relations devinrent un peu moins indirectes entre les deux frères, et
ils se virent. Napoléon reçut Louis aux Tuileries, lui expliqua ses
desseins, lui répéta que le premier de ses voeux, parce que c'était le
premier de ses besoins, c'était d'arracher la paix à l'Angleterre; que
sans cette paix il n'avait rien fait, que son établissement et celui
de sa famille restaient en suspens, et la grandeur de la France en
question; mais que pour arracher la paix à l'Angleterre il n'y avait
pas d'allié plus utile, plus nécessaire que la Hollande; qu'il se
reprochait tous les jours d'avoir cette contrée à sa disposition et de
ne pas savoir s'en servir; que ne voulant plus mériter ce reproche il
était résolu à en tirer toutes les ressources qu'elle contenait, ou
par les mains de son frère ou directement par les siennes; que ce
motif seul le portait quelquefois à la pensée de la réunion, mais que
l'ambition d'agrandir un empire déjà trop vaste n'y entrait pour rien.
Développant ce thème avec sa vigueur d'esprit accoutumée, et même avec
bonne foi, car dans le moment il était bien plus occupé à vaincre
l'Angleterre qu'à s'agrandir, il dit dans un de ses entretiens à
Louis: Tenez, j'attache tant d'importance à la paix maritime et si peu
à la Hollande, que si les Anglais voulaient ouvrir une négociation, et
traiter sérieusement avec moi, je ne songerais ni à réunir votre
territoire, ni à vous imposer des gênes dont je reconnais la dureté;
je laisserais la Hollande tranquille, indépendante et intacte.--Puis,
comme entraîné par son sujet, Napoléon ajouta: Ce sont les Anglais qui
m'ont obligé à m'agrandir sans cesse. Sans eux, je n'aurais pas réuni
Naples, l'Espagne, le Portugal à mon empire. Mais j'ai voulu lutter et
étendre mes côtes pour accroître mes moyens. S'ils continuent, ils
m'obligeront à joindre la Hollande à mes rivages, puis les villes
anséatiques elles-mêmes, enfin la Poméranie et peut-être même
Dantzig. Voilà ce qu'il faut qu'ils sachent bien, et voilà ce que
vous devriez vous attacher à leur faire comprendre. Vous en avez la
possibilité, car vous avez à Amsterdam des négociants qui sont
associés des maisons anglaises: eh bien, profitez-en pour apprendre
aux Anglais de quoi ils sont menacés; informez-les qu'il ne s'agit de
rien moins que de la réunion de la Hollande, ce qui pour l'Angleterre
sera un immense dommage, et ajoutez que s'ils veulent ouvrir une
négociation et faire la paix, ils sauveront votre indépendance et
s'épargneront un grave danger.--Là-dessus Napoléon imagina, séance
tenante, d'ouvrir une négociation avec l'Angleterre, fondée sur
l'imminence même de la réunion de la Hollande. Le continent était
pacifié, devaient dire les Hollandais; Napoléon venait de prendre
définitivement place parmi les princes légitimes en épousant une
archiduchesse d'Autriche; il avait couvert de ses troupes tous les
rivages du Nord; il allait reformer le camp de Boulogne, porter en
Espagne une masse de forces écrasante, probablement jeter les Anglais
à la mer, resserrer le blocus continental jusqu'à le rendre
impénétrable, peut-être conquérir la Sicile, et par une suite
naturelle de son plan occuper la Hollande, la réunir même à l'Empire
français, pour s'emparer plus complétement des ressources qu'elle
contenait. Avertis de ces périls par la franche déclaration qu'il leur
en avait faite, les Hollandais avaient demandé quelques jours pour
aller à Londres s'en ouvrir avec le cabinet britannique, et le
supplier de mettre fin à une lutte qui désolait le monde, de mettre
surtout par la paix des bornes à une puissance qui grandissait en
proportion même des efforts qu'on faisait pour la restreindre.--Après
avoir conçu l'idée de ce discours, Napoléon forma le projet de
renvoyer sur-le-champ M. Roell à Amsterdam, d'y convoquer les
ministres, de leur adjoindre quelques membres du Corps législatif
hollandais, de les faire délibérer tous ensemble sur la situation, et
puis d'expédier en leur nom un homme sûr à Londres pour avertir de ce
qui se passait le cabinet britannique, et le supplier d'épargner à
l'Europe le malheur de la réunion de la Hollande à la France.
