Après avoir visité les places de la frontière et s'être transporté

successivement dans les îles de Tholen, de Schouwen, de Sud et

Nord-Beveland, de Walcheren enfin, il décida, à cause des funestes

fièvres de ces contrées, qu'on n'y garderait que les postes

indispensables, en ayant soin de les bien choisir et de leur procurer

toute la force défensive dont ils seraient susceptibles. Il prescrivit

à Flessingue d'immenses travaux pour mettre la garnison à l'abri du

feu des vaisseaux, et accabler de projectiles destructeurs l'escadre

ennemie qui voudrait franchir la grande passe. À la vue des ruines de

Flessingue, il se montra plus juste envers le malheureux général

Monnet, qui avait récemment succombé en défendant la place, et donna

les ordres les mieux entendus pour que rien de ce qui s'était passé ne

pût se renouveler à l'avenir. D'après l'observation souvent faite que

les hommes d'âge mûr et acclimatés prenaient moins la fièvre que les

hommes jeunes et nouvellement arrivés, il décréta une organisation en

vertu de laquelle la garde de ces îles devait être réservée aux

bataillons de vétérans et aux bataillons coloniaux. Il voulut qu'une

nombreuse flottille de chaloupes canonnières fût toujours jointe à la

flotte, et que les bassins de Flessingue fussent disposés pour

recevoir vingt grands vaisseaux de ligne. Tandis qu'il prescrivait ces

choses, sa cour donnait et recevait des fêtes, et s'occupait de la

partie frivole du voyage, dont il se réservait la partie utile.

[Date en marge: Juin 1810.]

[En marge: Retour à Paris par Ostende, Dunkerque, Boulogne et le

Havre.]

Son séjour s'étant prolongé jusqu'au 12 mai dans ces parages, il

remonta l'Escaut, ne fit cette fois que traverser Anvers, vint montrer

son épouse à Bruxelles, redescendit ensuite à Gand et à Bruges, pour

arrêter les travaux nécessaires sur la gauche de l'Escaut, et de là

se rendit à Ostende, d'où une armée anglaise aurait pu en débarquant

marcher droit sur Anvers. Napoléon y décida les ouvrages qui pouvaient

assurer à cette place une force suffisante, puis partit pour

Dunkerque, où il prescrivit quelques réparations, châtia la paresse de

quelques officiers du génie trouvés en faute, visita le camp de

Boulogne, théâtre abandonné de ses premiers projets, y passa des

revues pour inspirer de l'inquiétude aux Anglais, accorda deux jours à

Lille, et enfin se transporta au Havre, où il s'occupa attentivement

de la défense de ce port considérable. Le 1er juin au soir il était de

retour à Saint-Cloud, satisfait de ce qu'il avait vu et ordonné, de

l'accueil fait partout à l'Impératrice, et des espérances que la

nation semblait placer sur la tête de cette jeune souveraine.

[En marge: Découverte pendant le voyage de Belgique de la négociation

clandestine entreprise par M. Fouché avec l'Angleterre.]

Pourtant malgré les nombreux sujets de satisfaction que lui avait

procurés ce voyage, il revenait avec une profonde irritation, et

c'était le duc d'Otrante qui en était principalement l'objet. Le roi

Louis, en effet, comme le lui avait prescrit Napoléon, avait demandé à

M. de Labouchère tous les papiers relatifs aux communications avec

l'Angleterre, et celui-ci croyant de bonne foi qu'en continuant à

l'instigation de M. Ouvrard les ouvertures commencées, il agissait

d'après les ordres du duc d'Otrante, et par conséquent de l'Empereur

lui-même, avait livré sans dissimulation tout ce qu'il avait écrit à

Londres, et tout ce qu'on lui avait répondu. Napoléon, lisant en route

ces papiers transmis par son frère, y acquit la certitude qu'on avait

continué à négocier à son insu, et sur des bases qui étaient loin de

lui convenir. Ces papiers n'apprenaient pas tout ce qui s'était passé,

car il y manquait la correspondance de M. Ouvrard avec M. Fouché, mais

tels quels, ils suffisaient pour prouver à Napoléon qu'on avait

négocié sans son ordre, et d'après d'autres indications que les

siennes. Il se doutait, sans en être bien assuré, que M. Fouché avait

pris une grande part à ces singulières menées, et il voulut s'en

éclaircir sur-le-champ.

