Insatiable de succès pour l'industrie de la France comme pour ses

armées, et en administration comme en guerre ne gardant aucune mesure

dans l'emploi des moyens, Napoléon s'attacha à combattre d'autres

rivaux encore que les Anglais. Les Suisses lui avaient déplu, parce

qu'ils étaient grands contrebandiers, et parce qu'après les Anglais

ils étaient les plus redoutables concurrents de nos manufactures. Ils

filaient et tissaient le coton moins bien que les Français, mais plus

économiquement, par suite du bas prix de la main-d'oeuvre dans leurs

montagnes, et des combinaisons frauduleuses par lesquelles ils se

procuraient la matière première à très-bon marché. Aussi vendaient-ils

leurs tissus comme anglais en Allemagne et en Italie. Napoléon

défendit au prince Eugène de recevoir ces tissus, lui écrivant que

l'Italie pouvait bien faire quelques sacrifices pour la France qui en

avait tant fait pour elle, et qu'il ne la ménagerait pas plus que la

Hollande, si elle se conduisait de même. Il lui imposa une autre gêne.

L'Italie exportait une quantité considérable de soies brutes, qui se

rendaient par le nord de l'Allemagne en Angleterre, où on les

fabriquait pour les expédier ensuite dans toutes les Amériques.

Napoléon éleva d'un tiers le droit de sortie sur les soies brutes

lorsqu'elles passaient par la Suisse et le Tyrol, afin de les enlever

à l'Angleterre et de les attirer en France par Chambéry et Nice. Il

voulait par ce moyen que Lyon devînt le plus grand marché de soie de

l'univers, et que les Lyonnais pussent joindre à leur habileté sans

rivale le choix des plus belles matières premières.

[En marge: Généralisation du système des licences.]

Dans son désir de tout régler à sa volonté, Napoléon compléta son

système de licences en le généralisant, et en l'appliquant au commerce

tout entier. Il n'y avait eu dans l'origine que certains bâtiments qui

naviguassent en vertu de licences. Désormais tout bâtiment qui

naviguerait dans l'Océan ou la Méditerranée dut, pour n'être pas

saisissable par nos corsaires, prendre une licence stipulant le lieu

d'où il partait, celui où il toucherait, et la nature de sa cargaison

soit au départ, soit au retour. Il lui était permis, en dissimulant sa

nationalité, de se rendre même en Angleterre, malgré les décrets de

Berlin et de Milan, pourvu qu'il emportât des produits nationaux, et

ne rapportât que certaines marchandises déterminées. Les bâtiments

expédiés de France ou des pays alliés pouvaient charger à la sortie

des grains, des toiles, des soieries, du drap, des objets du luxe

parisien, des vins surtout, et introduire au retour des matières

navales, des cotons d'Amérique, des indigos, des cochenilles, des bois

de teinture, des riz, des tabacs. Les sucres et les cafés étaient

soigneusement exclus. Dans la Méditerranée en particulier les

bâtiments français pouvaient emporter des grains, des huiles, des

vins, des draps, des verreries, des savons et autres produits

français, et rapporter des marchandises d'une origine certaine, comme

des cotons dits du Levant, des cafés de Moka, et diverses drogueries.

L'ensemble du commerce se trouva ainsi déterminé par décret,

c'est-à-dire rendu presque impossible. Tout l'art du monde, en effet,

ne pouvait pas faire qu'en ne voulant pas prendre les produits de

l'Angleterre nous pussions l'obliger à prendre les nôtres. Toutefois

le résultat que Napoléon avait réellement obtenu, c'était d'avoir, par

des moyens d'une singulière violence mais d'une grande efficacité,

porté un rude coup au crédit britannique, en avilissant toutes les

denrées qui servaient de nantissement au papier de la banque

d'Angleterre. En persévérant dans cette voie sans se détourner du but,

il était impossible de prévoir où s'arrêterait l'effet de ces

redoutables mesures[15].

[Note 15: C'est après avoir lu toute la correspondance des

douanes, du ministre de l'intérieur, des ministres des

finances et du trésor, enfin de nos consuls à l'étranger,

que je suis parvenu à tracer ce tableau des combinaisons et

des effets du blocus continental. Je crois donc pouvoir

affirmer la parfaite exactitude de tous les détails dans

lesquels je suis entré, et qui m'ont semblé utiles à la

connaissance des temps dont je raconte l'histoire.]

