Mais la faveur dont les Français jouissaient auprès de la démocratie

hollandaise avait été de courte durée, et elle s'était totalement

évanouie quand on les avait vus passer si vite d'une liberté

sanguinaire au despotisme d'un soldat, et surtout quand la Hollande

était devenue leur sujette. Toutes les industries du pays avaient

presque succombé à la fois. La navigation s'était trouvée à peu près

interdite par la guerre maritime. Les immenses magasins d'Amsterdam et

de Rotterdam ne pouvant s'approvisionner que par les Anglais, et les

communications avec les Anglais n'étant possibles que par la

contrebande, les spéculations sur les denrées coloniales et la

raffinerie avaient été frappées du même coup. Le trafic des tabacs

avait éprouvé un dommage non moins grand par l'établissement de la

régie française, qui s'attribuait la fabrication et la vente

exclusives des tabacs. La pêche, déjà ruinée par les Anglais, avait

manqué de sel pour la salaison de ses produits, depuis que le sel

était obligé d'aller payer à Londres un octroi de navigation. Et si,

malgré tant d'entraves, quelques bâtiments neutres, ou soi-disant

neutres, apportaient en Hollande les produits des colonies

hollandaises, les corsaires français embusqués à l'entrée des passes

de l'Escaut, de la Meuse et du Zuyderzée, les arrêtaient, et privaient

le peuple affamé d'Amsterdam ou de Rotterdam de gagner un reste de

salaire sur le déchargement, le transport et la manipulation des rares

marchandises échappées au blocus britannique. Enfin l'industrie des

emprunts avait également souffert par suite de la détresse

universelle. L'Espagne avait fait banqueroute. L'Autriche ne servait

qu'avec beaucoup de peine les intérêts de sa dette; l'Angleterre y

suffisait avec un papier déprécié. La Prusse payait difficilement; la

Russie exactement, mais non sans dommage pour ses créanciers. Il n'y

avait pas un Hollandais qui ne perdît 50 pour 100 des capitaux placés

sur les gouvernements étrangers.

Les finances de l'État, non moins obérées que celles des particuliers,

et obérées pour le service de la France, présentaient 110 millions de

ressources par rapport à 155 millions de dépenses, dans lesquelles la

dette seule figurait pour 80. Afin de se procurer ces 110 millions de

ressources, pourtant si insuffisantes, il avait fallu recourir aux

impôts les plus durs et les plus vexatoires. Aussi les travaux des

chantiers étaient-ils abandonnés, les ouvriers et les matelots en

fuite vers l'Angleterre, les officiers de marine dans l'indigence. En

présence d'un tel état de choses, on conçoit comment avaient pu se

réveiller tout à coup ces vieilles haines, qui, depuis Louis XIV,

représentaient les Français comme politiques inconséquents et légers,

catholiques intolérants, marins malheureux, dont l'alliance ne pouvait

exposer qu'à des défaites, voisins incommodes, aussi envahissants sur

terre que les Anglais sur mer, et méritant une défiance au moins

égale.

[En marge: Prétentions du roi Louis en montant sur le trône de

Hollande.]

[En marge: Contestation de Napoléon avec tous ses frères.]

À peine arrivé en Hollande, le roi Louis avait fait comme tous les

frères de Napoléon récemment élevés au trône, il avait voulu régner

pour lui et pour ses peuples, et non pour la France et pour Napoléon;