[En marge: Violentes interpellations adressées à M. Fouché dans un

conseil des ministres.]

Le lendemain même de son arrivée, c'est-à-dire le 2 juin, il convoqua

les ministres à Saint-Cloud. M. Fouché était présent. Sans aucun

préambule, Napoléon lui demanda compte des allées et venues de M.

Ouvrard en Hollande, des pourparlers avec l'Angleterre continués, à ce

qu'il paraissait, en dehors de l'action du gouvernement. Il lui

demanda en outre, et coup sur coup, s'il savait quelque chose de cet

étrange mystère, s'il avait ou non envoyé M. Ouvrard à Amsterdam, s'il

était ou non complice de ces manoeuvres inqualifiables... M. Fouché,

qui s'était réservé de parler plus tard à l'Empereur de ce qu'il avait

osé tenter, surpris par cette soudaine révélation à laquelle il ne

s'attendait pas, pressé à brûle-pourpoint de questions embarrassantes,

balbutia quelques excuses pour M. Ouvrard, et dit que c'était un

intrigant qui se mêlait de tout, et aux démarches duquel il fallait ne

pas prendre garde. Napoléon ne se paya point de ces raisons.--Ce ne

sont pas là, dit-il, des intrigues insignifiantes qu'il faille

mépriser; c'est la plus inouïe des forfaitures que de se permettre de

négocier avec un pays ennemi, à l'insu de son propre souverain, à des

conditions que ce souverain ignore, et que probablement il

n'admettrait pas. C'est une forfaiture que sous le plus faible des

gouvernements on ne devrait pas tolérer.--Napoléon ajouta qu'il

regardait ce qui venait de se passer comme tellement grave, qu'il

voulait qu'on arrêtât M. Ouvrard sur-le-champ. M. Fouché, craignant

qu'une telle arrestation ne fît tout découvrir, essaya en vain de

calmer la colère de Napoléon, mais ne réussit qu'à l'accroître en

aggravant ses soupçons, et en les attirant sur sa propre tête.

Napoléon, qui avait résolu d'avance l'arrestation de M. Ouvrard, se

garda bien d'en charger M. Fouché, de peur que celui-ci ne le fît

évader, et, sortant du conseil à l'instant même, il donna cette

mission à son aide de camp Savary, devenu duc de Rovigo, et investi de

toute sa confiance. Le duc de Rovigo lui avait servi souvent, comme on

peut s'en souvenir, pour des expéditions de ce genre. En deux ou trois

heures, M. Ouvrard fut adroitement arrêté, et tous ses papiers furent

saisis. Au premier examen on reconnut qu'en effet la négociation avait

été poussée encore plus loin qu'on ne l'avait cru d'abord, et que M.

Fouché avait été au moins pour moitié dans la singulière intrigue

qu'on venait de découvrir.

[En marge: Arrestation de M. Ouvrard, agent de M. Fouché.]

[En marge: Découverte complète de ce qui s'est passé entre M. Fouché,

M. Ouvrard et M. de Labouchère, relativement aux négociations avec

l'Angleterre.]

Napoléon avait été fort mécontent de l'esprit remuant de ce ministre,

qui déjà, dans diverses occasions, avait pris une initiative

déplaisante ou dépassé le but assigné, ainsi qu'on avait pu le

remarquer dans la première tentative de divorce, dans l'extension

excessive donnée à l'armement des gardes nationales, et enfin dans

cette récente négociation avec l'Angleterre. Napoléon y voyait à la

fois un esprit d'entreprise des plus téméraires, et une ambition de

se faire valoir qui, dans certaines occasions, pouvait devenir

infiniment dangereuse. Il apercevait notamment dans cette impatience

de conclure la paix presque malgré lui, une censure indirecte de sa

politique, et le désir d'acquérir des mérites à ses dépens. Il faut

ajouter qu'il commençait à concevoir un vague mécontentement contre

tous ses anciens coopérateurs, car tous, et surtout les plus

distingués, semblaient, chacun à leur manière, improuver manifestement

ce qu'il faisait. M. de Talleyrand par ses sarcasmes, le sage

Cambacérès par son silence, M. Fouché par le mouvement qu'il se

donnait pour amener la paix, étaient comme autant de désapprobateurs,

plus ou moins avoués, de la politique ambitieuse et indéfiniment

guerroyante de l'Empire. Napoléon avait plus d'une fois fait tomber le

poids de son humeur sur M. de Talleyrand. Au silence de

l'archichancelier Cambacérès, il répondait par un silence quelquefois

sévère, et fâcheux surtout pour lui-même, car il se privait ainsi de

conseils précieux. Quant à M. Fouché, qu'une grande considération ne

protégeait pas, et qu'une faute récente lui livrait sans défense, il

était décidé cette fois à ne pas le ménager.

