La réunion s'opéra donc avec plus de facilité qu'on ne l'aurait

d'abord supposé, et l'action du blocus continental put s'étendre sans

obstacle jusqu'aux bouches de l'Ems. Quant au roi Louis, qui s'était

pour ainsi dire enfui après avoir abdiqué, on apprit qu'il était

arrivé aux bains de Toeplitz. Napoléon fit ordonner à ses agents

diplomatiques de le traiter avec les plus grands égards, d'attribuer

dans leur langage tout ce qui s'était passé à sa mauvaise santé, et de

mettre à sa disposition les fonds dont il aurait besoin. Ainsi pour le

moment toutes les difficultés de cette réunion s'aplanissaient, mais

que de pas faits en six mois! Napoléon, après la paix, après son

mariage, ne songeait qu'à apaiser l'Europe, à calmer les inquiétudes

des cabinets, à évacuer l'Allemagne, à rentrer chez lui, à renfermer

ses entreprises dans la guerre vigoureuse qu'il voulait diriger contre

les Anglais, militairement et commercialement; et déjà, par le désir

de fermer ses côtes plus exactement, de mieux tracer sa frontière, d'y

comprendre tantôt l'embouchure des fleuves qu'il disait français,

tantôt les golfes qui semblaient propres à recevoir ses nombreuses

flottes, il s'était laissé entraîner à étendre son territoire de

l'Escaut au Wahal, du Wahal à la Meuse, de la Meuse au Helder, du

Helder à l'Ems! Où s'arrêter dans cette voie? et que dire aux

puissances européennes pour justifier à leurs yeux de si dangereux

envahissements!

[En marge: Insignifiance des explications données aux diverses cours

de l'Europe pour justifier la réunion de Hollande à l'Empire.]

Napoléon, à la vérité, ne s'inquiétait guère des explications qu'il

aurait à leur fournir. Avec une mobilité d'esprit qui tenait à la

vivacité même de ses sensations, il avait presque oublié son désir

récent de rassurer l'Europe, à force de se préoccuper du blocus

continental et de la réorganisation de la marine européenne. Aussi

c'est à peine s'il daigna présenter quelques considérations

insignifiantes aux divers cabinets pour leur expliquer cette vaste

addition au territoire de l'Empire. Il fit dire par M. de Caulaincourt

à la Russie, avec une sorte de négligence, que la Hollande, par suite

de la réunion, n'avait pas réellement changé de maître, car elle

appartenait à la France sous le roi Louis tout autant qu'aujourd'hui;

qu'au surplus il n'avait pas pu agir autrement, son frère ayant par

l'effet de sa mauvaise santé pris le parti d'abdiquer le trône; qu'il

n'y avait en Hollande que des lagunes, des ports, des chantiers,

étrangers au continent, ne pouvant nuire qu'à l'Angleterre, et

n'offrant de points offensifs que contre elle seule; que le blocus

continental ne commencerait véritablement qu'à partir de la réunion,

que les forces navales des alliés en seraient augmentées, et que la

paix générale, objet des voeux de tous, en serait plus promptement

obtenue.

Napoléon ne fit pas de discours aussi longs à l'Autriche, et n'adressa

presque pas un mot aux autres États. Les cabinets auxquels il daigna

parler ne répondirent rien, car il n'y avait plus rien à dire: ils

observaient, pensaient, et se taisaient, attendant en silence

l'événement imprévu qui leur permettrait de manifester les sentiments

intérieurs dont ils avaient le coeur plein. Il faut remarquer

toutefois que l'Autriche, fort sensible du côté de Trieste, était

indifférente du côté d'Amsterdam, et que la Russie ne trouvait pas que

le Helder fût encore assez près de Riga pour prendre fait et cause en

faveur de la Hollande.

[En marge: Retour de M. de Metternich à Vienne, et opinion qu'il

emporte en quittant Paris sur la politique et les projets de

Napoléon.]

