sinon quelques faiblesses comme il s'en trouve dans toute cour
ancienne ou nouvelle; mais Napoléon, impitoyable pour des travers
qu'il voulait bien se pardonner à lui-même, et non à ses frères, qui
n'avaient pas comme lui la brillante excuse du génie et de la gloire,
Napoléon, irrité par une multitude de rapports malveillants, par
l'idée surtout que dans tel membre de sa famille des courtisans
maladroits cherchaient peut-être un successeur à l'Empire, ne
ménageait pas plus la cour de Madrid qu'il n'avait ménagé celle
d'Amsterdam, et même moins, car à tous les sujets d'humeur que nous
venons de rapporter s'ajoutaient sans cesse les chagrins poignants de
la guerre d'Espagne. Il disait à la femme de Joseph, retenue à Paris
pour raison de santé, au maréchal Jourdan rappelé en France, à tous
les généraux qui allaient et venaient, à M. Roederer qui avait souvent
servi de médiateur entre les deux frères, il disait que Joseph n'avait
aucune idée de la guerre, qu'il n'en avait ni le génie ni le
caractère, que sans les Français, au nombre non pas de trois cent
mille, mais de quatre cent mille (nombre qui allait bientôt devenir
nécessaire), Joseph ne resterait pas huit jours en Espagne; que les
prétendues séductions de son caractère le ramèneraient sous peu de
temps à Bayonne comme en 1808; qu'en contrefaisant l'Empereur dans un
conseil d'État, au milieu de quelques médiocres personnages qui
savaient peu d'administration et parlaient tant bien que mal de
quelques affaires administratives, on n'était pas un politique, pas
plus qu'on n'était un général en suivant l'armée et en laissant faire
un chef d'état-major, ou, ce qui était pis, en ne le laissant pas
faire; que la douceur pouvait avoir son prix, mais après que la force
aurait prévalu; que jusque-là il fallait se rendre redoutable,
fusiller sans pitié les bandits qui égorgeaient nos soldats, s'occuper
de nourrir les Français avant de songer à ménager les Espagnols; que
sans doute c'était là une manière de régner fort pénible, fort cruelle
pour un caractère aussi doux que celui de Joseph, mais qu'après tout
lui, Napoléon, ne l'avait pas forcé à devenir roi d'Espagne, qu'il le
lui avait offert mais pas imposé, et qu'après l'avoir acceptée il
fallait bien porter cette couronne quelque pesante qu'elle fût; que
quant aux embarras financiers, ils n'étaient imputables qu'à
l'incapacité de Joseph et de ses ministres; que l'Espagne avait déjà
coûté deux ou trois cents millions au trésor impérial, et qu'on ne
pouvait pas pour elle ruiner la France; que l'Espagne était riche,
qu'elle contenait d'immenses ressources, que si lui, Napoléon, pouvait
y aller, il se chargerait bien d'y faire vivre ses armées, et d'y
trouver encore le surplus nécessaire pour les services civils; qu'il
allait envoyer 120 mille hommes de renfort pour finir cette fâcheuse
guerre, mais qu'à la dépense de les équiper, de les armer, de les
instruire, il ne pouvait pas ajouter celle de les nourrir; que tout au
plus pourrait-il fournir deux millions par mois pour la solde (nous
avons déjà rapporté et expliqué en la rapportant cette résolution de
Napoléon), mais qu'au delà il ne ferait rien, car à l'impossible nul
n'était tenu; que lorsqu'on était aussi gêné que son frère disait
l'être, on ne devait pas avoir des favoris, des favorites, prodiguer à
des complaisants sans utilité les ressources dont on avait si peu; que
quant à une garde, c'était une création inutile et même dangereuse,
qui absorberait en pure perte un argent nécessaire à d'autres usages,
qu'elle déserterait tout entière à la première occasion; que prendre
des prisonniers d'Ocaña, comme on l'avait fait, pour les convertir en
gardes du roi, était un scandale et une duperie; que c'étaient des
ennemis qu'on réchauffait dans son propre sein; qu'il fallait pour
beaucoup d'années se contenter de soldats français; qu'on chercherait
en vain dans la création d'une armée espagnole une indépendance de la
France, impossible dans l'état présent des choses; que cette
indépendance avec quatre cent mille Français en Espagne était le
comble du ridicule; qu'il fallait se résigner ou à n'être pas roi, ou
à l'être par Napoléon, à son gré, d'après ses vues et ses volontés;
qu'on serait bien heureux qu'il pût y aller passer quelque temps (la
cour de Joseph le craignait, et laissait voir ses craintes à cet
égard); que par sa présence il mettrait ordre à tout, et réparerait
bien des fautes; mais qu'à défaut de sa présence il fallait y
supporter sa volonté; que du reste si on ne voulait pas administrer et
gouverner autrement qu'on le faisait, il aurait recours au moyen le
plus simple, ce serait de convertir en gouvernements militaires les
provinces occupées par les armées françaises, sauf à rendre ces
provinces au roi à la paix, mais qu'alors même il faudrait peut-être
que la France trouvât un dédommagement de ses efforts, de ses
dépenses, dédommagement que la nature des choses indiquait assez
clairement si jamais on y avait recours, et que ce seraient les
provinces comprises entre les Pyrénées et l'Èbre.
