avec les dragons de Milhaud, dont trois régiments seulement, les 5e,
16e, 20e, étaient actuellement sous sa main; les deux autres avaient
été envoyés en reconnaissance. Le général passa le fleuve au pont de
la Reyna avec sa cavalerie, laissant en arrière son infanterie, qui
était encore en marche. Quand on quitte les bords du Tage en suivant
la route de la Manche, on gravit par des pentes assez rapides le bord
d'un vaste plateau, qui d'Ocaña s'étend presque sans interruption
jusqu'à la Sierra-Morena, et compose ce qu'on appelle le plateau de la
Manche. Le général Sébastiani, parvenu au bord extrême de ce plateau,
aperçut la cavalerie espagnole qui couvrait le gros de l'armée
d'Areizaga en marche de Santa-Cruz sur Ocaña. Cette troupe présentait
une masse d'environ 4,000 cavaliers, bien montés, bien équipés, et
faisant bonne contenance. N'ayant pas plus de 8 à 900 dragons, le
général Sébastiani se trouvait dans une disproportion de forces
embarrassante. Heureusement que le maréchal Mortier, arrivé dans le
moment à Aranjuez, s'était pressé de venir à son secours, et de lui
envoyer le 10e de chasseurs avec les lanciers polonais. Le général
Sébastiani eut alors à sa disposition environ 1,500 chevaux.
[En marge: Première rencontre aux environs d'Ocaña le 18 novembre au
soir.]
Le général Paris, qui commandait le 10e de chasseurs et les lanciers
polonais, déboucha immédiatement sur le plateau, et opéra par notre
gauche un mouvement offensif sur la cavalerie espagnole, afin de la
prendre en flanc. Jusque-là cette cavalerie avait montré de la
fermeté, mais, en se voyant menacée sur sa droite, elle voulut
reployer une partie de sa ligne en arrière pour faire face à cette
attaque de flanc. Le général Milhaud, saisissant l'à-propos, la
chargea de front avec ses dragons, tandis que le général Paris la
chargeait en flanc avec le 10e de chasseurs et les Polonais. En un
instant toute cette masse, d'abord si imposante, fut culbutée. Les
lanciers polonais détruisirent un régiment presque tout entier. Quatre
ou cinq cents cavaliers furent tués, blessés ou pris. Il nous resta
environ cinq cents beaux chevaux pour remonter notre cavalerie.
Malheureusement le général Paris reçut une blessure mortelle en
chargeant de sa personne avec la plus grande bravoure. Ce brillant
fait d'armes était d'un bon augure pour la journée du lendemain, dont
on apercevait déjà les préparatifs. On distinguait, en effet, derrière
le rideau actuellement déchiré de la cavalerie espagnole, le gros de
l'armée d'Areizaga qui se portait de Santa-Cruz sur Ocaña pour y
livrer bataille.
Le lendemain 19 novembre le maréchal Mortier, commandant en chef les
4e et 5e corps actuellement réunis, fit ses dispositions pour la
journée. Le général Sébastiani eut, comme la veille, la conduite de la
cavalerie. Le général Leval dut commander les Polonais et les
Allemands du 4e corps, le général Girard la 1re division du 5e, la
seule en ligne; la seconde était encore à Tolède. Le général Dessoles
dut avoir sous ses ordres, outre la partie de sa division qui était
présente, les régiments français du 4e corps. La garde royale se
tenait en réserve en arrière. Ces troupes offraient environ un total
de 23 à 24 mille combattants, très-suffisant pour culbuter les 50 ou
55,000 hommes du général Areizaga.
[En marge: Position d'Ocaña.]
La petite ville d'Ocaña, autour de laquelle s'était concentrée l'armée
espagnole, est placée au bord du plateau élevé, étendu et presque uni
de la Manche. Un ravin qui de ce plateau vient tomber dans le Tage,
court autour de la ville, et y présente une défense naturelle dont les
Espagnols s'étaient couverts. Ce ravin commençait vers notre gauche en
formant un pli de terrain presque insensible, puis courait devant
notre centre, et allait vers notre droite finir dans le Tage, en
formant une cavité successivement plus profonde et plus abrupte.
