l'Angleterre à la guerre maritime qu'elle soutenait contre tout
l'univers. Il s'y résignait comme à l'un de ces maux graves qu'on
supporte grâce à une forte constitution, dont on souffre dans certains
moments, dont on se distrait dans d'autres, et avec lesquels on vit,
en cherchant à se faire illusion sur leur gravité. Dès qu'il eut la
réponse de M. de Labouchère, il cessa de croire qu'on pût ébranler les
résolutions de l'Angleterre en la menaçant de réunir la Hollande à la
France, et il prit le parti de traiter à part, et de terminer tout de
suite l'affaire de ses démêlés avec son frère. Cependant, ne voulant
pas laisser tomber entièrement les relations indirectes commencées par
M. de Labouchère, il dicta une note à remettre, dont le sens était le
suivant:--Si l'Angleterre, disait-il, était habituée à la guerre et en
souffrait peu, la France y était habituée tout autant, et en
souffrait moins encore. La France était victorieuse, riche, prospère,
condamnée, il est vrai, à payer cher le sucre et le café, mais non pas
condamnée à s'en passer. En effet, elle était fort dédommagée par les
nouveaux sucres que la chimie moderne avait inventés. La cherté des
produits manufacturés avait procuré à ses fabriques un essor immense,
et une souffrance passagère était ainsi devenue le gage assuré d'un
progrès inouï. Naples, l'Espagne, le Levant, lui apportaient pour ses
manufactures des cotons en suffisante quantité, et si la mer était
fermée à ses vaisseaux, le continent entier offrait un vaste débouché
à ses soieries, à ses draps, à ses mousselines, à ses toiles peintes.
Elle pouvait par conséquent supporter longtemps encore une pareille
situation. Quant à l'Espagne, la guerre y avait duré deux ans et demi,
parce que Napoléon, obligé de marcher encore une fois à Vienne,
n'avait pas pu s'en occuper suffisamment. Mais il en avait fini avec
l'Autriche, et il préparait aux Espagnols, aux Portugais et aux
Anglais de cruelles surprises. À considérer les choses dans leur
ensemble, il n'était donc pas fâché d'une interruption de relations
maritimes qui développait les manufactures françaises, et de la
continuation d'une guerre qui, en attirant les Anglais sur le
continent, allait lui fournir l'occasion ardemment désirée de les
joindre corps à corps. Si, dans de telles occurrences, il songeait à
la paix, c'est que, marié avec une archiduchesse, tendant à se
rapprocher de la vieille Europe, il inclinait à terminer la lutte de
l'ancien ordre de choses contre le nouveau. Quant aux royaumes créés
par lui, il ne fallait pas attendre qu'il en sacrifiât aucun. Jamais
il ne détrônerait ses frères Joseph, Murat, Louis, Jérôme. Mais le
sort du Portugal et de la Sicile était en suspens: ces deux pays, le
Hanovre, les villes anséatiques, les colonies espagnoles, pouvaient
offrir la matière de larges compensations. D'ailleurs s'il était
difficile de s'entendre sur ces divers points, il était au moins
possible d'imprimer tout de suite un caractère plus humain à la
guerre. Les Anglais avaient rendu les ordres du conseil, auxquels
Napoléon avait répondu par les décrets de Berlin et de Milan, et on
avait ainsi converti la mer en un théâtre de violences. L'Angleterre
plus que la France avait intérêt à mettre un terme à cet état de
choses, car la guerre avec l'Amérique pouvait en résulter pour elle.
Si elle pensait ainsi, elle n'avait qu'à se désister de ses lois de
blocus; la France, de son côté, se désisterait des siennes; la
Hollande, les villes anséatiques resteraient alors indépendantes et
libres; les mers seraient rouvertes aux neutres, la guerre perdrait
son caractère acerbe, et il était possible que ce premier retour à des
procédés plus modérés fût suivi bientôt d'un entier rapprochement
entre les deux nations dont la lutte divisait, agitait, tourmentait le
monde.--
Telles étaient les considérations que M. de Labouchère fut chargé de
présenter à M. Baring, M. Baring au marquis de Wellesley, en suivant,
pour les faire parvenir, les voies que l'un et l'autre jugeraient
convenables. M. de Labouchère était autorisé ou à correspondre, ou,
s'il le croyait nécessaire, à faire à Londres un nouveau voyage.
