nombreux et peu importants; M. Fouché les avait brûlés parce qu'ils
n'offraient aucun intérêt, et que d'ailleurs la prudence conseillait
de détruire les traces les plus insignifiantes d'une initiative aussi
téméraire. M. Fouché, qu'on était allé chercher brusquement à son
château de Ferrières, ayant déclaré qu'il avait eu peu de chose à
brûler, et qu'en tout cas il avait tout brûlé, Napoléon s'abandonna
aux plus violents emportements de colère, car il craignait qu'il n'y
eût de redoutables mystères dans la dissimulation obstinée de M.
Fouché. Il lui retira le gouvernement de Rome, et l'exila dans sa
sénatorerie, qui était celle d'Aix en Provence[12].
[Note 12: Il est peu de sujets sur lesquels les auteurs de
mémoires aient débité plus de fables que sur celui-ci. On a
prétendu notamment que M. Fouché fut disgracié pour avoir
refusé de rendre les lettres de Napoléon, et des lettres
fort compromettantes. Il n'y a rien de vrai dans cette
assertion. Les lettres de Napoléon à M. Fouché étaient peu
nombreuses, et pas plus compromettantes que celles qu'il
écrivait à tous ses agents, et dans lesquelles, se livrant à
son impétuosité naturelle, il disait souvent: _Je ferai
couper la tête à tel ou tel_, sans songer à le faire. Il se
souciait d'ailleurs fort peu de ce qu'il avait écrit, et ne
songeait guère à en rougir, étant déjà si peu embarrassé de
ce qu'il avait fait, même de la mort du duc d'Enghien. La
vérité est qu'il s'était fort échauffé l'esprit sur l'envoi
de M. Fagan à Londres, et qu'il croyait avoir été plus
compromis qu'il ne l'était véritablement. Ses ordres et sa
correspondance prouvent que la seconde et la plus éclatante
disgrâce de M. Fouché fut motivée par le refus de livrer des
pièces que celui-ci n'avait plus, relativement à la mission
de M. Fagan. Mais le public aimant les mystères, surtout les
mystères sinistres, crut, et beaucoup d'écrivains aussi
puérils que le public répétèrent qu'il y avait là
d'affreuses lettres, dont Napoléon voulait obtenir la
restitution, et dont le refus provoqua un nouvel éclat de sa
part. Il n'en est rien, et il n'y a de vrai dans toutes ces
suppositions que ce que nous venons de rapporter.]
Du reste, il était facile d'éclaircir les doutes alarmants qu'on avait
conçus. L'agent cause de tant d'inquiétudes se trouvait à Paris. On le
fit venir: il répondit simplement, franchement sur tous les points,
déclara avoir vu le marquis de Wellesley, et livra même la seule pièce
qu'il en eût reçue. C'était une note de six lignes, répétant ce thème
ordinaire des ministres anglais à la tribune, qu'ils étaient disposés
à traiter quand on ouvrirait une négociation sincère, sérieuse,
comprenant tous les alliés de l'Angleterre, et notamment l'Espagne.
Tout examiné, ce qui subsistait de cette grande affaire, c'était une
étrange hardiesse de M. Fouché, mais rien de bien grave quant aux
conséquences possibles et probables. Le danger n'était point, après
tout, qu'on crût à Londres Napoléon trop accommodant; s'il y en avait
un, c'était bien plutôt qu'on le crût trop difficile, et qu'on abusât
peut-être des propositions puériles d'agir en commun contre
l'Amérique, dans un moment où l'Amérique semblait flotter entre la
France et l'Angleterre. Napoléon ne supposait pas alors que ce dernier
résultat serait le seul un peu sérieux qu'il eût à redouter d'une
intrigue plus ridicule que dangereuse. Éclairé bientôt sur cette
bizarre aventure, et appréciant le mal à sa juste valeur, il se calma,
sans revenir toutefois sur la disgrâce de M. Fouché, qui demeura privé
de toute fonction, et condamné à l'exil dans sa sénatorerie. Craignant
néanmoins d'être accusé de sacrifier légèrement ses anciens
serviteurs, il fit réunir les pièces de cette affaire, et voulut qu'on
les communiquât à quelques-uns des ministres et des grands dignitaires
qui avaient été témoins des explosions de sa colère contre le duc
d'Otrante. Il faut qu'on voie, dit-il, que lorsque je sévis contre
d'anciens serviteurs, ce n'est pas gratuitement et sans motifs.--
[En marge: Il résulte de la dernière tentative de négociation que la
paix est impossible à cause de l'Espagne, et qu'il ne reste qu'à
redoubler de vigueur dans la conduite de la guerre.]