La correspondance trouvée chez M. Ouvrard ne laissait plus de doute

sur la part que le duc d'Otrante avait prise à la seconde négociation

Labouchère. Le lendemain, 3 juin, était un dimanche. Tous les grands

dignitaires étaient venus entendre la messe à Saint-Cloud, et

assistaient au lever de l'Empereur. Après la messe, Napoléon fit

appeler dans son cabinet les grands dignitaires et les ministres,

excepté M. Fouché, et s'adressant à eux: Que penseriez-vous, leur

dit-il, d'un ministre qui, abusant de sa position, aurait à l'insu du

souverain ouvert des communications avec l'étranger, entamé des

négociations diplomatiques sur des bases imaginées par lui seul, et

compromis ainsi la politique de l'État? Quelle peine y a-t-il dans nos

codes pour une pareille forfaiture?...--En achevant ces paroles,

Napoléon, regardant attentivement chacun des assistants, semblait

provoquer une réponse qui lui facilitât le sacrifice du duc d'Otrante,

car, même au milieu de sa toute-puissance, c'était quelque chose que

de frapper ce personnage. Les complaisants, cherchant dans ses yeux la

réponse qui pouvait lui convenir, se récriaient que c'était là un

crime abominable. M. de Talleyrand, qui cette fois n'était pas l'objet

de la colère impériale, souriait nonchalamment; l'archichancelier,

devinant qu'il s'agissait de M. Fouché, et persistant dans son rôle

ordinaire de conciliateur, même envers un ennemi déclaré, répondit que

la faute était fort grave sans doute, et mériterait en effet un sévère

châtiment, à moins cependant que l'auteur de cette faute n'eût été

égaré par un excès de zèle.--Excès de zèle, reprit Napoléon, bien

étrange et bien dangereux, que celui qui conduit à prendre une telle

initiative!... Et il raconta alors avec véhémence tout ce qu'il savait

de la conduite de M. Fouché. Il finit en annonçant la résolution

irrévocable de le destituer. Puis il demanda aux assistants de le

conseiller dans le choix d'un successeur.

[En marge: Destitution de M. Fouché.]

[En marge: Nomination du duc de Rovigo au département de la police.]

Ici commença pour tous un grand embarras. D'abord le choix était

difficile à faire, tant le ministère de la police avait acquis

d'importance par suite de l'immense arbitraire dévolu alors au

pouvoir, tant aussi M. Fouché avait su accroître cette importance et

se la rendre propre! Tout le monde en outre craignait de ne pas

rencontrer le choix qui était dans la pensée de Napoléon, et de

contribuer même indirectement à la destitution d'un ministre qu'on

redoutait jusque dans sa disgrâce. Aussi chacun répétait-il à l'envi

qu'il fallait bien y penser avant de trouver le remplaçant d'un homme

tel que M. Fouché. M. de Talleyrand seul, qui assistait à cette scène

en silence, et avec une légère expression d'ironie sur son impassible

visage, M. de Talleyrand, se penchant vers son voisin, dit assez haut

pour être entendu: Sans doute, M. Fouché a eu grand tort, et moi je

lui donnerais un remplaçant, mais un seul, c'est M. Fouché

lui-même.--Importuné de cette réunion qui ne lui procurait pas de

grandes lumières, et qui lui avait valu une sorte de raillerie de la

part de l'un des assistants, Napoléon sortit brusquement, emmenant

avec lui l'archichancelier. Belle ressource, lui dit-il, que de

consulter ces messieurs! Vous voyez quels utiles avis on en peut

tirer... Mais vous n'allez pas croire apparemment que j'aie songé à

les consulter sans avoir pris mon parti. Mon choix est fait, et le duc

de Rovigo sera ministre de la police.--Napoléon avait déjà, soit à

l'armée, soit dans l'intérieur, éprouvé la dextérité et l'audace du

duc de Rovigo, connaissait son dévouement, savait bien qu'il

n'imiterait pas M. Fouché, et que par exemple il ne s'attribuerait pas

exclusivement les actes de douceur, en rejetant sur le chef du

gouvernement les actes de rigueur. De plus, le duc de Rovigo devait

inspirer une grande frayeur, et Napoléon n'en était pas fâché.