Il fallait en revenir à la Hollande, et prendre un parti à son égard,
car la négociation dont elle avait suggéré l'idée, remise
indéfiniment, ne pouvait pas fournir le moyen de résoudre par la paix
les différends qui étaient survenus. Napoléon voulait une solution
immédiate pour opérer sur-le-champ la clôture complète des rivages de
la mer du Nord, et, bien qu'il persistât à regarder la réunion de la
Hollande à la France comme le moyen le plus sûr d'arriver à ce
résultat, cependant en voyant le chagrin de son frère, en écoutant les
instances de sa mère et de ses soeurs, il était disposé à se désister
d'une partie de ses exigences. Il avait déjà, par affection pour la
reine Hortense et pour l'impératrice Joséphine, assuré le sort du fils
aîné de Louis, et transféré à cet enfant le beau duché de Berg, devenu
vacant par l'avénement de Murat au trône de Naples. Louis, loin d'y
voir une preuve d'affection, s'était persuadé au contraire qu'on avait
voulu l'offenser en lui ôtant l'éducation de son fils, qui, devenu
souverain mineur d'une principauté dépendante de l'Empire, passait
sous la tutelle du chef commun de la famille impériale, c'est-à-dire
de Napoléon lui-même. Malgré ces folles interprétations, Napoléon,
touché de l'état de son frère, consentit à entendre parler d'un
arrangement autre que la réunion, arrangement qui, en changeant la
frontière, en attribuant à l'autorité française la garde des côtes de
la Hollande, en obligeant celle-ci à certains armements, pût produire
quelques-uns des grands résultats qu'il avait en vue.
[En marge: Napoléon, ne pouvant traiter avec l'Angleterre à l'occasion
de la Hollande, songe à terminer ses démêlés avec celle-ci.]
[En marge: Conditions que Napoléon exige de Louis en lui laissant le
trône de Hollande.]
Jusqu'ici la France ayant eu la Belgique sans la Hollande, la
frontière avait quitté les bords du Rhin au-dessous de Wesel, passé
la Meuse entre Grave et Venloo, laissé en dehors le Brabant
septentrional, et rejoint l'Escaut au-dessous d'Anvers, en attribuant
par conséquent à la Hollande non-seulement le Wahal, mais la Meuse et
l'Escaut oriental lui-même, qui lui avaient toujours appartenu.
Napoléon voulait, tout en laissant la Hollande à son frère, rectifier
la frontière, prendre le Wahal pour ligne de séparation (on sait que
c'est le nom du bras principal du Rhin une fois que ce fleuve est
entré en Hollande); adopter ensuite le Hollands-Diep et le Krammer
pour limite extrême, ce qui faisait passer sous la souveraineté de la
France la Zélande, les îles de Tholen et de Schouwen, le Brabant
septentrional, une partie de la Gueldre, l'île de Bommel, les
importantes places de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruidenberg,
Bois-le-Duc, Gorcum, Nimègue, c'est-à-dire un cinquième de la
population de la Hollande, à peu près 400 mille âmes sur 2 millions,
et des positions plus importantes encore que les peuples qu'on faisait
sujets de l'Empire.
Indépendamment de ce changement de frontières, Napoléon voulait que
jusqu'à la fin de la guerre maritime le commerce hollandais se fît
avec des licences délivrées par lui, que toutes les embouchures de la
Hollande fussent gardées par une armée de dix-huit mille hommes, dont
six mille Français et douze mille Hollandais commandés par un général
français, que toute prise fût jugée à Paris, qu'une escadre de 9
vaisseaux et 6 frégates se trouvât sous voiles au Texel le 1er juillet
de l'année courante (1810), que toutes les cargaisons américaines
introduites en Hollande fussent livrées au fisc français, que les
mesures imprudentes décrétées à l'égard de la noblesse fussent
immédiatement rapportées, qu'il n'y eût plus de maréchaux, et que
l'armée de terre ne fût jamais au-dessous de vingt-cinq mille hommes
présents sous les armes.
[En marge: Les conditions exigées de Louis lui paraissent si dures,
qu'il revient encore une fois à l'idée de résister.]