C'était au delà de cet obstacle qu'il fallait qu'on allât chercher et
vaincre l'armée espagnole. Le maréchal Mortier, avec beaucoup de
jugement, pensa qu'il convenait d'aborder les Espagnols par notre
gauche et par leur droite, là où le ravin à peine naissant était
facile à franchir. Il confia la tête de l'attaque au général Leval,
qui menait avec lui, comme on vient de le voir, les Polonais et les
Allemands. Il le fit appuyer par les excellents régiments du général
Girard. Il plaça le général Dessoles vers le centre, avec mission de
tirailler par-dessus le ravin, et d'occuper ainsi les Espagnols sur
leur front. Toute la cavalerie dut suivre le mouvement de la gauche
pour franchir le ravin à son origine, et fondre sur l'armée espagnole
lorsque notre infanterie l'aurait rompue. La bataille, d'après toutes
les apparences, allait reproduire le combat de la veille, et, on peut
le dire, sous l'inspiration du terrain, qui dictait la même
manoeuvre. Le maréchal Soult, arrivé avec le roi Joseph au moment où
s'exécutaient ces mouvements, n'eut qu'à confirmer les ordres donnés
par le maréchal Mortier.
[En marge: Bataille d'Ocaña, livrée le 19 novembre.]
À onze heures du matin, le général Leval, abordant bravement la droite
de l'armée ennemie, traversa le ravin à sa naissance, et se présenta
en colonne serrée par bataillons. Le général Areizaga, devinant
l'intention des Français, porta sur sa droite toute son artillerie
avec ses meilleures troupes. Cette artillerie bien servie couvrit de
projectiles les Allemands et les Polonais, qui n'en furent point
ébranlés. Pourtant l'infanterie espagnole s'étant approchée du pli de
terrain qu'il fallait franchir, et faisant des feux bien nourris de
mousqueterie, produisit un certain flottement dans les rangs de nos
alliés. Le général Leval fut blessé gravement, deux de ses aides de
camp furent tués; plusieurs de ses pièces furent démontées. Le
maréchal Mortier ordonna alors au général Girard d'entrer
immédiatement en action, en passant par les intervalles de notre
première ligne. Ce dernier formant aussitôt en colonne les 34e, 40e et
64e régiments d'infanterie, pendant qu'il opposait le 88e à la
cavalerie espagnole qui menaçait son flanc gauche, franchit le ravin,
passa ensuite à travers les intervalles laissés entre les Polonais et
les Allemands, opéra ce passage de lignes avec un aplomb remarquable,
sous le feu de l'artillerie ennemie, et aborda les Espagnols
résolûment. Devant cette attaque, exécutée avec autant de précision
que de vigueur, les Espagnols commencèrent à céder le terrain en
rétrogradant sur Ocaña. Les régiments du 5e corps, appuyés de ceux du
4e qui s'étaient ralliés à leur suite, poursuivirent leur attaque, et
bientôt on vit se manifester quelque désordre dans la masse de l'armée
ennemie. Au même moment le général Dessoles, qui jusque-là s'était
contenté de canonner par-dessus le ravin, dont la profondeur en cette
partie offrait un obstacle embarrassant, n'hésita plus à le franchir
dès que les Espagnols parurent ébranlés. Il y descendit, le remonta,
et déboucha brusquement sur Ocaña, dont il parvint à s'emparer. Sur
ces entrefaites notre cavalerie, placée à l'aile opposée, fondit au
galop sur la cavalerie espagnole, qui couvrait les bagages vers la
route de Santa-Cruz à Ocaña, la culbuta, et se précipita ensuite au
milieu des masses rompues et fuyantes de l'infanterie. Ce ne fut
bientôt qu'une horrible confusion. Les Espagnols cette fois ayant
essayé de tenir ferme, purent être joints, enveloppés et pris. En
quelques instants, il en tomba quatre ou cinq mille sous le sabre ou
la baïonnette de nos soldats. Quarante-six bouches à feu, 32 drapeaux,
15,000 prisonniers, restèrent en notre pouvoir. On ramassa, en outre,
beaucoup de bagages, et au moins 2,500 ou 3,000 chevaux de selle et de
trait.
[En marge: Importants résultats de la victoire d'Ocaña.]