Pourtant ce choix inquiéta l'archichancelier. Tout en rendant justice

au duc de Rovigo, tout en reconnaissant que chez lui la réalité valait

mieux que l'apparence, il objecta l'effet qu'allait produire cette

police militaire, et indiqua, sans l'oser dire ouvertement, que

l'opinion publique commençant à s'éloigner, ce n'était pas avec un

ministre de la police en uniforme et en bottes qu'on pourrait la

ramener.--À ces observations, Napoléon répondit: Tant mieux! le duc de

Rovigo est fin, résolu, et pas méchant. On en aura peur, et par cela

même il lui sera plus facile d'être doux qu'à un autre.--Il n'y avait

pas à répliquer, et il faut reconnaître que parmi les choix que

Napoléon fit à cette époque pour remplacer successivement les

personnages considérables des premiers temps de l'Empire, celui dont

il s'agit, tout effrayant qu'il paraissait, fut de beaucoup le

meilleur, car le duc de Rovigo était intelligent, délié, hardi, peu

scrupuleux il est vrai, mais dénué de méchanceté, et au moins par

dévouement capable de dire la vérité à son maître. Il ne manqua pas en

effet de la lui dire quelquefois avec une sorte de familiarité

soldatesque. Malheureusement la vérité, quelque forme qu'on emploie

pour la faire arriver aux oreilles des souverains, quand leur esprit

s'y refuse, est un bruit inutile et importun fait à une porte qui ne

veut pas s'ouvrir.

[En marge: Efforts de M. de Bassano pour faire arriver au ministère de

la police un autre candidat que le duc de Rovigo.]

[En marge: Installation du duc de Rovigo.]

Le mouvement des choses venait donc d'emporter en moins de trois ans

les deux ministres les plus importants dans la politique, celui des

affaires étrangères et celui de la police, M. de Talleyrand et M.

