voyage en Belgique, en profitant du printemps, qui était fort beau
cette année, pour montrer sa jeune femme aux populations impatientes
de la voir, pour agir par sa présence sur les Belges, qu'il importait
de rattacher à l'Empire français en les flattant, pour aller
reconnaître de ses yeux le théâtre de la dernière expédition anglaise,
pour ordonner des ouvrages qui rendissent impossible une expédition du
même genre, pour revoir les grands travaux d'Anvers, pour inspecter la
flotte de l'Escaut, pour observer de plus près la nouvelle marche de
son frère, et se rapprocher plutôt que s'éloigner de la négociation
avec l'Angleterre. On ordonna les apprêts de ce voyage de manière à y
consacrer la fin d'avril et toute la durée du mois de mai.
[En marge: Continuation par M. Fouché de la négociation Labouchère, à
l'insu de Napoléon.]
La négociation avec l'Angleterre venait de prendre en ce moment une
direction singulière, et à laquelle on se refuserait à croire, si des
documents incontestables n'en fournissaient la preuve authentique[11].
[Note 11: Je raconte ces affaires si compliquées de la
Hollande, de la négociation avec l'Angleterre, de
l'intervention de M. Fouché dans cette négociation, d'après
des documents authentiques, qui me permettront, je l'espère,
d'éclaircir des événements restés jusqu'ici fort obscurs.
Ces documents sont les lettres de Napoléon, du roi Louis, du
ministre Champagny, de M. de Labouchère, de M. Fouché, et
enfin les interrogatoires qu'on fit subir depuis à tous les
personnages compromis dans la négociation. J'ai lu et relu
tous ces originaux, et je n'avance pas un fait sans en avoir
eu sous les yeux la preuve matérielle.]
Napoléon avait indiqué avec beaucoup de réserve le sens dans lequel M.
de Labouchère était autorisé à continuer les ouvertures commencées
auprès du cabinet britannique. Il avait montré combien de temps la
France pouvait encore soutenir la guerre sans en souffrir, signalé
fortement les points sur lesquels elle ne transigerait pas, et laissé
entrevoir sur quels points elle serait disposée à des sacrifices. Dans
l'état des esprits en Angleterre, ces indications ne fournissaient pas
de grands moyens de continuer la négociation, encore moins de la faire
réussir. M. Fouché, avec raison, le pensait ainsi; il avait le bon
sens de vouloir la paix, et de la trouver fort acceptable aux
conditions qu'on jugeait admissibles à Londres. Mais au bon sens de la
désirer, il joignait la folie de vouloir la faire lui-même, sinon
malgré Napoléon, du moins à son insu, se promettant, après l'avoir
secrètement préparée, de venir la lui offrir toute faite, et de
l'entraîner par le prestige de ce grand résultat à peu près obtenu.
C'était une entreprise insensée sous tout gouvernement, plus insensée
encore sous un maître aussi absolu, aussi vigilant que Napoléon, et
qui n'est explicable de la part d'un homme habile comme M. Fouché que
par cette passion de se mêler de tout, accrue chez lui avec l'âge,
avec l'importance acquise, et il faut le dire aussi pour son excuse,
avec l'évidence des périls de l'Empire. M. Fouché était secondé ou
poussé dans cette voie par les auteurs de projets dont il s'était
entouré, et dont nous avons déjà fait connaître quelques idées, comme
de restituer une portion de la Péninsule aux Bourbons d'Espagne, comme
d'attribuer les colonies espagnoles aux Bourbons de France, etc... À
ces idées ils en avaient ajouté quelques autres. Si par exemple
Napoléon ne voulait pas dépouiller son frère Joseph, et rendre
l'Espagne même morcelée à Ferdinand, ils avaient imaginé de donner à
Ferdinand les colonies espagnoles, sauf à réserver aux Bourbons de
France un dédommagement certes bien étrange, car ce dédommagement
n'était pas moins que l'Amérique du Nord, les États-Unis eux-mêmes! Or
voici l'origine de cette conception fabuleuse. Les États-Unis, par
leur loi d'embargo, s'étaient brouillés tout à la fois avec la France
et avec l'Angleterre; c'étaient des républicains ingrats envers la
France et odieux à l'Angleterre, que Louis XVI avait eu le tort
d'affranchir, et que Napoléon, réparateur de toutes les fautes de la
révolution, devait replacer sous une autorité monarchique et
européenne. Il n'était pas possible que l'Angleterre ne tressaillît
pas de joie en voyant les États-Unis restreints dans leur territoire,
contenus dans leur essor, punis de leur révolte!
