions les plus violentes y fermentaient, et tout le
mouvement politique qui avait été interrompu à Séville par l'arrivée
des Français allait se continuer à Cadix avec une violence plus
grande, et à l'abri d'obstacles naturels et militaires presque
impossibles à vaincre.
[En marge: Résolution définitive de convoquer les cortès.]
[En marge: Formation d'une régence royale.]
Le premier résultat de ce mouvement, continué et accéléré, devait être
et fut la dissolution de la junte centrale, qui, persuadée elle-même
de l'impossibilité de conserver plus longtemps le pouvoir, se hâta de
le résigner. Aux applaudissements universels des habitants et des
réfugiés de Cadix, elle convoqua immédiatement les cortès, arrêta la
forme de cette convocation, et nomma une régence royale chargée
d'exercer le pouvoir exécutif. Cette régence fut composée de cinq
membres, l'évêque d'Orense, esprit médiocre et fanatique, le général
Castaños, personnage adroit et sage, mais plus habile à éluder les
difficultés qu'à les résoudre, le conseiller d'État Saavedra, ancien
fonctionnaire fort expert en fait d'administration espagnole, un marin
de renom, don Antonio Escaño, et un Espagnol des colonies d'Amérique,
don Miguel de Lardizabal, appelé à représenter dans le gouvernement
les provinces transatlantiques. Après ces deux actes, la junte se
sépara, et, ne lui sachant aucun gré de son désintéressement, les
furieux qui la poursuivaient accablèrent ses membres des plus mauvais
traitements. On alla jusqu'à en arrêter plusieurs pour visiter leurs
bagages et voir s'ils n'emportaient pas les fonds de l'État, outrage
fort immérité, car ils passaient généralement pour de très-honnêtes
gens.
À peine la nouvelle régence avait-elle été instituée, qu'elle s'empara
du pouvoir, fit tant bien que mal avec la junte de Cadix le départ
entre les attributions locales et les attributions gouvernementales,
et laissa voir assez clairement le désir de retarder la convocation
des cortès. Mais le peuple de Cadix voulait la réunion prochaine de
cette assemblée, les réfugiés la désiraient aussi, et afin de la
rendre plus certaine, on établit que pour les provinces empêchées par
les armées françaises les élections se feraient à Cadix même, par
l'intervention des réfugiés. Les cortès si désirées devaient être
réunies au mois de mars.
[En marge: Impossibilité de s'emparer de Cadix autrement que par un
grand siége.]
C'est dans cette situation que le 1er corps, sous la conduite du
maréchal Victor, arriva devant le canal de Santi-Petri, trois ou
quatre jours après l'entrée des Français à Séville. S'il eût paru
devant Cadix avec des forces imposantes, quand le gouvernement, les
armées, les esprits les plus ardents se trouvaient encore à Séville,
peut-être il eût réussi à surprendre la place et à en décider la
reddition. Mais depuis que les membres de tous les pouvoirs, depuis
que des troupes nombreuses et les têtes les plus exaltées de l'Espagne
avaient eu le temps de se rassembler à Cadix, depuis que les Anglais
étaient accourus, il y aurait eu folie à espérer la reddition. Aussi
malgré quelques menées secrètes, les réponses publiques furent-elles
hautaines et même outrageantes, et il fallut se décider à faire les
préparatifs d'un siége long et difficile.
[En marge: Description de Cadix et de l'île de Léon.]
Tout le monde connaît le site de cette grande place maritime, centre
de l'antique puissance navale de l'Espagne, et assise aux bouches du
Guadalquivir comme Venise l'est aux bouches du Pô et de la Brenta.
(Voir la carte nº 52.) Une espèce de rocher peu élevé, dominant la mer
de quelques centaines de pieds, terminé en plateau dans tous les sens,
couvert de nombreuses et riches habitations, forme la ville même de
Cadix, et puis par une langue de terre plate et sablonneuse se
rattache aux vastes lagunes qui bordent la côte méridionale d'Espagne.