il s'était appliqué à donner le moins possible de soldats et de

vaisseaux, et surtout à supporter le moins possible aussi de

restrictions commerciales. C'était naturel, et Murat à Naples, Jérôme

à Cassel, Joseph à Madrid, Louis à Amsterdam, disaient avec un certain

fondement à Napoléon: Si vous nous avez faits rois, c'est sans doute

pour que nous vous fassions honneur, pour que nous rendions nos

peuples heureux, pour que nous fondions des dynasties durables, car

autrement vous seriez engagé, afin de nous soutenir, dans des guerres

ruineuses et sans terme.--Sans doute, répondait Napoléon, dans des

lettres dont nous reproduisons le sens mais non l'amertume, je vous ai

faits rois pour que vous régniez dans l'intérêt de vos peuples, mais

aussi pour que vous compreniez l'intérêt de ces peuples comme il doit

être compris, pour qu'élevés par le sang de mes soldats, non par vos

services, vous soyez les alliés fidèles de la France et non ses

ennemis.--_Tout par la France et pour la France_, leur répétait-il

sans cesse. Vous avez tous un intérêt suprême à vaincre la domination

anglaise, car vous perdriez, vous Murat la Sicile, vous Joseph

l'Amérique, vous Louis les Indes, si la France ne l'emportait pas sur

l'Angleterre dans cette lutte décisive. Vous y perdriez en outre la

liberté de naviguer et l'honneur de votre pavillon! Il faut donc

entendre l'intérêt de vos peuples dans le sens de ma politique, le

leur faire entendre de même, vous populariser non par votre

condescendance à leurs faiblesses, mais par votre économie, votre

sobriété, votre application au travail, votre courage à la guerre, par

vos vertus enfin, et aussi par vos ménagements pour le parti français,

qui en tout pays est le parti de la démocratie, et qu'il faudrait

partout chercher à s'attacher. Mais pressé de vous entourer de grands

seigneurs qui détestent la France, les Bonaparte, et moi surtout, vous

avez éloigné le parti qui seul pouvait nous aimer, et qui, grâce à vos

maladresses, nous hait maintenant à l'égal de tous les autres! Aussi

n'y a-t-il pas un de vous qui se soutiendrait un jour, une heure, si

je perdais une bataille!--

Napoléon aurait eu raison sans doute, s'il n'avait exigé des peuples

alliés confiés à ses frères que des sacrifices modérés, proportionnés

à leur force, et calculés exclusivement dans l'intérêt évident de la

politique commune; mais quand, pour une ambition de monarchie

universelle, il les condamnait à une guerre éternelle, à la privation

indéfinie de tout commerce, à une conscription de terre et de mer dont

ils n'avaient pas l'habitude, et qu'ils auraient difficilement

supportée pour eux-mêmes, à des dépenses écrasantes, il demandait

l'impossible, et ayant raison contre les faiblesses de ses frères, il

leur donnait raison contre sa politique. Il n'est déjà que trop

difficile en tout temps, en tous lieux, d'obtenir de peuples alliés

les efforts nécessaires à la cause qui leur est commune! Mais

défigurer cette cause par une ambition sans frein, imposer des

sacrifices sans bornes, charger des royautés étrangères, désagréables

au moins quand elles ne sont pas odieuses, d'exiger ces sacrifices,

c'était aggraver au delà de toute mesure la difficulté ordinaire des

alliances, c'était convertir les amitiés nationales les plus

naturelles en haines ardentes, c'était enfin se préparer de cruels

mécomptes, dont on allait avoir le triste prélude dans les querelles

de Napoléon et de son frère Louis, à l'occasion de la Hollande.

[En marge: Griefs de Napoléon contre la Hollande et contre son frère

Louis.]

Les griefs de Napoléon contre son frère Louis étaient les suivants. Il

se plaignait de ce que la Hollande ne lui était d'aucune utilité ni

pour la guerre maritime, ni pour la répression de la contrebande;

