Placé entre les Hollandais qui ne voulaient pas d'une résistance

ruineuse pour leur pays, et les soldats français qui s'avançaient

toujours vers Amsterdam, ne voyant plus pour sauver sa dignité

d'autre ressource que de renoncer au trône, le roi résolut d'en

descendre volontairement, seule manière de le quitter qui lui parût

n'être pas déshonorante. Il assembla ses ministres, leur annonça en

grand secret sa détermination, leur dit qu'il allait abdiquer en

faveur de son fils et confier la régence à la reine; qu'une femme, une

mère, chère à Napoléon, résignée à faire tout ce qu'il exigerait, le

désarmerait par sa faiblesse même, et pourrait céder à toutes ses

volontés sans être déshonorée. Ses ministres écoutèrent en silence ses

déclarations, lui exprimèrent quelques regrets de se voir privés d'un

roi si dévoué à la Hollande, mais n'insistèrent pas, comprenant bien

qu'au point où en étaient arrivées les choses la royauté d'un enfant,

sous la tutelle d'une femme, était la dernière forme sous laquelle on

pût essayer de prolonger encore l'indépendance de la Hollande. Sur les

vives instances du roi, on promit de garder le secret le plus absolu,

afin qu'il eût le temps d'abdiquer, et de se retirer en liberté où il

le désirerait. Cette précaution, inspirée par l'ordinaire défiance de

Louis, était superflue, car ni M. Sérurier, ni le maréchal Oudinot, ne

pouvant l'empêcher d'abdiquer, n'auraient songé à mettre la main sur

sa personne.

[En marge: Circonstances de l'abdication.]

Quarante-huit heures seulement furent consacrées aux préparatifs de

cette abdication. Le chargé d'affaires de France, le général en chef

ne surent rien. Il fut convenu que le roi partirait sans suite, et

sous un déguisement qui ne permettrait pas de le reconnaître; que

l'acte d'abdication serait porté immédiatement au Corps législatif,

que les ministres formés en conseil de régence gouverneraient au nom

du jeune roi jusqu'au retour de la reine, qui n'était restée que peu

de jours en Hollande, et qu'on appellerait cette princesse à

Amsterdam, pour la charger de la régence et de l'éducation de

l'héritier du trône. Tous les actes furent signés dans la nuit du 2 au

3 juillet 1810, et aussitôt après les avoir signés, Louis, montant en

voiture, se mit en route, sans que ses ministres, qui savaient tout,

connussent la retraite dans laquelle il avait le projet de se

renfermer. Le 3 juillet au matin la ville d'Amsterdam, surprise et

inquiète, l'ambassade française et l'armée française profondément

étonnées, apprirent en même temps cette résolution extrême du frère de

Napoléon.

[En marge: Reconnaissance du titre du jeune roi.]

Les ministres allèrent complimenter le jeune enfant devenu roi, et

confié momentanément aux soins d'une gouvernante respectable. Ils se

rendirent ensuite au Corps législatif pour lui faire part de

l'événement qui s'était accompli. Dans le courant de l'après-midi,

l'armée française, arrivée déjà aux portes d'Amsterdam, fut reçue par

l'ancien bourgmestre Vander Poll, qui avait été réintégré, et par les

autorités militaires hollandaises. L'accueil fut presque amical. Le

bas peuple ne fit aucune tentative de résistance. La masse des

habitants, regrettant le prince qui s'était dévoué sans beaucoup de

prudence à ses intérêts, pensa qu'il fallait maintenant mettre tout

son espoir en Napoléon, et chercher dans la réunion au plus vaste

empire de l'univers le dédommagement de l'indépendance qu'on venait de

perdre et des souffrances qui allaient résulter du système

continental rigoureusement appliqué. On attendit donc avec une sorte

de calme, et avec une curiosité fort intéressée, les résolutions qui

seraient arrêtées à Paris.

[En marge: Au moment même où l'abdication avait lieu à Amsterdam, la

réunion de la Hollande à l'Empire était résolue à Paris.]