M. de Metternich quitta Paris à cette époque pour aller définitivement

se mettre à la tête du cabinet autrichien. Comme on peut se le

rappeler, il était venu en France après le mariage de Marie-Louise,

avec une mission secrète de l'empereur François. Sous prétexte de

servir de guide à la jeune Impératrice dans les premiers instants de

son établissement à Paris, il devait observer Napoléon de près, pour

voir si le mariage calmerait le conquérant, ou s'il n'amènerait qu'un

ajournement momentané de ses projets sur l'Europe, si en un mot on

pouvait compter sur un repos durable ou seulement sur une trêve

passagère. M. de Metternich, en se mettant en route, écrivit à son

empereur que tout bien examiné c'était à la seconde de ces

suppositions qu'il fallait croire.

[En marge: Nouvelle forme donnée au blocus continental.]

En attendant les conséquences de sa politique envahissante qu'il

aimait à se dissimuler, Napoléon, exclusivement dévoué en ce moment à

l'oeuvre importante du blocus continental, ne songeait qu'à profiter

des territoires nouvellement acquis, pour rendre ce blocus tout à fait

efficace. Malgré la surveillance la plus rigoureuse, malgré les peines

sévères prononcées contre quiconque exerçait la contrebande, une

certaine quantité de denrées coloniales ou de produits manufacturés

anglais pénétrait toujours sur le continent. Moyennant 40 ou 50 pour

cent payés aux contrebandiers on réussissait encore, quoique moins

souvent, à introduire des marchandises prohibées. Mais l'introduction

s'opérant à ce prix, la perte pour le négociant anglais restait

considérable; l'avilissement des valeurs accumulées dans les entrepôts

britanniques devait faire des progrès rapides, et les manufacturiers

du continent qui cherchaient à filer, à tisser le coton, à extraire le

sucre du raisin ou de la betterave, la soude du sel marin, ou les

teintures de diverses combinaisons chimiques, devaient trouver dans

une différence de prix, qui était souvent de 50, 60 et même 80 pour

cent, un encouragement suffisant pour leurs efforts. Aussi les

manufactures du continent, surtout celles de la France, étaient-elles

en grande activité. Il est vrai que le consommateur supportait la

cherté de leur fabrication; mais il y était résigné comme à une

condition de la guerre, et on atteignait par ce moyen un double but,

celui de créer l'industrie française, et celui de déprécier les

valeurs sur lesquelles reposait le crédit de l'Angleterre.

Pourtant, outre le déplaisir de supporter une prime de 50 ou 60 pour

cent au profit des fraudeurs de toutes les nations, il y avait à cet

état de choses l'inconvénient grave de faire payer les produits aux

consommateurs français plus cher qu'à tous les autres. Ainsi, à mesure

que l'on s'éloignait de Paris, le sucre, le café, le coton, l'indigo

baissaient de prix. Ces marchandises étaient moins chères à Anvers

qu'à Paris, à Amsterdam qu'à Anvers, à Hambourg qu'à Amsterdam. La

cause de ce phénomène commercial tenait tout simplement à ce qu'en

s'éloignant du centre de l'administration française la vigilance

devenait moindre, ou moins efficace. Sans doute l'occupation de la

Hollande, la présence du maréchal Davout avec ses troupes sur le

littoral de la mer du Nord, allaient diminuer beaucoup cette

différence, en rendant la surveillance plus égale; mais on ne pouvait

pas se flatter d'arriver à niveler les prix.

Ce double inconvénient de payer une prime énorme aux contrebandiers,

et de la payer plus grande en France qu'ailleurs, de manière que les

Français souffraient d'avoir une administration plus parfaite, mettait

l'esprit de Napoléon à une sorte de torture. Le spectacle de ce qui

venait de se passer en Hollande lui suggéra tout à coup une solution

propre à le satisfaire. N'ayant pas voulu que les Hollandais fussent

privés du bienfait de la réunion, il avait permis que les marchandises

coloniales par eux accumulées pénétrassent en France, mais à la

condition d'un droit de 50 pour cent, afin de ne pas trop récompenser

leur longue insubordination, et de ne pas trop nuire au commerce

français, déjà approvisionné à des prix fort élevés des denrées qu'il

s'agissait d'introduire. Cette combinaison avait contenté les

Hollandais et procuré d'importants bénéfices au trésor.

[En marge: L'interdiction des produits coloniaux convertie en une taxe

de 50 pour cent de leur valeur.]