[En marge: Habile combinaison de Napoléon pour amener une rupture

entre l'Angleterre et l'Amérique.]

Tandis que Napoléon faisait au commerce anglais cette guerre si active

et si ruineuse, il lui préparait un autre danger, celui d'une rupture

avec l'Amérique. Tout en saisissant les bâtiments américains sous

prétexte que quelques navires français avaient été saisis en Amérique

en vertu de la loi d'embargo, il n'avait pas cessé de correspondre

avec le gouvernement de l'Union, et de lui déclarer qu'il était tout

prêt à lever pour lui seul les décrets de Berlin et de Milan, si

l'Amérique faisait respecter sa neutralité par l'Angleterre. Il avait

en outre singulièrement flatté l'ambition de ce gouvernement en lui

déclarant que la France ne s'opposerait pas à ce qu'il prît la

Floride, que l'Espagne évidemment était incapable de conserver, et à

ce que les colonies espagnoles devinssent libres. Conséquent avec ses

déclarations, Napoléon, annonça par un décret qu'au 1er novembre

suivant (1810) les Américains ne seraient plus passibles des décrets

de Berlin et de Milan, qu'ainsi ils pourraient entrer dans les ports

de France, s'ils avaient, ou obtenu des Anglais la révocation des

ordres du conseil, ou refusé de s'y soumettre, et pris des mesures

pour s'y soustraire.

Rien n'était mieux calculé qu'une telle politique, car les Américains,

lorsque la France leur rendait le droit des neutres, ne pouvaient pas

se dispenser de l'exiger de l'Angleterre, même au prix d'une guerre.

Les choses, en effet, semblaient prendre cette marche. On a vu que les

Américains, ayant également à se plaindre des deux nations

belligérantes, avaient défendu à tout citoyen de l'Union de naviguer

dans les mers d'Europe, et à tout Français et Anglais d'entrer en

Amérique, à moins d'y être forcé par la tempête. À cet acte, trop

rigoureux pour eux-mêmes, et qui les punissait des fautes d'autrui,

ils venaient de substituer une autre mesure, c'était d'interdire à

leurs nationaux les relations avec la France et avec l'Angleterre

seulement, et de déclarer en même temps qu'ils étaient décidés à lever

cet interdit à l'égard de celle des deux puissances qui renoncerait à

son système de violence contre les neutres. L'Angleterre cherchant,

elle aussi, à caresser les Américains, venait de révoquer ses ordres

du conseil par rapport à eux, et les avait dispensés de relâcher dans

la Tamise pour y payer tribut; mais elle avait substitué à cet octroi

de navigation son fameux système de blocus sur le papier, et déclaré

que les neutres pourraient se rendre partout, excepté dans les ports

de l'Empire français, qui restaient bloqués depuis Embden jusqu'en

Espagne, depuis Marseille jusqu'à Orbitello, depuis Trieste et Venise

jusqu'à Pesaro.

Les Américains disaient avec raison, qu'en cessant d'exiger d'eux la

relâche dans la Tamise et le payement du tribut, on était loin de leur

avoir concédé ce qu'on leur devait, qu'en principe on n'avait rien

fait si on leur interdisait par un blocus fictif et général de toucher

à de vastes contrées, qui ne pouvaient être ni assiégées ni bloquées.