qu'elle lui rendait beaucoup moins de services sous la royauté de son

frère que sous la république et sous le grand pensionnaire

Schimmelpenninck. Il rappelait qu'à cette dernière époque elle

entretenait à Boulogne une flottille de 50 chaloupes canonnières et de

150 bateaux canonniers, une escadre de ligne au Texel, et une armée

sur les côtes; tandis qu'aujourd'hui n'ayant point de flotte au Texel,

elle avait à peine 70 bateaux canonniers dans l'Escaut oriental, et

tout au plus quelques mille soldats insuffisants pour garder son

propre littoral. Il se plaignait de ce que la Hollande était pour le

commerce anglais un vaste port, ouvert comme en pleine paix; de ce que

les Américains étaient reçus malgré ses ordres formels, sous le

prétexte mensonger d'être des neutres; de ce qu'il régnait dans

toutes les classes un esprit hostile à la France aussi peu dissimulé

qu'à Londres même; de ce qu'on avait développé imprudemment cet esprit

en favorisant le parti aristocratique, en éloignant de soi le parti

libéral, en rétablissant l'ancienne noblesse, en y ajoutant la

nouvelle, en chargeant le trésor de dépenses onéreuses pour la

formation d'une garde royale, inutile en Hollande, pour une création

de maréchaux tout aussi inutile, pour l'institution de dotations sans

motifs dans un pays où personne n'avait remporté de victoire.

[En marge: Réparations que Napoléon exige de la Hollande, sous peine,

si elle refuse, de réunion à la France.]

S'appuyant sur ces griefs, Napoléon dissimulait peu la disposition où

il était de réunir la Hollande à l'Empire, à moins qu'on ne lui donnât

pleine satisfaction. Or il déclarait ne pouvoir être satisfait qu'à la

condition qu'on entretînt, outre une flottille considérable dans les

deux Escaut, une escadre de ligne au Texel, et 25 mille hommes de

troupes de terre sur le littoral; qu'on supprimât la garde royale, les

maréchaux, les dotations nobiliaires, et qu'à ces économies on en

ajoutât une qu'il regardait comme indispensable, la réduction de la

dette au tiers du capital existant, car cette dette étant de 80

millions sur un budget de 150, rendait tout service public impossible.

Mais ce n'était pas tout: il demandait encore qu'on admît un système

de répression énergique contre la contrebande, que pour assurer

l'action des corsaires français on déférât le jugement des prises à

son propre tribunal, qu'on lui livrât enfin pour en disposer à son

profit tous les vaisseaux américains entrés dans les ports de la

Hollande. Sans s'expliquer clairement, Napoléon ajoutait que la

récente expédition des Anglais dans l'île de Walcheren révélait dans

le tracé des frontières de la France et de la Hollande des

défectuosités qui exigeraient certaines rectifications vers les deux

Escaut, et peut-être vers le Rhin lui-même.

[En marge: Réponse du roi Louis aux griefs de Napoléon.]

Le roi Louis répondait aux griefs de son frère, complétement sur

quelques points, très-incomplétement sur quelques autres. Il soutenait

que sa flottille n'était pas moindre qu'au temps dont Napoléon

rappelait le souvenir; que la plus grande partie de cette flottille

gardait l'Escaut oriental qu'il était indispensable de surveiller, si

on ne voulait pas que les troupes françaises stationnées dans l'Escaut

occidental fussent tournées, et que le reste occupait les nombreux

golfes de la Hollande. Il ne faisait aucune réponse satisfaisante

relativement au désarmement de la flotte du Texel. Quant à l'armée de

ligne, il prétendait avoir plus que le chiffre exigé de 25,000 hommes,

car outre 3 mille envoyés en Espagne, outre plusieurs mille enfermés

dans les places fortes, et plusieurs autres mille atteints des fièvres

de Walcheren, il lui en restait environ 15 mille employés à garder

l'immense ligne de côtes qui s'étend des bouches de l'Escaut à celles

de l'Ems. Il n'alléguait rien qui fût même spécieux pour justifier la

dépense d'une garde royale, d'une nomination de maréchaux, et de

quelques autres créations du même genre. Quant au rétablissement de

l'ancienne noblesse, et à la création de la nouvelle, il répondait que

toute l'ancienne aristocratie s'étant rattachée à son gouvernement, il

avait dû la récompenser en lui rendant ses titres, qu'il avait

imaginé la nouvelle pour se ménager quelques créatures qui lui fussent

personnellement dévouées, que les dotations accordées entraînaient une

trop faible aliénation du domaine public pour en tenir compte; que

s'il s'était éloigné de ce qu'on appelait le parti français, et

rapproché du parti prétendu anglais, c'était simplement parce qu'il

avait cherché à rallier à lui tout ce qu'il y avait de plus

considérable dans le pays.

