Tantôt un officier resté sans service après la dispersion des armées,

tantôt un moine inquiet, un curé voulant défendre son village, un

fermier troublé dans ses terres, un étudiant quittant volontiers ses

études ou un pâtre ses troupeaux pour embrasser une vie nouvelle, un

contrebandier privé de son état, les uns poussés par le patriotisme,

les autres par la religion, par l'esprit d'aventure, par la cupidité,

recueillaient çà et là quelques paysans, surtout quelques déserteurs

des armées battues, quelques prisonniers échappés des mains des

Français, prenaient courage s'ils avaient du succès, ou allaient se

réunir à d'autres qui avaient acquis du renom, s'établissaient à

demeure dans certaines provinces, y dominaient les habitants par la

communauté des sentiments ou par la terreur, obtenaient d'eux des

renseignements sûrs, des vivres, des asiles, les empêchaient de se

soumettre, faisaient des exemples terribles de quiconque passait pour

ami des Français, se transportaient d'une province dans une autre

s'ils étaient poursuivis ou s'ils avaient une opération à combiner,

tourmentaient ainsi leurs vainqueurs, ne leur laissaient aucun repos,

les rendaient aussi malheureux, aussi troublés, aussi dénués que les

vaincus mêmes. Tandis que le centre de l'Aragon avait été soumis par

les armes et la politique du général Suchet, tout le pourtour de cette

belle province s'était couvert en quelques mois de bandes hardies et

quelquefois nombreuses. Un officier sorti de Lerida, le nommé

Renovalès, s'était établi dans la vallée de Jaca, au sud des Pyrénées,

dans un couvent, presque inabordable, et très-vénéré de ces contrées,

celui de Saint-Jean de la Peña. Au sein de la Navarre, un jeune

étudiant dont le nom devait bientôt devenir célèbre par ses oeuvres et

celles de son oncle, Mina, alors âgé de dix-neuf ans, s'était mis à la

tête de quelques centaines d'hommes et interceptait complétement la

route de Pampelune à Saragosse, qui était la grande route de l'armée

d'Aragon. Au midi de la province, un ancien officier, Villacampa,

ayant réuni autour de lui les débris des régiments de Soria et de la

Princesse, avec un certain nombre de paysans fanatiques, dominait les

environs de Calatayud. Il donnait la main au colonel Ramon-Gayan,

lequel avec environ trois mille hommes était posté dans les montagnes

de Montalvan, au couvent célèbre de Notre-Dame del Aguila. Tous deux

étaient en relation avec un partisan non moins fameux, l'Empecinado,

qui infestait la route de Saragosse à Madrid par Calatayud, Siguenza,

Guadalaxara. Enfin Garcia Navarro, à la tête de deux mille cinq cents

insurgés, s'appuyant sur Tortose vers le bas Èbre, terminait en

quelque sorte la ligne d'investissement tracée autour de la province

d'Aragon, qui, fort paisible au centre, était troublée ainsi sur toute

sa circonférence.

[En marge: Guerre heureuse que le général Suchet fait aux bandes de

guérillas.]

Le général Suchet, après avoir dispersé l'armée régulière du général

Blake et rétabli l'ordre dans l'administration de la province, s'était

mis à faire la guerre aux bandes. Il avait confié au général Harispe

le soin de poursuivre Mina. Ce général, après une poursuite acharnée,

avait fini par prendre le jeune guérillas, et, sans le fusiller, comme

on lui en avait expédié l'ordre de Paris, l'avait envoyé en France, où

ce prisonnier devait être enfermé à Vincennes. Mais à peine Mina

avait-il été pris, qu'un oncle de ce jeune homme, jaloux de la gloire

de son neveu, avait recueilli les débris de sa bande, et commencé à se

montrer en Navarre. Le général Suchet avait dirigé une expédition sur

Jaca, et fait enlever à Renovalès le couvent de Saint-Jean de la Peña.