Napoléon, en parcourant les états de douanes qui révélaient ces faits,

fut saisi comme d'un trait de lumière. Il tenait jusqu'à deux conseils

de commerce par semaine, et dans ces conseils on l'importunait sans

cesse de cette objection, qu'après tout la contrebande forçait ses

frontières quoi qu'il fît, et qu'elle percevait sur les marchandises

frauduleusement introduites une prime très-forte, et plus forte sur

les consommateurs français que sur tous les autres.--Eh bien, dit-il

un jour, j'ai trouvé une combinaison au moyen de laquelle je déjouerai

les calculs des Anglais et des fraudeurs. Je vais permettre

l'introduction des denrées coloniales à un droit très-considérable,

celui de 50 pour cent, par exemple; je conserverai ainsi entre les

entrepôts de Londres et les marchés du continent l'obstacle qui

maintient ces denrées à si bas prix, sur la place de Londres, et à un

prix si élevé sur les places de Hambourg, d'Amsterdam et de Paris,

obstacle dont une différence de 50 pour cent exprime toute

l'importance. Loin de me relâcher de ma surveillance, je la rendrai

toujours plus rigoureuse, et je ne permettrai les importations que

moyennant l'acquittement de ce droit, de manière que les Anglais, tout

en vendant leurs denrées coloniales comme ils parviennent encore à le

faire aujourd'hui, ne pourront pas les vendre plus cher, puisque les

conditions resteront égales, puisqu'ils seront obligés de supporter

les mêmes frais de transport, les mêmes commissions, la même prime

d'introduction. La seule différence qu'il y aura, c'est qu'ils

payeront cette prime d'introduction à mes douaniers au lieu de la

payer aux contrebandiers; et en perpétuant pour eux l'avilissement de

leurs denrées, je conserverai pour mes manufacturiers les hauts prix

qui leur servent d'encouragement. Enfin mon trésor percevra tous les

profits de la contrebande, et j'obligerai ainsi les Anglais à

supporter les frais du rétablissement de ma marine.--

Napoléon se fit apporter des renseignements recueillis dans les

diverses places de l'Europe, et, après de nombreuses comparaisons, il

reconnut en effet que le droit de 50 pour cent maintiendrait à Londres

les prix avilis qui ruinaient les Anglais, sur le continent les prix

élevés qui protégeaient les manufactures françaises, et de plus que la

cherté qu'il continuerait d'imposer aux consommateurs du continent, à

raison de l'état de guerre, serait égale pour ceux de Paris,

d'Amsterdam, de Hambourg, de Suisse, en un mot que les filateurs de

Mulhouse ne payeraient pas le coton plus cher que ceux de Zurich.

Enfin il espérait de ce nouveau tarif des recettes dont ses finances

appauvries devaient retirer un profit important. Cette dernière

considération le touchait dans le moment autant que toutes les autres.

Résolu de frapper sur toutes les denrées coloniales le droit que nous

venons d'indiquer, mais ne voulant pas donner par cette combinaison un

démenti à son système de blocus continental, Napoléon maintint dans

toute sa rigueur théorique la défense de communiquer avec les Anglais,

de recevoir soit leurs produits manufacturés, soit leurs denrées

coloniales, et il décida, comme par le passé, que toute marchandise de

ces deux espèces rencontrée avec preuve de son origine, serait

immédiatement saisie et confisquée. Mais il y avait pour les denrées

coloniales d'autres origines qu'alors on appelait _origines permises_,

c'étaient, par exemple, les ventes provenant des prises de nos

corsaires ou des corsaires alliés, les cargaisons apportées par des

bâtiments à licences, ou par des neutres vraiment neutres. Napoléon

décréta que les denrées coloniales provenant de ces diverses sources

circuleraient librement avec des certificats d'origine, et en

payant 50 pour cent. Toutefois elles n'auraient pas suffi à

l'approvisionnement du continent, ni fourni d'abondantes perceptions

au trésor, mais il fut entendu qu'on ne serait pas rigoureux sur la

recherche des provenances[14], qu'on tiendrait pour valables les

certificats d'origine fabriqués à Londres, ou délivrés par des consuls

corrompus (et malheureusement il y en avait alors plus d'un de cette

espèce); qu'on laisserait introduire et circuler toutes les denrées

coloniales moyennant le droit de 50 pour cent, qui serait exigé soit à

leur entrée sur le continent, soit à tout passage de frontière. La

perception d'un droit si élevé devant être difficile avant la vente

des denrées, il fut convenu qu'on pourrait payer ou en argent, ou en

lettres de change, ou en nature, c'est-à-dire, en livrant dans ce

dernier cas la moitié en poids de la denrée elle-même.