Trois heures avaient suffi à cette action, conduite avec autant de
sagesse que de vigueur. L'armée espagnole pouvait être considérée
comme détruite, car elle avait perdu au moins 20 mille hommes sur 50
mille, et on n'était pas au terme des résultats qu'on devait se
promettre de cette journée. Le lendemain, en effet, on poursuivit à
outrance les débris de l'armée espagnole. Les paysans de la Manche,
qui étaient moins animés que d'autres contre nous, et qui n'avaient
pas envie de voir la guerre s'établir chez eux, révélaient eux-mêmes à
notre cavalerie les routes suivies par les fuyards. On ramassa encore
5 à 6 mille prisonniers, ce qui porta à 25 ou 26 mille le nombre des
soldats perdus par don Juan de Areizaga. En quelques jours tout fut
dispersé, et il ne rentra dans la Sierra-Morena que des bandes
désorganisées, presque sans artillerie et sans cavalerie. Outre
l'effet moral, qui devait être grand, l'armée française avait acquis
une quantité considérable de bagages, et plusieurs milliers
d'excellents chevaux dont elle avait un extrême besoin. On fit défiler
à travers Madrid environ 20,000 prisonniers, qu'on dirigea
immédiatement sur la France. Il ne manquait à ce triomphe que d'avoir
été remporté sur les Anglais.
[Date en marge: Déc. 1809.]
[En marge: Grandes agitations à Séville à la suite de la bataille
d'Ocaña; retraite du gouvernement espagnol dans l'île de Léon, et
convocation des cortès à Madrid pour le 1er mars 1810.]
L'agitation fut naturellement très-vive à Séville, et amena un nouveau
déchaînement contre la junte centrale. Le projet de lui substituer une
régence royale se reproduisit en cette occasion plus hardiment que
jamais. Toutefois le marquis de La Romana, qui autrefois voulait
détrôner la junte centrale, maintenant qu'il avait reçu d'elle la
principale part du pouvoir exécutif, se hâta de réprimer les
adversaires les plus remuants de cette junte, et fit arrêter le comte
de Montijo et Francisco Palafox. Par malheur les mauvaises nouvelles
se succédaient de la manière la plus alarmante. On apprenait dans le
moment que Girone s'était rendue, que le général Kellermann, joint au
général Marchand, avait vengé l'échec de Tamamès, et repoussé le duc
del Parque au combat d'Alba de Tormès, que la paix avait été signée
entre l'Autriche et la France, que Napoléon était revenu à Paris
victorieux, et qu'il dirigeait à marches forcées des troupes
nombreuses sur la Péninsule; que les Anglais enfin, blâmant plus que
jamais l'imprudence de la dernière campagne, s'enfonçaient dans le
Portugal pour y chercher leur sûreté dans la distance. Sous tant de
coups répétés, la junte, ne voyant plus d'asile sûr qu'au fond même de
la Péninsule, derrière les lagunes qui couvrent Cadix, décida qu'elle
se réunirait dans l'île de Léon au commencement de 1810, afin d'y
préparer la convocation et la réunion des cortès pour le 1er mars.
[En marge: Conséquences de la campagne de 1809; espérances pour 1810.]
Ainsi, malgré les immenses difficultés inhérentes à la guerre
d'Espagne, malgré toutes les traverses de cette année 1809, pendant
laquelle on avait fait un si triste emploi des admirables troupes
accumulées dans la Péninsule, on peut dire que la campagne se
terminait avantageusement et même avec éclat. Il était donc permis
d'espérer, si toutefois on savait tirer parti en 1810 des forces
préparées par Napoléon, si lui-même surtout apportait aux affaires
d'Espagne l'application suffisante, sans se laisser détourner de son
but par d'autres entreprises, il était permis d'espérer, disons-nous,
une fin heureuse, peut-être même assez prochaine, de cette longue et
cruelle guerre.
[En marge: Situation de Joseph à Madrid.]
[En marge: La cour et la politique de ce prince.]