[En marge: Empressement de M. Fouché à se mêler de la négociation
projetée.]
Louis, ébloui par le projet de son frère, voulut le mettre à exécution
sans aucune perte de temps. Il n'était pas possible de tenir ces
détails cachés au duc d'Otrante, devenu par son obstination à s'y
mêler le confident de toute l'affaire hollandaise, et on fut obligé de
les lui confier. Aussitôt l'esprit de ce ministre prenant feu comme
celui de Napoléon, il imagina de contribuer lui aussi à la paix, en y
travaillant pour son propre compte, et en y forçant même un peu
Napoléon s'il le fallait. Tout fier de l'initiative récente qu'il
avait prise en armant les gardes nationales lors de l'expédition de
Walcheren, flatté des bruits qui avaient couru à cette époque et qui
le représentaient comme un génie audacieux, dont la puissance
personnelle s'était maintenue même à côté de Napoléon, il croyait
qu'il ajouterait beaucoup à son importance si, la paix générale
survenant, on pouvait lui attribuer une part de cet immense bienfait,
objet des voeux du monde entier.
Depuis quelque temps M. Fouché s'était fait le protecteur de M.
Ouvrard, lui avait permis de sortir de Vincennes pour arranger ses
affaires financières, et avait la faiblesse de l'écouter sur tous les
sujets. Il écoutait non-seulement M. Ouvrard, mais certains écrivains
royalistes, qui alors lui adressaient des plans[9], en offrant de se
dévouer au grand homme appelé par la Providence à changer la face de
l'univers. Il fallait, disaient-ils, profiter de l'occasion du mariage
avec Marie-Louise pour conclure une paix qui embrasserait la mer et la
terre, le nouveau monde et l'ancien, qui, en laissant la dynastie
napoléonienne sur les trônes qu'elle occupait, ferait la part de la
maison de Bourbon elle-même, de la branche qui avait régné en Espagne
comme de celle qui avait régné en France, pacifierait ainsi les
nations, les dynasties, les partis, et permettrait aux habiles
inventeurs de cette combinaison de se rattacher au pouvoir réparateur
qui aurait donné satisfaction à tous les intérêts, même à ceux des
Bourbons.
[Note 9: Ces plans existent, et j'en ai vu le manuscrit dans
les archives secrètes de la secrétairerie d'État.]
[En marge: Ses relations avec M. Ouvrard et avec quelques écrivains
royalistes; idées qu'il puise dans ces relations; influence que ces
idées ont sur sa conduite.]
Pour arriver à ces merveilles il fallait partager la Péninsule, en
laisser la plus grande partie à Joseph, rendre le reste à Ferdinand
VII, qu'on aurait soin de marier à une princesse Bonaparte; il fallait
en outre consentir à la séparation déjà opérée des colonies
espagnoles, leur accorder définitivement l'indépendance qu'elles
allaient conquérir elles-mêmes si on la leur refusait, mais la leur
accorder sous forme monarchique, en leur donnant pour roi (le
croirait-on?) Louis XVIII, alors héritier légitime de la couronne de
France aux yeux des royalistes, et bien heureux, on n'en doutait pas,
de sortir de sa retraite pour monter sur le trône du nouveau monde.
Voilà quelles étaient les inventions des financiers et des écrivains
oisifs que M. Fouché écoutait. Nous ne citerions pas ces puérilités si
elles n'avaient eu d'assez graves conséquences.
[En marge: M. Fouché propose et fait adopter M. de Labouchère pour
l'envoyer à Londres.]
Tout plein de ces inspirations, et impatient de contribuer à la paix,
M. Fouché avait déjà envoyé un agent secret à Londres pour sonder le
cabinet britannique, et l'avait envoyé sans en rien dire à Napoléon.
Dès qu'il eut entendu parler du nouveau projet, il se hâta d'y mettre
la main, et chercha lui-même l'intermédiaire de la négociation secrète
qu'il s'agissait d'ouvrir. M. de Labouchère, chef respectable de la
première maison de banque de Hollande, associé et gendre de M. Baring,
qui était de son côté chef de la première maison de banque
d'Angleterre, se trouvait alors à Paris pour affaires de finance. M.