Parmi ces conditions, au moins aussi douloureuses que la privation du
trône, il y en avait plusieurs qui affectaient plus particulièrement
l'infortuné frère de Napoléon, bien puni aujourd'hui d'être devenu roi
pour quelques années: c'était d'abord la perte des territoires à la
gauche du Wahal, qui allait désoler le patriotisme des Hollandais, et
fort appauvrir leurs finances déjà si obérées; c'était la juridiction
des prises attribuée à l'autorité française, qui entraînait une sorte
de déplacement de souveraineté, et enfin le commandement de l'armée
hollandaise déféré à un général français, qui était à la fois un
déplacement de souveraineté et une cruelle humiliation. Louis priait,
suppliait qu'on ne lui rendît pas son trône à des conditions si dures,
et, dans son chagrin, revenant à l'idée d'une résistance désespérée,
il avait envoyé sous main aux ministres Krayenhoff et Mollerus l'avis
de fortifier Amsterdam et les parties de la Hollande les plus
susceptibles d'être défendues. Il avait renouvelé aussi l'ordre de
refuser aux Français l'entrée des places fortes hollandaises.
Mais pendant les agitations de ce malheureux prince, les troupes de
l'ancien corps de Masséna, commandées par le maréchal Oudinot, avaient
descendu le Rhin et envahi le Brabant sous prétexte de garder le pays
contre les Anglais. Le général Maison s'étant présenté aux portes de
Berg-op-Zoom les avait trouvées fermées, et avant insisté pour qu'on
les lui ouvrit, avait amené le gouverneur à lui montrer la lettre du
roi qui prescrivait d'en refuser l'entrée aux Français. Craignant
d'outre-passer les intentions du gouvernement en allant jusqu'à une
collision, le général Maison s'était arrêté sous le canon de la place
pour attendre de nouveaux ordres. En même temps des avis venus
d'Amsterdam annonçaient qu'on remuait de la terre autour de cette
ville, qu'on y construisait des redoutes, et qu'on les armait
d'artillerie.
Ces faits, dès qu'il les connut, remplirent Napoléon de colère. Il
envoya coup sur coup le duc d'Otrante et le duc de Feltre chez son
frère, pour demander qu'on lui ouvrît toutes les portes de la
Hollande, déclarant que si on hésitait à le faire il allait les
forcer. Il rendit Louis et ses ministres responsables du sang qui
coulerait, et exigea même qu'on lui livrât les ministres qui avaient
donné de tels ordres[10].
[Note 10: Nous citons ici une dépêche de Napoléon qui prouve
son état d'exaspération, mais dont il ne faut pas prendre
toutes les expressions au pied de la lettre, car dans ses
colères, sincères à un certain degré et au delà calculées,
il menaçait de plus de mal qu'il n'en voulait faire.
«_Au ministre de la police._
»Paris, le 3 mars 1810.
»Je vous prie de lire cette lettre (_lettre de M. de
Larochefoucauld annonçant l'intention des habitants
d'Amsterdam de se défendre contre les Français_) et de vous
rendre chez le roi de Hollande, auquel vous en donnerez
connaissance. Ce prince est-il devenu tout à fait fou? S'il
n'y avait que la lettre de M. Larochefoucauld j'en rirais,
et je me contenterais de trouver la chose absurde; mais je
n'en puis dire autant après la réponse du ministre
hollandais. Vous lui direz qu'il a voulu perdre son royaume,
et que je ne ferai jamais d'arrangements qui feraient croire
à ces gens-là qu'ils m'ont imposé. Vous lui demanderez si
c'est par son ordre que ses ministres ont agi, ou si c'est
de leur chef, et vous lui déclarerez que si c'est de leur
chef, je les ferai arrêter et leur ferai couper la tête à
tous. S'ils ont agi par ordre du roi, que dois-je penser de
ce prince? et comment après cela peut-il vouloir commander
mes troupes, puisqu'il parjure ses serments? Vous appellerez
MM. Roell et Verhuel, afin qu'ils soient présents à ce que
vous direz au roi. Vous aurez soin de ne pas vous dessaisir
de ces pièces, et de vous rendre chez moi à l'issue de cette
conférence.»]
Les ducs d'Otrante et de Feltre (ce dernier inspirait une assez grande
confiance à Louis) peignirent en de tels traits l'irritation de
Napoléon, que le malheureux roi de Hollande épouvanté céda sur tous
les points, donna l'ordre de recevoir les troupes françaises dans ses
places, et consentit à la destitution des deux ministres accusés de
pousser à la résistance. «Sire, écrivit-il à son frère, j'expédie
cette nuit un courrier portant la destitution du ministre Mollerus et
du ministre de la guerre de Krayenhoff; ce sont les seuls qui ont été
cause des préparatifs et de la note dont Votre Majesté a parlé. Si
elle veut la destitution de quelque autre, je suis prêt à obéir à sa
volonté dès que je la connaîtrai.»