Mais, comme il arrive ordinairement, et presque toujours, l'embarras,
le chagrin, ne régnaient pas seulement chez les vaincus: il y avait
aussi bien des misères, bien des ennuis, bien des angoisses à Madrid,
dans la cour du roi actuellement victorieux. Joseph n'avait pas en
Espagne moins de soucis et de sujets de contestation avec son puissant
frère que Louis en Hollande, et s'il n'en était pas autant agité,
c'est qu'avec moins d'énergie de sentiment, il avait aussi plus de
sens et de prudence. On a déjà vu qu'il n'était pas sans prétentions
militaires, que de plus il se croyait habile à captiver les coeurs,
prudent et sage dans l'art de gouverner, qu'il était persuadé, si on
le laissait agir à son gré, de venir plus facilement à bout des
Espagnols avec des séductions que son frère avec la foudre; que par un
penchant commun à tous les rois devenus rois par la grâce de Napoléon,
il avait épousé la cause de ses nouveaux sujets, surtout contre les
armées françaises chargées de les lui soumettre; qu'il se plaignait
sans cesse des mauvais traitements des Français contre les Espagnols,
et que Napoléon, après s'être moqué de son génie militaire et de son
art de séduire les peuples, considérant moins gaiement cette partie de
sa politique, s'emportait vivement quand il voyait les Espagnols plus
chers à Joseph que les soldats français qui versaient leur sang pour
faire de lui un roi d'Espagne. Il se livrait à des éclats singuliers,
qui rapportés sans ménagement à Madrid, produisaient entre les deux
cours une irritation des plus fâcheuses, et surtout des moins
décentes. Les Anglais avaient, en effet, recueilli de la main des
guérillas plus d'une lettre interceptée sur des courriers
français[17], et ils ne manquaient pas dans leurs journaux d'étaler
le triste spectacle des divisions de la famille impériale.
[Note 17: On possède en Angleterre une partie de la
correspondance privée de Joseph, particulièrement avec la
reine son épouse, qui était restée à Paris, et lui racontait
avec le plus grand détail tout ce qui l'intéressait, en
cherchant du reste à le calmer plutôt qu'à l'irriter. Il
existe aussi à nos archives la correspondance autographe de
Joseph avec Napoléon, celle de l'ambassadeur de France, M.
de Laforest, celle d'un chef de la police française en
Espagne, homme spirituel et modéré, M. de Lagarde, celle
enfin du général Belliard, gouverneur de Madrid, et c'est
dans ces documents authentiques, souvent contradictoires,
mais faciles à mettre d'accord quand on sait démêler la
vérité à travers les passions contemporaines, que je puise
les détails rapportés ici, et dont je garantis la rigoureuse
exactitude. Suivant ma coutume, j'adoucis les couleurs pour
être plus vrai, car les couleurs du temps sont toujours
exagérées, et je ne veux fonder mes récits que sur la partie
incontestable des documents que j'emploie.]
Naturellement, le roi Joseph avait voulu se créer une cour à Madrid,
comme ses frères à Amsterdam, à Cassel, à Naples. Quelques Français
complaisants, militaires ou administrateurs médiocres, quelques
Espagnols partisans de la royauté nouvelle, mais rougissant aux yeux
de leurs compatriotes d'un parti qu'ils avaient pourtant adopté de
bonne foi, composaient cette cour, à laquelle Joseph accordait toute
sa confiance, montrait volontiers son esprit, distribuait les seules
faveurs dont il disposait, et qui en retour admirait son sens
supérieur, sa bonté rare, son art de traiter avec les hommes, le
trouvait différent sans doute de son glorieux frère, mais quoique
différent pas aussi inférieur qu'on se plaisait à le dire en France.
Ces flatteurs de Joseph aimaient bien à répéter que Napoléon était
entouré de flatteurs qui exagéraient son mérite aux dépens de celui de
ses frères; que, sans contredit, il avait un génie militaire qu'on ne
pouvait méconnaître, mais aucune mesure, aucune prudence, qu'il ne
savait tout faire que par la force et avec une précipitation
désordonnée; que peut-être un jour viendrait où il perdrait lui et sa
famille; que Joseph au contraire, plus doux, plus politique, tout
aussi agréable à la France quoique moins odieux à l'Europe, vaudrait
peut-être mieux pour achever l'oeuvre impériale. Quelques-uns de ces
flatteurs de Madrid, si bons juges des flatteurs de Paris, avaient eu
l'imprudence, pendant la campagne de Wagram, de calculer les chances
qui menaçaient la tête de Napoléon, et, en vantant même sa bravoure
personnelle, de dire que sans doute ce serait un bien douloureux
accident que la mort d'un si grand homme, un deuil profond pour
quiconque aimait le génie et la gloire, mais que ce malheur ne serait
cependant pas pour l'Empire aussi grand qu'on l'imaginait; que la paix
en deviendrait aussi facile qu'elle était difficile aujourd'hui; que
l'on pourrait rendre à l'Europe des pays témérairement réunis à la
France, satisfaire l'Angleterre, laisser retourner le Pape à Rome,
soulager les populations épuisées de fatigue, remettre l'abondance
dans les finances, rendre l'armée française meilleure qu'elle n'était
en ne gardant que les hommes voués par habitude et par goût au métier
des armes, renvoyer les autres à leurs foyers, replacer la famille
impériale elle-même sous une autorité plus douce et plus conciliante
que celle de Napoléon, donner enfin à la France, à l'Europe, un repos
ardemment désiré, une stabilité qui manquait au bien-être de tout le
monde. Ces choses, qui n'étaient pas sans vérité, les familiers de
Joseph avaient l'imprudence de les dire devant des généraux qui les
répétaient à Napoléon par haine de la cour d'Espagne, devant
l'ambassadeur de France qui les transmettait par devoir, devant une
police qui les rapportait par métier, et on conçoit l'irritation qui
devait en résulter à Paris.