Ouvrard, qui lui avait vendu des piastres lors de ses grandes
spéculations avec l'Espagne, et s'était même servi de son entremise
pour en réaliser quelques millions en Amérique, l'avait mis en rapport
avec le duc d'Otrante, et celui-ci l'avait accueilli avec les égards
dus à un banquier riche, habile et probe. À peine eut-on parlé de la
négociation à entamer avec l'Angleterre, que M. Fouché pensa à M. de
Labouchère, et le proposa. M. de Labouchère fut accepté comme
parfaitement choisi, et comme très-propre à une communication de ce
genre, car il fallait un agent non officiel qui n'attirât pas
l'attention, et qui eût cependant assez de poids pour être accueilli
et écouté avec attention.
On fit donc partir M. Roell et M. de Labouchère pour Amsterdam, et en
attendant on suspendit toutes les résolutions dont la Hollande pouvait
être l'objet. Louis aurait désiré profiter de l'occasion pour
retourner dans son royaume; mais Napoléon, qui ne voulait pas le
laisser partir tant qu'il n'y aurait rien de convenu sur les affaires
de Hollande, le retint à Paris, et l'obligea d'y attendre les
premières réponses de M. de Labouchère.
[En marge: Au nom de quelle autorité, et dans quelle forme, M. de
Labouchère doit se présenter au cabinet britannique.]
On avait eu quelques difficultés à s'entendre sur les formes à suivre
dans cette négociation, sur l'autorité au nom de laquelle on se
présenterait à Londres, et sur l'étendue qu'on donnerait aux
ouvertures pacifiques qu'on allait essayer. Après de plus mûres
réflexions il avait paru difficile de réunir les ministres hollandais
et les membres du Corps législatif sans ébruiter toute l'affaire, et
peu convenable aussi de présenter les principaux membres du
gouvernement hollandais parlant de la suppression de leur patrie comme
d'une mesure inévitable et presque naturelle, si l'Angleterre ne se
hâtait de la prévenir par des sacrifices. On avait donc jugé plus
expédient d'envoyer M. de Labouchère, non pas au nom du roi Louis, qui
ne pouvait guère entrer en rapports directs avec les Anglais, mais au
nom de deux ou trois des principaux ministres, tels que MM. Roell,
Vander Heim, Mollerus, qui se disaient initiés par leur roi à tous les
secrets du cabinet français. Il était impossible qu'un homme tel que
M. de Labouchère ne fût pas écouté, quand il viendrait de leur part
déclarer que le mariage de Napoléon changeant sa position, on pouvait
obtenir de lui la paix, si on la désirait sincèrement, et empêcher
ainsi de nouveaux envahissements, malheureux pour l'Europe, et
très-regrettables pour l'Angleterre elle-même. M. de Labouchère, sans
articuler aucune condition, était autorisé à déclarer que si
l'Angleterre se montrait disposée à quelques sacrifices, la France de
son côté se hâterait d'en accorder qui seraient de nature à satisfaire
la dignité et l'intérêt des deux pays.
[En marge: Départ de M. de Labouchère, et son arrivée en Angleterre.]
Tout ayant été définitivement convenu, M. de Labouchère s'embarqua
clandestinement à Brielle, en usant des moyens dont se servaient les
Anglais et les Hollandais pour communiquer entre eux, arriva bientôt à
Yarmouth, et se rendit immédiatement à Londres. Nous venons de dire
que M. de Labouchère était tout à la fois associé et gendre de M.
Baring; il faut ajouter que M. Baring, le plus influent des membres de
la Compagnie des Indes, s'était lié d'une étroite amitié avec le
marquis de Wellesley, ancien gouverneur des Indes et frère de sir
Arthur Wellesley qui commandait les armées anglaises en Espagne. M. de
Labouchère n'avait donc qu'à se montrer pour être accueilli, écouté et
cru. Quant au fond de la mission elle-même, le succès dépendait et de
la nature des offres qu'il serait chargé de faire, et de la situation
dans laquelle se trouvait alors le cabinet britannique. Cette
situation était en ce moment assez difficile.
[En marge: Composition et situation du cabinet britannique au moment
des ouvertures pacifiques dont la Hollande est l'occasion.]