[Note 14: Cette tolérance, dans laquelle consistait toute la

combinaison, fut formellement autorisée par la

correspondance des douanes, laquelle existe encore

aujourd'hui dans les archives de cette administration.]

[En marge: Visites pour constater l'existence des denrées coloniales,

et saisie de toutes celles qui n'ont pas payé la taxe.]

Ce principe une fois posé, toute denrée coloniale devait avoir payé le

droit dans quelque endroit qu'on la rencontrât, et si elle ne pouvait

pas prouver qu'elle l'avait acquitté, elle était déclarée introduite

en fraude et confisquée. En conséquence Napoléon ajouta à son système

cette disposition, qu'on exécuterait simultanément dans tous les

lieux où il aurait le moyen de se faire obéir, des visites soudaines,

pour constater l'existence des denrées coloniales, pour leur faire

payer le droit si elles étaient sincèrement déclarées, ou les

confisquer si leur existence était dissimulée. De la sorte on espérait

les saisir presque partout en même temps, et en prendre pour le trésor

de Napoléon, ou pour celui des États alliés, la moitié en cas de

déclaration, le tout en cas de dissimulation. On comprend ce que

pouvait produire une telle mesure appliquée à presque tout le

continent à la fois, et ce qu'elle devait causer de terreur aux

nombreux complices du commerce britannique. Ce n'était pas seulement

en Hollande que se trouvaient de vastes entrepôts de denrées

coloniales provenant des infiltrations du commerce interlope, c'était

à Brême, à Hambourg, dans le Holstein, en Poméranie, en Prusse, à

Dantzig, dans les grandes villes commerçantes d'Allemagne telles que

Leipzig, Francfort, Augsbourg, dans la Suisse devenue une sorte de

succursale anglaise, enfin dans toute l'Italie, à Venise, à Gênes, à

Livourne, à Naples. Des visites dans ces nombreux réceptacles de la

contrebande ne pouvaient manquer de soumettre au droit ou à la

confiscation des valeurs considérables.

Pourtant, si Napoléon consentait à laisser introduire les denrées

coloniales appartenant à l'Angleterre, telles que sucre, café, cacao,

coton, indigo, cochenille, bois de teinture, tabac, cuirs, à des

conditions aussi onéreuses pour le commerce britannique

qu'avantageuses pour le trésor de France, il voulait faire essuyer

autre chose qu'un avilissement de prix aux produits manufacturés qui

venaient, non du commerce des Anglais, mais de leurs fabriques. Il

voulait, par exemple, faire aux toiles de coton de Manchester, à la

quincaillerie de Birmingham, une guerre de destruction, et il décida

que les produits manufacturés anglais, faciles à reconnaître,

seraient, quel que fût le lieu où on les découvrirait, quel qu'en fût

le propriétaire, confisqués et brûlés publiquement.

[En marge: Le nouveau système de blocus contenu dans le décret du 5

août 1810.]

[En marge: Courriers envoyés dans toutes les cours pour provoquer

l'exécution simultanée du décret du 5 août.]

Ce système fut établi par un décret du 5 août, et à peine ce décret

rendu, Napoléon expédia des courriers pour tous les États de la

Confédération du Rhin, pour l'Italie, la Suisse, l'Autriche, le

Danemark, la Suède, la Prusse et la Russie elle-même. Napoléon, par

ses pressantes argumentations, imposait ce système aux uns, le

préconisait auprès des autres, leur disait à tous qu'en forçant avec

l'épée des douaniers les dépôts de marchandises coloniales, on

trouverait ou à frapper d'un droit de 50 pour cent, ou à confisquer

les immenses quantités de denrées coloniales frauduleusement

introduites par les Anglais, à en prendre ainsi pour soi la moitié ou

le tout, qu'on aurait de la sorte le triple avantage de s'enrichir aux

dépens de l'ennemi, de porter un coup funeste à son commerce, et de

rendre à l'avenir la fraude presque impossible par la dispersion de

ces vastes amas intérieurs, qui auraient toujours été très-difficiles

à surveiller.

