Après une longue lutte entre les deux partis contraires, une

circonstance imprévue amena le dénoûment. On avait découvert une sorte

de complot des grands personnages, chefs du parti opposé à toute

révolution, pour dissoudre la junte centrale, s'emparer du pouvoir, et

gouverner monarchiquement, et sans réforme. Ils avaient voulu

s'assurer l'appui des Anglais, et avaient fait une ouverture à Henri

Wellesley, ambassadeur d'Angleterre et frère d'Arthur Wellesley,

général de l'armée britannique. L'ambassadeur, quoique l'Angleterre ne

fût pas favorable à la junte centrale et au système d'une réforme

générale, avait loyalement averti les principaux membres de cette

junte. Le complot fut ainsi déjoué, mais la junte centrale sentant

l'impossibilité de se maintenir plus longtemps, voulut être remplacée

par les vrais représentants de la nation, et décréta que les cortès

seraient convoquées pour le commencement de 1810, se réservant de

fixer plus tard le mode, le lieu et l'instant précis de leur

convocation, d'après les circonstances de la guerre. Reconnaissant en

même temps le besoin d'une autorité plus concentrée, elle institua une

commission exécutive de six membres, à laquelle furent déférées toutes

les mesures de gouvernement, tandis qu'elle ne s'attribua à elle-même

que les matières législatives. Au nombre des membres de cette

commission exécutive se trouva le marquis de La Romana, personnage

remuant, promettant toujours de grandes choses et n'en ayant jamais

accompli qu'une seule, celle de s'échapper du Danemark avec sa

division. Il avait été transféré de la Vieille-Castille en Andalousie

pour y réorganiser les troupes de cette partie de la Péninsule.

[En marge: Distribution des armées espagnoles en armées de gauche, du

centre et de droite.]

Les armées espagnoles étaient divisées à cette époque en armée de

gauche, comprenant les troupes qui disputaient la Vieille-Castille, le

royaume de Léon, les Asturies et la Galice au général Kellermann, au

général Bonnet, au maréchal Ney; en armée du centre, comprenant les

troupes qui gardaient l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, qui

avaient perdu les batailles de Medellin, de Ciudad-Real, d'Almonacid,

et croyaient avoir gagné celle de Talavera, parce que les Anglais

avaient bien défendu leur position; enfin en armée de droite,

comprenant les troupes qui, sous les généraux Reding et Blake, avaient

essayé pendant toute l'année 1809, d'arracher la Catalogne au général

Saint-Cyr, et l'Aragon au général Suchet.

[En marge: Efforts du gouvernement espagnol pour réorganiser l'armée

du centre, et tenter de nouveau le sort des armes sur la route de

Madrid.]