[En marge: Extrême détresse financière de Joseph.]
Joseph, dans sa détresse, aurait bien voulu payer ses complaisants de
leur admiration, mais il ne pouvait pas beaucoup en leur faveur. Il
n'avait pour tout revenu que l'octroi de Madrid, car aucune des
provinces occupées par nos troupes ne lui envoyait d'argent. La seule
province bien administrée, l'Aragon, nourrissait à peine l'armée; mais
la Catalogne, la Navarre, les Asturies, la Vieille-Castille,
affreusement ravagées, étaient dans l'impossibilité de suffire à
d'autres charges que celles qu'on acquittait en nature, pour nourrir
les troupes de passage. Joseph ne touchait guère, en comptant l'octroi
de Madrid et quelques recettes de la province environnante, qu'un
million par mois, tandis qu'il lui en aurait fallu au moins trois pour
les plus indispensables besoins de sa maison, de sa garde, et des
fonctionnaires qui recevaient ses ordres. Il ne lui était resté qu'une
ressource, c'était une création de rescriptions sur les domaines
nationaux, espèce d'assignats servant à acheter des biens qu'on avait
saisis sur les moines et sur les familles proscrites. (Napoléon
toutefois s'était réservé les biens des dix premières maisons
d'Espagne.) Cette ressource, qui nominalement s'élevait à une centaine
de millions, se réduisait à trente ou quarante, par suite de la
dépréciation du papier. Joseph achevait de l'épuiser après avoir
absorbé le prix des laines saisies à Burgos, dont une partie seulement
lui était revenue. Il avait sur cette somme distribué quelques
largesses à ses favoris, y avait ajouté quelques titres de noblesse,
quelques décorations, et enfin quelques grades dans sa garde, car il
avait lui aussi créé une garde, laquelle lui coûtait beaucoup et était
composée de prisonniers espagnols, qui acceptaient du service pour
n'être pas conduits en France, et désertaient ensuite emportant les
beaux habits qu'on leur avait faits.
Pour justifier ces actes, Joseph disait qu'il fallait bien qu'un roi
eût quelque chose à donner, qu'il pût récompenser les Français
attachés à son sort et l'ayant suivi de Paris à Naples, de Naples à
Madrid, qu'il pût aussi dédommager les Espagnols qui s'étaient séparés
de leurs compatriotes pour se vouer à lui; qu'il était bien obligé
encore de former un noyau d'armée espagnole, car l'Espagne ne pouvait
pas toujours être gardée par des Français. Ce dire était fort
soutenable.
Joseph avait cependant quelques autres faiblesses à se reprocher.
Assez froidement accueilli par les troupes françaises qui ne voyaient
en lui ni un ami ni un général, plus froidement encore par ses sujets
de Madrid qui ne voyaient pas en lui leur prince légitime, il vivait
au fond de son palais, ou au Pardo, maison royale dans laquelle il
faisait beaucoup de dépense, pour avoir comme Philippe V son
Saint-Ildephonse. Il passait là une grande partie de son temps entouré
des amis complaisants dont nous avons rapporté les discours, et il y
avait rencontré aussi une princesse des Ursins, dans une personne
belle et spirituelle, qui était du très-petit nombre des dames
espagnoles qui osaient se montrer à sa cour.
[En marge: Contestations de Joseph avec Napoléon.]