En vain l'Angleterre leur répondait-elle que la révocation pour eux

seuls des ordres du conseil était déjà une immense concession, que

Napoléon leur faisait de belles promesses, mais qu'il n'en tiendrait

aucune, qu'il avait au contraire manifesté récemment et secrètement

au cabinet de Londres les dispositions les plus hostiles à leur égard

(allusion aux ridicules propositions transmises sous le couvert du duc

d'Otrante), les Américains n'écoutaient point ces réponses. Nantis du

décret de Napoléon qui déclarait les relations commerciales pleinement

rétablies avec les Américains au 1er novembre, si ceux-ci faisaient

respecter leur pavillon, le président de l'Union annonça, par une

proclamation, que si au 2 février suivant (1811) l'Angleterre n'avait

pas révoqué toutes ses mesures, même celles du blocus fictif,

l'interdit commercial serait levé pour la France, et maintenu contre

l'Angleterre, avec toute la rigueur qu'il dépendrait des Américains

d'y apporter. De l'interdiction des relations commerciales avec

l'Angleterre à la guerre contre cette puissance, il n'y avait qu'un

pas, car il était probable que les Anglais ne laisseraient pas entrer

les vaisseaux américains dans les ports français, qu'ils les

captureraient en chemin, et que dès lors, quelque disposée que

l'Amérique fût à la paix, elle ne pourrait pas souffrir que ses

vaisseaux fussent détournés de leur route, et peut-être pris en pleine

mer, sans venger son honneur outragé, sa sûreté compromise.

[En marge: Caractère des travaux de Napoléon pendant l'année 1810.]

Tels furent les moyens que Napoléon employa pendant le cours de

l'année 1810 pour ruiner le commerce britannique, tandis que ses

généraux étaient occupés dans la Péninsule à pousser les armées

anglaises à la mer. Ces moyens, qui révélaient à la fois l'étendue de

son génie, la profondeur de ses calculs, et l'emportement de ses

passions, pouvaient mener au but, mais ils pouvaient aussi mener bien

au delà! Il fallait prendre garde, en effet, que, pour disputer à

l'Angleterre l'accès du continent, ce qui avait conduit tantôt à

s'emparer de la Hollande, tantôt à opprimer les États de la mer du

Nord et de la Baltique, on ne lui procurât autant d'alliés secrets

qu'on se donnait à soi de coopérateurs apparents du blocus; il fallait

prendre garde que, pour soutenir cette guerre de douanes, on ne se mît

bientôt sur les bras une guerre d'un tout autre genre, avec ceux qui

refuseraient de se soumettre eux-mêmes à toutes les privations qu'on

voulait imposer à l'Angleterre. Il importait donc de ne pas prolonger

un état de gêne odieux à tout le monde, et dès lors de se vouer

exclusivement à une seule guerre, celle d'Espagne, de lui consacrer

tous ses moyens, afin de porter à la Grande-Bretagne le coup décisif,

qui, joint à ses souffrances commerciales, l'obligerait probablement à

signer la paix, et à souscrire à la transformation de l'Europe.

C'était par conséquent en Espagne qu'allait se décider, et que se

décidait effectivement, comme on va le voir, le sort de l'Empire, car

il fallait de ce côté frapper fortement et frapper vite, si on ne

voulait pas prolonger au delà de la patience de tous une situation

qui, avant d'être insupportable pour l'Angleterre, pourrait bien le

devenir pour les alliés contraints de la France, peut-être pour ses

amis les plus sincères, peut-être même pour elle!

FIN DU LIVRE TRENTE-HUITIÈME.

LIVRE TRENTE-NEUVIÈME.

TORRÈS-VÉDRAS.

