cardinal Fesch, son oncle. Celui-ci à peine nommé se conduisant au
sein du clergé comme les frères de Napoléon dans leurs royaumes,
avait songé non pas à payer sa dette de reconnaissance, mais à se
populariser. Le cardinal Fesch, ainsi que nous l'avons dit ailleurs,
de fournisseur d'armée devenu tout à coup catholique fervent, prélat
austère, avait voulu se rendre l'idole du clergé, comme Louis des
Hollandais, Joseph des Espagnols, Murat des Napolitains, et, se
montrant soumis en présence de son terrible neveu, ne manquait jamais
hors de sa présence de gémir hypocritement sur les maux de l'Église,
jurait de braver le martyre plutôt que de se soumettre à la tyrannie,
et affectait de dédaigner une parenté dont il était plus orgueilleux
et dont le clergé faisait plus de cas que de ses équivoques vertus.
Napoléon, indigné de tant d'orgueil et d'ingratitude, le traitait
durement, surtout quand il venait étaler devant lui un savoir
théologique de fraîche date, et lui demandait où il avait appris
ce qu'il savait, si c'était en spéculant sur le pain des
soldats!--Amenez-moi, lui disait-il, l'abbé Émery ou bien M. Duvoisin;
ceux-là savent ce qu'ils disent, et valent la peine d'être
écoutés.--L'abbé Émery, savant prêtre, plein d'une ferveur qui
n'excluait pas les lumières, ayant refusé tous les diocèses pour
demeurer supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, était le chef adoré
d'un établissement qui avait fourni des prêtres et des prélats à
presque toute la France. Il était royaliste secret, et ennemi de
Napoléon, qui le savait sans trop s'en émouvoir. M. Duvoisin, évêque
de Nantes, était un prélat fidèle à ses devoirs, profondément
instruit, et doué d'une grande sagesse. Il croyait qu'au lieu de miner
le pouvoir du grand Empereur, on devait au contraire le modérer, le
diriger et le ramener à l'Église. Napoléon voulait entendre M. Émery,
mais ne déférait qu'à l'avis de M. Duvoisin, et quant à son oncle,
n'écoutait pas plus ses discours qu'il ne suivait ses conseils.
[En marge: Le cardinal Fesch, déjà titulaire de l'archevêché de Lyon,
est nommé archevêque de Paris.]
[En marge: Ses efforts pour conserver les deux siéges.]
Après avoir nommé archevêque de Paris le cardinal Fesch, déjà
archevêque de Lyon, il avait voulu que son oncle se saisît du siége,
et le gouvernât comme titulaire définitif. Le cardinal avait résisté,
d'abord pour ne point déplaire au clergé, secondement pour rester en
même temps archevêque de Lyon et archevêque de Paris, c'est-à-dire
pourvu des deux plus grands siéges de l'Empire. Ce cumul de deux
siéges n'était pas sans exemple, mais le Pape consulté s'y était
refusé comme à un abus emprunté mal à propos aux temps anciens, avait
exigé que le cardinal optât entre Lyon et Paris, et du reste ne
voulait pas plus l'instituer que les autres nouveaux titulaires.
Le cardinal tenant à conserver le siége de Lyon, dont il était à la
fois titulaire _nommé_ et _institué_, persistait à s'appeler cardinal
archevêque de Lyon, simple administrateur du diocèse de Paris. Pour
rendre plus visible la situation qu'il avait prise, il n'habitait
point l'archevêché de Paris, mais un hôtel qu'il possédait rue du
Mont-Blanc. Napoléon avait d'abord supporté cette conduite équivoque
pendant qu'il laissait languir les affaires de l'Église. Mais arrivé
au moment de s'en occuper sérieusement, et s'étant par hasard
transporté à Notre-Dame pour faire on ne sait quelle visite des lieux,
il n'y avait point rencontré le cardinal Fesch. Cette circonstance
lui avait fait sentir vivement l'inconvenance de la position prise par
son oncle, et il avait dit que lorsqu'il honorait de sa visite le
clergé de la métropole, il voulait trouver l'archevêque de Paris au
pied des tours de Notre-Dame.--Après cette apostrophe, transmise par
le ministre des cultes, il lui avait fait demander son option
immédiate entre les deux siéges. Obligé de choisir, le cardinal oncle
avait jugé plus sûr, plus conforme à sa politique ordinaire, de se
prononcer pour le clergé orthodoxe, et avait opté pour Lyon, siége
dont il était canoniquement investi. Aussitôt un cri s'était élevé
dans toutes les sacristies de France en faveur du prélat si
désintéressé, si fidèle à l'Église, qui faisait pour elle de si nobles
sacrifices, et on avait partout exalté son courage et son abnégation.