M. Sérurier avait expédié sur-le-champ un employé de la légation

française pour porter à Napoléon la nouvelle de l'étrange abdication

de Louis. Mais le jour même où cet employé arrivait à Paris,

c'est-à-dire le 6 juillet, on avait déjà présenté à Napoléon, d'après

ses ordres, un rapport destiné à motiver la réunion de la Hollande à

l'Empire[13]. Son parti était donc pris même avant l'abdication de son

frère. Cependant, tout décidé qu'il était, Napoléon sentit, au moment

de passer du simple projet à l'exécution, la gravité de l'acte qu'il

était sur le point de commettre. En effet, le lendemain du traité de

Vienne et du mariage avec Marie-Louise, il avait dirigé toutes ses

pensées vers la paix, et avait distribué ses forces de manière à

évacuer l'Allemagne et à rassurer les puissances continentales: quelle

manière de rendre la sécurité à l'Europe alarmée que de se saisir en

trois mois, d'abord du Brabant et de la Zélande, puis de toute la

Hollande, d'adjoindre ainsi deux millions d'âmes à l'Empire, de porter

ses frontières de l'Escaut au Wahal, du Wahal à l'Ems! Cet esprit

incessant de conquête, tant reproché à la France, n'allait-il pas de

nouveau éclater de la manière la plus alarmante? Et l'Angleterre, qui

tenait en ses mains la dernière, la plus désirable paix, celle des

mers, n'allait-elle pas devenir plus irréconciliable que jamais,

lorsqu'il faudrait lui faire supporter, outre l'annexion d'Anvers et

de Flessingue à la France, celle d'Helwoet-Sluys, de Rotterdam,

d'Amsterdam et du Helder? Napoléon sentait bien ces difficultés, mais,

tressaillant de plaisir à l'idée d'adjoindre de pareils territoires,

de pareils golfes, de pareils ports à la France, de fermer surtout au

commerce britannique d'aussi larges issues, se regardant d'ailleurs

comme absous d'une telle usurpation par la situation forcée dans

laquelle le plaçait l'abdication de son frère, il passa outre, et

prononça la réunion à l'Empire. Averti le 6 au soir, il ne prit que

deux jours pour régler les conditions de cette réunion, et la décréta

le 9 juillet 1810.

[Note 13: Ce rapport existe aux archives des affaires

étrangères, avec la date du 6 juillet, jour même où M. de

Caraman, porteur de la nouvelle de l'abdication, arrivait à

Paris. Il avait donc été ordonné, et avait dû être rédigé

avant que l'on connût l'abdication de Louis. Une phrase de

ce rapport, d'ailleurs, prouve qu'il est antérieur à la

connaissance de l'abdication; elle dit que S. M. I. est

résolue _à rappeler auprès d'Elle le prince auguste qu'Elle

avait pris dans sa famille pour le donner à la Hollande_. Il

est donc certain que, décidé par ce qui se passait, Napoléon

allait réunir la Hollande à la France, lorsque son frère

prit la résolution d'abdiquer. Le fait n'a pas grande

importance, assurément; il faut cependant le constater dans

l'intérêt de la vérité, qu'on doit chercher avant tout en

histoire, indépendamment de toutes les conclusions qu'on

peut en tirer.]

[En marge: Décret qui ordonne la réunion de la Hollande à l'Empire.]

[En marge: Motifs donnés à la Hollande et à l'Europe pour expliquer

cette réunion.]