Le roi Louis aurait pu ajouter qu'il n'avait pas agi autrement que ses

frères à Cassel, à Naples, à Madrid, et son oncle le cardinal Fesch

dans le clergé, pas autrement que Napoléon lui-même en France. Mais de

ces contestations il ressortait évidemment que ce que Napoléon voulait

faire lui-même, il n'entendait pas le laisser faire à ses frères,

parce qu'à la vérité il le faisait mieux, plus grandement, à sa

manière enfin, parce que après tout il s'appelait lion, voulait et

pouvait être le maître.

[En marge: Concessions que le roi Louis est prêt à faire.]

[En marge: Concessions qu'il ne peut se décider à consentir.]

Que les raisons de l'un ou l'autre frère fussent bonnes ou mauvaises,

peu importait: il s'agissait de savoir si l'on obéirait, oui ou non,

aux volontés formellement exprimées du plus fort des deux. Le roi

Louis se résignait bien à concéder, ou du moins à promettre, outre le

maintien de la flottille, l'équipement d'une escadre de ligne au

Texel, la répression rigoureuse de la contrebande, l'exclusion des

Américains des ports hollandais, un retour de faveur pour les

démocrates bataves, sauf à tenir ces promesses comme il pourrait. Mais

réduire la dette au tiers, rapporter les décrets déjà exécutés

relativement à la noblesse, retirer des titres conférés, révoquer des

maréchaux déjà nommés, abandonner les droits de la souveraineté

hollandaise jusqu'à renvoyer le jugement des prises à Paris, livrer

enfin au séquestre les Américains entrés dans ses ports sous la foi de

son autorité, lui semblait une suite d'humiliations pires que la mort,

et il faut reconnaître qu'il avait raison. Pourtant Napoléon insistait

avec de grandes menaces, et l'infortuné roi de Hollande, déjà porté

aux pensées sombres, s'exaltait peu à peu jusqu'au point de ne voir

dans son frère qu'un tyran, dans tous ses proches que des parents

égoïstes agenouillés devant le chef de leur famille, et dans sa femme

qu'une épouse infidèle complice de tous les maux qu'on lui faisait

essuyer. Les éloges des Hollandais qui connaissaient sa résistance,

l'excitaient encore, et il roulait dans sa tête fiévreuse les projets

les plus extrêmes. Quelquefois il ne songeait à rien moins qu'à lever

l'étendard de la révolte contre son propre frère[7], à plonger la

Hollande sous les eaux en rompant les digues, et à se jeter en un mot

dans les bras des Anglais, sans le secours desquels toute résistance à

Napoléon eût été évidemment impossible. Il était même, en quittant son

royaume, convenu secrètement avec le ministre de la guerre, M. de

Krayenhoff, de préparer les moyens de résister à la France, si on

voulait lui forcer la main à Paris, et il avait donné l'ordre aux

commandants des places frontières du Brabant, telles que Bois-le-Duc,

Breda, Berg-op-Zoom, d'en refuser l'entrée aux troupes françaises, si

elles se présentaient pour les occuper.

[Note 7: C'est lui-même qui le raconte dans le tome III, p.

156 et 157 de ses _Documents historiques sur le gouvernement

de la Hollande_.]

En arrivant à Paris le roi Louis n'avait voulu résider ni chez la

reine sa femme, ni aux Tuileries, ni même chez aucun des membres de sa

famille, et il avait manifesté l'intention de descendre simplement à

l'hôtel de la légation hollandaise. Cependant comme on lui démontra

que cette conduite ajouterait fort à l'irritation de Napoléon, il

consentit à recevoir l'hospitalité chez sa mère, qui occupait un vaste

hôtel du faubourg Saint-Germain. À peine arrivé, son premier acte fut

de demander sa séparation d'avec sa femme, et de réclamer un conseil

de famille pour en décider. On lui fit entendre raison à cet égard, et

il fut convenu que les deux époux vivraient éloignés l'un de l'autre,

sans l'éclat fâcheux d'une séparation. Ces questions de famille

écartées, on s'entretint des graves affaires de la Hollande.