Fouché. La place de ministre des affaires étrangères, bien que remplie

avec modestie, prudence, discrétion, par M. de Cadore, semblait

vacante depuis que M. de Talleyrand l'avait quittée. Un personnage

poli et d'extérieur avantageux, M. de Bassano, dévoué à l'Empereur,

désirant le bien servir, mais cherchant à gagner sa confiance en étant

sur toutes choses de son avis plus que lui-même, et tandis que M. de

Talleyrand donnait quelquefois à sa maison le ton de la raillerie,

donnant à la sienne celui de l'enthousiasme, aspirait au ministère des

affaires étrangères, et pour s'en ménager les voies aurait voulu

porter au ministère de la police un ami tout personnel. Cet ami était

M. de Sémonville, esprit cynique, hardi dans le propos, souple dans la

conduite, ayant d'un ministre de la police les doctrines peu

scrupuleuses, mais non la sûreté de jugement, le tact, la vigilance et

le courage. M. de Bassano avait contribué à la chute de M. Fouché en

se faisant l'écho de plus d'un bruit fâcheux, et il préparait

l'avénement de M. de Sémonville en vantant outre mesure quelques

services secondaires rendus par ce personnage dans la négociation du

mariage. Mais s'il y avait auprès de Napoléon, comme auprès de tous

les hommes supérieurs, quelques accès ouverts à la médiocrité

complaisante, il y avait cependant peu de chances d'agir avec de

petits artifices sur son esprit puissant, surtout quand il était

question d'un choix aussi important à ses yeux que celui d'un ministre

de la police. En effet, tandis que M. de Bassano avait mandé M. de

Sémonville à Saint-Cloud, le tenant tout prêt en cas que Napoléon se

laissât gagner, on entendit appeler plusieurs fois et avec

précipitation le duc de Rovigo pour qu'il se rendît dans le cabinet de

l'Empereur. Les antichambres étaient remplies de curieux venus à

Saint-Cloud avec l'espoir d'assister à quelque révolution dans les

hauts emplois. Le duc de Rovigo, attendu quelques instants, arriva

enfin, et fut fort surpris de ce que lui annonça Napoléon.--Allons,

lui dit-il sans préparation, vous êtes ministre de la police, prêtez

serment, et courez vous mettre à l'oeuvre.--Le nouveau ministre

balbutia quelques excuses modestes que Napoléon n'écouta point, prêta

serment, et traversa ensuite les appartements impériaux, retentissants

du bruit que M. le duc de Rovigo était nommé ministre de la police, et

M. le duc d'Otrante disgracié. Cette nouvelle produisit un effet

fâcheux, tant à cause de celui qui sortait du ministère, que de celui

qui venait d'y entrer. M. Fouché, après avoir été fort utile jadis,

par sa connaissance des hommes, par son indulgence pour les partis,

par son adresse à les calmer et à les corrompre, avait sans doute

beaucoup diminué le mérite de ses services par son indiscrète

activité, mais instinctivement le public regrettait en lui l'un des

hommes qui avaient conseillé Napoléon dans ses belles années. Le

public ressentait pour M. Fouché les regrets qu'il avaient éprouvés

pour M. de Talleyrand et pour Joséphine elle-même; il regrettait en

eux les témoins, les acteurs d'un temps qui avait été excellent, et

qu'on pouvait craindre de ne pas voir égalé par les temps qui

allaient suivre.

[En marge: Lettre de Napoléon à M. Fouché à l'occasion de la disgrâce

de celui-ci.]

Napoléon, tout en disgraciant M. Fouché, voulut cependant lui donner

un dédommagement, et il le nomma gouverneur des États romains, où son

tact, son expérience des révolutions pouvaient en effet être employés

avec avantage. Il fit précéder cette résolution de deux lettres, l'une

publique et pleine de témoignages consolants, l'autre secrète et plus

sévère. Voici la seconde, que nous citons parce qu'elle est plus

conforme à la vérité des choses.

«Saint-Cloud, le 3 juin 1810.

»Monsieur le duc d'Otrante, j'ai reçu votre lettre du 2 juin. Je

connais tous les services que vous m'avez rendus, et je crois à votre

attachement à ma personne et à votre zèle pour mon service. Cependant,

il m'est impossible, sans me manquer à moi-même, de vous laisser le

portefeuille. La place de ministre de la police exige une entière et

absolue confiance, et cette confiance ne peut plus exister, puisque

déjà dans des circonstances importantes vous avez compromis ma

tranquillité et celle de l'État, ce que n'excuse pas, à mes yeux, même

la légitimité des motifs.

»Une négociation a été ouverte avec l'Angleterre, des conférences ont

eu lieu avec lord Wellesley. Ce ministre a su que c'était de votre

part qu'on parlait, il a dû croire que c'était de la mienne; de là un

bouleversement total dans toutes mes relations politiques, et, si je

le souffrais, une tache pour mon caractère que je ne puis ni ne veux

souffrir.

»La singulière manière que vous avez de considérer les devoirs du

ministre de la police ne cadre pas avec le bien de l'État. Quoique je

ne me défie pas de votre attachement et de votre fidélité, je suis

cependant obligé à une surveillance perpétuelle qui me fatigue, et à

laquelle je ne puis pas être tenu. Cette surveillance est nécessitée

par nombre de choses que vous faites de votre chef sans savoir si

elles cadrent avec ma volonté, avec mes projets, et si elles ne

contrarient pas ma politique générale.

»J'ai voulu vous faire connaître moi-même ce qui me portait à vous

ôter le portefeuille de la police. Je ne puis pas espérer que vous

changiez de manière de faire, puisque depuis plusieurs années des

exemples éclatants et des témoignages réitérés de mon mécontentement

ne vous ont pas changé, et que, satisfait de la pureté de vos

intentions, vous n'avez pas voulu comprendre qu'on pouvait faire

beaucoup de mal en ayant l'intention de faire beaucoup de bien.

»Du reste, ma confiance dans vos talents et dans votre fidélité est

entière, et je désire trouver des occasions de vous le prouver, et de

les utiliser pour mon service.»

M. Fouché en quittant le ministère eut soin d'en brûler tous les

papiers, et mit une véritable malice à ne livrer à son successeur

aucun des nombreux fils composant la trame assez subtile de la police.