La prétention de la nouvelle commission exécutive était de créer une

vaste armée du centre, pour revenir sur la Manche, et reconquérir

Madrid sur le roi Joseph, qui ayant réuni sous sa main les corps des

maréchaux Victor, Mortier, Soult, des généraux Sébastiani et Dessoles,

pouvait faire agir ensemble 80 mille hommes des premières troupes du

monde. En vain sir Arthur Wellesley conseillait-il de ne plus livrer

de grandes batailles, tant qu'on ne pourrait pas opposer aux Français

des forces mieux organisées, les nouveaux chefs du gouvernement

espagnol ne tenaient pas grand compte de ses avis, et se donnaient

beaucoup de mouvement pour l'organisation de cette nouvelle armée du

centre. Ils avaient rassemblé pour la former les troupes qui sous

Gregorio de la Cuesta s'étaient battues à Talavera, celles qui sous

Vénégas avaient perdu la bataille d'Almonacid, et qui constituaient en

ce moment les armées de l'Estrémadure et de la Manche. On y avait

ajouté un détachement de Valenciens, et pour en composer le matériel

on avait employé tout ce qu'on recevait journellement de la main des

Anglais. On se flattait de former ainsi une armée de 50 à 60 mille

hommes, pourvue d'une belle cavalerie, et d'une artillerie qui était

la meilleure d'Espagne. L'orgueilleux Gregorio de la Cuesta devait

d'abord commander cette armée; mais la junte ne l'aimait guère, et,

sur quelques offres de démission qu'il avait faites, suivant son usage

de toujours menacer de sa retraite, on l'avait pris au mot, et on lui

avait donné pour successeur le général Eguia, dont le seul mérite

était de n'avoir pas perdu les dernières batailles. On se proposait,

les chaleurs passées, d'agir offensivement contre les troupes que

Joseph avait rassemblées autour de Madrid, et en attendant on pressait

les armées de gauche et de droite d'agir sur les derrières des

Français, pour amener ceux-ci à reporter leurs forces au nord, et à se

dégarnir vers Madrid.

[En marge: Événements de la Catalogne à la fin de l'année 1809.]

Pendant ce temps, en effet, il se passait des événements assez graves

en Catalogne et en Aragon d'un côté, en Vieille-Castille de l'autre.

En Catalogne, le général Saint-Cyr avait lutté toute l'année 1809

contre les Catalans et contre les troupes du général Reding, qu'il

avait fini par rejeter dans Tarragone. Il s'était ensuite reporté sur

Barcelone, pour y mettre quelque ordre, y verser des vivres, et en

extraire les prisonniers faits dans les quatre batailles qu'il avait

gagnées sur les armées de Catalogne. Il avait conduit ces prisonniers

jusqu'à la frontière, et commencé ensuite le siége de Girone, que

Napoléon lui avait assigné un peu légèrement, comme une tâche facile,

et qui devait être le couronnement de ses glorieux services. Le

général Verdier fut chargé de diriger les travaux d'attaque, et le

général Saint-Cyr se réserva la mission de les couvrir. On ne savait

pas encore assez, même après la prise de Saragosse, que les siéges

étaient en Espagne de grandes opérations de guerre, bien plus

difficiles que les batailles, et que le plus habile chef, avec une

parfaite unité de commandement, suffirait à peine pour triompher des

forteresses espagnoles. Des siéges immortels et terribles devaient

bientôt nous l'apprendre.

[En marge: Siége de Girone.]

Le général Saint-Cyr laissant au général Verdier toutes les forces

dont il put se priver, et n'emmenant avec lui que douze mille hommes,

surprit adroitement la fertile plaine de Vich, s'y procura pour lui et

le général Verdier des vivres assez considérables, puis s'établit dans

une position où il était en mesure d'arrêter les armées qu'on ne

pouvait pas manquer d'envoyer au secours de Girone.

La grosse artillerie, longtemps attendue, étant enfin arrivée, le

général Verdier commença les travaux d'approche. La ville de Girone,

située au bord du Ter, au pied de hauteurs fortifiées, entourée

d'ouvrages réguliers, remplie d'une population fanatique, dans

laquelle les femmes elles-mêmes jouaient un rôle actif sous le titre

de compagnie de Sainte-Barbe, défendue par une garnison de sept mille

hommes et par un commandant héroïque, don Alvarez de Castro, s'était

promis de s'immortaliser par sa résistance, et on va voir qu'elle tint

parole. D'ailleurs le long intervalle de temps employé à préparer

l'attaque, par suite de la difficulté des transports, lui avait permis

de pourvoir complétement à sa défense.

Le général Sanson, officier habile, chargé de diriger les opérations

du génie, ayant décidé qu'il fallait commencer par la conquête des

hauteurs, on ouvrit la tranchée devant le fort de Montjouich, et après

de longs cheminements on parvint à faire brèche. Malheureusement le

siége n'étant pas conduit avec la précision convenable, on laissa

s'écouler plusieurs jours entre le moment où l'assaut était devenu

possible et celui où il fut donné, de manière que l'ennemi put tout

disposer pour une résistance énergique. Nos troupes, arrêtées par la

vaillance des assiégés, et surtout par les obstacles élevés derrière

la brèche, furent repoussées, ce qui excita dans la population de la

ville une exaltation extraordinaire.