Le motif donné au public français et européen, c'est que la Hollande

se trouvant sans roi, la nécessité de la soustraire aux Anglais

obligeait Napoléon à la faire passer sous la vigilante et vigoureuse

administration de l'Empire; que réunie la Hollande procurerait à la

cause commune des forces navales importantes, et une vaste

prolongation de côtes rigoureusement interdites au commerce

britannique. Le motif donné aux Hollandais en particulier, c'est que

placés actuellement entre la mer fermée par les Anglais, et le

continent fermé par les Français, ils auraient été bientôt exposés à

mourir de misère, et condamnés en tout cas à l'impuissance sous le

poids d'une dette énorme; que réunis au contraire au plus grand empire

du monde ils auraient au moins le continent ouvert pendant la guerre,

et pendant la paix la mer et la terre ouvertes à la fois; que leur

commerce serait plus étendu qu'il ne l'avait été à l'époque de leur

plus brillante prospérité; que leur marine, maintenant anéantie,

adjointe désormais à celle de la France, verrait renaître les jours

glorieux où dirigée par Tromp et Ruyter elle disputait la domination

des mers à la Grande-Bretagne; que ses citoyens, devenus égaux à ceux

de la France, assis à titre égal dans ses conseils, retrouveraient

dans une nouvelle et puissante patrie le dédommagement de la patrie

perdue.

D'après ces motifs, qui étaient spécieux, et que le temps aurait

rendus vrais en partie, si cet état de choses avait duré, Napoléon

décréta, avec une audace de langage surprenante, que _la Hollande

était réunie à la France_. Il décida en outre qu'Amsterdam serait la

troisième ville de l'Empire. Rome venait quatre mois auparavant d'être

déclarée la seconde. Il établit qu'à l'avenir la Hollande aurait six

membres au Sénat de l'Empire, six députés au Conseil d'État,

vingt-cinq au Corps législatif, deux conseillers à la cour de

cassation. C'était un puissant appât offert à toutes les ambitions. Il

confirma les officiers de terre et de mer dans leur grade, adjoignit

la garde royale hollandaise à la garde impériale française, et ordonna

que les régiments de ligne hollandais prendraient rang dans l'armée

française à la suite des régiments de ligne déjà existants, et par

ordre de numéros. Rien ne pouvait plus flatter l'armée hollandaise

qu'une telle affiliation!

[En marge: Partage de la Hollande en départements.]

Le territoire fut partagé en neuf départements, deux pour la partie

déjà réunie, sous le titre de départements des Bouches-de-l'Escaut et

des Bouches-du-Rhin, et sept pour la Hollande elle-même, sous le titre

de départements du Zuyderzée, des Bouches-de-la-Meuse, de

l'Yssel-Supérieur, des Bouches-de-l'Yssel, de la Frise, de l'Ems

occidental et de l'Ems oriental. Les taxes actuellement perçues furent

maintenues jusqu'au 1er janvier 1811. À cette époque, les impôts

français, beaucoup moins onéreux que les impôts hollandais, devaient

être établis dans le territoire des neuf nouveaux départements.

Les finances étaient, avec le commerce, ce qui souffrait le plus de

l'isolement dans lequel avait vécu la Hollande. Il fallait évidemment

prendre un parti à l'égard de la dette. Dans un budget de 155 millions

environ de dépenses, et de 110 millions de revenus, la dette seule,

comme nous l'avons dit, était inscrite pour une somme de 80 millions.

Il y avait impossibilité de continuer un tel état de choses, et ce qui

le prouvait, c'est qu'en fait les intérêts de la dette n'avaient pu

être payés ni en 1809, ni en 1808. Les divers services publics ne

s'exécutaient qu'au moyen de lettres de change du trésor, qui

s'escomptaient avec une perte considérable, et qui étaient une

anticipation sur les revenus. C'est ainsi qu'on avait été amené à

laisser tomber la marine hollandaise, et que trois mille matelots,

pour vivre, s'étaient décidés à émigrer en Angleterre.

[En marge: Réduction de la dette hollandaise.]

Napoléon, pensant que ce premier moment de perturbation était le plus

convenable pour une opération douloureuse, et assimilant la situation

de la Hollande à celle de la France après la révolution, prononça par

l'acte même de la réunion la réduction de la dette publique au tiers.