Vicissitudes de la guerre d'Espagne pendant la fin de l'année

1809. -- Retraite des Anglais après la bataille de Talavera et leur

longue inaction en Estrémadure. -- Déconsidération de la junte

centrale et réunion des cortès espagnoles résolue pour le

commencement de 1810. -- Événements dans la Catalogne et

l'Aragon. -- Habiles manoeuvres du général Saint-Cyr en Catalogne

pour couvrir le siége de Girone. -- Longue et héroïque défense de

cette place par les Espagnols. -- Disgrâce du général Saint-Cyr

et son remplacement par le maréchal Augereau. -- Conduite du

général Suchet en Aragon depuis la prise de Saragosse. -- Combats

d'Alcanitz, de Maria, de Belchite. -- Occupation définitive de

l'Aragon et habile administration du général Suchet dans cette

province. -- Développement inquiétant des bandes de guérillas

dans toute l'Espagne, et particulièrement dans le nord. -- Au

lieu de s'en tenir à ce genre de guerre, les Espagnols veulent

recommencer les grandes opérations, malgré le conseil des

Anglais, et s'avancent sur Madrid. -- Bataille d'Ocaña livrée le

19 novembre, et dispersion de la dernière armée espagnole. --

Épouvante et désordre à Séville. -- Projet de la junte de se

retirer à Cadix. -- Commencements de l'année 1810. -- Plans des

Français pour cette campagne. -- Emploi des nombreux renforts

envoyés par Napoléon. -- Situation de Joseph à Madrid. -- Sa

cour. -- Son système politique et militaire opposé à celui de

Napoléon. -- Joseph veut profiter de la victoire d'Ocaña pour

envahir l'Andalousie, dans l'espérance de trouver de grandes

ressources dans cette province. -- Malgré sa détermination de

réunir toutes ses forces contre les Anglais, Napoléon consent à

l'expédition d'Andalousie, dans la pensée de reporter ensuite ses

troupes de l'Andalousie vers le Portugal. -- Marche de Joseph sur

la Sierra-Morena. -- Entrée à Baylen, Cordoue, Séville, Grenade

et Malaga. -- La faute de ne s'être pas porté tout de suite sur

Cadix permet à la junte et aux troupes espagnoles de s'y retirer.

-- Commencement du siége de Cadix. -- Le 1er corps est destiné à

ce siége; le 5e corps est envoyé en Estrémadure, le 4e à Grenade.

-- Fâcheuse dissémination des troupes françaises. -- Pendant

l'expédition d'Andalousie, Napoléon convertit les provinces de

l'Èbre en gouvernements militaires, avec l'arrière-pensée de les

réunir à l'Empire. -- Désespoir de Joseph, et envoi à Paris de

deux de ses ministres pour réclamer contre la réunion projetée.

-- Après de longs retards, on commence enfin les opérations de la

campagne de 1810. -- Tandis que le général Suchet assiége les

places de l'Aragon, et que le maréchal Soult assiége Cadix et

Badajoz, le maréchal Masséna doit prendre Ciudad-Rodrigo et

Alméida, et marcher ensuite sur Lisbonne à la tête de 80 mille

hommes. -- Siége de Lerida. -- Le maréchal Masséna, ayant accepté

malgré lui le commandement de l'armée de Portugal, arrive de sa

personne à Salamanque en mai 1810. -- Triste état dans lequel il

trouve les troupes destinées à agir en Portugal. -- Mauvais

esprit de ses lieutenants. -- L'armée, qui devait être de 80

mille hommes, se réduit tout au plus à 50 mille au moment de

l'entrée en campagne. -- Efforts du maréchal Masséna pour

suppléer à tout ce qui lui manque. -- Siége et prise de

Ciudad-Rodrigo et d'Alméida en juillet 1810. -- Après la conquête

de ces deux forteresses, le maréchal Masséna se prépare à envahir

le Portugal par la vallée du Mondego. -- Difficultés qu'il

rencontre pour se procurer des vivres, des munitions, des moyens

de transport. -- Passage de la frontière le 15 septembre. -- Sir

Arthur Wellesley devenu lord Wellington. -- Ses vues politiques

et militaires sur la Péninsule. -- Choix d'une position

inexpugnable en avant de Lisbonne, pour résister à toutes les

forces que Napoléon peut envoyer en Espagne. -- Lord Wellington

se prépare à s'y retirer en détruisant toutes les ressources du

pays sur les pas des Français. -- Retraite de l'armée anglaise

sur Coimbre. -- Le maréchal Masséna poursuit les Anglais dans la

vallée du Mondego. -- Difficultés de sa marche. -- Les Anglais

s'arrêtent sur la Sierra-d'Alcoba. -- Bataille de Busaco livrée

le 26 septembre. -- Les Français n'ayant pu forcer la position de

Busaco parviennent à la tourner. -- Retraite précipitée des

Anglais sur Lisbonne. -- Poursuite énergique de la part des

Français. -- Les Anglais entrent dans les lignes de Torrès-Védras

les 9 et 10 octobre. -- Description de ces lignes fameuses. -- Le

maréchal Masséna après en avoir fait une exacte reconnaissance

désespère de les forcer. -- Il se décide à les bloquer jusqu'à

l'arrivée de nouveaux renforts. -- En attendant il prend une

solide position sur le Tage, entre Santarem et Abrantès, et

s'applique à construire un équipage de pont afin de manoeuvrer

sur les deux rives du fleuve, et de vivre aux dépens de la riche

province d'Alentejo. -- Envoi du général Foy à Paris pour faire

connaître à Napoléon les événements de la campagne, et pour

solliciter à la fois des instructions et des secours. -- État de

l'armée anglaise dans les lignes de Torrès-Védras. -- Démêlés de

lord Wellington avec le gouvernement portugais; ses difficultés

avec le cabinet britannique. -- État des esprits en Angleterre.