De cette tentative de négociation il ressortait évidemment que sans le
sacrifice de l'Espagne, que Napoléon ne voulait pas faire, la paix
était impossible, et qu'il ne restait qu'à continuer la guerre avec
vigueur, et à resserrer le plus possible le blocus continental. Dès
lors la Hollande, dont le concours au blocus était indispensable,
méritait un redoublement d'attention.
[En marge: L'attention de Napoléon reportée sur la Hollande.]
Si le roi Louis eut été un esprit sensé et maniable, il eût pris son
parti de ce qui venait de lui arriver, et puisqu'il s'était résigné,
pour sauver l'indépendance de la Hollande, à sacrifier une partie de
son territoire, il eût tâché, après s'être résigné lui-même, de faire
entrer la résignation dans le coeur de ses sujets. Au fond, les
Hollandais les plus sages ne souhaitaient pas autre chose. Ils étaient
convaincus que puisqu'on se trouvait sous la main de Napoléon, il
fallait songer à le satisfaire, que Napoléon n'était pas, après tout,
un ennemi pour eux, qu'il était un allié exigeant, leur imposant des
conditions cruelles, mais calculées dans l'intérêt de la cause
commune. Malheureusement Louis avait le coeur ulcéré. Adouci un moment
à Paris par les discours de sa famille, il retrouva, revenu à
Amsterdam, tous les sentiments de défiance, d'irritation, qui
remplissaient ordinairement son âme, sentiments encore accrus par les
sacrifices qu'on lui avait arrachés. Il lui semblait, en rentrant dans
sa capitale, lire sur le visage de tous ses sujets le reproche d'avoir
abandonné les plus belles provinces du royaume, et pour n'être pas en
arrière d'eux, il se hâta de paraître plus irrité qu'eux. Il arriva
suivi de la reine, qui laissait voir autant de contrainte que lui, et
ne montra à ses sujets attentifs, observant son visage avec une
curiosité inquiète, qu'un front chargé d'ennui, ne tint que le langage
d'un opprimé qui en pensait encore plus qu'il n'en disait. Ce n'était
ni le moyen de plaire à Paris, ni le moyen de produire à Amsterdam la
résignation qui seule aurait pu prévenir de plus grands éclats. Par
malheur les actes du roi furent encore plus imprudents que son
attitude et son langage.
[En marge: Conduite imprudente du roi Louis depuis son retour en
Hollande.]
Il commença par écrire les lettres les plus affectueuses aux deux
ministres dont à Paris il avait fait si facilement le sacrifice, MM.
Mollerus et de Krayenhoff, par donner des titres nobiliaires aux
personnages qui venaient de perdre la qualité de maréchaux,
dédommagement convenable peut-être, mais contraire à la politique
qu'il avait promis de suivre, par destituer le bourgmestre Vander
Poll, qui n'avait pas voulu se prêter à l'armement de la ville
d'Amsterdam. À ces actes, il en ajouta enfin un beaucoup plus grave.
Ayant pris en aversion l'ambassadeur de France, M. de Larochefoucauld,
qu'il regardait comme un surveillant incommode placé auprès de lui
pour observer sa conduite, il voulut profiter de ce que cet
ambassadeur était absent pour recevoir le corps diplomatique, et ne se
trouver en présence que de M. Sérurier, simple chargé d'affaires. M.
Sérurier était un homme prudent et réservé, se bornant à exécuter avec
ponctualité, mais avec égard, les ordres de sa cour. Il méritait qu'on
le traitât au moins avec politesse. Le roi passa devant lui sans lui
adresser ni un mot ni un regard, et à ses côtés mêmes combla de
prévenances le ministre de Russie. Cette scène avait été
très-remarquée; elle produisit dans Amsterdam une extrême anxiété, et
dut être rapportée à Paris par l'agent français, qui ne pouvait pas
taire à son gouvernement des faits devenus l'objet de l'attention
générale.