Ces propos reportés à Joseph, et ceux-ci sans exagération, car il
était impossible d'exagérer les paroles de Napoléon, vu qu'il allait
toujours à l'extrémité de ses pensées, ces propos jetaient le
malheureux roi dans la désolation. Il se trouvait déjà, disait-il,
bien assez à plaindre, réduit qu'il était à endurer mille
inconvenances de la part des généraux français, mais que s'il fallait
encore avoir chez lui des gouvernements militaires, et de plus
annoncer à son peuple le démembrement de la monarchie, alors ce serait
non pas quatre cent mille hommes mais un million qu'il faudrait pour
contenir les Espagnols!... Ce million même n'y suffirait pas, et la
France tout entière, passât-elle les Pyrénées, ne réussirait que
lorsque chaque Français aurait tué un Espagnol pour prendre sa place
dans la Péninsule. Lui destiner un tel rôle c'était vouloir le faire
régner sur des cadavres, et mieux valait le détrôner tout de suite que
le faire régner à ce prix.--
[Date en marge: Janv. 1810.]
[En marge: La querelle de Napoléon avec Joseph est la même que celle
qu'il s'est attirée avec tous ses frères devenus rois.]
On peut remarquer que sous des formes différentes la querelle de Louis
avec Napoléon se reproduisait en Espagne, et que Napoléon ne gagnait
pas beaucoup à employer des frères comme instruments de sa domination,
car malgré eux ils devenaient les représentants des intérêts qu'il
voulait immoler à ses inflexibles desseins. Dans son frère Louis il
avait vu se cabrer l'esprit mercantile et indépendant des Hollandais;
dans Joseph il voyait se dresser une partie des souffrances de la
malheureuse Espagne. Il était à craindre que dans l'un comme dans
l'autre pays, la force des choses méconnue ne se soulevât bientôt avec
une énergie vengeresse, dont les frères de Napoléon n'étaient, sans
qu'ils s'en doutassent, sans qu'il s'en doutât lui-même, que les
précurseurs fort adoucis.
[En marge: Joseph et Napoléon se consolent de leurs peines actuelles
par les espérances qu'ils ont conçues de la campagne de 1810.]
Quoi qu'il en soit, Joseph, en ce moment consolé par la victoire
d'Ocaña et par la prise de Girone des chagrins de cette année,
recevant de ses émissaires en Andalousie l'assurance que le midi de
l'Espagne fatigué de l'agitation des partis ne demandait qu'à le voir
pour se donner à lui, se flattait de toucher au terme de ses peines,
et Napoléon, attendant un résultat décisif des grands moyens réunis
pour 1810, se flattait de son côté de toucher au terme de ses
sacrifices. L'espérance tempérait le désespoir de l'un, l'impérieuse
colère de l'autre, et ils ne songeaient tous deux qu'à rendre aussi
fructueuse que possible la campagne qui allait s'ouvrir.