[En marge: Soumission du roi Louis.]
Brisé par le chagrin et la souffrance, le roi Louis adressa encore à
son frère la lettre suivante, qui révèle bien quelle était la
situation des choses à cette époque. «Il n'y a point eu, écrivait-il,
d'empire d'Occident jusqu'ici... Il va y en avoir un bientôt
vraisemblablement... Alors, Sire, Votre Majesté sera bien sûre que je
ne pourrai plus me tromper et l'indisposer.» (Louis faisait ici
allusion à l'état de vassalité bien définie qui en résulterait, et qui
rendrait à chacun l'obéissance facile.) «Veuillez considérer que
j'étais sans expérience, dans un pays difficile, vivant au jour le
jour. Permettez-moi, puisque je suis au moment de perdre tout à fait
votre amitié et votre soutien, de vous conjurer de tout oublier. Je
vous promets de suivre fidèlement tous les engagements que vous
m'imposerez. Je vous donne ma parole d'honneur de les suivre
fidèlement et loyalement dès que je m'y serai engagé...»
[En marge: Traité par lequel Napoléon enlève le Brabant septentrional
à la Hollande, exige d'elle certains armements, et une soumission
complète au nouveau régime commercial.]
La soumission de Louis étant complète, il ne pouvait plus y avoir de
difficulté sur l'arrangement des affaires de Hollande. Ligne du Wahal
jusqu'au Krammer, c'est-à-dire ligne du Rhin dans sa plus grande
extension possible; occupation des côtes par une armée partie
hollandaise, partie française, commandée par un général français;
jugement des prises transporté à Paris; saisie et abandon à la France
de tous les bâtiments américains; armement d'une flotte de 9 vaisseaux
et 6 frégates au 1er juillet; abolition de la dignité de maréchal et
de certaines institutions nobiliaires; enfin éloignement des ministres
qui avaient encouragé le roi dans la politique antifrançaise, tout fut
admis et renfermé dans un traité, par lequel Napoléon s'engagea, de
son côté, à maintenir l'intégrité de la Hollande, du moins l'intégrité
de ce qui en restait. On n'avait épargné au roi Louis que la réduction
de la dette publique au tiers. Seulement, pour le ménager aux yeux des
Hollandais, on eut soin de consigner dans un procès-verbal
diplomatique, destiné à rester secret, ce qui était relatif au
commandement de l'armée par un général français, à la saisie des
bâtiments américains, à l'abolition de certaines dignités, au renvoi
de certains ministres. Il fut ajouté à ce procès-verbal une condition
singulière, c'est que le roi Louis n'aurait plus d'ambassadeurs ni à
Vienne ni à Saint-Pétersbourg. Napoléon, se défiant des relations que
ses frères pourraient nouer dans ces capitales, au fond ennemies,
avait imposé la même condition à Murat sous prétexte d'économie.
[En marge: Lettre de Napoléon à son frère Louis sur le dernier
arrangement des affaires de Hollande.]
Ces sacrifices une fois consentis, Napoléon écrivit à Louis une lettre
qui indique parfaitement sa vraie pensée.
AU ROI DE HOLLANDE.
«Paris, le 13 mars 1810.
»Toutes les raisons politiques voulaient que je réunisse la Hollande à
la France; la mauvaise conduite des hommes qui appartiennent à
l'administration m'en faisait une loi; mais je vois que cela vous fait
tant de peine, que, pour la première fois, je fais plier ma politique
au désir de vous être agréable. Toutefois, partez bien de l'idée qu'il
faut que les principes de votre administration changent, et qu'au
premier sujet de plainte que vous me donnerez, je ferai ce que je ne
fais pas aujourd'hui. Ces plaintes sont de deux natures, et ont pour
objet, ou la continuation des relations de la Hollande avec
l'Angleterre, ou des discours et édits réacteurs, contraires à ce que
je dois attendre de vous. Il faut à l'avenir que toute votre conduite
tende à inculquer dans l'esprit des Hollandais l'amitié de la France,
et non à leur présenter des tableaux propres à exciter leur inimitié,
et à fomenter leur haine nationale. Je n'aurais pas même pris le
Brabant, et j'aurais augmenté la Hollande de plusieurs millions
d'habitants, si vous aviez tenu la conduite que j'avais droit
d'attendre de mon frère et d'un prince français. Mais le passé est
sans remède. Que ce qui est arrivé vous serve pour l'avenir. Ne croyez
pas qu'on me trompe, et n'en voulez à personne. Je lis moi-même toutes
les pièces, et probablement vous supposez que je connais la force des
idées et des phrases.