Mais il ordonna l'acquittement immédiat de l'arriéré des années 1809

et 1808, mesure qui pour beaucoup de petits rentiers très-souffrants

était un précieux soulagement, et les dédommageait un peu d'une

réduction de titre déjà fort prévue. Napoléon espérait qu'en rayant du

grand livre hollandais les créances appartenant à divers princes

étrangers, ennemis de la France, tels que les princes de Hesse et

d'Orange, une somme de 20 millions assurerait le service annuel de la

dette après sa réduction au tiers; que par la suppression de beaucoup

de services désormais inutiles, comme ceux des affaires étrangères, de

la liste civile, etc., une somme de 14 millions suffirait pour les

diverses administrations, qu'on pourrait alors consacrer 20 millions à

l'armée, 26 à la marine, ce qui composerait un total de 80 millions de

dépenses, et serait pour la Hollande accablée d'impôts un important

dégrèvement. La marine avait toujours été pour les Hollandais un objet

de prédilection. Napoléon, en se ménageant les moyens de la rétablir,

et en ordonnant sur-le-champ des travaux dans les chantiers, se

flattait de réveiller dans les ports une activité qui réjouirait les

esprits, et leur ferait concevoir un heureux augure de la réunion.

[Date en marge: Août 1810.]

[En marge: Mesures temporaires pour l'établissement en Hollande des

douanes françaises.]

Restait à s'occuper du commerce hollandais. L'abolition de la ligne de

douanes entre la Hollande et la France devait être pour ce commerce

un grand bienfait. Néanmoins il était impossible de la prononcer avant

que les douanes françaises eussent pris possession du littoral si

découpé, si accidenté de la Hollande. Napoléon décida que la ligne des

douanes subsisterait jusqu'au 1er janvier 1811, époque fixée pour la

fusion complète des intérêts des deux pays. Il y avait toutefois une

satisfaction immédiate à donner au commerce hollandais, qui devait en

même temps plaire beaucoup aux consommateurs français, c'était de

laisser écouler dans l'intérieur de l'Empire la quantité considérable

de sucres, cafés, cotons, indigos, qui s'était successivement amassée

à Amsterdam et à Rotterdam. La dispersion de ces immenses

accumulations, en procurant un important avantage au commerce

hollandais, devait rendre à l'avenir la surveillance plus aisée.

Cependant en Hollande, à cause de la facilité des introductions, le

prix des denrées coloniales ne s'élevait pas au quart de ce qu'il

était en France. Autoriser l'introduction de ces denrées sans rien

payer, c'eût été procurer aux négociants hollandais un bénéfice

exorbitant, sur lequel ils n'avaient jamais dû compter, et causer un

grave dommage aux négociants français, qui avaient fait leurs

approvisionnements à des prix fort supérieurs. Napoléon y pourvut en

permettant la libre introduction des denrées coloniales de Hollande en

France moyennant un droit de 50 pour cent, qui laissait encore des

bénéfices inespérés aux Hollandais, rendait l'inégalité de prix moins

dangereuse pour les commerçants français, et devait assurer au trésor

une abondante recette. À cette mesure, il ajouta diverses

dispositions pour l'établissement des douanes sur les côtes, depuis

Flessingue jusqu'au Texel, ordonna la saisie tant de fois demandée des

cargaisons américaines séquestrées, ainsi que leur translation à

Anvers, promit enfin d'accorder aux Hollandais, par de larges

licences, un commerce aussi étendu que pouvait le comporter l'état du

monde.

[En marge: L'architrésorier Lebrun chargé d'aller tenir une cour à

Amsterdam, sous le titre de gouverneur général.]