[En marge: Joseph veut commencer la campagne de 1810 par une
expédition en Andalousie.]
Joseph voulait commencer cette campagne par une expédition en
Andalousie. Ses ministres, Espagnols rattachés à la nouvelle dynastie,
et gens de quelque mérite, tels que MM. O'Farrill, d'Azanza,
d'Urquijo, pensant comme lui qu'il valait mieux la douceur que la
force, qu'on avait besoin en Espagne de peu de Français et de beaucoup
de millions, qu'il fallait y parler très-peu de Napoléon, beaucoup de
Joseph, et jamais de démembrements de territoire, croyaient avoir
trouvé dans une conquête de l'Andalousie une occasion de faire
prévaloir leurs vues. Écoutant des Espagnols établis à Séville qui
leur peignaient l'Andalousie comme fatiguée du gouvernement de la
junte, et prête à se rendre à la nouvelle royauté, ils se figuraient
qu'on y arriverait sans résistance, que la force ayant peu de part à
la conquête y conserverait peu d'empire, que Joseph par son art de
gagner les coeurs serait le seul conquérant de cette belle province,
qu'il en aurait la gloire et aussi le profit; que Grenade, Valence
feraient bientôt comme Séville, et Cadix comme toutes trois; qu'il
aurait ainsi presque tout le midi de l'Espagne sous son autorité
directe; qu'il pourrait s'y procurer des ressources financières, que
dans ces ressources et dans l'éloignement il trouverait une certaine
indépendance de son frère; qu'en un mot il ne commencerait à être roi
d'Espagne qu'en Andalousie, et que là serait le triomphe de son
système, de sa personne, de sa royauté. Joseph, auquel il avait été
aisé de persuader ces choses, demandait avec instance à Paris la
permission de faire la conquête de l'Andalousie. Le maréchal Soult y
voyant les mêmes facilités, surtout depuis que les Anglais semblaient
s'enfoncer en Portugal, désirant ce succès pour effacer le souvenir
d'Oporto, appuyait auprès de Napoléon l'idée d'une expédition en
Andalousie, et pour y encourager davantage Joseph se conduisait à son
égard en lieutenant soumis et dévoué.
[En marge: Raisons de cette expédition.]
[En marge: Napoléon, justement préoccupé de la pensée de concentrer
toutes les forces disponibles contre les Anglais, résiste d'abord à
l'expédition d'Andalousie.]
[En marge: Raisons qui, contre son usage, font hésiter Napoléon dans
ses plans militaires.]
Napoléon hésitait pourtant, ce qui n'était pas sa coutume lorsqu'il
s'agissait de résolutions militaires. Il était sensible aux avantages
de posséder sur-le-champ l'Andalousie, et peut-être par
l'entraînement de l'exemple les royaumes de Valence, de Murcie, de
Grenade, ce qui lui aurait soumis d'un seul coup tout le midi de la
Péninsule. Mais son grand sens militaire le portait à penser que le
premier, le plus capital ennemi en Espagne c'étaient les Anglais;
qu'il fallait avant toute autre chose s'attacher à les vaincre pour
les forcer à se rembarquer; qu'eux expulsés de la Péninsule, il serait
facile de se rabattre du Portugal où il aurait fallu les poursuivre,
sur l'Andalousie où les Espagnols restés seuls seraient sans force, et
même sans courage pour résister; que s'ils essayaient de se défendre
quelques jours encore, cette défense ne serait pas de longue durée,
car l'expulsion des Anglais amènerait inévitablement la paix générale,
et la paix générale conclue, les passions des Espagnols seraient un
feu sans aliment destiné bientôt à s'éteindre. Marcher tout de suite
et avant tout aux Anglais, était donc, selon lui, le plan le plus
politique et le plus militaire à la fois, et c'est, en effet, dans ces
vues qu'il avait préparé une masse accablante de forces pour se jeter
tout d'abord sur lord Wellington. Malheureusement il se laissa