Sans purger tout à fait les Pyrénées, on était parvenu ainsi à dégager

la grande route de la Navarre. Au midi de la province, le colonel

Henriod avait battu et dispersé pour quelque temps la bande de

l'intrépide et infatigable Villacampa, et lui avait enlevé Origuela.

Un autre détachement français avait surpris le couvent de Notre-Dame

del Aguila, et dispersé la bande de Ramon-Gayan. Par ces heureux coups

de main, les routes de Valence et de Madrid étaient devenues libres,

et on pouvait se promettre que les places de Lerida, de Mequinenza une

fois prises, et après elles celles de Tortose et Tarragone, la

province d'Aragon, peut-être celle de Catalogne, seraient pacifiées.

[En marge: Affreux ravages causés par les guérillas en Biscaye, en

Castille, dans les Asturies.]

Mais ce progrès, dû autant à l'habileté administrative qu'à l'habileté

militaire du général Suchet, on était loin de l'espérer dans la

Biscaye, dans les deux Castilles et le royaume de Léon. Les généraux

Thouvenot en Biscaye, Bonnet dans les Asturies, Kellermann en

Vieille-Castille, s'épuisaient vainement à courir après les bandes et

n'y savaient plus que faire. Il est vrai que le pays se prêtait

beaucoup aux courses vagabondes des guérillas, et que d'autres

circonstances locales les favorisaient également. Ainsi,

indépendamment de la nature des lieux, très-difficile en Biscaye, dans

les Asturies, aux environs de Burgos et de Soria, il y avait dans les

souffrances seules du pays des causes incessantes de soulèvement. De

Bayonne à Burgos, de Burgos à Ségovie, ou de Burgos à Somo-Sierra,

suivant qu'on prenait la route de droite ou celle de gauche pour se

rendre à Madrid, le passage continuel des armées ruinait la contrée,

et l'aurait poussée à la révolte même contre un gouvernement qu'elle

eût aimé. Outre qu'il fallait satisfaire à l'avidité des bandes, il

fallait suffire aux contributions en vivres ou en argent exigées pour

les troupes françaises en marche. Des généraux qui n'avaient pas la

sagesse du général Suchet, et ne songeaient qu'à nourrir à la hâte les

troupes de passage, ramassaient où ils pouvaient des grains, du

bétail, du fourrage, souvent enlevaient les récoltes sur pied ou les

donnaient à manger en herbe aux chevaux, ne s'inquiétant ni du

lendemain, ni de l'égale répartition des charges, mais prenant ce dont

ils avaient besoin au premier endroit venu, l'arrachant même à la

misère de populations déjà ruinées. Si par surcroît de malheur, au

lieu d'un militaire humain, celui qui commandait était un officier

endurci par vingt ans de guerre, aigri par la souffrance, irrité par

les crimes commis contre nos soldats, il fusillait des infortunés qui

n'avaient fait aucun mal, qui tout au plus avaient cherché à défendre

le pain de leurs enfants, et les fusillait en représailles des

assassinats commis par les guérillas. Puis, après nos détachements,

venaient les bandes qui pendaient à des arbres nos soldats ramassés

sur les routes, et souvent à côté d'eux pendaient de pauvres Espagnols

accusés d'avoir favorisé les Français. On avait fréquemment trouvé à

côté des victimes des écriteaux expliquant par d'atroces raisons

d'atroces assassinats. Aussi, dans ces malheureuses provinces,

maltraitées par les Espagnols autant que par les Français, régnait-il

un sombre désespoir, et comme en définitive c'était à notre présence

qu'on attribuait tout le mal, on s'en prenait à nous seuls, et des

excès de nos soldats, et des crimes des Espagnols.

[En marge: Dommages causés à l'armée par les guérillas.]