L'espace de mer compris entre Cadix et ces lagunes forme la rade
intérieure. Au milieu de ces lagunes, les unes cultivées, les autres
couvertes de salines, s'élève le célèbre arsenal de la Caraque,
communiquant avec la rade par plusieurs grandes passes. Tout autour de
ces lagunes un canal large, profond, aussi difficile à franchir
qu'une rivière, s'étendant de Puerto-Real au fort de Santi-Petri,
sépare de la terre ferme cet ensemble d'établissements, excepté le
corps même de la Caraque, et trace la limite derrière laquelle se
trouve ce qu'on appelle l'île de Léon. Or pour enlever cette île et la
ville de Cadix elle-même, il fallait passer de vive force le canal de
Santi-Petri, devant une armée ennemie et malgré les nombreuses
flottilles des Espagnols et des Anglais, puis s'avancer à travers les
lagunes en franchissant une multitude de fossés tous faciles à
défendre, conquérir l'un après l'autre les bâtiments de la Caraque
situés au delà du canal, et enfin cheminer sur la langue de terre qui
conduit au rocher de Cadix, en prenant au moyen d'une attaque
régulière les fortifications dont elle est couverte.
[Date en marge: Mars 1810.]
[En marge: Difficultés du siége de Cadix.]
[En marge: Dissémination de l'armée française entre Grenade, Cadix,
Séville et Badajoz.]
Il est vrai que de quelques points saillants du rivage, comme celui du
Trocadéro situé à droite et en dehors du canal de Santi-Petri, on
pouvait envoyer des projectiles incendiaires sur Cadix, et peut-être
s'épargner une attaque directe et régulière. Mais c'était une
opération très-difficile, très-douteuse, et qui en exigeait
préalablement bien d'autres. Ainsi il fallait d'abord s'emparer du
Trocadéro pour rétablir le fort de Matagorda, d'où il était possible
de tirer sur Cadix, puis établir le long du canal de Santi-Petri une
suite de petits camps retranchés, afin de former l'investissement de
l'île de Léon. L'artillerie nécessaire pour armer ces divers ouvrages,
il fallait la faire venir de Séville, et même la fondre en partie dans
l'arsenal de cette ville, parce que celle qui s'y trouvait n'était pas
d'un assez fort calibre. Les mortiers à grande portée n'existaient
pas à Séville, et on était réduit à les créer. Enfin on ne pouvait se
dispenser de construire une flottille, soit pour franchir le canal de
Santi-Petri, soit pour traverser la rade intérieure au moment de
l'attaque décisive, soit aussi pour tenir à distance les flottilles
ennemies, qui ne manqueraient pas de venir contrarier les travaux des
assiégeants et de canonner leurs ouvrages. On avait à Puerto-Real, à
Puerto-Santa-Maria, à la Caraque elle-même (dans la partie en deçà du
canal), les éléments d'une flottille, bien que les Espagnols à notre
approche eussent fait passer tous leurs bâtiments de la rade
intérieure que nous pouvions atteindre avec nos projectiles, dans la
rade extérieure qui échappait entièrement à nos feux. Indépendamment
du matériel de cette flottille, nous avions dans les marins de la
garde un personnel tout organisé pour la manoeuvrer. Mais il fallait
bien du temps pour réunir ces moyens d'attaque si divers, et une
considération frappait tous les esprits, maintenant qu'on était
répandu dans cette immense contrée qui de Murcie s'étend à Grenade, de
Grenade à Cadix, de Cadix à Séville, de Séville à Badajoz, c'est que
notre belle armée, deux fois plus considérable au moins qu'il ne
fallait pour envahir le midi de l'Espagne, suffirait difficilement
pour le garder. Le maréchal Victor avec 20 mille hommes avait à peine
de quoi former l'investissement de l'île de Léon et de quoi contenir
la garnison de cette île, plus nombreuse mais heureusement moins
vaillante que le 1er corps; et s'il avait assez de troupes pour
préparer le siége, il n'en pouvait pas avoir assez pour l'exécuter.