[En marge: Immenses saisies exécutées en France et dans tous les pays

placés sous l'influence de Napoléon.]

Napoléon se hâta de prêcher d'exemple, et fit sur-le-champ procéder

aux saisies. Mais ce n'était pas précisément dans l'intérieur de

l'Empire qu'elles pouvaient être le plus fructueuses, car les douanes

françaises n'avaient pas laissé entrer beaucoup de denrées prohibées.

Les dépôts clandestins étaient surtout venus s'établir sur la

frontière. Napoléon eut l'audace de déclarer que tout dépôt établi à

quatre journées des frontières françaises l'avait été dans l'intention

évidente de nuire à la France, constituait dès lors un délit commis

contre elle, et qu'il se considérait comme autorisé à le punir en y

faisant des visites. En conséquence il ordonna aux généraux qui

occupaient le nord de l'Espagne d'exécuter des fouilles dans tous les

lieux suspects. Il prescrivit au prince Eugène d'envoyer à

l'improviste six mille Italiens dans le canton du Tessin, pour y

saisir un dépôt qui versait des denrées dans toute l'Italie. Quant à

la partie de la Suisse qui regardait la France, c'est-à-dire à Berne,

à Zurich surtout, Napoléon ne voulut pas employer des troupes

françaises; il se borna à y dépêcher un directeur de nos douanes

chargé de diriger les troupes suisses dans leurs recherches. À

Francfort il fit opérer la saisie par les soldats du maréchal Davout

qui s'y trouvaient de passage. À Stuttgard, à Baden, à Munich, à

Dresde, à Leipzig, on avait consenti à l'adoption du décret du 5 août,

et on le mit immédiatement à exécution. À Brême, à Hambourg, à Lubeck,

Napoléon, sans tenir compte des autorités de ces villes, découvrit des

dépôts immenses et s'en empara. Il agit de même à Stettin, à Custrin,

villes prussiennes, à Dantzig, ville polonaise, toutes contenant,

comme on doit s'en souvenir, des garnisons françaises. Il fut annoncé

à la Prusse, qui du reste avait consenti au décret du 5 août, que les

marchandises saisies sur son territoire seraient vendues, et comptées

en déduction de sa dette.

Le Danemark, qui, bien que fidèle à la cause des neutres, avait

cependant laissé introduire beaucoup de contrebande dans le Holstein,

sous le prétexte d'y vendre les prises de ses corsaires, avait adhéré

au décret du 5 août. Mais Napoléon, se défiant un peu de l'exécution

de ses lois là où il ne commandait pas directement, imagina une

combinaison digne de la fiscalité la plus subtile. Outre qu'il était

rempli de denrées coloniales, le Holstein, qui bordait le territoire

des villes anséatiques, avait une frontière difficile à garder.

Napoléon aima mieux vider sur-le-champ cet amas de contrebande, en lui

donnant pour deux mois la faculté d'écouler en Allemagne tout ce qu'il

contenait, à la condition de payer le droit si avantageux de 50 pour

cent. Le dépôt se trouva ainsi supprimé, et la perception du droit

assurée sur des quantités considérables.

Napoléon réitéra à la Suède la déclaration menaçante et sérieuse, on

n'en pouvait douter, de rompre la paix récemment conclue, et d'occuper

encore une fois la Poméranie suédoise, si on laissait à Stralsund se

former un nouvel entrepôt de marchandises prohibées.

[En marge: Résistance de la Russie au décret du 5 août.]