Les bandes, dans ces contrées, étaient innombrables. El Pastor dans le

Guipuscoa, Campillo à Santander, Porlier dans les Asturies, Longa

entre l'Aragon et la Castille, Merino autour de Burgos, le Capuchino

et le curé Tapia dans les plaines de Castille, el Amor à la Rioja,

Duran dans les montagnes de Soria, don Camillo Gomez dans les environs

d'Avila, don Julian Sanchez (brave militaire que la mort de son père,

de sa mère et de sa soeur, avait arraché de ses champs et rempli de

fureur), don Julian Sanchez aux environs de Salamanque, et une

infinité d'autres qu'il serait trop long de nommer, couraient les

montagnes à pied, les plaines à cheval, tantôt se réunissaient pour de

grandes expéditions, tantôt se séparaient pour se soustraire à nos

poursuites, ou quelquefois même, comme Porlier dans les Asturies,

s'embarquaient à bord des vaisseaux anglais quand ils étaient serrés

de trop près, pour aller descendre sur d'autres rivages. Leurs crimes

étaient épouvantables, et leurs ravages désastreux. Indépendamment des

blessés, des malades, qu'ils égorgeaient sans pitié, des dépêches

qu'ils enlevaient et qui révélaient nos plans aux Anglais,

indépendamment de l'obscurité qu'ils entretenaient autour de nous, du

retard souvent fatal qu'ils apportaient dans la transmission des

ordres, indépendamment des sommes qu'ils enlevaient, de l'inquiétude

continuelle dans laquelle ils faisaient vivre tant les agents

français que les agents espagnols entrés à notre service, ils

empêchaient toute espèce d'approvisionnement en capturant les chevaux,

les mulets, les conducteurs, ils rendaient impossible enfin le

recrutement de nos armées en obligeant les bataillons ou les escadrons

de marche à s'arrêter dans le nord, et à s'y épuiser en courses

stériles avant d'avoir pu rejoindre les régiments qu'ils étaient

destinés à compléter.

Napoléon, suivant son usage, envoyait en bataillons ou en escadrons

provisoires de marche les nouveaux soldats qui devaient recruter les

corps. C'étaient des conscrits à peine adolescents, conduits par des

officiers de rebut, incapables de s'occuper utilement de leurs hommes,

surtout de les commander dans le danger, et ne mettant pas,

d'ailleurs, grand intérêt à leur conservation. Ces détachements

n'étaient pas plutôt arrivés à Pampelune, Tolosa, Vittoria, Burgos,

Valladolid, qu'on s'en emparait pour les besoins locaux. On employait

à courir après d'infatigables guérillas ces conscrits, nullement

rompus aux fatigues, peu formés aux combats, inférieurs

individuellement aux bandits qu'ils avaient à poursuivre, et on les

condamnait ainsi à faire de cette guerre un apprentissage mortel. La

plupart après quinze jours allaient pourrir dans des hôpitaux, qui

n'étaient autre chose que des couvents ou de vastes églises, dépourvus

de linge, de médicaments et même de lits, infectés de gales hideuses,

de fièvres dévorantes, présentant, en un mot, le spectacle le plus

révoltant. Aussi de tant d'hommes destinés aux armées agissantes, n'en

parvenait-il pas le quart jusqu'à elles. La destruction des chevaux

n'était pas moindre que celle des hommes, et on avait vu des troupes

de trois cents cavaliers réduites en quelques jours à quatre-vingts ou

cent hommes montés. À peine arrivait-on à ces premières stations de

l'armée d'Espagne, qu'on y respirait un air empesté, et qu'on y était

atteint d'un profond découragement. Soldats et officiers s'y

regardaient comme sacrifiés d'avance à une mort inutile et sans

gloire. La certitude ou presque certitude de n'y être jamais sous les

yeux de Napoléon n'ajoutait pas peu à ce sentiment de répulsion et de

désespoir.