-- Inquiétudes conçues sur le sort de l'armée anglaise, et

tendance à la paix, surtout depuis les souffrances du blocus

continental. -- Avénement du prince de Galles à la régence. --

Disposition de ce prince à l'égard des partis qui divisent le

parlement. -- Le plus léger incident peut faire pencher la

balance en faveur de l'opposition, et amener la paix. -- Voyage

du général Foy à travers la Péninsule. -- Son arrivée à Paris, et

sa présentation à l'Empereur.

[Date en marge: Nov. 1809.]

[En marge: Situation des armées anglaise et espagnole après la

bataille de Talavera.]

Après la bataille de Talavera et la perte du pont de l'Arzobispo, les

Anglais et les Espagnols s'étaient repliés précipitamment du Tage sur

la Guadiana. Bien qu'indécise, cette bataille ayant amené la réunion

des forces françaises autour de Madrid, avait pour eux les effets

d'une bataille perdue, car elle ne leur laissait d'autre ressource que

de s'enfoncer en toute hâte dans le midi de la Péninsule, en

abandonnant leurs blessés, leurs malades, et même une partie de leur

matériel. Les Espagnols s'étaient réfugiés en Andalousie derrière la

Sierra-Morena. Sir Arthur Wellesley était venu prendre position au

fond de l'Estrémadure, dans les environs de Badajoz. Là, se plaignant,

suivant son usage, de la faible coopération des Espagnols, surtout de

leur négligence à lui procurer des vivres, comme s'ils avaient dû

pourvoir aux besoins de ses troupes quand ils ne savaient pas nourrir

les leurs, établi du reste dans un pays fertile en céréales et riche

en bétail, avec une retraite assurée en Portugal, résolu à ne plus

s'aventurer légèrement dans l'intérieur de la Péninsule depuis qu'il

appréciait le danger auquel il avait échappé miraculeusement, sir

Arthur Wellesley alléguait pour motiver son inaction les chaleurs

accablantes de cette année, et conseillait aux Espagnols d'éviter les

grandes batailles, de prendre une bonne position sur la Sierra-Morena,

d'y bien défendre l'Andalousie, d'y attendre les effets du temps,

toujours contraire à l'envahisseur sous un climat comme celui de

l'Espagne, d'apprendre enfin à se gouverner, à s'administrer, à

discipliner leurs armées.

[En marge: Nécessité pour elles de se retirer en Estrémadure.]

Ces conseils fort sensés, mais plus faciles à donner qu'à suivre, et

exprimés dans un langage qui n'était pas propre à les faire

accueillir, ne pouvaient être d'une grande utilité aux Espagnols,

jetés par amour pour la royauté dans une révolution presque aussi

violente que celle dans laquelle l'amour de la liberté avait précipité

les Français vingt ans auparavant, apportant à tout ce qu'ils

faisaient l'ardeur naturelle aux peuples méridionaux, et ayant à

vaincre la double difficulté de se gouverner et de se défendre contre

une formidable invasion. Des peuples moins passionnés, moins

inexpérimentés que les Espagnols, auraient pu en pareille situation se

montrer aussi malhabiles, et difficilement aussi fermes. Au surplus,

n'acceptant pas pour eux-mêmes les reproches offensants de sir Arthur

Wellesley, ils les renvoyaient à la junte centrale qui avait remplacé

la régence d'Aranjuez, et à laquelle c'était la coutume alors de s'en

prendre de tout ce qui arrivait, non pas de bien et de mal, mais de

mal seulement.

[En marge: La junte centrale chargée du gouvernement de l'Espagne.]

[En marge: Déchaînement contre cette junte, et demande de la

convocation des cortès.]