M. Fouché avait trop de bon sens pour croire à de pareilles chimères,
mais il trouvait Napoléon beaucoup trop absolu dans ses conditions, et
pensait qu'il fallait donner à M. de Labouchère des instructions
toutes différentes de celles qu'on lui avait adressées jusqu'ici, sans
quoi la négociation allait être rompue dès le début, et la paix
rester impossible. Pressé par M. Ouvrard, qu'il avait eu le tort
d'initier à une affaire aussi grave, il consentit à le laisser partir
pour Amsterdam, afin de voir M. de Labouchère, et de diriger la
correspondance de ce dernier avec Londres, de manière à continuer la
négociation, non de manière à la rompre. M. Fouché était persuadé qu'à
la longue, en insistant avec douceur et patience, et la guerre
d'Espagne n'offrant pas de meilleurs résultats, on amènerait Napoléon
à faire le sacrifice de la royauté de Joseph dont il était fort
désenchanté, peut-être de la royauté de Louis dont il était plus
désenchanté encore, et que si on avait eu soin, en même temps, de
ménager les Anglais de façon à ne pas rompre, on finirait par
rencontrer le point où un rapprochement avec eux serait possible, où
la paix deviendrait négociable, mais tout cela, selon lui, il fallait
le préparer sans Napoléon, quoiqu'on ne pût pas, bien entendu, le
conclure sans lui.
[En marge: Communications établies avec l'Angleterre par suite de la
négociation clandestine entreprise par M. Fouché.]
M. Ouvrard partit donc, tout plein non-seulement des idées de M.
Fouché, mais, ce qui était bien pis, des siennes, tout enchanté d'être
mêlé à une si grande affaire, et se flattant de recouvrer par un
service signalé la faveur de Napoléon depuis longtemps perdue. À peine
arrivé à Amsterdam, il parla au nom de M. Fouché dont il avait en main
plusieurs lettres, fut considéré par M. de Labouchère comme le
représentant direct et accrédité de ce ministre, et par suite comme le
représentant de Napoléon lui-même. Dès lors M. de Labouchère se trouva
encouragé par ce qu'il entendit et par ce qu'il lut, à envoyer à
Londres de nouvelles communications d'une nature beaucoup plus
satisfaisante pour la politique britannique que celles qu'on avait
adressées jusque-là. M. Ouvrard en effet lui avait dit que sur la
Sicile, l'Espagne, les colonies espagnoles, le Portugal, la Hollande,
Napoléon ne serait point absolu dans ses volontés, qu'il ne fallait
point le dépeindre ainsi à Londres, qu'il voulait la paix, la voulait
sincèrement, qu'on se trompait en Angleterre sur ses dispositions,
qu'il y avait d'ailleurs en ce moment un point commun entre lui et le
cabinet britannique, et que c'était le désir de punir les Américains
de leur conduite. M. Ouvrard toucha à tous ces sujets d'une manière
plus ou moins précise, écrivit plusieurs notes, pressant sans cesse M.
de Labouchère de les transmettre à Londres. M. Fouché, ayant
l'imprudence de seconder cette extravagante négociation, eut recours à
un moyen étrange, et tel que la police peut les imaginer, pour donner
crédit à M. de Labouchère auprès du gouvernement britannique. Un
inconnu, qui se faisait appeler baron de Kolli, et qui paraissait
appartenir à la police anglaise, s'était présenté à Valençay pour
ménager au prince Ferdinand des moyens d'évasion. On l'avait arrêté,
et on avait cru faire ainsi une capture importante, qui devait
contrarier fort le cabinet britannique, dont les menées allaient être
publiquement dévoilées. M. Fouché autorisa M. de Labouchère à écrire
au marquis de Wellesley que, s'il le désirait, ce personnage lui
serait rendu. Ce devait être à la fois une preuve de bonne volonté
envers le cabinet britannique, et une manière d'accréditer puissamment
M. de Labouchère.
Les communications étaient alors rares et difficiles avec
l'Angleterre, non-seulement à cause de l'imperfection des routes, mais
à cause de la guerre. Il fallait douze et quinze jours pour envoyer
une lettre d'Amsterdam à Londres et avoir la réponse, en sorte que
cette singulière négociation pouvait durer encore assez longtemps sans
qu'on fût amené à des éclaircissements décisifs. En attendant, M.