détourner de ce projet salutaire par l'assurance qu'on envahirait la
Manche et l'Andalousie sans coup férir, que ce serait dès lors une
marche sans obstacle qui procurerait les richesses de Grenade et de
Séville, et en outre le port de Cadix, qui ôterait ainsi aux Anglais
la ressource de s'établir dans ce grand port, car il y avait à
craindre, si on les chassait du Portugal avant de posséder
l'Andalousie, qu'ils ne s'embarquassent à Lisbonne pour revenir à
Cadix, ce qui eût été un fâcheux incident. Il se laissa vaincre
surtout par la raison que les troupes qu'il acheminait vers la
Péninsule, et qui devaient envahir le Portugal, n'y étaient pas
rendues encore, qu'elles n'y seraient pas en état d'agir avant le mois
d'avril ou de mai, qu'alors l'expédition d'Andalousie, pour laquelle
on ne demandait que quinze jours, serait finie, et que les forces
qu'on y aurait employées, ramenées du côté de Badajoz, se trouveraient
toutes portées vers le Portugal, et pourraient seconder par la gauche
du Tage celles qu'on y ferait descendre par la droite. Napoléon, ne
prévoyant point alors combien serait grande la consommation des hommes
lorsqu'on s'étendrait dans cette contrée dévorante, et ne considérant
l'expédition d'Andalousie que comme un emploi momentané des belles
troupes qu'il avait autour de Madrid, emploi qui permettrait de les
reporter immédiatement de Séville vers Lisbonne, consentit à
l'expédition d'Andalousie, sans se douter des conséquences de cette
fatale résolution. Ainsi qu'on l'a vu précédemment, il avait préparé
environ 120 mille hommes de renfort pour l'Espagne, et il songeait à
élever ce renfort à 150 mille. Ces 150 mille hommes, tous en marche,
avaient été fournis de la manière suivante.
[En marge: Après avoir hésité, Napoléon consent à l'expédition
d'Andalousie.]
[En marge: Origine et composition des renforts envoyés en Espagne pour
la campagne de 1810.]
D'abord on avait jeté dans les dépôts qui étaient cantonnés le long
des côtes de Bretagne et des Pyrénées, et dont les régiments
appartenaient les uns à l'armée de Portugal, les autres aux armées
d'Espagne, les 36 mille conscrits levés quelques jours avant la paix
de Vienne pour les besoins de la Péninsule. Ces dépôts avaient pu
fournir sur-le-champ en conscrits des précédentes classes déjà
instruits 25 mille hommes d'infanterie, que les 36 mille conscrits
avaient remplacés immédiatement. Napoléon avait formé de ces 25 mille
recrues deux belles divisions, l'une sous le général Loison, vieil
officier plein de vigueur qui avait fait la campagne d'Oporto, l'autre
sous le général Reynier, officier distingué de l'armée du Rhin, peu
employé depuis les événements d'Égypte, et plus savant qu'heureux à la
guerre.
Ces deux divisions, envoyées en toute hâte, avaient servi d'abord à
relever une foule de détachements retenus dans les provinces du Nord
et enlevés ainsi aux corps qu'ils étaient destinés à recruter. L'une
des deux, celle du général Reynier, avait été dissoute, et les
bataillons dont elle était composée expédiés à leurs régiments.
L'autre, toute formée de bataillons du 6e corps, avait été donnée à ce
corps pour lui composer une troisième division, sous les ordres du
général Loison. Napoléon se proposait de porter le 6e corps à 30 mille
hommes et d'en faire, sous le maréchal Ney, un élément principal de la
grande armée de Portugal, qu'il voulait opposer aux Anglais. Aussi,
après avoir entendu le maréchal Ney, l'avait-il obligé à partir de
Paris, lui disant qu'il n'avait pas de meilleur emploi à faire de son
énergie que de le renvoyer en Espagne pour y servir contre les
Anglais. Le maréchal était en effet venu se remettre à la tête du 6e
corps renforcé, et avait établi son quartier général à Salamanque.