[En marge: Premiers actes du roi Louis à Paris.]

[En marge: Soin qu'on met à empêcher des discussions directes entre

Napoléon et son frère Louis.]

La famille du roi Louis, sa mère, ses soeurs surtout, occupées les

unes et les autres de calmer sa sombre défiance, et de le rapprocher

de Napoléon, veillaient à ce que les questions difficiles qui

l'appelaient à Paris ne fussent pas traitées directement entre les

deux frères. Louis était triste, agité, opiniâtre; Napoléon vif,

impérieux par caractère, et devenu tellement absolu par habitude de

commander, qu'on n'osait déjà plus lui résister. Un violent éclat

était donc à craindre si on les mettait tous deux en présence. Aussi

avait-on disposé les choses de manière que Napoléon vît son frère en

famille, lui parlât peu d'affaires, et que tout se traitât entre M.

Roell, ministre des affaires étrangères de Hollande, homme éclairé,

excellent patriote quoique orangiste, et le duc de Cadore (M. de

Champagny), ministre des affaires étrangères de France, homme aussi

doux que sage.

[En marge: Indiscrète intervention de M. Fouché dans l'affaire de

Hollande.]

Un personnage considérable dont ces événements allaient interrompre la

carrière, et dont l'habileté, avons-nous dit, était sans cesse

compromise par la manie de se mêler de tout, M. Fouché, ministre de la

police, rencontrant ici une occasion de s'immiscer dans les démêlés

intérieurs de la famille impériale, et dans les plus graves affaires

d'État, fréquenta beaucoup la demeure de l'impératrice mère pour y

voir le roi Louis, et pour devenir son intermédiaire auprès de

Napoléon. Mais il n'avait pas grande chance de se faire accepter comme

tel, car le roi Louis se défiant même des hommes les plus dignes de

confiance, n'inclinait guère à s'ouvrir à M. Fouché, et Napoléon,

quoique au-dessus de la défiance, encourageait peu l'activité

officieuse d'un ministre qu'on voyait à tout instant intervenir dans

les affaires où on ne l'appelait pas.

Toutefois le roi Louis par besoin d'avoir un appui, et Napoléon par

une sorte de laisser aller que le dédain amène presque aussi souvent

que l'estime, avaient fini par accepter ce négociateur si obstiné à

s'offrir. M. Fouché devint avec M. de Champagny l'intermédiaire

quotidien de cette longue négociation, traitée tantôt de vive voix,

tantôt par lettres, bien que les personnages qui s'y trouvaient mêlés

fussent tous à Paris[8].

[Note 8: Ces lettres sont nombreuses, surtout celles du roi

Louis et de Napoléon. Elles ont été conservées, et c'est

d'après leur infaillible témoignage que je trace ce récit.]

[En marge: Napoléon, préférant en arriver tout de suite à une solution

sérieuse, propose de réunir la Hollande à la France.]