Après cette épreuve, le point d'attaque contre le fort de Montjouich

paraissant mal choisi, on le changea, et des travaux d'approche furent

entrepris contre un autre bastion. On devine ce que devaient coûter de

temps, de sang, d'efforts inutiles, ces changements dans la direction

du siége. En présence de ce qui se passait le zèle de nos soldats

n'avait pas dû s'accroître, ni le fanatisme des habitants s'attiédir.

Enfin la brèche étant de nouveau praticable, et les Espagnols sentant

cette fois l'impossibilité de nous disputer le fort de Montjouich,

l'évacuèrent pendant la nuit. Ce fort devint ainsi notre conquête,

mais après un nombre de jours qui égalait déjà la durée des plus

grands siéges.

[En marge: Assaut donné à la place de Girone, et repoussé par les

Espagnols.]

Fatigués du temps employé aux opérations préliminaires, nos soldats

entreprirent l'attaque de la place elle-même, en descendant sur les

bords du Ter, et en venant s'établir sous le feu plongeant des

hauteurs restées au pouvoir de l'ennemi. Un nouveau siége fut

entrepris contre l'enceinte de la ville, et la brèche étant devenue

accessible, on résolut de livrer l'assaut. Don Alvarez de Castro, à la

tête de sa garnison, ayant derrière lui tous les habitants, hommes et

femmes, avait juré de mourir plutôt que de se rendre, et d'opposer aux

Français, à défaut des murailles renversées par leur canon, des

monceaux de cadavres. L'assaut, en effet, fut donné avec la plus

grande vigueur, repoussé et recommencé avec acharnement sous le feu de

la place et des hauteurs, au bruit des cloches et des cris d'une

population fanatique. Plusieurs fois nos braves soldats parvinrent à

gravir le sommet de la muraille, et toujours ils y trouvèrent une

foule d'hommes furieux se pressant devant eux, et leur opposant des

masses impénétrables. Des femmes, des prêtres, des enfants se

montraient avec les soldats sur cette brèche inondée de sang, couverte

de feux, et il fallut enfin céder au noble délire du patriotisme

espagnol. C'était le second assaut qui ne nous avait pas réussi

pendant ce siége. Jamais rien de pareil ne nous était arrivé depuis

Saint-Jean d'Acre, et ne devait nous arriver même dans les siéges

d'Espagne. Nous dûmes renoncer aux attaques de vive force, et recourir

au blocus, qui, du reste, semblait suffisant, car le typhus, la

famine, dévoraient l'héroïque population de Girone et emportaient ses

derniers défenseurs. Son gouverneur lui-même était atteint dès lors

d'une maladie mortelle.

[En marge: Blocus de Girone, et combats autour de la place pour en

empêcher le ravitaillement.]

Empêcher le ravitaillement était dorénavant l'unique condition du

succès, et ce soin regardait le général Saint-Cyr. Ce général venait

de s'attirer une disgrâce, facile à prévoir, en relevant avec trop peu

d'égards ce qu'il y avait d'irréflexion dans les ordres envoyés de

Paris. Il avait été remplacé par l'un des vieux compagnons d'armes de

Napoléon, par le maréchal Augereau, resté sans emploi depuis Eylau, et

sollicitant vivement sa rentrée au service. Mais le maréchal, après

avoir désiré ardemment cette nomination, ne s'était guère pressé de

remplir ses devoirs, et il avait fallu que le général Saint-Cyr

continuât dans les conjonctures les plus difficiles de commander une

armée qui avait cessé de lui appartenir, et qu'il n'avait plus sous

ses ordres que pour quelques jours.

En ce moment le général Blake, sachant que Girone était menacée de

succomber par la famine, avait réuni tous les débris des armées de

Catalogne et d'Aragon, et s'était avancé avec un convoi de mille bêtes

de somme pour ravitailler la place. Accouru au plus vite, le général

Saint-Cyr se plaça sur la route de Barcelone pour tenir tête aux

Catalans dans la partie la plus accessible et la plus menacée de la

ligne du blocus. Le général Verdier resta chargé de défendre les

bords du Ter et les approches immédiates de l'enceinte. On demeura

trois jours entiers les uns devant les autres, et plongés dans un

brouillard épais, à travers lequel on entendait la voix des hommes

sans les apercevoir. Mais tandis que le général Saint-Cyr contenait

cet ennemi invisible, la division Lecchi, du corps de siége, se laissa

surprendre, et le général espagnol put faire entrer dans Girone, outre

le convoi de vivres, un renfort de quatre mille hommes, secours plus

dangereux qu'utile, car les assiégés ne manquaient pas de bras mais de

subsistances.