Ouvrard écrivant à M. Fouché lui peignait la négociation comme faisant
des progrès qu'elle ne faisait pas, et M. Fouché, trompant à son tour
M. Ouvrard, lui représentait Napoléon comme instruit et satisfait de
ces pourparlers, ce qui était absolument faux, car M. Fouché différant
tant qu'il pouvait un aveu difficile, se réservait d'informer Napoléon
lorsque l'oeuvre serait assez avancée pour être avouée.
[En marge: Départ de Napoléon pour la Belgique; cour brillante qui
l'accompagne.]
Pendant ce temps, l'Empereur était parti de Paris avec une cour
brillante, composée de l'Impératrice, du roi et de la reine de
Westphalie, de la reine de Naples, du prince Eugène, du grand-duc de
Wurzbourg, oncle de Marie-Louise, du prince de Schwarzenberg,
ambassadeur de la cour d'Autriche, de M. de Metternich, premier
ministre de cette cour, et de la plupart des ministres français.
Napoléon se proposait de visiter Anvers, Flessingue, la Zélande, le
Brabant, provinces nouvellement cédées à l'Empire, puis de revenir en
Picardie, et de rentrer par la Normandie à Paris.
Les peuples, ennuyés de la monotonie de leur vie, s'empressent
toujours d'accourir au-devant des princes qui passent, quels qu'ils
soient, et souvent les applaudissent à la veille même d'une
catastrophe. Quand Napoléon paraissait quelque part, le sentiment de
la curiosité, celui de l'admiration, suffisaient pour attirer la
foule, et, dans un moment où il venait de compléter sa prodigieuse
destinée par son mariage avec une archiduchesse, l'empressement et
l'enthousiasme devaient être plus grands. Partout, en effet, où il
parut, les transports furent vifs et unanimes. D'ailleurs sa présence
annonçait toujours la continuation ou le commencement d'immenses
travaux, et on applaudissait en lui non-seulement le grand homme, mais
le bienfaiteur.
[En marge: Napoléon à Saint-Quentin.]
Parti de Compiègne le 27 avril, il arriva dans la journée à
Saint-Quentin. Cette ville lui devait, outre le rétablissement de
l'industrie des linons, les beaux travaux du canal de Saint-Quentin,
repris et achevés depuis le Consulat. On avait illuminé le souterrain
qui réunit les eaux de la Seine à celles de l'Escaut, et Napoléon le
traversa avec toute sa cour dans des barques élégamment décorées, et
pour ainsi dire en plein jour. Il accorda, chemin faisant, à M.
Gayant, l'ingénieur qui avait dirigé ces beaux travaux, une forte
pension avec un grade dans la Légion d'honneur, et partit ensuite pour
Cambrai et le château de Laeken. Il ne devait visiter Bruxelles qu'au
retour.
[Date en marge: Mai 1810.]
Le 30 avril il s'embarqua sur le vaste canal qui de Bruxelles va
rejoindre le Ruppel, et par le Ruppel l'Escaut lui-même. Tous les
canots de la grande flotte de l'Escaut, pavoisés de mille couleurs,
manoeuvrés par les équipages des vaisseaux, étaient venus le chercher,
et le transportèrent sur les eaux soumises de la Belgique avec la
vitesse des vents. Le ministre de la marine Decrès, l'amiral
Missiessy, celui qui avait montré tant de sang-froid pendant
l'expédition de Walcheren, commandaient la flottille impériale.