Napoléon fut comme de coutume très-net dans l'expression de ses

volontés, et manifesta tout de suite la résolution d'exiger de la

Hollande trois choses surtout: la répression énergique de la

contrebande, la coopération sérieuse à la guerre maritime, et la

réduction de la dette. Il ajouta, ce qui devenait alarmant, que

d'après sa conviction jamais il n'obtiendrait ni ces trois choses, ni

d'autres fort importantes, de son frère; que celui-ci n'oserait jamais

se brouiller avec le commerce hollandais, seul moyen d'empêcher la

contrebande, ni se brouiller avec les capitalistes, seul moyen de

réduire la dette et de faire face aux dépenses de la flotte; qu'il

promettrait tout, puis rentré en Hollande recommencerait comme par le

passé; qu'il faudrait alors reprendre ces pénibles explications, pour

aboutir tôt ou tard au même résultat; que mieux vaudrait en finir

sur-le-champ, et réunir la Hollande à la France; que puisque son frère

parlait toujours des ennuis du trône, des charmes de la retraite, il

ferait bien de céder à ses goûts, et de choisir dès à présent cette

retraite que l'empereur des Français était assez puissant, assez riche

pour lui procurer belle, opulente et douce; que relativement au sort

de la Hollande, il pouvait être tranquille, que Napoléon se chargerait

bien de la faire revivre en l'administrant, de la tirer tout armée et

toute pavoisée de ses eaux aujourd'hui languissantes, de lui donner

une existence entièrement nouvelle en l'affiliant à la France, et de

lui assurer ainsi un rôle glorieux pendant la guerre, immensément

prospère pendant la paix; que par toutes ces raisons, il vaudrait

mieux traiter tout de suite de la réunion elle-même, seule solution

qui fût simple, sérieuse, et non exposée à de pénibles retours.

[En marge: Désespoir du roi Louis en apprenant que son frère pourrait

bien en arriver à le détrôner.]

L'expression ferme et tranquille de ces volontés transmise au roi

Louis, le plongea dans une véritable consternation. Bien qu'il répétât

sans cesse que le trône le fatiguait, et qu'il n'aspirait qu'à en

descendre honorablement, il avait le désir ardent d'y rester. Il y

tenait non-seulement par l'ambition fort naturelle de régner, mais par

un sentiment d'amour-propre fort naturel aussi, c'était de n'en pas

descendre comme un préfet destitué, après épreuve faite de son

incapacité ou de son infidélité envers la France. Se regardant

toujours comme un être sacrifié, comme seul malheureux au sein de la

plus heureuse famille de l'univers, il voyait dans ce projet de le

détrôner un affreux complément de destinée; il y voyait surtout une

condamnation flétrissante prononcée par son frère, juge que le monde

devait croire aussi juste que bien informé. Cette humiliation lui

était insupportable, et il n'était point d'extrémité qu'il ne fût prêt

à braver plutôt que de la subir.

[En marge: Après un premier accès de désespoir, le roi Louis se décide

à se soumettre à son frère, et à faire ce qu'on exigera de lui.]

Aussi dans le premier moment, déplorant d'être venu à Paris s'y

engager dans une sorte de guet-apens, il voulait repartir soudainement

pour la Hollande, et y déclarer la guerre à son frère en appelant les

Anglais à son secours. Mais il se croyait fort surveillé, beaucoup

plus qu'il ne l'était véritablement, et désespérait de pouvoir arriver

aux frontières de l'Empire sans tomber dans les mains d'un frère

irrité, que sa fuite aurait éclairé sur ses projets de résistance. Il

revint donc à d'autres idées, et, se jetant en quelque sorte aux pieds

de Napoléon, il se déclara prêt à faire tout ce que celui-ci

exigerait, à céder sur tous les points contestés, pourvu qu'on lui

laissât son trône, promettant, si son frère consentait à le mettre à

une nouvelle épreuve, de lui donner toute espèce de satisfactions.

Napoléon répondait que Louis ne tiendrait pas sa parole, qu'après

avoir fait les plus belles promesses et les plus sincères, il

retomberait, une fois rentré à Amsterdam, dans les mains des fraudeurs

et des capitalistes hollandais, et n'aurait la force de remplir aucun

de ses engagements. Ému néanmoins en voyant son frère si malheureux,

sensible aux prières de sa mère et de ses soeurs qui toutes

sollicitaient pour Louis, rendant justice à l'honnêteté de celui-ci,

malgré quelques pensées coupables qu'il discernait bien, Napoléon se

relâcha de ses vues absolues, et se montra disposé, moyennant des

conditions qui remettraient tout le pouvoir en ses mains et rendraient

la royauté de Louis presque nominale au moins pendant la guerre, à le

renvoyer à Amsterdam pour y régner quelque temps encore.

[En marge: Entrevue de Napoléon et de Louis à la suite du

rapprochement qui s'est opéré.]

[En marge: Napoléon imagine de tirer de la menace de réunion de la

Hollande une occasion de négocier avec l'Angleterre en proposant de ne

pas opérer cette réunion si l'Angleterre consent à traiter.]

[En marge: Plan de la nouvelle négociation.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 53 段