Napoléon avait répliqué par un choix éclatant, et qui devait exciter
au plus haut degré la jalousie de son oncle, il avait nommé le
cardinal Maury archevêque de Paris.
[En marge: Forcé d'opter, le cardinal Fesch se prononce pour
l'archevêché de Lyon, et renonce à l'archevêché de Paris.]
[En marge: Nomination du cardinal Maury à l'archevêché de Paris.]
Cet illustre défenseur de l'Église, qui dans l'Assemblée constituante
avait déployé tant d'éloquence, d'esprit et de courage, qui, par ses
saillies, son sang-froid, avait défendu le clergé comme un gentilhomme
formé à l'école de Voltaire aurait pu défendre l'aristocratie, retiré
depuis à Rome où il avait vécu quinze années dans l'exil et la
consolation des beaux livres, avait enfin accepté avec empressement
l'occasion de rentrer dans sa patrie, et parce qu'il s'était montré
reconnaissant envers Napoléon, auquel il devait son retour, il avait
perdu en un jour le fruit de la plus glorieuse lutte, et d'idole du
clergé et des royalistes était devenu l'objet de leur dédain, presque
de leur haine. Ce personnage avait quelques-uns des défauts qui
suivent parfois le talent, même la piété, il aimait la table, les
propos familiers, ne s'était pas corrigé de ces défauts en Italie, et
fournissait ainsi aux hypocrites médiocrités de l'Église des prétextes
pour le dénigrer. Aussi malgré son esprit et sa gloire n'avait-il pas
grande influence sur le clergé. Le cardinal Fesch en particulier
nourrissait contre lui la plus ardente jalousie, et Napoléon, qui
n'avait pas été fâché de causer à son oncle le double chagrin de
nommer au siége de Paris, et d'y nommer un personnage célèbre, n'avait
guère réussi à lui opposer un contre-poids, car tous les talents du
cardinal Maury ne pouvaient lutter d'influence avec l'hypocrisie, le
pédantisme, l'ingratitude, et la parenté elle-même du cardinal Fesch.
[En marge: Difficultés qu'on suscite au cardinal Maury dans
l'administration du diocèse de Paris.]
Cette nomination à peine signée, Napoléon avait exigé que le cardinal
Maury fût investi de l'administration du diocèse, ce que le chapitre
n'avait pas osé refuser, mais ce qui était devenu l'occasion de
tracasseries continuelles, et vraiment dégradantes pour le cardinal,
pour son clergé, pour l'autorité impériale. On laissait bien le
cardinal Maury administrer le diocèse, et présider aux cérémonies
ordinaires, mais si, dans certaines solennités, il faisait, suivant un
privilége de sa dignité, porter la croix devant lui, une partie du
chapitre s'enfuyait de l'autel, laissant là les clercs inférieurs et
les fidèles stupéfaits. Le soir on se réjouissait dans les cercles
dévots et royalistes des échecs essuyés par l'ancien défenseur de
l'Église et de l'aristocratie, devenu l'élu de la faveur impériale.
Le cardinal Maury s'était hâté d'écrire au Pape pour faire appel à son
ancien attachement, et en obtenir, à défaut de bulles, l'entrée en
possession provisoire du diocèse de Paris. On attendait la réponse du
pontife, sans espérer qu'elle fût favorable.
[En marge: Napoléon se hâte d'organiser par une suite de décrets le
nouvel établissement pontifical, afin de l'imposer au Pape comme chose
accomplie dans un prochain concordat.]