Si les Anglais étaient mécontents, s'ils avaient plus de besoins qu'on

ne pouvait en satisfaire, s'ils étaient immobiles par un effet du

calcul ou des chaleurs, si des troupes indisciplinées conduites par

des moines ne pouvaient tenir tête aux vieilles bandes de Napoléon, la

faute en était, disait-on, au mauvais esprit, à l'incapacité de la

junte centrale. Cette malheureuse junte avait pour lui donner des

leçons, indépendamment de tous les partis qui pensaient autrement

qu'elle, les juntes provinciales, jalouses comme toujours de

l'autorité supérieure. La junte provinciale de Séville importunée de

voir la junte centrale gouverner chez elle, la junte provinciale de

Valence fière de sa prétendue invincibilité, la junte provinciale de

Badajoz se faisant l'écho des Anglais retirés sur son territoire, lui

prodiguaient les outrages de tout genre, et la sommaient chaque jour

de convoquer les cortès, qui étaient le nouveau remède duquel on

espérait dans le moment la guérison de tous les maux.

Rien n'eût été si facile que d'obéir à ce voeu, et la junte centrale,

fatiguée de son triste et périlleux rôle, se serait hâtée de résigner

son autorité entre les mains des cortès, si on eût été unanime sur

l'opportunité de leur convocation. Mais il n'en était rien. Quoique

l'Espagne n'eût pas commencé sa révolution comme la France en 1789 par

une explosion de libéralisme, qu'elle l'eût commencée au contraire par

une explosion de royalisme, elle en était bientôt arrivée au même

point, et elle agitait toutes les questions que les Français

traitaient jadis dans l'Assemblée constituante. Il y avait un parti

d'hommes éclairés qui voulaient qu'on profitât de l'absence de la

royauté pour opérer les changements que le temps commandait, et lui

rendre, quand elle reviendrait, l'Espagne réformée et rajeunie; qui

croyaient en avoir, outre le droit naturel à toute nation, le droit

acquis par leur dévouement à la dynastie, et qui, au point de vue de

la défense nationale, regardaient comme habile en réformant eux-mêmes

les abus, d'ôter à Napoléon le seul prétexte dont il avait pu colorer

sa conduite, celui d'avoir envahi l'Espagne pour la régénérer. Ce

n'était pas spécialement chez la bourgeoisie que se rencontrait cette

manière de penser, c'était chez elle sans doute, mais aussi parmi

beaucoup de membres de l'aristocratie espagnole, et parmi des hommes

instruits dispersés dans toutes les classes, mais réunis par les

circonstances en un seul parti que les événements rendaient puissant.

L'opinion opposée se trouvait répandue également dans diverses

classes; elle se rencontrait dans la portion peu éclairée de la

noblesse, dans le clergé, dans la magistrature, dans l'armée, dans une

portion aussi de la bourgeoisie espagnole, et même chez quelques

hommes instruits que la révolution française avait remplis

d'épouvante. Tandis que les uns, penchant pour une réforme complète de

la monarchie, demandaient qu'on rassemblât les cortès, seul instrument

possible pour une révolution sociale, les autres, qui ne voulaient pas

de révolution, demandaient que, loin de s'engager davantage dans le

régime des assemblées, on en revînt au plus vite à celui d'une régence

royale, par lequel on avait commencé à Aranjuez, et que l'on

composerait de cinq ou six personnages considérables choisis parmi les

généraux, les membres du haut clergé et les anciens ministres de la

monarchie. À la tête de ce dernier parti figuraient les Palafox,

défenseurs de Saragosse, le duc de l'Infantado, le général Gregorio de

la Cuesta, un personnage singulier, le comte de Montijo, noble vivant

au milieu du peuple dont il aimait à fomenter les passions, le marquis

de La Romana, commandant les armées du nord de l'Espagne, enfin

l'ancien ministre Florida-Blanca. À la tête du parti contraire se

trouvaient le célèbre M. de Jovellanos, et beaucoup d'hommes tels que

MM. de Toreno, Arguelès et autres, moins connus à cette époque qu'ils

ne le furent depuis, et s'essayant alors à donner à leur pays un

gouvernement digne d'une nation civilisée.

[En marge: La convocation des cortès résolue pour le commencement de

1810.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 53 段