Le duc de Rovigo, introduit tout à coup dans ce département sans en

connaître les détours, sans en connaître surtout les agents secrets,

que M. Fouché ne lui avait pas indiqués, fut d'abord surpris, et

presque épouvanté de sa nouvelle situation. Il ne tarda pas à se

calmer et à discerner ce qui au premier aspect lui avait paru confus

et inextricable. Il vit peu à peu revenir auprès de lui ces agents

mystérieux dont un ministre de la police a besoin pour être informé,

moins utiles qu'on ne le suppose généralement, utiles pourtant,

servant à proportion non de leur esprit mais de l'esprit du ministre

qui les emploie, espèce d'animaux timides et affamés, comme tous ceux

qui vivent dans l'ombre, fuyant à la moindre épouvante, mais revenant

bien vite, attirés par la faim, vers la main qui prend soin de les

nourrir. En peu de temps ils mirent le duc de Rovigo au fait de toutes

les menées secrètes, plus souvent puériles que dangereuses, sur

lesquelles il faut veiller sans trop s'en préoccuper, et ce ministre

parvint ainsi à se mettre assez vite au courant de ses fonctions. Il

commença même à faire un peu moins peur, sans jamais toutefois

acquérir l'autorité de M. Fouché, dont on croyait les yeux perçants

toujours ouverts sur soi-même.

[En marge: Recherches pour connaître plus complétement la négociation

clandestine entreprise en Angleterre par M. Fouché.]

[En marge: Nouvelles révélations sur la conduite de M. Fouché, et son

exil dans sa sénatorerie.]

De toutes les trames dont le duc de Rovigo devait rechercher le

secret, il n'y en avait aucune dont Napoléon fût plus curieux de

pénétrer le fond que de la singulière négociation poursuivie à son

insu. Napoléon voulait absolument savoir quel rôle M. Fouché, M.

Ouvrard, M. de Labouchère lui-même, avaient joué dans cette intrigue

diplomatique. M. Ouvrard fut interrogé souvent, et tenu au secret le

plus rigoureux. M. de Labouchère fut mandé à Paris, avec ordre

d'apporter les papiers qu'il pouvait avoir encore en sa possession.

En comparant ces papiers, conformes du reste à ceux qui avaient été

trouvés chez M. Ouvrard, en questionnant M. de Labouchère, on réussit

bientôt à démêler la vérité telle que nous l'avons exposée; on

reconnut que M. de Labouchère s'était conduit avec discrétion,

convenance, sincérité, qu'il ne s'était mêlé de ces ouvertures que

parce qu'il avait cru obéir aux volontés du gouvernement, que même,

par une sorte de réserve qui lui était naturelle, il s'était toujours

tenu en deçà de ce qu'on lui disait, et qu'il s'était borné le plus

souvent à transmettre les notes envoyées par M. Ouvrard; que M.

Ouvrard pour rentrer en rapport avec le gouvernement, M. Fouché pour

amener la paix, avaient repris une négociation à demi abandonnée, et

avaient de beaucoup dépassé les premières instructions de Napoléon, en

le montrant comme disposé à sacrifier ce qu'il ne voulait abandonner à

aucun prix. Ce qui blessait particulièrement Napoléon en tout ceci,

c'était l'idée peut-être inspirée à l'Angleterre qu'il voulait la

tromper par de doubles menées, surtout qu'il était prêt à transiger

sur les royaumes donnés à ses frères, et spécialement sur celui

d'Espagne. Il faisait donc fouiller tous les replis de cette affaire,

voulant savoir au juste l'étendue du mal. Une circonstance nouvelle

contribua notamment à l'alarmer beaucoup, et le décida à convertir la

disgrâce à demi dissimulée de M. Fouché, en une disgrâce publique et

éclatante. On avait découvert qu'indépendamment des communications qui

avaient été établies par M. de Labouchère, il y en avait eu d'autres

fort antérieures à ces dernières, et qui supposaient une bien plus

grande audace, car il ne s'agissait pas d'une négociation reprise et

continuée un peu au delà de son terme, mais d'une négociation

spontanément entamée par M. Fouché, et sans l'entraînement d'une

affaire déjà commencée. Dès le mois de novembre, en effet, M. Fouché

avait fait choix, comme nous l'avons dit, d'un intermédiaire appelé

Fagan, ancien officier dans un régiment irlandais, assez bien

apparenté en Angleterre, et ami de lord Yarmouth, qui l'avait

introduit auprès du marquis de Wellesley. On était fondé à croire

qu'il y avait eu en cette occasion quelques communications écrites.

Cette dernière circonstance frappa vivement Napoléon, mit son

imagination en travail, et sur-le-champ il expédia l'ordre à M. Fouché

de livrer tous les papiers existants dans ses mains, lui faisant

entrevoir les plus graves conséquences s'il mettait la moindre réserve

dans la production des pièces demandées.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 53 段