Pour détruire les bandes causes de tant de maux, les généraux

commandant les diverses stations, livrés chacun à leur imagination,

proposaient des moyens ou ridicules ou odieux, tels que d'abattre les

bois à une certaine distance des routes, de couper les jarrets des

mulets et des chevaux du pays[16] afin d'en priver les guérillas, de

brûler ou de décimer les villages qui avaient des jeunes gens dans les

bandes. Le plus sensé d'entre eux, le général Kellermann, ne sachant

plus à quel procédé recourir, adressait de Valladolid les réflexions

suivantes au major général Berthier:

[Note 16: Je parle ici d'après la correspondance authentique

des généraux et du ministre de la guerre, et je n'ajoute

rien aux tristes couleurs de ce tableau.]

[En marge: Difficultés presque insurmontables de la guerre d'Espagne.]

«La force dont je dispose est évidemment insuffisante, puisque,

indépendamment des corps ennemis auxquels il faut faire face, il faut

aussi se garder contre les essaims nombreux de brigands et les fortes

bandes organisées qui infestent le pays, et qui, par leur mobilité,

et surtout la faveur des habitants, échappent à toutes les poursuites,

et reviennent derrière vous un quart d'heure après votre passage.

C'est le système de chicane qui paraît avoir été adopté par les

insurgés.

»Permettez-moi, prince, de vous déclarer franchement mon opinion. Ce

n'est point une affaire ordinaire que la guerre d'Espagne; on n'y a

point, sans doute, de revers, d'échecs désastreux à craindre, mais

cette nation opiniâtre mine l'armée avec sa résistance de détail.

C'est en vain qu'on abat d'un côté les têtes de l'hydre, elles

renaissent de l'autre, et, sans une révolution dans les esprits, vous

ne parviendrez de longtemps à soumettre cette vaste péninsule; elle

absorbera la population et les trésors de la France. Elle veut gagner

du temps, et nous lasser par sa constance. Nous n'obtiendrons sa

soumission que par lassitude et par l'anéantissement de la moitié de

la population. Tel est l'esprit qui anime cette nation, qu'on ne peut

même s'y créer quelques partisans. En vain use-t-on avec elle de

modération, de justice, à peine cela vous vaut-il quelque

considération, quelques épithètes moins dures; mais dans un moment

difficile un gouverneur ou chef quelconque ne trouverait pas dix

hommes qui osassent s'armer pour sa défense.

»Il faut donc du monde: l'Empereur s'ennuie peut-être d'en envoyer,

mais il en faut pour en finir, ou se contenter de s'affermir dans une

moitié de l'Espagne pour faire ensuite la conquête de l'autre.

Cependant les ressources diminuent, les moyens de l'agriculture se

détruisent, l'argent s'épuise ou disparaît; l'on ne sait où donner de

la tête pour pourvoir à la solde, à l'entretien des troupes, aux

besoins des hôpitaux, enfin au détail immense de ce qui est nécessaire

à une armée à qui il faut tout. La misère et les privations augmentent

les maladies et affaiblissent continuellement l'armée, tandis que d'un

autre côté les bandes courent en tous sens, enlèvent chaque jour de

petits partis ou des hommes isolés qui se hasardent en campagne avec

une imprudence extrême, malgré les défenses les plus positives et les

plus réitérées.

»Quand je m'enfonce dans ces réflexions, je m'y perds, et j'en reviens

à dire qu'il faut la tête et le bras d'Hercule. Lui seul, par la force

et l'adresse, peut terminer cette grande affaire, si elle peut être

terminée.» (_Lettre du général Kellermann au prince de Neufchâtel,

extraite du dépôt de la guerre._)