»Vous m'avez écrit pour l'île de Java. C'est une question bien
prématurée, et dans l'état de puissance où sont les Anglais sur mer,
il faut, avant de se livrer à des entreprises, augmenter ses forces.
Je compte que vous pourrez bientôt m'aider, et que votre escadre
pourra concourir avec les miennes.»
[En marge: Retour du roi Louis en Hollande.]
Après l'accord dont nous venons d'exposer les conditions, il y eut
entre les deux frères une sorte de rapprochement. Napoléon aimait
Louis dont il avait soigné la jeunesse, et en était aimé quand de
sombres visions ne troublaient pas l'esprit défiant de son frère. Ils
passèrent ensemble tout le temps des fêtes du mariage, puis Louis
partit en avril pour aller expliquer aux Hollandais les derniers
arrangements, et leur faire comprendre qu'il avait été placé entre les
sacrifices auxquels il s'était résigné et la perte totale de
l'indépendance nationale, que dès lors il n'avait pas dû hésiter. Pour
eux, autant et plus que pour lui, il avait bien fait, car tant qu'il
restait à la Hollande le principe de son existence, elle pouvait
conserver l'espoir d'être dédommagée un jour de ses pertes actuelles.
D'ailleurs, la plupart des conditions stipulées, sauf celles qui
concernaient les frontières, ne devaient avoir de durée que jusqu'à la
paix. Relativement aux pertes territoriales, Louis avait supplié son
frère de le dédommager en Allemagne, et Napoléon n'avait pas refusé,
laissant toujours entrevoir que la Hollande serait récompensée selon
sa conduite. Pour que l'apparence de la réconciliation fût plus
complète, Napoléon exigea que la reine Hortense conduisît son fils
aîné, le grand-duc de Berg, en Hollande, et y passât quelque temps
auprès de son mari. Sa présence, quoique momentanée, devait tendre à
persuader au public que toutes les difficultés étaient aplanies. Plus
tard, quand elle s'éloignerait de nouveau, ce qui ne tarda pas en
effet, sa santé fort affaiblie serait l'explication de son absence.
[En marge: Ordres pour l'entrée en possession des provinces
hollandaises cédées à la France, et pour l'occupation militaire des
côtes bataves.]
Louis partit donc de Paris pour la Haye, ainsi qu'il en avait le vif
désir. Napoléon, de son côté, se hâta de donner les ordres que
comportait le nouvel arrangement. Il prescrivit au maréchal Oudinot
d'occuper le Brabant septentrional, et la Zélande jusqu'au Wahal, de
prendre possession définitive de ces provinces, et d'y enlever
sur-le-champ, avec l'aide d'un détachement de douaniers, toutes les
marchandises anglaises et les denrées coloniales qu'il serait possible
de saisir. La Hollande en étant devenue l'entrepôt, et les provinces
frontières surtout qu'on venait d'acquérir servant à les introduire en
France, il y avait chance d'en trouver une grande quantité.
Napoléon ordonna ensuite au maréchal Oudinot de passer le Wahal et de
pénétrer avec trois régiments d'infanterie et deux régiments de
cavalerie dans le nord de la Hollande laissé à Louis, tandis que le
général Molitor, concentrant sa division vers l'Ost-Frise, serait prêt
à y entrer par l'est, si les événements l'exigeaient. Le maréchal
Oudinot devait avoir son quartier général à Utrecht, être rejoint par
une légion de douaniers français, et occuper sur-le-champ les passes
navigables. Il lui était recommandé de requérir la livraison des
cargaisons américaines, et de les acheminer par les eaux intérieures
sur Anvers, où allaient être établis l'entrepôt et le marché des
marchandises saisies. Outre l'effet que Napoléon par ces mesures
espérait produire en Angleterre sur le crédit, et par le crédit sur
l'opinion publique, il comptait obtenir une large addition au domaine
extraordinaire, et joindre ainsi les avantages financiers aux
avantages politiques.
[En marge: Malgré son désir de partir pour l'Espagne, Napoléon, retenu
par divers motifs, est obligé de se faire remplacer à la tête de ses
armées.]