[En marge: Difficultés de tout genre naissant du traité récent fait
avec le roi Louis.]
À ces difficultés, naissant du caractère personnel du roi, se
joignirent bientôt celles qui naissaient des choses elles-mêmes. Le
dernier traité imposait aux Hollandais les plus durs sacrifices.
D'abord, il fallait livrer les cargaisons américaines introduites en
Hollande sous le pavillon des États-Unis, et saisies à la demande du
gouvernement français. Or, la plupart étaient, ou la propriété de
maisons hollandaises qui faisaient pour leur compte le commerce
interlope, ou la propriété de maisons anglaises associées à des
négociants hollandais. Toutes ces maisons résistaient, alléguant, les
unes que ces cargaisons se composaient de marchandises hollandaises
venues sous pavillon américain des colonies de la Hollande; les autres
qu'elles ne comprenaient que des marchandises vraiment tirées
d'Amérique par l'intermédiaire des Américains. En place de ces
cargaisons, le roi essaya de livrer des prises faites par nos
corsaires et leur appartenant. Or, la livraison des cargaisons
américaines était l'un des articles du traité auxquels Napoléon tenait
le plus, soit pour attaquer la source principale de la contrebande,
soit pour enrichir son trésor extraordinaire aux dépens des fraudeurs.
On échangea donc sur ce sujet les communications les plus vives et les
plus aigres.
[En marge: Résistance à la saisie des cargaisons américaines par les
maisons hollandaises que cette question intéresse.]
[En marge: Difficulté de l'établissement des douanes françaises dans
tous les ports de la Hollande.]
L'établissement des douanes françaises le long des côtes de la
Hollande n'était pas moins difficile. Il était venu de Boulogne,
Dunkerque, Anvers, Clèves, Cologne, Mayence, des légions de douaniers
français, ne parlant pas le hollandais, habitués à une rigueur de
surveillance extrême, et apportant dans l'exercice de leurs fonctions
une sorte de point d'honneur militaire qui les rendait brusques et peu
corruptibles. C'est pour les gouvernements qui ont leurs frontières à
défendre la meilleure espèce de douaniers, mais la pire pour les
commerçants. Il fallait que les Hollandais souffrissent sur leurs
côtes et dans leurs ports la présence de ces agents étrangers, et
subissent leur visite minutieuse, qui était insupportable pour un
peuple presque exclusivement navigateur, et habitué de tout temps à
une grande liberté de commerce. Et encore s'il n'avait fallu les
supporter qu'à la frontière extérieure, la gêne quoique grande eût été
moins pénible. Mais la configuration de la Hollande rendait leur
présence nécessaire au coeur même du pays. La Hollande, en effet, est
non-seulement traversée dans tous les sens par une multitude de
rivières et de canaux, mais elle est pénétrée en quelque sorte par une
vaste mer qu'on appelle le Zuyderzée, et qui met en rapport toutes les
parties du pays entre elles, au moyen d'une navigation intérieure des
plus actives et des plus commodes. Si cette mer, dans laquelle on
entre par les passes du Helder et par quelques autres plus élevées au
nord, n'avait offert qu'une issue, on aurait pu, en gardant cette
issue, laisser au dedans une liberté entière de communications
fluviales et maritimes. Mais comme il n'en était pas ainsi, on avait
été forcé de hérisser de douanes l'intérieur du Zuyderzée, et la
Frise, l'Over-Yssel, la Gueldre, ne pouvaient porter leurs denrées à
la Nort-Hollande, pour en rapporter les produits exotiques, qu'à
travers une surveillance intolérable. Faire décharger par exemple
jusqu'à des bateaux de tourbe, pour s'assurer qu'ils ne cachaient
point de contrebande, était ou inexécutable ou révoltant. Ajoutez que
pour donner aux mesures employées la force d'une sanction pénale, il
avait fallu former des commissions composées de douaniers et de
militaires français, qui devaient juger sommairement et sur place les
délits et les délinquants. À cet empiétement sur sa souveraineté,
Louis n'y avait pas tenu, et avait ordonné l'élargissement de tous
les individus arrêtés pour cause de contrebande.