Tous les États, comme on le voit, la Russie exceptée, se soumirent au

décret du 5 août. La Russie cependant ne s'opposa point à ce qui se

faisait presque partout; elle se contenta de dire que le nouveau

tarif, bon peut-être ailleurs, ne convenait pas chez elle; qu'elle ne

l'adopterait donc point, mais que, fidèle à l'alliance, et engagée

directement dans la guerre contre la Grande-Bretagne, elle ne

cesserait pas d'opposer au commerce britannique les obstacles qu'elle

avait elle-même intérêt à multiplier. En même temps elle exprima une

certaine inquiétude de voir les troupes françaises s'étendre

successivement le long des mers du Nord, jusqu'à porter une tête de

colonne à Dantzig. Du reste, elle ne présenta ces remarques qu'avec

une extrême mesure, et avec les ménagements d'une puissance qui était

en état d'observation, et non d'hostilité. Ainsi, excepté la Russie

qui fit ces timides réserves, excepté l'Autriche qui n'avait plus de

ports, tous les gouvernements, la Prusse comprise, adhérèrent au

système violent mais lucratif de Napoléon; et si tous n'exécutaient

pas le décret du 5 août comme lui, car tous n'avaient pas son intérêt

à le faire, sa volonté, ses douaniers exacts et probes, ils trouvèrent

et saisirent néanmoins des masses énormes de marchandises. Nos

douaniers parvinrent à opérer de nombreuses captures dans le nord de

l'Espagne, en Italie, à Livourne, à Gênes, à Venise, et

particulièrement dans le Tessin. Les Suisses, troublés dans leur

fraude, élevèrent quelques réclamations, mais Napoléon leur répondit

qu'il ne souffrirait pas qu'un pays pacifié par lui, rendu par lui au

repos et à l'indépendance, devînt le complice de ses ennemis et

l'écueil de sa puissance. À Francfort, à Brême, à Hambourg, à Stettin,

à Dantzig, les quantités imposées ou confisquées furent considérables.

On avait accordé aux douaniers et aux soldats le cinquième des prises,

et c'était assez pour leur inspirer autant de joie que de zèle.

[En marge: Recettes considérables.]

[En marge: Vente aux enchères et au profit du trésor de toutes les

marchandises saisies.]

Le trésor, indépendamment de ses recettes en argent, qu'on évaluait à

près de cent cinquante millions pour cette année, ressource alors

très-importante, le trésor se trouva tout à coup propriétaire de

quantités immenses de marchandises, qui provenaient ou des

acquittements du droit en nature, ou des confiscations. Celles qui

provenaient de la Hollande furent expédiées par les canaux sur Anvers;

celles qui avaient été saisies dans le nord de l'Allemagne furent

emmagasinées sous des tentes, dans les bastions de Magdebourg.

Napoléon destinait les voitures d'artillerie rentrant en France à

porter ces marchandises à Strasbourg, à Mayence, à Cologne. Une vente

aux enchères, où accoururent tous les marchands de denrées coloniales

de l'Empire, fut commencée à Anvers, et continuée pendant plusieurs

semaines aux prix les plus avantageux. On devait en exécuter de

semblables à Mayence, à Strasbourg, à Milan, à Venise. Tandis qu'on

saisissait ainsi sur le continent tout entier les sucres, les cafés,

les cotons, les indigos, et que le trésor français, devenu le

principal détenteur de ces précieuses marchandises, les vendait aux

enchères, on brûlait publiquement les tissus anglais partout où on les

découvrait. La quantité de ces tissus était considérable,

particulièrement en Allemagne, et leur destruction par le feu causa au

commerce interlope une véritable terreur. Aussi le contre-coup de ces

mesures fut-il grand en Angleterre. Une circonstance accidentelle

contribua même à le rendre plus rude encore. Les vents contraires

avaient longtemps retenu des multitudes de bâtiments anglais à

l'entrée de la Baltique. Il s'en était accumulé en vue de la Suède et

du Danemark plus de six ou sept cents qui mouillaient où ils

pouvaient, sous la protection des flottes britanniques. La nouvelle de

ces rigueurs venant les surprendre au même instant, ils essayèrent de

rebrousser chemin presque tous à la fois, bien que Napoléon, pour les

attirer, eût diminué la surveillance à l'entrée des ports, et les uns

tombèrent dans les mains de nos corsaires, les autres vinrent

augmenter la masse de marchandises invendues qui tourmentait

l'Angleterre, et lui faisait éprouver la misère au milieu de

l'abondance. Voulant réduire le commerce britannique aux dernières

extrémités, Napoléon prépara très en secret aux embouchures de l'Elbe

et du Weser une petite expédition navale, qui devait prendre deux ou

trois mille hommes à bord, se porter rapidement à Héligoland, et

enlever ce repaire de contrebandiers, rempli en ce moment de

richesses.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 53 段