[En marge: Rome déclarée seconde ville de l'Empire; l'héritier du
trône qualifié roi de Rome; les papes appelés à résider tour à tour à
Rome, à Paris et à Avignon.]
On voit quelles difficultés de tout genre suscitait cette
administration provisoire des diocèses, mais Napoléon ne s'en
inquiétait guère, dans la croyance où il était de conclure un
arrangement prochain avec le Pape. Afin de le vaincre par des
résolutions déjà prises, sur lesquelles personne ne pût se flatter de
revenir, il s'était hâté de convertir en statut organique la réunion
des États romains. Déjà il avait prononcé la réunion des duchés de
Parme et de Plaisance sous le titre de département du Taro, et celle
de la Toscane sous les titres de départements de l'Arno, de l'Ombrone
et de la Méditerranée. Cette fois il réunit la province romaine sous
les titres de départements de Trasimène et du Tibre. Dans le
sénatus-consulte, l'un des plus célèbres du temps et des plus
remarqués, il déclara Rome la seconde ville de l'Empire; il statua que
l'héritier du trône, dont on annonçait la naissance comme si on avait
eu le secret de la nature, porterait le titre de roi de Rome, et
serait sacré successivement à Notre-Dame et à Saint-Pierre. Il décida
en outre qu'un prince du sang tiendrait toujours une cour à Rome, que
les papes résideraient auprès des empereurs, siégeraient
alternativement à Rome et à Paris, jouiraient d'une riche dotation,
prêteraient serment à l'Empire, et auraient autour d'eux les
tribunaux de la pénitencerie, de la daterie, le sacré collége, tous
les établissements en un mot de la chancellerie romaine, lesquels
devaient être transportés à Paris et devenir dépenses impériales. À la
suite de ces décisions, Napoléon ordonna immédiatement des travaux à
l'archevêché de Paris, au Panthéon, à Saint-Denis, pour y recevoir le
gouvernement pontifical et le Pontife lui-même. Il projeta également
des travaux à Avignon, pour que le Pape, vivant habituellement à Paris
auprès de lui, pût néanmoins se montrer aussi dans les diverses et
antiques résidences de la papauté.
On se croit placé sous l'illusion d'un songe lorsqu'on entend raconter
ces choses, que l'Église elle-même était loin alors de considérer
comme impossibles! Mais Napoléon pensait qu'après quelques jours
d'étonnement on s'habituerait à cet état nouveau, que le Pape résidant
auprès de lui deviendrait plus traitable, que les cardinaux vivant en
France prendraient un peu d'esprit français, et qu'enfin devant ce
prodigieux spectacle, qui rappelait d'une manière si frappante
l'ancien empire d'Occident, les contemporains ébahis laisseraient
échapper de leur bouche vaincue le titre si envié d'Empereur
d'Occident, titre auquel Napoléon a tout sacrifié, tout, jusqu'à son
empire même!
Dans la persuasion où il s'entretenait complaisamment, Napoléon
n'avait qu'un souci, c'était de se hâter, pour que l'arrangement avec
le Pape, qu'il regardait comme prochain, embrassât tout ce qui pouvait
toucher au régime de l'Église. Il s'occupa en effet de régler
sur-le-champ l'établissement ecclésiastique qu'il faudrait laisser à
Rome, de disloquer l'ancien, de reconstituer le nouveau, de manière
que le Pape trouvant tout consommé quand on arriverait à des
pourparlers, fût obligé d'accepter comme irrévocablement accomplis les
changements qui lui déplairaient le plus.
[En marge: Nouvelle organisation du clergé dans les anciens États
pontificaux, et aliénation des biens de l'Église romaine.]