[En marge: Résistance à l'occupation militaire.]
Indépendamment de ces difficultés, l'occupation militaire en
présentait une plus grave que toutes les autres, et qui croissait à
mesure que les postes français s'approchaient d'Amsterdam. Le maréchal
Oudinot, commandant des forces combinées qui devaient garder les
avenues de la Hollande, avait son quartier général à Utrecht. Il avait
placé des postes d'Utrecht aux bouches de la Meuse, et, en remontant
les côtes de la Nort-Hollande, des bouches de la Meuse jusqu'à la
hauteur de la Haye. Mais il fallait remonter encore plus haut si on
voulait fermer aux pavillons contrebandiers le Zuyderzée et l'entrée
d'Amsterdam. Or, c'est ce que le roi Louis, inspiré ou par lui-même,
ou par les partisans secrets d'une révolte, ne voulait pas souffrir.
Que les troupes françaises fussent à Utrecht, même à la Haye, il s'y
résignait, parce qu'une défense désespérée était à la rigueur
possible, en inondant le reste du pays, et en appelant les flottes
anglaises. Il serait resté en effet cette péninsule si riche de la
Nort-Hollande, toute dominée par les eaux, s'élevant depuis les
écluses de Katwyck jusqu'au Texel, entre l'Océan du Nord d'un côté, la
mer de Harlem et le Zuyderzée de l'autre, couverte de pâturages
verdoyants, de jardins fleuris, de villes opulentes, telles que Leyde,
Harlem, Amsterdam. En coupant cette vaste langue de terre à Leyde, en
couvrant d'eaux ses abords, on s'y serait rendu invincible, et on
aurait pu longtemps disputer à Napoléon l'indépendance batave, comme
on l'avait deux siècles auparavant disputée à Louis XIV. Mais il
fallait pour que la chose fût possible ne pas laisser monter les
troupes françaises au-dessus de Leyde.
Il y avait pour le roi Louis une autre raison d'en agir ainsi, c'était
de ne pas subir au milieu de la capitale du royaume la présence de
soldats étrangers, et de n'avoir pas l'apparence d'un roi préfet.
Aussi ne cessa-t-il d'insister auprès du maréchal Oudinot pour que les
troupes françaises ne s'élevassent pas plus haut que Leyde, alléguant
pour s'y opposer que son honneur, sa dignité ne lui permettaient pas
de supporter dans sa résidence royale des troupes qui, bien qu'amies,
étaient pourtant étrangères. Enfin, une avant-garde s'étant présentée
devant Harlem, l'entrée de cette ville fut fermée aux Français, et
l'aigle impériale fut obligée de rétrograder.
[En marge: Inexécution de l'engagement pris relativement à l'armement
de la flotte du Texel.]
À tous ces faits plus ou moins contraires au traité, se joignait
l'inexécution patente d'un article auquel Napoléon tenait infiniment,
c'était l'armement de la flotte du Texel. On avait réuni quelques
bâtiments sous l'amiral de Winter, mais ils comptaient à peine 200
hommes d'équipage au lieu de 7 à 800, et cette condition, la plus
facile à remplir, la plus propre à calmer Napoléon, la plus utile
quelque parti que l'on prît, même celui de la résistance, cette
condition, faute de moyens financiers, n'était pas exécutée. Tous ceux
qui revenaient du Texel rapportaient que les armements annoncés y
étaient dérisoires.
Ces nombreuses contestations étaient naturellement connues du public,
envenimées par ceux qui voulaient qu'on se jetât dans les bras des
Anglais, déplorées par les esprits sages qui en prévoyaient les
conséquences prochaines, et considérées par les masses souffrantes
comme autant de preuves de la tyrannie insupportable qu'on prétendait
exercer sur elles. Animé comme le dernier des ouvriers qui se
réunissaient tous les jours sur les quais vides et déserts
d'Amsterdam, Louis, au lieu de calmer les esprits, les excitait au
contraire par son attitude et son langage, disait tout haut qu'il ne
souffrirait pas l'occupation militaire de la capitale, et prenait
ainsi des engagements d'amour-propre sur lesquels il lui serait bien
difficile de revenir. Il désespérait même les Hollandais sages, qui
craignaient de voir leur patrie disparaître au milieu de ce conflit.