Après la retraite des lords Grenville et Grey, continuateurs de
l'alliance opérée entre M. Fox et M. Pitt, retraite qui avait eu pour
cause la question des catholiques, les exagérateurs de la politique de
M. Pitt leur avaient succédé, sous la présidence du vieux duc de
Portland, et tout en se maintenant ils avaient subi de nombreux
échecs. D'abord lord Castlereagh et M. Canning, le premier ferme,
appliqué, habile, mais point éloquent, le second au contraire ayant en
talents oratoires toute la supériorité qu'avait le premier dans le
maniement des affaires, s'étaient jalousés, desservis, offensés, et
retirés du cabinet pour se battre en duel. Ils n'y étaient pas
rentrés. Depuis, lord Chatham avait succombé à la suite de
l'expédition de Walcheren, et le duc de Portland était mort. Deux
personnages avaient hérité de l'influence dans le cabinet, M. Perceval
et le marquis de Wellesley. M. Perceval était un avocat habile, doué
d'une certaine éloquence, d'un caractère inflexible, et imbu des plus
aveugles préjugés du parti tory. Le marquis de Wellesley, au
contraire, appelé à remplacer M. Canning au Foreign-Office, joignait à
l'esprit le plus éclairé, le plus libre de préjugés, un rare talent de
s'exprimer simplement et élégamment. Il avait moins d'empire sur le
parti tory que M. Perceval parce qu'il avait moins de passion, mais il
jouissait d'une considération immense que la gloire de son frère
augmentait chaque jour.
[En marge: M. Perceval et le marquis de Wellesley.]
[En marge: Opinion pour et contre la guerre en Angleterre.]
[En marge: La guerre devenue chez les Anglais une sorte d'habitude.]
La position des ministres anglais, bien que la majorité leur fût
acquise dans le parlement, n'était pas parfaitement solide. Ils
avaient éprouvé une alternative de succès et de revers. Quoique la
victoire de Talavera fût une victoire douteuse et qu'elle eût été
suivie d'une retraite en Estrémadure, elle avait eu néanmoins pour les
Anglais deux avantages, d'abord celui de tenir l'armée française
éloignée du Portugal, et secondement celui de leur permettre de se
maintenir dans la Péninsule en face de toute la puissance de Napoléon.
C'était en revanche un grand revers pour eux que d'avoir, avec
quarante mille soldats, échoué devant Anvers, en y sacrifiant quinze
mille hommes, les uns morts, les autres atteints de fièvres presque
incurables. Aussi la situation des ministres restait-elle incertaine,
comme le jugement du pays sur leur politique. L'opposition, ayant à sa
tête deux personnages éminents, lord Grenville et lord Grey, plus la
faveur très-avouée du prince de Galles, que la santé chancelante du
roi pouvait à tout moment porter au trône ou à la régence, soutenait
que la guerre était continuée au delà de toute raison, que chaque
année de prolongation avait fait grandir le colosse dont on
poursuivait la destruction, qu'on y avait perdu sinon le Portugal, du
moins l'Espagne et Naples, qu'en continuant on y perdrait tous les
rivages du Nord jusqu'aux bouches de l'Oder, que la guerre de la
Péninsule en particulier était bien dangereuse, car si Napoléon allait
avec cent mille hommes se jeter sur l'armée anglaise, il ne
reviendrait pas un soldat de cette armée, que la seule force capable
de défendre le territoire serait ainsi détruite; que tous les jours on
perdait quelque nouvel allié, que récemment on avait perdu la Suède,
et qu'on était menacé bientôt de perdre l'Amérique; que les finances
se chargeaient d'un fardeau énorme, que le papier-monnaie s'avilissait
chaque jour davantage, que le change suivait le sort du papier; qu'on
approchait du moment où les relations avec le dehors seraient
ruineuses, que persister, uniquement pour n'en avoir pas le démenti,
dans une pareille politique, n'était ni sage, ni prudent.--Telle était
la substance des discours quotidiens des lords Grenville et Grey, et
il faut reconnaître que pour tous ceux qui ne prévoyaient pas alors
les égarements auxquels Napoléon serait bientôt entraîné, il y avait
bien des raisons d'incliner vers la paix. Pourtant, sauf les millions
qu'il en coûtait tous les ans pour soutenir cette longue lutte, sauf
les hommes en petit nombre qui périssaient dans l'armée de lord
Wellington, laquelle n'était pas très-considérable et se recrutait par
des volontaires, la population britannique sentait peu l'état de
guerre, et s'y était pour ainsi dire habituée. Elle ne souffrait pas
beaucoup encore dans son commerce, car si elle avait perdu des
débouchés sur le continent, elle en avait trouvé de considérables dans
les colonies espagnoles qui venaient de s'ouvrir à ses produits. Elle
n'était menacée de sérieux dommages que dans le cas où Napoléon
parviendrait à fermer rigoureusement aux denrées coloniales les
avenues du continent. Jusque-là, malgré le désavantage du change, elle
entretenait au dehors d'immenses relations; ses manufactures avaient
reçu un développement prodigieux; le peuple espagnol lui était devenu
cher; elle commençait à n'avoir plus d'inquiétude pour ses troupes en
les voyant se maintenir si bien dans la Péninsule, et enfin, sauf
quelques plaintes poussées de temps en temps plutôt contre les gênes
que contre l'élévation de l'_income-tax_, elle approuvait de son
silence la politique du gouvernement, sans trouver néanmoins que
l'opposition eût tort de demander la paix. Le moindre événement
pouvait ainsi la faire pencher dans un sens ou dans un autre.