À ce premier envoi exécuté d'urgence, Napoléon en avait ajouté un
autre. Il avait antérieurement réuni en Souabe, sous les ordres du
général Junot, un certain nombre de troisièmes et quatrièmes
bataillons des régiments servant en Espagne, afin de composer une
réserve en vue de la guerre d'Autriche. Il venait depuis la paix de
les acheminer de nouveau vers les Pyrénées après les avoir recrutés en
route, les uns pour rejoindre en Espagne leurs régiments respectifs
quand le voisinage des campements le permettrait, les autres pour
former sous Junot un second corps de trente mille hommes, destiné à
faire partie de l'armée de Portugal. Il restait une troisième
ressource dans les dépôts d'infanterie stationnés sur l'Elbe et sur le
Rhin, et contenant une foule de jeunes gens déjà instruits et n'ayant
plus d'emploi dans le Nord. Des cadres détachés de ces dépôts devaient
les conduire en Espagne, et après les y avoir déposés revenir au Nord,
leur séjour habituel. Ces diverses combinaisons pouvaient procurer
environ 80 mille hommes d'infanterie. Les dragons, dont les troisièmes
et quatrièmes escadrons, au nombre de quarante-huit, allaient
retourner en Espagne d'où ils avaient été éloignés un moment, devaient
fournir 9 à 10 mille cavaliers. Les dépôts de douze régiments de
cavalerie légère, consacrés à l'Espagne, devaient de leur côté en
fournir 5 à 6 mille. Les troupes du train, du génie et de l'artillerie
portaient à plus de 100 mille hommes le renfort total. Quinze à
dix-huit mille hommes de la garde déjà partis, sept à huit mille tirés
du Piémont, où résidaient les dépôts de l'armée de Catalogne,
complétaient les 125 mille hommes dont la réunion était projetée.
Restaient enfin deux belles divisions, celles qui, dans la dernière
campagne d'Autriche, avaient servi sous le maréchal Oudinot, à côté
de l'héroïque division Saint-Hilaire, et appris la guerre à Essling et
à Wagram. Elles étaient composées de quatrièmes bataillons. Ceux qui
appartenaient à des régiments stationnés dans le Nord en avaient été
détachés pour retourner à leurs corps. Ceux qui appartenaient à des
régiments servant en Espagne avaient été acheminés vers l'ouest de la
France, où ils se reposaient sous le général Drouet (comte d'Erlon),
prêts à former une nouvelle réserve à la suite de la grande armée de
Portugal. C'est ainsi que Napoléon entendait se procurer le renfort de
150 mille hommes qu'il voulait envoyer dans la Péninsule en 1810, et
qui complétait la masse de plus de 400 mille hommes dévoués à cette
guerre dévorante.
[En marge: Pensée de Napoléon en permettant l'expédition
d'Andalousie.]
Napoléon en permettant l'expédition d'Andalousie, que Joseph devait
exécuter avec 70 mille vieux soldats réunis sous Madrid, avait pensé
que 30 mille au moins de ces soldats pourraient se détacher,
l'expédition terminée, et se porter vers l'Alentejo; que ces 30 mille
hommes se dirigeant sur Lisbonne par la gauche du Tage, tandis que
Masséna y marcherait par la droite avec les 60 mille hommes de Ney et
de Junot, avec les 15 mille de la garde, avec les 10,000 cavaliers de
Montbrun, sans parler de la réserve de Drouet, il serait impossible
aux Anglais de résister à une masse aussi accablante de forces, et que
leur embarquement devenu inévitable, la campagne de 1810 serait
peut-être la dernière de la guerre d'Espagne. Avant d'avoir appris par
une cruelle expérience ce que devenaient les armées sous le climat de
la Péninsule, on pouvait concevoir ces espérances même avec la grande
clairvoyance de Napoléon!
En conséquence, sans se détourner de son objet essentiel, qui était
toujours l'expulsion des Anglais, Napoléon permit l'expédition
d'Andalousie, laquelle ne devait être à ses yeux que l'emploi utile
des troupes concentrées autour de Madrid, pendant que se réuniraient
en Castille les éléments de la grande armée de Portugal destinée à
marcher sur Lisbonne sous la conduite de l'illustre Masséna.
[En marge: Instructions données par Napoléon à Joseph pour
l'expédition d'Andalousie.]