Le 5e corps, sous le maréchal Mortier, obligé de fournir une garnison
à Séville et un corps d'observation devant Badajoz, devait rencontrer
de grandes difficultés dans l'accomplissement de cette double tâche.
Le général Sébastiani avec le 4e corps, obligé de tenir Malaga,
d'occuper Grenade, de faire face aux insurgés de Murcie qui
s'appuyaient sur les Valenciens, n'avait pas un soldat de trop. La
division Dessoles, qu'on avait postée aux gorges de la Sierra-Morena,
afin de protéger la ligne de communication, y devait être employée
tout entière, car elle avait à garder, outre les défilés de la
Sierra-Morena, Jaen, qui commande la route de Grenade, et les plaines
de la Manche, qu'il faut traverser pour se rendre à Madrid. Mais il
fallait aussi à Madrid, où l'on n'avait laissé que quelques Espagnols
et des malades, une garnison française. La division Dessoles, chargée
de la fournir, allait donc se trouver partagée entre ces deux tâches,
en restant probablement insuffisante pour les remplir toutes deux.
Enfin le 2e corps, sous le général Reynier, établi sur le Tage, entre
Almaraz, Truxillo, Alcantara, ne pouvait sans imprudence être retiré
de ce poste, car c'est par là que les Anglais avaient passé l'année
précédente pour se rendre d'Abrantès à Talavera. Tout au plus
pourrait-on, en laissant ce corps sur le Tage, le porter plus avant en
Portugal, si une armée française s'avançait sur Lisbonne, et le
joindre même à elle; mais alors le cours entier du Tage, de Madrid à
Alcantara, resterait livré aux innombrables coureurs de Salamanque,
d'Avila, de Plasencia, de l'Estrémadure. Voilà donc cette nombreuse
et belle armée, la plus vaillante de toutes celles de l'Empire,
n'ayant de rivale que le corps du maréchal Davout en Hanovre, qui, au
nombre de 80 mille hommes environ, était déjà dispersée entre les
provinces de Grenade, de l'Andalousie, de l'Estrémadure, au point de
n'être en force nulle part, et de ne pouvoir certainement prêter aucun
secours à l'armée qui en Portugal allait agir contre les Anglais!
L'espérance d'en pouvoir reporter une partie vers Lisbonne, qui avait
décidé Napoléon à consentir à l'expédition d'Andalousie, devait par
conséquent s'évanouir bientôt, et faire place à la crainte de la voir
même insuffisante pour la garde de l'Andalousie.
Déjà en effet la garnison de Cadix s'agitait, et montrait des têtes de
colonnes au point de faire craindre de subites apparitions sur la
terre ferme. Les populations à moitié sauvages des montagnes de Ronda,
accrues des contrebandiers de Gibraltar, parcouraient et ravageaient
la campagne. Les corps réfugiés dans Badajoz, réunis à un fort
détachement anglais, prouvaient par leurs mouvements que nulle part
les Espagnols ne voulaient rester oisifs.
La nouvelle régence, gouvernant l'insurrection du milieu des lagunes
de Cadix, avait chargé le marquis de La Romana de prendre le
commandement des troupes de l'Estrémadure campées autour de Badajoz.
Cette même régence avait appelé le général Blake de la Catalogne, où
elle l'avait remplacé par le général O'Donnell, et l'avait mis à la
tête de l'armée du centre, dont les débris s'étaient réfugiés dans le
royaume de Murcie à la suite du général Areizaga. Blake devait les
rallier, et, de concert avec la garnison de Cadix, diriger des
expéditions sur Grenade, sur Séville, partout enfin où il pourrait,
afin de soutenir les guérillas de Ronda. Il faut ajouter que la double
diversion ordonnée sur nos ailes, et consistant à pousser le maréchal
Ney sur Ciudad-Rodrigo, le général Suchet sur Valence, n'avait point
réussi.
[En marge: Vaines tentatives du maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et du
général Suchet sur Valence.]