Il existait dans la Province romaine trente diocèses pour une
population de 800 mille habitants, dont plusieurs sous le nom de
_siéges suburbicaires_ fournissaient des titres et des dotations aux
principaux membres du sacré collége. Il existait en outre une
innombrable quantité de couvents et de cures richement pourvus, et
absorbant le revenu de biens considérables. Sans hésiter Napoléon
abolit tous les siéges de l'État romain, à l'exception de trois qui
furent dotés chacun de 30 mille francs de revenu, supprima les
couvents d'hommes et de femmes, en allouant des pensions viagères aux
membres des ordres supprimés, fit demander le serment à tous les
curés, ordonna l'exil en Corse de ceux qui le refuseraient, et arrêta
une nouvelle circonscription des cures, moins divisée et plus
économique. Il ordonna également la suppression des ordres religieux
en Toscane, dans Parme et Plaisance, ne laissa subsister que quelques
couvents de femmes et quelques ordres voués à la bienfaisance, fit
séquestrer tous les biens ecclésiastiques montant à Rome à 250
millions, en consacra 100 à la dette romaine, aux hospices, aux
nouveaux siéges, aux cures conservées, et disposa des 150 restants au
profit du domaine de l'État, auquel il les déclara réunis.
Ces décrets, rendus avec une incroyable promptitude, furent
immédiatement expédiés à Rome pour être mis tout de suite à exécution.
Trois colonnes d'infanterie furent dirigées d'Ancône, de Bologne, de
Pérouse, sur Rome, pour apporter au général Miollis un renfort de neuf
à dix mille hommes, en cas qu'il en eût besoin contre une population
fort influencée par les moines. Ce général reçut l'ordre, au premier
mouvement, de ne pas traiter les Romains avec plus de ménagements que
des Espagnols.--Grâce à la paix, écrivait Napoléon, j'ai du temps,
j'ai des troupes disponibles, et il faut en profiter pour terminer
toutes les affaires en suspens. D'ailleurs dans deux mois je traiterai
avec le Pape, et il faudra bien ou qu'il résiste, ce qui lui est
impossible, ou qu'il s'arrange, ce qui le forcera d'accepter comme
accomplis les changements que j'ai apportés à l'État de l'Église.--
[En marge: Députation de cardinaux et d'évêques à Savone, pour faire
accepter au Pape les nouveaux arrangements décrétés par Napoléon.]
[En marge: Langage que doivent tenir au Pape les députés qu'on lui
envoie.]
[En marge: Projet d'un concile.]
Le projet de Napoléon était d'envoyer à Savone quelques cardinaux et
quelques évêques, pour faire sentir au Pape qu'il était temps de
s'entendre, car les intérêts les plus sacrés souffraient de ces
longues dissensions; pour lui dire qu'après tout on ne touchait en
rien aux dogmes de la religion, qu'on ne s'en prenait qu'à l'État
temporel du pape, et qu'un pape vraiment attaché à la foi ne pouvait
en compromettre le sort pour des intérêts purement temporels; que la
France et l'Europe voyaient clairement ce dont il s'agissait; que l'on
ne pouvait méconnaître dans Napoléon l'homme providentiel qui après
avoir relevé l'Église, ne cessait de la protéger tous les jours, et
d'étendre son action soit par la création de nouvelles cures, soit
par l'établissement de l'influence religieuse dans l'éducation; que
dans sa lutte avec le Pape on voyait non une querelle de religion,
mais une querelle d'État; que Napoléon voulant constituer l'Italie,
avait comme tous les empereurs rencontré les papes pour adversaires,
et qu'en politique prévoyant il avait voulu, dans la personne de Pie
VII, se débarrasser non du pontife, mais du souverain temporel; que ce
n'était pas en France apparemment que son ambition rencontrerait des
improbateurs, que là même où elle pourrait en trouver, le Pape serait
blâmé de sacrifier la foi à sa souveraineté princière; qu'il ferait
donc mieux, avant que Napoléon fût amené peut-être à jouer le rôle de
Henri VIII, d'accepter d'être le chef de l'Église, aux mêmes
conditions que ses prédécesseurs l'avaient été sous les empereurs
d'Occident, de sacrifier sa puissance temporelle désormais perdue à sa
puissance spirituelle qui n'était pas menacée, et de ne pas s'exposer
par une obstination folle à voir retrancher les deux tiers au moins du
territoire européen de la communion romaine.--Telles étaient les
raisons que Napoléon voulait faire parvenir au Saint-Père, et elles
paraissaient d'autant plus plausibles, que la plus grande partie du
clergé européen, placé comme tous les hommes sous l'impression du
présent, qui agit sur les esprits avec la puissance des effets
physiques, les jugeait soutenables et même concluantes. Napoléon
choisit les cardinaux Spina et Caselli, qu'on supposait agréables au
Pape, pour aller le visiter, l'entretenir, et lui faire une première
ouverture s'ils le trouvaient bien disposé. Si le Pape au contraire se
montrait inabordable, Napoléon songeait à un autre moyen fort
ordinaire dans l'ancien empire d'Occident, c'était de convoquer un
concile, et d'y réunir l'Église chrétienne, dont il avait la presque
totalité sous son autorité ou sous son influence, et qu'il se flattait
de diriger à son gré. Il donnerait ainsi la paix à l'Église, comme il
l'avait donnée à l'Europe, en traçant les conditions de cette paix
avec la pointe de son épée.