En consentant à l'expédition d'Andalousie, Napoléon prescrivit à
Joseph les précautions à observer dans cette opération. Il lui ordonna
de marcher avec trois corps, le 4e sous le général Sébastiani, le 5e
sous le maréchal Mortier, le 1er sous le maréchal Victor, la division
Dessoles restant en réserve. Quant au 2e, qui avait successivement
passé des mains du maréchal Soult à celles du général Heudelet, et
tout récemment à celles du général Reynier, il lui enjoignit de le
laisser sur le Tage, vis-à-vis d'Alcantara, afin d'observer les
Anglais, dont on ne pouvait guère discerner les projets d'après leur
mouvement rétrograde en Portugal. Napoléon lui recommanda d'emmener du
gros canon, afin de n'être pas arrêté devant Séville, comme le
maréchal Moncey l'avait été devant Valence par le défaut d'artillerie
de siége. Avec les trois corps qu'il emmenait, avec les anciennes
divisions de dragons, Joseph allait avoir environ 60 mille hommes,
sans compter la réserve du général Dessoles qui devait garder ses
derrières, sans compter le corps d'observation du général Reynier qui
devait veiller sur sa droite, ce qui faisait un total de 80 mille
hommes au moins. C'était beaucoup plus qu'il n'en fallait, dans
l'état des forces des Espagnols, pour envahir l'Estrémadure,
l'Andalousie, les royaumes de Grenade et de Murcie. Garder ces
provinces était une autre tâche, à laquelle on ne pensait pas encore
dans le moment.
Ces instructions expédiées, Napoléon enjoignit au général Suchet
d'employer à prendre Lerida et Mequinenza le temps que Joseph
emploierait à conquérir l'Andalousie. Le général Suchet, aidé dans
cette tâche par le maréchal Augereau, pourrait à son tour aider
celui-ci à prendre Tortose et Tarragone, et marcher ensuite sur
Valence, où s'achèverait la conquête du midi commencée par Joseph. Le
maréchal Ney en Vieille-Castille devait pendant le même temps
organiser son corps, donner la chasse aux insurgés de Léon, étendre la
main vers le général Bonnet dans les Asturies, préparer les siéges de
Ciudad-Rodrigo et d'Alméida par lesquels devait débuter la campagne de
Portugal, et attendre ainsi dans une sorte d'activité peu fatigante
que tous les éléments de l'armée de Portugal fussent complétement
réunis.
Quand Joseph eut reçu cette autorisation de faire l'expédition
d'Andalousie il en éprouva une véritable joie, surtout devant agir
hors de la présence de Napoléon, et avec le conseil seulement du
maréchal Soult qui lui servait de major général, et qui alors se
montrait à son égard plein de la plus grande déférence. Le maréchal
n'était pas moins joyeux de marcher en Andalousie, où, en l'absence
des Anglais, l'on n'avait que des batailles d'Ocaña à craindre,
c'est-à-dire à espérer.
[En marge: Grand appareil dans lequel Joseph s'achemine vers
l'Andalousie.]
Joseph fit des apprêts somptueux, et fort semblables à ceux de Louis
XIV marchant vers la Flandre avec sa cour. Il avait avec lui quatre
ministres, douze conseillers d'État, ses courtisans d'habitude, et un
nombre infini de domestiques. Afin de se procurer l'argent nécessaire
à cette fastueuse représentation, il avait escompté à tout prix des
rescriptions sur les domaines nationaux, et des lettres de change sur
Bordeaux, dont les laines et les denrées coloniales saisies en Espagne
étaient le gage. Il partit en janvier et arriva le 15 de ce mois aux
défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Soult,
qui dirigeait les opérations, avait acheminé le 4e corps (général
Sébastiani) par la route de Valence sur San-Clemente et
Villa-Maurique, afin de tourner par la gauche le défilé principal de
Despeña-Perros aboutissant à Baylen. Il avait fait marcher le 5e corps
(maréchal Mortier) par la grande route de Séville sur le défilé même
de Despeña-Perros, et le 1er (maréchal Victor) par Almaden, afin de
tourner ce défilé par la droite, en descendant sur le Guadalquivir
entre Baylen et Cordoue. Il planait une sorte de terreur
superstitieuse sur ces défilés de la Sierra-Morena, depuis les
malheurs du général Dupont. Les Espagnols ne pouvaient pas s'empêcher
de s'y fier, et les Français de les craindre. Cependant les mines
qu'on disait y avoir été préparées par les Espagnols, les débris de
l'armée battue à Ocaña qu'on y avait réunis confusément, n'étaient pas
capables de tenir une heure devant les admirables troupes qui
accompagnaient Joseph.