[En marge: Un outrage fait à la livrée de l'ambassade française amène
la crise depuis longtemps prévue.]
Les choses en étaient arrivées à ce point que la moindre circonstance
pouvait amener une explosion. Un jour de dimanche, en effet, l'un des
domestiques de l'ambassade de France se trouvant sur une place
publique en livrée, fut reconnu, maltraité en paroles, puis battu, et
ne put être arraché qu'avec peine aux mains de la populace ameutée.
[En marge: Ordre d'entrer à Amsterdam.]
En tout autre temps un tel incident eût été de peu d'importance; mais
dans le moment il devait inévitablement amener une crise. Bien que les
faits que nous venons d'exposer eussent été rapportés sans aucune
exagération par le maréchal Oudinot et par M. Sérurier, Napoléon en
les apprenant ne se contint plus. Son chargé d'affaires presque
offensé, ses aigles repoussées de Harlem, la livrée de son ambassadeur
outragée, lui semblaient des affronts qu'il ne pouvait plus tolérer,
surtout les conditions essentielles du traité étant mal exécutées, ou
ne l'étant point du tout. Il fit donner ses passe-ports à M. Verhuel
qui était ambassadeur de Hollande à Paris, et quoiqu'il l'aimât
beaucoup, il le fit inviter à user de ces passe-ports sans délai. Il
défendit à M. de Larochefoucauld de retourner à son poste, et à M.
Sérurier de reparaître à la cour du roi Louis. Il demanda qu'on lui
livrât sur-le-champ les coupables de l'offense faite à la livrée de
l'ambassadeur; il voulut que le bourgmestre d'Amsterdam fût
immédiatement réinstallé dans sa charge, qu'on ouvrît aux troupes
françaises les portes non-seulement de Harlem, mais d'Amsterdam, que
le maréchal Oudinot entrât dans ces villes tambour battant, enseignes
déployées, que les cargaisons américaines fussent livrées sans
exception, que les douaniers français fussent reçus partout, et qu'on
s'expliquât sur l'armement de la flotte promis pour le 1er juillet. Il
annonça enfin que si une seule des conditions du traité restait
inexécutée, il allait terminer ce qu'il appelait une comédie ridicule,
et prendre possession de la Hollande, comme il l'avait fait de la
Toscane et des États romains. À la menace il ajouta des actes. Les
troupes de la division Molitor qui étaient à Embden, reçurent ordre
d'entrer en Hollande par le nord, celles qui étaient dans le Brabant
d'y entrer par le sud; les unes et les autres durent aller renforcer
le maréchal Oudinot.
[En marge: Grande consultation entre les principaux personnages
hollandais provoquée par le roi Louis.]
[En marge: L'avis de se soumettre prévaut généralement.]
Ces foudroyantes nouvelles, si faciles à prévoir, arrivèrent coup sur
coup à Amsterdam, et y furent interprétées de la manière la plus
alarmante par l'amiral Verhuel, qui avait quitté Paris sur
l'injonction qu'il avait reçue, et qui connaissait parfaitement les
intentions de Napoléon. Il fit sentir à tous les hommes placés à la
tête des affaires qu'il n'y avait plus à balancer, et qu'il fallait
prendre ou le parti de la résistance, qui serait probablement
désastreux, ou celui de la soumission absolue, qui pouvait seul mettre
fin au péril. Le roi Louis eut recours à une grande consultation; il y
appela non-seulement ses ministres présents, mais ses ministres
passés, et en outre les principaux personnages de l'armée et de la
marine. Excepté quelques insensés dépourvus de toute raison, ou
quelques intéressés voués à l'Angleterre par les plus tristes motifs,
tous les hommes amis de leur pays se prononcèrent dans le même sens.
Tout en détestant le joug de Napoléon, ils jugèrent que celui de
l'Angleterre, pour lequel ils seraient forcés d'opter inévitablement,
serait bien plus redoutable encore. Outre qu'il faudrait sur les mers
se sacrifier pour la cause de l'Angleterre qui n'était pas celle de la
Hollande, on ne pourrait disputer à Napoléon que la moindre partie du
territoire; la plus grande lui serait forcément abandonnée après
d'affreux ravages; la plus petite ne serait sauvée de ses mains qu'en
la noyant, et en livrant aux Anglais les chantiers, les arsenaux et
les flottes. Il n'y avait pas un homme ayant conservé quelque sens et
quelque patriotisme qui pût se prononcer pour une telle résolution, à
l'exception de deux ou trois fanatiques égarés par une haine aveugle.