[En marge: Le marquis de Wellesley penche pour la paix, mais craint
d'agiter l'opinion publique par une négociation qui ne serait pas
sérieuse.]
Il en était autrement des ministres, et parmi eux notamment M.
Perceval s'était opiniâtré à poursuivre la guerre avec l'aveugle
fureur d'un tory. Le marquis de Wellesley, au contraire, plein de
lumières et de modération, n'apportait aucun entêtement dans la
politique du cabinet, et bien que la continuation de la guerre
procurât beaucoup de gloire à sa famille, elle lui faisait courir tant
de dangers et en faisait tant courir aussi à l'Angleterre, qu'il ne
cessait d'en avoir grand souci. Il aurait donc incliné à la paix, si
on lui eût apporté une offre sérieuse de négocier, et surtout un
arrangement acceptable relativement à l'Espagne. Mais agiter l'opinion
publique pour des pourparlers insignifiants, détourner les esprits du
courant qu'ils suivaient paisiblement pour les jeter dans un courant
opposé sans être certain d'atteindre un résultat utile, les détourner
de la guerre pour les pousser vers la paix sans être assuré de la leur
donner, lui semblait une grave imprudence qu'il était décidé à ne pas
commettre. Il s'était déjà conduit conformément à ces idées envers
l'agent secret récemment envoyé par M. Fouché, et lui avait fait une
réponse évasive comme la mission dont cet agent était chargé. Ancien
officier dans l'armée de Condé, ayant quelques relations en
Angleterre, l'envoyé du duc d'Otrante s'était fait présenter par lord
Yarmouth, qu'il connaissait. Le marquis de Wellesley l'avait reçu
poliment, et lui avait répondu que l'Angleterre, sans avoir le parti
pris d'une guerre éternelle, écouterait des paroles de paix quand
elles seraient portées par des agents ostensibles, suffisamment
accrédités, et chargés de propositions conciliables avec l'honneur des
deux nations.
[En marge: Accueil obligeant fait à M. de Labouchère, mais réponse
insignifiante à ses communications, jugées trop vagues pour qu'on
puisse les examiner sérieusement.]
M. Baring ayant annoncé l'arrivée de M. de Labouchère comme porteur de
communications importantes, lord Wellesley se hâta de le recevoir,
l'accueillit avec beaucoup d'égards, et l'écouta avec grande
attention. Mais après l'avoir entendu il montra une extrême réserve,
et se renferma dans des assurances générales et vagues de dispositions
pacifiques, répétant que si la France inclinait sincèrement à la paix,
l'Angleterre de son côté s'y prêterait volontiers. Mais il exprima les
plus grands doutes sur les sentiments véritables du cabinet français,
et donna pour raison de ses doutes l'obscurité même de cette mission,
entièrement secrète dans sa forme, extrêmement vague dans ses
propositions, et laissant toutes choses dans une profonde incertitude.
Il ne dissimula point qu'il avait déjà reçu une ouverture de la même
nature, apportée il est vrai par un personnage beaucoup moins
respectable que M. de Labouchère, mais exactement pareille pour le
fond et la forme, car elle n'énonçait que des dispositions pacifiques
sans en offrir aucune preuve tant soit peu significative. Le marquis
de Wellesley répéta que toute mission clandestine, toute proposition
incertaine, qui ne donnerait pas l'espoir fondé d'arriver à un
arrangement honorable pour l'Angleterre, n'obtiendrait aucun accueil.
Quant à la Hollande et au danger de la voir bientôt réunie à la
France, le marquis de Wellesley s'en montra médiocrement affecté.