Bientôt on arriva en vue de l'escadre d'Anvers, créée par Napoléon, et
récemment soustraite à la torche des Anglais. Tous les vaisseaux,
frégates, corvettes, chaloupes canonnières, bordaient la haie:
Marie-Louise passa sous le feu inoffensif de mille pièces de canon,
qui portaient à tous ses sens émus le témoignage de la puissance de
son époux.
[En marge: Napoléon à Anvers.]
[En marge: Vastes projets maritimes.]
La cour impériale fit son entrée à Anvers au milieu des populations
belges accourues à sa rencontre, et oubliant leurs sentiments hostiles
en présence d'un si grand spectacle. Napoléon avait beaucoup à faire à
Anvers, et il s'y arrêta plusieurs jours. La paix continentale lui
permettait de se livrer à ses projets pour la marine de l'Empire et
des États alliés: il allait disposer cette année d'une quarantaine de
vaisseaux, dont 9 au Texel, promis au 1er juillet, 10 actuellement
sous voiles à Anvers, 2 à Cherbourg, 3 à Lorient, 17 à Toulon, 1 à
Venise, total 42. Il comptait en avoir 74 en 1811, 100 ou 110 en 1812,
capables, en y ajoutant la quantité de frégates et de corvettes
nécessaire, d'embarquer au besoin 150 mille hommes pour toutes les
destinations.
[En marge: Grand établissements d'Anvers.]
Afin d'atteindre à ce nombre, il lui fallait en avoir neuf de plus à
Anvers, dans l'espace d'une année. Il était indispensable pour cela
d'augmenter les bassins, et d'attirer les bois et les ouvriers dans ce
port de prédilection. Napoléon donna les ordres qui convenaient, et
fit lancer en sa présence un vaisseau de 80, qui entra majestueusement
dans l'Escaut sous les yeux de l'Impératrice, et au milieu des
bénédictions du clergé de Malines, convié à cette fête navale.
Napoléon avait auprès de lui le prince Eugène, auquel il désirait
montrer tout ce qu'il faisait dans les lagunes de la Flandre, pour
l'exciter à en faire autant dans les lagunes de l'Adriatique.--Quand
on a la terre, on peut avoir la mer, répétait-il volontiers, pourvu
qu'on le veuille et qu'on y mette le temps.--Le temps!... justement ce
qu'on se procure par la sagesse seule, et ce dont Napoléon devait
bientôt se priver lui-même!
[En marge: Entrevue de Napoléon avec son frère Louis aux frontières de
la Hollande.]
Son frère Louis était venu le voir, et, quoique moins agité,
paraissait toujours profondément triste, triste de sa propre tristesse
et de celle de son peuple, que tant d'afflictions avaient frappé à la
fois. Napoléon tâcha de le ranimer en lui montrant ce qu'il avait
exécuté à Anvers, ce qu'il se proposait d'y exécuter encore, lui
recommanda instamment d'avoir sa flotte prête au Texel au 1er juillet,
lui développa ses vastes projets maritimes, lui annonça que ses
troupes allaient être amenées sur les côtes, que sous peu de temps il
y aurait aux bouches de l'Escaut, à Brest, à Toulon, de vastes
expéditions prêtes à porter des armées entières, que Masséna
marcherait sur Lisbonne avec 80 mille hommes, que dans deux mois on
presserait vivement les Anglais sur tous les points, et que cette
guerre, dont ils semblaient s'être fait une habitude, on la leur
rendrait bientôt insupportable, surtout si par le blocus
rigoureusement observé on les atteignait fortement dans leurs intérêts
mercantiles.
[En marge: Soupçons de Napoléon au sujet de la négociation Labouchère,
et demande au roi Louis de lui en envoyer toutes les pièces.]