Les hommes sages, en presque totalité, laissèrent voir par leur visage
et par leurs discours qu'ils regardaient la résistance comme à la fois
impossible et coupable, de manière que le roi Louis se trouva bientôt
abandonné par ceux mêmes auxquels il avait cru se dévouer. D'ailleurs
si le peuple qui nous attribuait sa misère, si quelques grandes
familles liées d'intérêt et de sentiment à l'Angleterre, avaient
contribué à former une opinion publique toute contraire aux Français,
la bourgeoisie, jadis portée vers eux par ses inclinations politiques,
s'en étant détachée depuis par ses souffrances commerciales,
commençait à s'apercevoir du danger qui menaçait la Hollande, voyait
bien qu'il faudrait, si l'on continuait, la jeter ruinée et ravagée
aux pieds de l'aristocratie anglaise, et se prononçait à son tour
contre les imprudences du gouvernement. Le roi Louis, engagé par ses
déclarations publiques à ne pas souffrir les Français à Amsterdam, et
en même temps délaissé par les sujets mêmes dont il avait trop
chaudement épousé les passions, ne savait à quel parti s'arrêter, et
sentait son esprit se troubler et s'égarer.
[En marge: Louis se voyant abandonné par les Hollandais eux-mêmes,
offre à M. Sérurier de faire tout ce qu'on exigera de lui, moyennant
que les troupes françaises n'entreront point dans Amsterdam.]
Dans cette cruelle situation il eut encore la pensée, comme il l'avait
quelquefois, mais toujours passagèrement, de se soumettre aux volontés
de son frère, et de renoncer à une lutte évidemment impossible. Il
manda auprès de lui le chargé d'affaires de France, M. Sérurier, qu'il
avait si mal reçu quelques jours auparavant, lui fit cette fois le
meilleur accueil, réclama ses conseils en promettant de les suivre
très-exactement, offrit de déférer aux tribunaux les gens qui avaient
insulté la livrée de l'ambassadeur, de réinstaller le bourgmestre
d'Amsterdam, peu empressé du reste de reprendre ses fonctions, de
livrer les cargaisons américaines, de subir les douaniers français,
de hâter l'armement de la flotte, tout cela pourtant à une condition,
c'est qu'on ne l'obligerait pas à recevoir les Français dans sa
capitale. C'était pour lui, disait-il, une humiliation à laquelle il
ne pouvait se résigner. Ce malheureux prince avait tant répété qu'il
ne souffrirait pas qu'on mît des troupes étrangères dans sa résidence,
qu'il ne croyait plus pouvoir revenir sur cet engagement sans se
couvrir de honte. Il faut ajouter que, dans sa profonde et incurable
défiance, il était persuadé que Napoléon avait résolu de le déposer,
et qu'une fois les Français admis dans Amsterdam, il serait
prochainement détrôné sans avoir au moins le triste honneur
d'abdiquer. Il insista donc pour obtenir un délai à l'entrée des
troupes françaises.
Mais les ordres de Napoléon étaient si positifs, que ni le maréchal
Oudinot ni M. Sérurier n'osèrent différer une mesure qu'il avait
impérieusement prescrite. M. Sérurier conjura le roi de ne point
s'alarmer de la présence des soldats français qui étaient ses
compatriotes, qui l'avaient élevé au trône, qui respecteraient
toujours en lui le frère de leur empereur, qui de plus avaient l'ordre
de se comporter comme il convenait envers une royauté amie, alliée et
proche parente. Mais il ne pouvait modifier les instructions
militaires que le maréchal avait reçues, et il fut obligé de laisser
approcher les troupes françaises, en se dépêchant de mander à Paris ce
qui se passait à Amsterdam.
[Date en marge: Juillet 1810.]
[En marge: L'entrée des troupes françaises dans Amsterdam n'ayant pu
être prévenue, le roi Louis abdique en faveur de son fils.]