Le malheureux Alvarez de Castro, dont cette opération n'avait point

augmenté les ressources, ayant fait parvenir au général Blake un avis

secret pour réclamer de nouveaux secours, celui-ci s'efforça encore

une fois d'introduire un convoi dans la place, quel que pût être le

péril, car la Catalogne entière demandait qu'on sauvât Girone à tout

prix. Il s'approcha, en effet, avec d'immenses approvisionnements par

des routes détournées et difficiles. Mais cette fois le général

Saint-Cyr ne s'en fiant qu'à lui-même, prit les meilleures

dispositions, et cacha ses forces de manière à laisser arriver le

convoi et les troupes qui l'accompagnaient jusqu'aux portes mêmes de

Girone. Tout à coup ses colonnes, adroitement cachées, arrêtèrent en

tête, prirent en flanc et en queue le convoi ainsi que son escorte,

enlevèrent plusieurs milliers de bêtes de somme richement chargées, et

firent en outre quelques milliers de prisonniers. Les pauvres assiégés

virent, du haut de leurs murs, passer au camp des assiégeants les

vivres dont ils avaient un urgent besoin, et bientôt, décimés par la

fièvre, le typhus, la famine, privés de leur commandant qui était près

d'expirer, ils furent obligés de se rendre le 11 décembre, après plus

de six mois de siége, laissant dans l'histoire un souvenir immortel.

Le général Saint-Cyr, parti après avoir repoussé le corps de Blake,

n'eut pas l'honneur de recevoir cette reddition, bien qu'il en eût

tout le mérite. Il fut même mis aux arrêts pour être parti trop tôt,

et le maréchal Augereau, qui n'était arrivé que pour assister à

l'ouverture des portes, obtint de Napoléon les plus grandes

félicitations. Ainsi le gouvernement impérial se comportait déjà comme

ces gouvernements affaiblis et aveuglés, préférant les favoris qui les

flattent aux bons serviteurs qui les importunent par l'indépendance de

leurs avis.

[En marge: Reddition de Girone.]

[En marge: Le général Saint-Cyr remplacé en Catalogne par le maréchal

Augereau.]

[En marge: Événements en Aragon pendant la fin de l'année 1809.]

[En marge: Combats livrés par le général Blake pour enlever l'Aragon

au général Suchet.]

[Illustration: Le Maréchal Suchet.]

Tels avaient été les événements en Catalogne pendant la fin de 1809.