Telles furent les mesures générales qui accompagnèrent le décret du 9

juillet. Il y en eut quelques autres encore destinées à diminuer pour

les Hollandais les désagréments inévitables de la réunion. Afin

qu'Amsterdam ne fût pas immédiatement privée d'une cour, Napoléon

voulut que dans cette ville, comme à Turin, à Florence, à Rome,

résidât un personnage considérable, chargé de déployer une grande

représentation, et d'exercer l'autorité impériale avec une sorte

d'éclat. N'ayant aucun prince de sa famille sous la main, aucun d'eux

d'ailleurs ne pouvant remplacer décemment le roi Louis, et suffire aux

détails financiers et administratifs de la réunion, Napoléon choisit

pour l'envoyer à Amsterdam l'architrésorier Lebrun, esprit doux,

conciliant, très-expert en matière de finances, sachant quelquefois

insinuer la vérité à son maître sous la forme d'une plaisanterie

aimable et fine. Napoléon ne pouvait pas faire choix d'un représentant

mieux adapté au caractère hollandais. L'architrésorier répugnait fort

à se charger de cette difficile mission; mais Napoléon sans tenir

compte de ses répugnances l'expédia sur-le-champ, en lui attribuant

des émoluments considérables et des pouvoirs très-étendus. Il lui

adjoignit M. Daru pour prendre possession des propriétés du domaine,

des arsenaux et des magasins, M. d'Hauterive pour se saisir des

archives des affaires étrangères, M. de Las Cases pour recueillir les

cartes et plans dont il avait besoin afin d'arrêter ses projets

maritimes, et l'habile ingénieur M. de Ponthon pour inspecter les

rades, golfes et ports, depuis Flessingue jusqu'à Embden. Il espérait

en quinze jours avoir reçu tous les rapports demandés, et pouvoir

donner les ordres nécessaires, tant pour l'établissement rigoureux du

blocus continental que pour la défense du nouveau territoire acquis à

l'Empire, et pour le rétablissement de la marine hollandaise. Enfin il

fit partir tout de suite le général Lauriston, son aide de camp, afin

de s'emparer du prince royal et de l'amener à Paris. Il n'imaginait

pas qu'on osât lui résister en opposant un fantôme de royauté

hollandaise à son décret de réunion. En tout cas il allait y pourvoir

en se saisissant du prince, et en le rendant à sa mère, qui était

chargée de le garder et de l'élever. Ce jeune prince devait porter le

titre de grand-duc de Berg en dédommagement de la couronne de Hollande

qui venait de lui être ravie.

[En marge: Envoi du général Lauriston pour aller chercher le prince

royal.]

Le général Lauriston, parti en hâte pour Amsterdam, y arriva le 13

juillet, trouva tout le monde attentif, curieux, et résigné d'avance à

une réunion trop prévue pour causer une grande émotion. On lui remit

le prince royal, qui avait été gardé avec respect, mais avec la

conviction qu'il ne régnerait point. L'architrésorier Lebrun arriva le

lendemain, 14 juillet, et fut accueilli avec beaucoup de convenance.

On avait convoqué la garde royale, la garde nationale, et les

autorités civiles pour le recevoir aux portes de la ville. La garde

royale, satisfaite de devenir garde impériale, poussa quelques cris de

_Vive l'Empereur!_ La foule demeura paisible. Les fonctionnaires

aspirant à conserver leurs emplois, saluèrent le nouveau maître comme

ils font en tout temps et en tout pays. Le lendemain ils prêtèrent

serment, et ce fut l'un des nouveaux ministres hollandais qui rappela

au prince Lebrun, toujours un peu distrait, qu'il avait oublié

d'ordonner des prières dans les églises pour l'Empereur. Le spirituel

architrésorier l'avoua lui-même à Napoléon, en lui faisant remarquer

avec malice qu'il n'était pas en Hollande le plus empressé de ses

sujets.

[En marge: Effet produit en Hollande par le décret de réunion.]

Les Hollandais sont calmes, solides, réservés, et à une droiture

véritable mêlent beaucoup de finesse et de calcul. En général, ils ne

voulaient pas se brouiller avec le maître inévitable que la destinée

venait de donner à la Hollande comme à beaucoup d'autres pays, et en

outre ils sentaient que la réunion pouvait avoir ses avantages.