Tandis que Napoléon trouvait la Hollande trop anglaise, le ministre
britannique la trouvait trop française, lui en voulait d'avoir si peu
secondé les Anglais pendant l'expédition de Walcheren, et semblait
croire qu'entre son état actuel et la réunion à la France la
différence n'était pas grande. Quant aux gênes commerciales dont on
menaçait l'Angleterre, il ne s'en faisait pas une idée bien claire,
n'en prévoyait pas l'étendue, et en tout cas, répétait qu'on
s'attendait depuis longtemps à tous les actes de tyrannie imaginables
le long du littoral européen, et qu'on s'y était résigné d'avance.
Ces explications, incertaines comme les ouvertures dont M. de
Labouchère était chargé, étaient accompagnées de témoignages
affectueux pour lui et de l'assurance réitérée pour le gouvernement
français, que si un personnage quelconque porteur de pouvoirs
ostensibles et de propositions acceptables se présentait à Londres, il
serait sûr d'être accueilli et admis à négocier.
Le marquis de Wellesley, si discret avec M. de Labouchère, s'ouvrit
davantage avec M. Baring, et lui dit la vérité presque tout entière.
Lui et ses collègues, affirmait-il, ne s'étaient pas fait de la guerre
éternelle un système; ils se souciaient peu de rétablir les Bourbons
de France sur le trône de Louis XIV, et ils étaient prêts à traiter
avec Napoléon, mais ils se défiaient de la sincérité de ce dernier;
ils croyaient à un piége de sa part, au désir d'agiter l'opinion
publique en Angleterre par une négociation simulée, et ils étaient
décidés à ne pas se prêter à ce calcul. Par tous ces motifs ils ne
voulaient admettre qu'une négociation officielle et solennelle.
Résolus en outre à ne pas abandonner l'Espagne à Joseph, la Sicile à
Murat, et à ne jamais se dessaisir de Malte, ils voulaient
préalablement que tout négociateur fût muni de pouvoirs tels qu'on pût
sur ces points essentiels espérer un accord.
[En marge: Conjectures sur les conditions auxquelles la paix eût été
possible.]
Devinant ce qu'on ne lui avouait pas, M. Baring, qui était fort
sagace, fit part de ses observations personnelles à M. de Labouchère,
et lui dit que l'Angleterre s'était résignée à la guerre, qu'elle s'y
était même habituée, qu'elle n'en souffrait pas encore assez pour
céder; qu'avec une grande inquiétude sur le sort de son armée elle
avait pourtant fini par se rassurer en voyant cette armée se maintenir
au milieu de la Péninsule, qu'il faudrait pour la décider à la paix un
revers, actuellement peu probable; que pour le moment, elle ne
consentirait point à céder l'Espagne à un prince de la maison
Bonaparte; qu'il fallait être bien fixé à cet égard et ne nourrir
aucune illusion. Parlant en toute liberté et cherchant les diverses
combinaisons imaginables, M. Baring présenta comme possible, non comme
certain, et uniquement comme émanant de lui seul, un arrangement qui,
en laissant Malte à l'Angleterre, attribuerait Naples à Murat, la
Sicile aux Bourbons de Naples, et rendrait l'Espagne à Ferdinand, sauf
l'abandon à la France, pour frais de la guerre, des provinces de la
Péninsule jusqu'à l'Èbre.
Bien convaincu qu'un plus long séjour à Londres ne lui procurerait
aucune lumière nouvelle, M. de Labouchère repartit pour la Hollande, y
arriva par les voies qu'il avait déjà suivies, et fit parvenir au roi
Louis à Paris le résultat de sa démarche, restée absolument secrète
pour tout le monde. Il devenait évident après ces communications que
l'Espagne était le véritable obstacle à un rapprochement, et qu'ayant
déjà obscurci la gloire de Napoléon, ayant fort épuisé ses finances et
ses armées, elle serait dans toute négociation ultérieure un
empêchement insurmontable à la paix, à moins qu'on ne parvînt à
obtenir sur les Anglais un triomphe décisif dans la Péninsule.
[En marge: L'Espagne est l'obstacle insurmontable à tout
rapprochement.]
[En marge: Napoléon, tout en renonçant pour le moment à la paix, ne
veut pas rompre entièrement les relations commencées par M. de
Labouchère, et fait adresser quelques réflexions indirectes au marquis
de Wellesley.]