Cette grande province, désolée mais non soumise par la prise de

Girone, ne devait rien tenter d'important pendant l'hiver de 1809 à

1810. En Aragon, les événements avaient eu aussi leur gravité. Après

la reddition de Saragosse, le 5e corps, sous le maréchal Mortier,

s'était porté sur le Tage, et le 3e, épuisé par le terrible siége de

Saragosse, était resté en Aragon. Heureusement ce corps venait de

recevoir un chef sage, habile et ferme, c'était le général Suchet. Ce

général, excellant à la fois dans la direction des opérations

militaires et dans l'administration des armées, double mérite assez

rare chez les lieutenants de Napoléon, plus habitués à obéir qu'à

commander, savait au même degré se faire aimer du soldat et estimer

des peuples, malgré les souffrances inévitables d'une guerre

affreuse. Son corps était composé de trois vieux régiments

d'infanterie, les 14e, 44e de ligne et 5e léger, de quatre nouveaux,

les 114e, 115e, 116e, 117e de ligne, de trois régiments d'infanterie

polonaise, du 13e de cuirassiers (seul corps de cette arme qui se

trouvât en Espagne), de quelque cavalerie légère, enfin d'une belle

artillerie. Il s'empara fortement de ces troupes, et s'efforça de

faire rentrer dans leur coeur le sentiment du devoir, ainsi que la

résignation à une guerre que le siége de Saragosse leur avait rendue

odieuse. Après leur avoir procuré quelque repos, il les ramena droit à

l'ennemi. Le général Blake, qui comme on vient de le voir, commandait

toutes les armées de droite (suivant la dénomination espagnole), avant

formé le projet de profiter du départ du 5e corps pour se jeter sur

l'Aragon et reconquérir Saragosse, le général Suchet ne voulut point

attendre son attaque, et alla à sa rencontre vers Alcanitz. Mais le

général français put bientôt s'apercevoir que la fatigue, le dégoût,

une organisation insuffisante avaient produit sur ses troupes des

effets plus fâcheux qu'il ne le supposait d'abord, et, après une

conduite assez molle de leur part, il fut obligé de les reporter en

arrière. Par bonheur le général Blake, ne profitant pas de ce premier

avantage, lui laissa le temps de concentrer ses forces à Saragosse,

d'y recruter ses régiments avec quelques nouveaux soldats tirés de la

Navarre, de les réorganiser, de les vêtir avec les ressources du pays,

de les soulager de leurs souffrances, de les ranimer, de leur rendre

enfin de l'assurance et de l'ardeur à combattre. Lorsque le général

Suchet les eut ainsi remplis d'un esprit tout nouveau, il attendit à

Maria l'armée de Blake, qui arrivait confiante et renforcée, accepta

la bataille dans une position défensive bien choisie, et puis après

avoir laissé s'épuiser la première ardeur des Espagnols, passant de la

défense à l'attaque, il les culbuta dans d'affreux ravins, et leur

causa une perte considérable. Sûr désormais de ses troupes, il suivit

l'armée espagnole à Belchite, la trouva de nouveau en bataille et

disposée à résister, l'assaillit vigoureusement, lui enleva toute son

artillerie et plusieurs milliers de prisonniers.

[En marge: Établissement définitif des Français en Aragon.]

À partir de ce jour le général Blake dut renoncer à disputer les

campagnes de l'Aragon au général Suchet, et celui-ci n'eut plus

affaire qu'aux guérillas et aux places fortes. C'était à lui et au

maréchal Augereau à prendre Lerida, Mequinenza, Tortose, Tarragone,

avant de songer à pénétrer dans le royaume de Valence. Mais le siége

de Girone peut donner une idée de ce que devaient être des siéges dans

ces contrées.

[En marge: Habile administration du général Suchet, et pacification

des esprits dans la province où il commande.]