[En marge: Dispositions militaires du maréchal Soult pour forcer les
défilés de la Sierra-Morena.]
[En marge: Ordres que Joseph fait donner au général Suchet et au
maréchal Ney pour seconder l'expédition d'Andalousie.]
Bien que l'autorité de Joseph fût fort incertaine sur les corps qui
n'étaient pas placés immédiatement auprès de lui, le maréchal Soult,
se servant de son nom, écrivit au général Suchet pour lui faire
abandonner l'idée du siége de Lerida, et pour l'engager à marcher sur
Valence afin de couvrir la gauche de l'armée d'Andalousie. Adressant
un ordre du même genre au maréchal Ney, il lui recommanda de commencer
tout de suite le siége de Ciudad-Rodrigo, pour attirer les Anglais
vers le nord du Portugal, et dégager la droite de cette armée
d'Andalousie, qu'on protégeait de toutes les manières, comme si elle
avait couru aux plus graves dangers.
[En marge: Préparatifs des Espagnols pour la défense de la
Sierra-Morena.]
Ces précautions prises, on s'avança sur la Sierra-Morena avec
l'intention d'attaquer le 19 ou le 20 janvier 1810. Le général
Areizaga commandait toujours l'armée espagnole à moitié détruite à
Ocaña et dispersée dans les nombreux replis de la Sierra-Morena. Le
général de La Romana chargé de réorganiser cette armée avait beaucoup
promis et presque rien fait. Elle était à peine de 25 mille hommes,
démoralisés, dépourvus de tout, et rangés en trois divisions à peu
près en face des trois passages d'Almaden, de Despeña-Perros, et de
Villa-Maurique. Une division détachée de la Vieille-Castille sous le
duc d'Albuquerque, avait passé le Tage aux environs d'Alcantara, et se
portait sur Séville pour couvrir cette capitale.
Le 18 janvier le maréchal Victor marcha d'Almaden sur la Sierra-Morena
par une route peu propre à l'artillerie, et s'avança le 20 à travers
les montagnes, de manière à déboucher sur Cordoue, et à tourner ainsi
le défilé de Despeña-Perros. Il ne trouva devant lui que des troupes
en fuite, courant précipitamment sur Cordoue et ne tenant sur aucun
point. Le 20, le maréchal Mortier aborda de front le principal défilé,
celui de Despeña-Perros, qui débouchait sur la Caroline et Baylen,
lieux témoins de si funestes événements. À peine fut-il aperçu que les
Espagnols, faisant sauter quelques mines qui ne rendirent la route
impraticable nulle part, s'enfuirent de hauteur en hauteur, tirant de
loin et sans effet. On arriva en les suivant sur la Caroline et
Baylen, où l'on entra après avoir ramassé quelques pièces de canon et
un millier de prisonniers. Au même moment le général Sébastiani,
débouchant de Villa-Maurique sur le col de San-Estevan, y rencontra un
peu plus de résistance, mais grâce à cette même résistance put obtenir
des résultats plus importants, car il prit 3 mille hommes, des
drapeaux et du canon. Le 20 janvier au soir toute l'armée française se
trouvait réunie sur le Guadalquivir, de Baeza à Andujar, d'Andujar à
Cordoue, et ces redoutables défilés, entourés d'un si affreux
prestige, n'étaient plus qu'un fantôme évanoui.
[En marge: Passage sans difficulté du défilé de Despeña-Perros.]
[En marge: Après avoir forcé les défilés de la Sierra-Morena, l'armée
française marche sur Séville.]