Cela signifiait qu'il fallait, outre des forces immenses, la présence

même de Napoléon pour terminer cette odieuse guerre. Bien que le

tableau tracé par le général Kellermann fût loin d'être exagéré, et

que la haine de la nation espagnole pour nous fût aussi ardente qu'il

la dépeignait, toutefois les difficultés n'étaient pas également

grandes dans toutes les provinces. Avec du temps, avec de la

persévérance, en détruisant d'abord les armées régulières, en

s'attachant surtout à expulser les Anglais, et après avoir ôté ainsi

aux Espagnols toute espérance sérieuse de résistance, en s'appliquant

à bien administrer le pays, en se résignant à des dépenses

considérables pour lui alléger le fardeau de la guerre, ce qui

supposait un énorme emploi d'hommes et d'argent, il était possible de

réussir. La paix générale survenant ensuite, l'oeuvre de Louis XIV

pouvait se trouver une seconde fois accomplie, dans des circonstances

au moins aussi difficiles que celles qu'avait rencontrées Philippe V,

mais la première condition était d'appliquer exclusivement à cette

oeuvre toutes les ressources de la France et tout le génie de

Napoléon.

[En marge: Opérations des armées régulières espagnoles à la fin de

1809.]

[En marge: Combat de Tamamès livré par le 6e corps à l'armée dite de

gauche.]

Les provinces du nord, comme nous venons de le dire, étaient les plus

difficiles à soumettre, par la nature des lieux et par l'exaspération

de la population. Outre les bandes, il y avait une armée régulière à

vaincre, c'était celle du duc del Parque, dite armée de gauche, et que

le marquis de La Romana avait commandée. Cette armée se composait des

troupes réunies de la Galice, des Asturies et de Léon, que le maréchal

Soult avait négligées pour s'enfoncer en Portugal, que le maréchal Ney

avait repoussées mais point détruites, et auxquelles il avait été

forcé de livrer la Vieille-Castille pour se porter sur le Tage,

lorsqu'on lui avait ordonné de se joindre aux autres maréchaux sur les

derrières de l'armée britannique. Le maréchal Ney, après la journée de

Talavera, s'était rendu à Paris pour s'expliquer avec Napoléon sur

tous les sujets de contestation qui l'avaient brouillé avec le

maréchal Soult. Son corps (qui était le sixième), réduit par les

fatigues, par les maladies de l'automne, à 9 mille combattants, était

à la fin d'octobre 1809 en présence du duc del Parque, qui en avait

près de 30 mille. Celui-ci, recevant de la junte l'avis réitéré qu'on

allait reprendre l'offensive, marcher même sur Madrid avec l'armée du

centre réorganisée, s'avança jusqu'à Tamamès, route de Ciudad-Rodrigo

à Salamanque, pour essayer de concourir en quelque chose aux vues

ambitieuses du gouvernement de Séville. (Voir la carte nº 43.)

Profitant de l'exemple des Anglais, il se posta avec prudence et

quelque habileté sur une suite de rochers d'accès très-difficile, et

du haut desquels une infanterie tirant bien pouvait arrêter les

troupes les plus vaillantes, si elles n'étaient pas conduites avec

beaucoup de précaution. Le général Marchand, tout plein de l'esprit

audacieux de son chef, habitué à ne pas compter les Espagnols,

s'avança sur Tamamès le 18 octobre, et n'hésita pas à attaquer la

position de l'ennemi. Il l'assaillit en trois colonnes et au pas de

charge. Quelques pièces de canon, couvertes par de la cavalerie, se

trouvaient en avant des hauteurs occupées par les Espagnols. Nos

cavaliers en un clin d'oeil enlevèrent cette artillerie après avoir

sabré les canonniers, tandis qu'un de nos bataillons d'infanterie

porté en avant, recevait la cavalerie espagnole sur ses baïonnettes,

et la dispersait à coups de fusil. Mais après ce facile succès il

fallait forcer la position elle-même. Deux régiments à notre gauche,

le 6e léger et le 69e de ligne, ayant voulu gravir les hauteurs sous

le feu de quinze mille hommes que leur situation rassurait, essuyèrent

en un instant une perte considérable, et furent ramenés en arrière par

le général Marchand, qui craignait de perdre trop de monde dans cette

attaque téméraire. Toute notre ligne suivit ce mouvement rétrograde,

et l'intrépide 6e corps pour la première fois s'arrêta devant les

Espagnols. Le feu était tel que nous ne pûmes conserver l'artillerie

conquise sur l'ennemi, tous les chevaux qui la traînaient ayant été

tués.