L'existence isolée, agitée, qu'ils avaient eue sous le roi Louis, plus

Hollandais que les Hollandais eux-mêmes, n'était plus possible. Placés

entre les Anglais et les Français, condamnés à être tyrannisés par les

uns ou par les autres, ils se résignaient à appartenir aux Français,

par l'espérance de devenir au retour de la paix les commissionnaires

du plus vaste empire du monde. C'est là surtout ce que se disaient les

hommes sensés. Leur coeur souffrait, mais leur raison n'était pas

révoltée. Les porteurs de rentes étaient, il est vrai, affligés de la

perte des deux tiers de leur revenu; mais en général on s'intéresse

peu à ces petits capitalistes, point assez riches pour attirer les

regards, point assez peuple pour intéresser la multitude. Le gros

commerce plus influent était satisfait de l'écoulement accordé aux

denrées coloniales. Le peuple d'Amsterdam et de Rotterdam, habitué à

dominer, à se faire craindre, avait été favorablement disposé par

l'ouverture immédiate des chantiers. L'amiral de Winter, voulant

épargner à son pays de nouvelles fautes, et fort aimé des gens de mer,

s'était attaché à leur inspirer confiance dans les intentions de

Napoléon, et à leur promettre la prochaine restauration de la marine

hollandaise. Toutes les classes trouvaient donc dans ce qui s'était

passé certains motifs de consolation. Restait à savoir comment on

prendrait plus tard les logements de troupes, la conscription,

l'inscription maritime, la clôture prolongée des mers, les

incommodités enfin d'une domination étrangère, qui donnait ses ordres

de loin, et dans une autre langue que la langue nationale!

[En marge: Travaux de Napoléon pour le rétablissement de la marine

hollandaise.]

À peine en possession des premiers rapports envoyés par ses agents,

Napoléon arrêta ses projets relativement à la marine. Rotterdam et

Amsterdam étaient les deux grands ports de la Hollande, les deux

grands centres de population ouvrière: mais c'étaient des ports de

construction et non d'armement. Les bâtiments construits à Rotterdam

allaient par des canaux intérieurs à Helwoet-Sluys; ceux qui se

construisaient à Amsterdam se rendaient par le Zuyderzée au Helder,

exactement comme ceux qui sortaient des chantiers d'Anvers

descendaient à Flessingue, pour y être armés et y prendre leur

position militaire. Napoléon décida qu'il aurait trois flottes vers

les embouchures des Pays-Bas, celle de Flessingue construite à Anvers,

celle d'Helwoet-Sluys à Rotterdam, celle du Helder à Amsterdam. Il

ordonna qu'on mît sur-le-champ des vaisseaux et des frégates en

construction, soit à Rotterdam, soit à Amsterdam, qu'on radoubât les

bâtiments qui pouvaient encore tenir la mer, et qu'on eût tout de

suite 5 vaisseaux sous voile à Helwoet-Sluys, 8 au Helder, avec un

nombre proportionné de frégates et de corvettes. L'année suivante les

constructions et les mises à la mer devaient être doublées. Napoléon

fit lever des matelots, et bien qu'il y en eût un certain nombre

d'expatriés en Angleterre, il put espérer, en payant bien, d'en avoir

assez pour les armements projetés. Les matières navales ne manquaient

pas, et celles qui n'étaient pas en Hollande même se trouvaient en

Suisse; elles y consistaient en bois coupés et non expédiés faute

d'argent. Les fonds ne pouvaient pas plus manquer que les matières,

puisque le droit de 50 pour cent sur les marchandises à introduire et

la vente des cargaisons américaines allaient remplir les caisses des

départements hollandais. En attendant ces rentrées, Napoléon avait à

sa disposition les billets de la caisse d'amortissement qui avaient

cours partout, et qui étaient acceptés comme de très-bonnes valeurs.

Il en fit prêter pour une somme de 20 millions au trésor de Hollande,

et en revanche il abandonna à la caisse d'amortissement un magasin de

girofle qui valait 10 millions, plus 10 millions de biens-fonds

choisis parmi les meilleurs domaines nationaux des nouveaux

départements. Ces vingt millions de bons de la caisse d'amortissement,

pris volontiers par les capitalistes hollandais qui en connaissaient

le mérite, firent l'office d'argent comptant, et permirent de tout

mettre en mouvement dans les ports et les chantiers de la Hollande.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 53 段