Au milieu de ces occupations diverses, Napoléon avait atteint la fin
d'avril (1810), époque la plus favorable pour les opérations
militaires en Espagne, et c'était le moment pour lui de partir, s'il
persistait à diriger en personne la campagne décisive qu'il voulait
faire cette année dans la Péninsule. Malgré le désir qu'il en avait,
désir tellement réel qu'il avait envoyé au delà des Pyrénées presque
toute sa garde, une foule de raisons le retenaient au sein de
l'Empire. Marié le 2 avril, il n'était pas convenable qu'il quittât
sitôt sa jeune épouse pour aller commander des armées. Le blocus
continental, dont il se promettait de grands résultats s'il
réussissait à le rendre rigoureux, ne pouvait le devenir qu'à la
condition d'y veiller lui-même. Les démêlés avec son frère Louis,
provisoirement terminés, exigeaient une vigilance et une fermeté
soutenues, pour empêcher que les eaux de la Hollande ne fussent
bientôt rouvertes au commerce britannique. Le système commercial,
très-compliqué depuis les licences, réclamait nécessairement de
nouveaux règlements dont Napoléon était fort occupé, et dont il n'eût
confié la rédaction à personne, car c'était par le commerce autant que
par les armes qu'il se flattait de vaincre l'Angleterre. Enfin, bien
qu'il espérât peu de la négociation confiée à M. de Labouchère,
pourtant il n'en désespérait pas assez pour l'abandonner entièrement
en s'éloignant de Paris. On venait, en effet, de voir arriver à
Morlaix un commissaire britannique pour l'échange des prisonniers, et
ce commissaire apportait des instructions qui révélaient un notable
changement de dispositions dans le cabinet de Londres. On pouvait
croire que les dernières ouvertures n'avaient pas dû être étrangères à
ce changement.
[En marge: Choix du maréchal Masséna pour commander l'armée de
Portugal, et départ de ce maréchal.]
C'étaient là bien des raisons pour retenir Napoléon à Paris, sans
compter que cette funeste guerre d'Espagne, qu'il voulait seul, malgré
tous, il voulait que tous la fissent, excepté lui; non pas qu'il
craignît un coup de poignard ou de fusil, comme l'en menaçaient
beaucoup de rapports de police, mais parce qu'il ne voyait pas dans la
Péninsule, ainsi qu'en Prusse, en Pologne, en Autriche, le moyen de
tout terminer par une savante manoeuvre ou par une grande bataille,
parce qu'il y apercevait au contraire une série interminable de
petits combats livrés à la suite d'un ennemi insaisissable, des siéges
plutôt que des batailles, une guerre méthodique, comportant plus de
patience que de génie, et facile à diriger de loin aussi bien que de
près. Les Anglais seuls pouvaient offrir l'occasion d'opérations
importantes; mais parmi les maréchaux il y en avait un qui, joignant à
une rare énergie les hautes lumières d'un général en chef, et s'étant
couvert d'une nouvelle gloire dans la dernière campagne, semblait
propre à une pareille tâche, c'était le maréchal Masséna. Napoléon
fixa son choix sur lui pour l'opposer aux Anglais. D'ailleurs, cette
campagne allait s'ouvrir par le siége des places qui séparent
l'Espagne du Portugal, et plusieurs mois devaient s'écouler avant le
commencement des opérations offensives. Napoléon serait donc toujours
le maître de se porter plus tard sur les lieux, s'il le jugeait
nécessaire. Il obligea le vieux guerrier, fatigué, souffrant, mais
reconnaissant des magnifiques récompenses qui venaient de lui être
prodiguées, de partir pour le Portugal, afin d'aller diriger les
opérations contre l'armée anglaise. Il lui composa le meilleur
état-major qu'on pût alors réunir, mit sous ses ordres le savant
Reynier, le brave Junot, l'intrépide Ney; il lui donna pour commander
sa cavalerie le premier officier de cette arme alors vivant, le
général Montbrun. Outre ces brillants lieutenants, il lui promit
quatre-vingt mille hommes, et le fit partir à peine remis de ses
fatigues, en le comblant de caresses, en le suivant de ses voeux et de
ses plus légitimes espérances. Qui pouvait supposer, en effet, que
Masséna, le premier de nos généraux après Napoléon, avec une superbe
armée, ne viendrait pas à bout d'une poignée d'Anglais, inférieurs en
nombre à nos soldats, inférieurs même en qualités militaires, quoique
égaux en bravoure? On verra bientôt ce qu'en décida la destinée.
[En marge: Projet de voyage pour montrer à la nouvelle impératrice la
Belgique, le Brabant, la Picardie et la Normandie.]