Le général Suchet, maître de Saragosse et des fertiles campagnes

d'Aragon, s'était dès lors appliqué à calmer le pays, à y faire

renaître un peu d'ordre, à en éloigner les guérillas, à en tirer les

ressources nécessaires à l'armée avec le moindre dommage possible pour

les habitants, et à préparer enfin l'immense matériel de siége qui

était indispensable pour la conquête des places. Sachant par de

nombreuses expériences que dans un pays riche la charge d'une armée

conquérante, lourde sans doute, ne saurait pourtant être ruineuse, si

pour se procurer le nécessaire on emploie, au lieu de la main

dévastatrice du soldat, la main discrète d'une administration

intelligente et probe, il convoqua les anciens membres du gouvernement

de la province, et entre autres l'archevêque de Saragosse, leur exposa

les besoins de son armée, le désir qu'il avait de ménager les

habitants en la faisant vivre, la volonté bien arrêtée chez lui de les

rendre heureux autant que possible, s'ils secondaient ses intentions

bienfaisantes. Ils reconnurent à son langage persuasif, à son visage

doux et intelligent, l'homme honnête et habile, qui, chargé de les

soumettre, ne voulait pas les opprimer, et ils prirent la résolution

de l'aider de tous leurs moyens. Saragosse, par son héroïque

résistance, croyait avoir payé sa dette à l'indépendance de l'Espagne,

et l'avait payée en effet. D'ailleurs tous les caractères passionnés

et implacables avaient été ou détruits, ou dispersés, et le reste de

la population demandait un repos chèrement acheté. Ces dispositions

vinrent à propos seconder les intentions du général Suchet, et en peu

de mois Saragosse sembla renaître de ses cendres. Le général rétablit

les anciens impôts, les anciens percepteurs, les anciennes autorités,

ordonna, d'accord avec les membres de l'administration provinciale,

que tous les revenus fussent versés dans la caisse de la province, en

abandonna une grande partie pour les besoins du pays, et prit le

surplus pour les besoins de son armée, en faisant la promesse, qu'il

tint scrupuleusement, de respecter les personnes et les propriétés.

Tout en ne laissant manquer ses soldats de rien, il eut l'art de faire

à propos certaines dépenses de nature à flatter l'esprit du pays. Au

lieu de vendre l'argenterie de l'église de Notre-Dame del Pilar, objet

de la vénération générale, il la rendit; il consacra quelques fonds au

rétablissement du canal d'Aragon, latéral à l'Èbre, ainsi qu'à la

réparation des édifices les plus endommagés par la guerre: pendant ce

temps il faisait réunir, réparer la grosse artillerie, tant celle

qu'on avait apportée que celle qu'on avait trouvée en Espagne, et

préparait ainsi tous les moyens d'assiéger les importantes places de

Lerida et de Mequinenza, qu'il fallait prendre nécessairement avant

que l'armée de Catalogne pût seulement s'approcher de Tortose et de

Tarragone.

[En marge: Développement effrayant des guérillas.]

Il n'y avait qu'un obstacle à la pacification complète de l'Aragon,

c'étaient les guérillas. Tandis que la junte centrale d'Espagne, dont

tout à l'heure on a lu la triste histoire, s'efforçait, de Séville où

elle résidait, d'organiser des armées régulières toujours vaincues, il

se formait spontanément des troupes irrégulières, que personne n'avait

créées, ne songeait à nourrir ni à diriger, qui, sorties pour ainsi

dire du sol, conduites par l'instinct, agissant d'après les

circonstances du moment, ne manquaient de rien parce qu'elles se

nourrissaient elles-mêmes de leurs propres mains, réduisaient au

contraire les Français à manquer de tout, paraissaient à l'improviste

là où on les attendait le moins, se dispersaient si l'ennemi était en

force, reparaissaient si elles le trouvaient disséminé pour la garde

des postes ou l'escorte des convois, renonçaient à le vaincre en

masse, mais le détruisaient homme à homme, et comme l'humanité

n'était pas la qualité de la nation espagnole, ni le devoir d'un

peuple perfidement envahi, ne se faisaient faute d'égorger jusqu'au

dernier les blessés, les malades et leurs escortes. À la longue, un

tel système d'hostilités, infatigablement soutenu, suffirait à

détruire les plus nombreuses, les plus vaillantes armées, car elles ne

sont pas toujours réunies en masses, elles ne le sont même que

rarement, et une partie notable de leur effectif est constamment sur

leur ligne d'opération employée à chercher des vivres, à escorter des

munitions, à convoyer des malades, des blessés, des recrues. Une armée

dont on détruit les détachements est un arbre dont on coupe les

racines, et qui est destiné, après avoir langui quelque temps, à

bientôt sécher et mourir.

Les guérillas, qui nous avaient déjà beaucoup incommodés, s'étaient

multipliées à l'infini depuis la destruction des troupes régulières de

l'Espagne, et on voyait approcher le moment où il ne resterait plus

dans le pays qu'une armée organisée, celle des Anglais, et des

milliers de bandes impossibles à compter, à désigner même par des

noms, sans qu'on pût dire qui contribuait le plus à la défense de la

Péninsule, ou de l'armée anglaise qui livrait des batailles, ou de ces

milliers de coureurs qui n'en livraient pas, mais qui nous enlevaient

les fruits de la victoire et rendaient désastreux les résultats des

défaites.

[En marge: Présence des guérillas sur toute la frontière d'Aragon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 53 段