[En marge: L'armée du centre reprend l'offensive malgré les conseils

de lord Wellington.]

C'était là un échec insignifiant, mais très-propre à exalter les

Espagnols, et à les encourager dans leur projet de campagne offensive.

Il ne pouvait du reste rien nous arriver de plus heureux que de les

voir venir à nous en grandes masses, car minés par les combats de

détail, nous n'avions que des succès dans les actions générales. Le

gouvernement central résidant à Séville, déjà fort disposé, malgré les

conseils de sir Arthur Wellesley, à porter encore une fois l'armée du

centre en avant, n'hésita plus après le combat de Tamamès à ordonner

la marche sur Madrid, que souhaitaient ardemment beaucoup de

personnages confinés en Andalousie depuis leur sortie de la capitale.

La junte centrale trouvant même le général Eguia trop timide, l'avait

remplacé par don Juan de Areizaga, jeune officier qui s'était

distingué au combat d'Alcanitz contre les troupes du général Suchet.

Ce nouveau chef, qui avait quelque activité et quelque énergie,

attribuant aux officiers seuls les revers des armées espagnoles, en

réforma quelques-uns, et leur substitua des sujets plus jeunes et plus

habitués aux grands périls de la guerre actuelle. On applaudit fort à

son esprit réformateur, et on se flatta de rentrer bientôt à Madrid

malgré les méprisantes remontrances de sir Arthur Wellesley. On dit

qu'on se passerait bien des Anglais puisqu'ils ne voulaient point

agir, et on poussa la confiance jusqu'à discuter dans le sein du

gouvernement central les mesures qu'on prendrait une fois arrivé à

Madrid.

[En marge: Marche de l'armée du centre à travers la Manche pour se

porter sur Madrid.]

Don Juan de Areizaga ayant réuni sur la Sierra-Morena les troupes de

l'Estrémadure, autrefois conduites par Gregorio de la Cuesta, celles

de la Manche commandées par Vénégas, plus un détachement de

Valenciens, traversa la Manche dans le courant de novembre, et vint

border le Tage au-dessus d'Aranjuez, aux environs de Tarancon. (Voir

la carte nº 43.) Il comptait sous ses ordres cinquante et quelques

mille fantassins, un peu plus habitués que les autres soldats de

l'Espagne à se tenir en ligne, quatre-vingts bouches à feu bien

servies, et sept à huit mille bons cavaliers. Du reste la confiance

ordinaire aux Espagnols animait cette armée dite du centre. On apprit

avec joie à Madrid que les Espagnols approchaient, et on s'apprêta à

les bien recevoir.

[En marge: Dispositions du maréchal Soult, devenu major général de

Joseph, pour recevoir l'armée du centre.]

[En marge: Concentration de l'armée française entre Aranjuez et

Ocaña.]

Le maréchal Soult, devenu major général de l'armée d'Espagne depuis le

départ du maréchal Jourdan, chargé par conséquent de régler le

mouvement des divers corps, eut d'abord quelque peine à démêler les

intentions du général espagnol, qui étaient assez difficiles à

discerner. L'ennemi pouvait venir par la route d'Estrémadure

débouchant de Truxillo sur Almaraz et le pont de l'Arzobispo, par la

route de la Manche débouchant de Madrilejos sur Ocaña et Aranjuez,

enfin par la route de Valence débouchant de Tarancon sur Fuenteduena

et Villarejo. Le maréchal ayant une grande partie de ses troupes

derrière le haut Tage, vers Aranjuez, était en mesure de faire face à

l'ennemi dans toutes les directions, et n'avait pas à se presser de

prendre un parti. La disposition de ses forces était la suivante.