À ce sujet, Napoléon entretint son frère Louis de la négociation
Labouchère. Par un singulier hasard, il venait de rencontrer et
d'apercevoir en route M. Ouvrard, qui se rendait en toute hâte
d'Amsterdam à Paris, pour la suite des étranges communications
engagées entre la Hollande et l'Angleterre. Napoléon, avec son
ordinaire promptitude d'esprit, avait entrevu que M. Ouvrard,
jouissant de la faveur de M. le duc d'Otrante, fort lié d'affaires
avec M. de Labouchère, était venu se mêler de ce qui ne le regardait
pas, chercher à surprendre quelque secret de la négociation, peut-être
donner des conseils dont on n'avait pas besoin, peut-être aussi
asseoir quelque spéculation sur des probabilités de paix. Plein de
singuliers pressentiments, il fit défendre à M. de Labouchère toute
relation avec M. Ouvrard, lui fit même demander toutes les lettres
échangées entre Amsterdam et Londres, et ajouta l'ordre de les lui
envoyer pendant son voyage partout où il se trouverait. Louis repartit
pour Amsterdam sans avoir voulu assister à aucune fête, surtout dans
un moment où Napoléon allait entrer sur le territoire récemment enlevé
à la Hollande.
Napoléon, après avoir employé cinq jours à prescrire les travaux
nécessaires, et surtout les nouvelles défenses qui devaient rendre
Anvers imprenable, ordonna à la flotte de descendre sur Flessingue, et
pour lui en laisser le temps il alla visiter les nouveaux territoires
acquis entre la Meuse et le Wahal, ainsi que les places de
Berg-op-Zoom, Breda, Bois-le-Duc et Gertruidenberg.
[En marge: Napoléon à Breda.]
À Breda, il reçut, avec les autorités civiles et militaires, le
clergé protestant et catholique. Dans ces territoires nouvellement
acquis à l'Empire, les catholiques se trouvaient affranchis de la
domination protestante, et cependant ils étaient loin de se montrer
satisfaits. Tandis que le principal ministre protestant était venu
avec le grand costume de son état, le vicaire apostolique, au
contraire, s'était présenté en simple habit noir, comme s'il eût
craint, en pareille occasion, de revêtir des habits de fête. Napoléon,
à la simple attitude des assistants, avait deviné tous leurs
sentiments, et prenant chaque jour davantage la fâcheuse habitude de
ne plus se contenir, il se livra à un mouvement de colère, en partie
sincère, en partie calculé. Feignant d'abord de ne point apercevoir le
vicaire apostolique, il écouta avec bienveillance le ministre
protestant, qui, le haranguant avec beaucoup de simplicité et de
modestie, lui adressa quelques paroles de résignation, les seules
convenables dans la bouche de citoyens qui venaient d'être arrachés à
leur ancienne patrie pour être attachés à une nouvelle patrie, grande,
mais étrangère. «Sire, dit le représentant du clergé protestant, vous
voyez en nous les ministres d'une communion chrétienne, qui a pour
coutume invariable d'adorer dans tout ce qui se passe la main de la
Providence et de rendre à César ce qui est à César.--
[En marge: Violente réprimande au clergé catholique du Brabant.]
Vous avez raison, répondit sur-le-champ Napoléon, et vous vous en
trouverez bien, car je veux protéger tous les cultes. Mais pourquoi,
monsieur, êtes-vous revêtu du grand costume de votre ministère?--Sire,
cela est dans l'ordre.--C'est donc l'usage du pays? reprit
Napoléon.--Se retournant alors vers le clergé catholique: Et vous,
messieurs, leur dit-il, pourquoi n'êtes-vous pas ici en habits
sacerdotaux? Êtes-vous des procureurs, des notaires, ou des médecins?
Et vous, monsieur, s'adressant au représentant de l'Église romaine,
quelle est votre qualité?--Sire, vicaire apostolique.--Qui vous a
nommé?--Le Pape.--Il n'en a pas le droit. Moi seul, dans mon empire,
je désigne les évêques chargés d'administrer l'Église. Rendez à César
ce qui est à César. Ce n'est pas le Pape qui est César, c'est moi. Ce
n'est pas au Pape que Dieu a remis le sceptre et l'épée, c'est à moi.
Vous catholiques, longtemps placés sous la domination des protestants,
vous avez été affranchis par mon frère, qui a rendu tous les cultes
égaux; vous allez me devoir une égalité plus complète encore, et vous
commencez par me manquer de respect! Vous vous plaigniez d'être
opprimés par les protestants! Il paraît par votre conduite que vous
l'aviez mérité, et qu'il fallait faire peser sur vous une autorité
forte. Cette autorité ne vous manquera pas, soyez-en sûrs. J'ai ici la
preuve en main que vous ne voulez pas obéir à l'autorité civile, que
vous refusez de prier pour le souverain. J'ai déjà fait arrêter deux
prêtres indociles, et ils resteront en prison. Imitez les protestants,
qui, tout en étant fidèles à leur foi, sont citoyens soumis aux lois
et sujets fidèles. Ah! vous ne voulez pas prier pour moi! reprit
Napoléon avec un accent de colère croissant. Est-ce parce qu'un prêtre
romain m'a excommunié? Mais qui lui en avait donné le droit? Qui peut
ici-bas délier les sujets de leur serment d'obéissance au souverain
institué par les lois? Personne, vous devez le savoir, si vous
connaissez votre religion. Ignorez-vous que ce sont vos coupables
prétentions qui ont poussé Luther et Calvin à séparer de Rome une
partie du monde catholique? S'il eût été nécessaire, et si je n'avais
pas trouvé dans la religion de Bossuet les moyens d'assurer
l'indépendance du pouvoir civil, j'aurais, moi aussi, affranchi la
France de l'autorité romaine, et quarante millions d'hommes m'auraient
suivi. Je ne l'ai pas voulu, parce que j'ai cru les vrais principes du
culte catholique conciliables avec les principes de l'autorité civile.
Mais renoncez à me mettre dans un couvent, à me raser la tête, comme à
Louis le Débonnaire, et soumettez-vous, car je suis César! sinon je
vous bannirai de mon empire, et je vous disperserai comme les juifs
sur la surface de la terre...--En prononçant ces dernières paroles, la
voix de Napoléon était retentissante, et son regard étincelant. Les
malheureux prêtres qui avaient provoqué cet éclat étaient
tremblants.--Vous êtes, ajouta-t-il, du diocèse de Malines; allez vous
présenter à votre évêque; prêtez serment entre ses mains, obéissez au
concordat, et je verrai alors ce que j'aurai à ordonner de vous.--
Cette scène calculée pour faire effet, en fit beaucoup. Les paroles de
Napoléon, recueillies à l'instant même, et répétées avec la permission
de la police dans la plupart des journaux du pays, produisirent une
grande impression.
[En marge: Napoléon sur les bords du Wahal.]
Embrassant tout dans son activité, Napoléon passa rapidement à
d'autres objets. Il visita Berg-op-Zoom, Breda, Gertruidenberg,
Bois-le-Duc, prit partout des résolutions utiles, et dictées par sa
connaissance profonde de la guerre et de l'administration. En voyant
ces contrées si fertiles en lin et en chanvre, il décréta qu'un
million serait accordé à l'inventeur de la machine à filer le lin. Il
trouva aussi dans ces provinces des manufactures où l'on produisait à
très-bas prix du drap commun, très-bon pour les troupes, et il décida
qu'il en serait fait un emploi considérable. Arrivé au bord du Wahal,
qui présente une si puissante frontière et un si beau moyen de
communication intérieure, il sentit se rallumer en lui toutes les
ardeurs de son ambition pour la France, et il imagina un règlement
pour assurer exclusivement aux bateliers français la navigation du
Rhin. Il décida que tout bâtiment non français entrant dans le Rhin
devrait rompre charge à Nimègue s'il venait de Hollande, à Mayence
s'il venait de l'Allemagne par le Mein, pour livrer sa cargaison à des
bâtiments français, lesquels pourraient seuls naviguer sur ce grand
fleuve. Napoléon traitait ainsi les eaux fluviales comme les Anglais
traitaient les eaux de l'Océan. Jaloux d'avoir des bois de
construction pour Anvers, il ordonna que tout bois de cette espèce
naviguant ou flottant sur le Rhin, serait obligé de venir en Belgique,
au lieu d'aller en Hollande, où les Hollandais, grâce à leurs vastes
capitaux, avaient coutume de les attirer. Il rendit en même temps
divers règlements pour faire venir de Brest où l'on construisait peu,
faute de bois, les ouvriers oisifs, et les employer à Anvers.
[En marge: Règlement pour assurer aux Français la navigation du Rhin.]
[En marge: Napoléon à Flessingue.]