Le 6e corps, sous le général Marchand, était retourné en

Vieille-Castille, où, comme on vient de le voir, il avait eu affaire

au duc del Parque au combat de Tamamès. Le 2e, qu'avait commandé

directement le maréchal Soult, et qui était maintenant sous les ordres

du général Heudelet, se trouvait à Oropesa, derrière les ponts

d'Almaraz et de l'Arzobispo, observant la route d'Estrémadure. Le 5e,

sous le maréchal Mortier, était à Talavera prêt à appuyer le 2e. Le

4e, autrefois commandé par le maréchal Lefebvre, maintenant par le

général Sébastiani, était réparti entre Tolède et Ocaña. Le 1er,

toujours commandé par le maréchal Victor, se trouvait en avant

d'Aranjuez, au delà du Tage, gardant les plaines de la Manche jusqu'à

Madrilejos. La division Dessoles, la garde royale de Joseph,

occupaient Madrid. Avec les 2e, 5e, 4e et 1er corps, le maréchal Soult

pouvait réunir au moins 60,000 hommes de troupes excellentes, et

c'était deux fois plus qu'il n'en fallait pour disperser toutes les

armées régulières de l'Espagne. Dans l'impossibilité de deviner les

plans d'un ennemi qui n'en avait guère, le maréchal Soult fit des

dispositions convenables pour parer à tous les cas possibles. Il

reporta le 2e corps (général Heudelet) d'Oropesa à Tavalera, avec

ordre d'avoir l'oeil toujours fixé sur la route d'Estrémadure, par où

seraient venus les Anglais s'ils avaient dû venir. Il ramena le 5e

(maréchal Mortier) de Talavera à Tolède, et concentra le 4e (général

Sébastiani) entre Aranjuez et Ocaña. Le 1er, qui était au delà

d'Aranjuez au milieu de la Manche, fut reployé sur le Tage. Dans cette

situation on pouvait en deux marches réunir trois corps sur quatre

pour les faire agir vers le même point. On était donc prêt pour tous

les cas.

Vers le 15 novembre, l'ennemi ayant tout à fait quitté la route de

Séville pour celle de Valence et paru se diriger contre notre gauche,

le maréchal Soult porta le 1er corps vers Santa-Cruz de la Sarza, et

fit faire un premier mouvement au général Sébastiani dans le même

sens. Pourtant don Juan de Areizaga après quelques incertitudes

craignit d'être coupé de la route de Séville et rejeté sur Valence, ce

qui eût découvert l'Andalousie; il changea donc de direction, et

marchant par sa gauche se reporta sur notre droite vers Ocaña et

vis-à-vis Aranjuez. Le maréchal Soult, suivant avec attention les

mouvements de l'ennemi, ramena le 4e (général Sébastiani) de gauche à

droite, et lui ordonna de passer le Tage près d'Aranjuez, au pont dit

de la Reyna. Il attira le 5e (maréchal Mortier) de Tolède sur

Aranjuez. Voulant assurer l'unité du commandement, il plaça les 4e et

5e corps sous l'autorité supérieure du maréchal Mortier, et leur

enjoignit de déboucher dans la journée sur Ocaña. Il prescrivit au

maréchal Victor, avec le 1er corps, de passer le Tage entre Villareja

et Fuenteduena, sur la gauche des corps de Sébastiani et Mortier,

mouvement un peu décousu, et qui pouvait rendre inutile le maréchal

Victor, mais qui n'avait aucun danger devant un ennemi que l'un de nos

corps d'armée, même réduit à lui seul, n'avait pas à craindre. Le

maréchal Soult partit lui-même de Madrid avec le roi Joseph, la garde

espagnole de ce prince, et le reste de la division Dessoles.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 53 段