Tels étaient en ce moment les efforts de Napoléon pour imprimer une
plus grande activité à la guerre d'Espagne et au blocus continental,
pour obtenir au moyen de l'une et de l'autre la paix maritime,
complément si désiré de la paix continentale, pour apaiser les
querelles religieuses, pour terminer sous tous les rapports
l'organisation de son vaste empire, et s'asseoir enfin, la couronne de
Charlemagne en tête, sur le trône de l'Occident pacifié.
[En marge: Suites des affaires de Hollande.]
[En marge: Arrivée du roi Louis à Paris.]
[En marge: Caractère personnel du roi Louis.]
Au milieu de ces travaux si divers son frère Louis était arrivé à
Paris, et la grave question de la Hollande, laquelle fut bientôt pour
l'Europe la goutte d'eau qui fait déborder le vase, commença à
s'agiter. Le roi Louis arrivait en France avec des dispositions
fâcheuses, que rien de ce qu'il allait y trouver n'était propre à
dissiper. Ce prince singulier, doué d'un esprit distingué, mais plus
actif que juste, aimant le bien, mais s'en faisant une fausse idée,
libéral par rêverie, despote par tempérament, brave, mais point
militaire, simple et en même temps dévoré du désir de régner, se
défiant de lui-même et plein pourtant de l'amour-propre le plus
irritable, renfermant dans son âme l'ardeur naturelle des Bonaparte,
et employant cette ardeur à se tourmenter sans cesse, se croyant voué
au malheur, se plaisant à supposer que sa famille entière était
conjurée contre lui, confirmé dans ces idées désolantes par une santé
des plus mauvaises, appelé enfin à régner sur un pays qui, par son
ciel et sa prospérité présente, n'était pas fait pour le distraire,
devait tôt ou tard être amené à un éclat, et devenir pour l'Empire
l'occasion des plus fatales résolutions. Du reste, le pays dont il
était roi se trouvait dans une situation aussi triste que lui-même.
Mais les malheurs de la Hollande étaient antérieurs à la révolution
française, à l'Empire et au blocus continental.
[En marge: Situation de Hollande, et révolutions anciennes qui
l'avaient amenée à son état présent.]
Les Hollandais, placés aux confins de la mer et de la terre, sur
quelques plages de sable dont ils avaient éloigné les eaux avec un art
admirable, et sur lesquelles ils avaient fait naître de gras
pâturages, étaient devenus tour à tour pêcheurs, cultivateurs,
éleveurs de bétail, et commerçants. Faisant saler le poisson qu'ils
pêchaient sur leurs côtes, le laitage qu'ils recueillaient de leur
bétail, allant offrir en tous lieux ces précieux aliments au moyen de
leurs vaisseaux, ils s'étaient mis en rapport avec les contrées les
plus diverses, et bientôt s'étaient constitués les commissionnaires de
toutes les nations, transmettant aux unes les produits des autres,
allant chercher au Nord les bois, les fers, les blés, les chanvres,
pour les fournir au Midi, d'où ils rapportaient les vins, les huiles,
les soies, les draps, et enfin depuis que la navigation avait embrassé
toutes les mers, allant verser dans les Indes les industries de
l'Europe, et reverser en Europe les épices de l'Inde. Ils étaient
devenus ainsi les premiers navigateurs, et en même temps les plus
adroits, les plus riches négociants du globe. Braves et sachant
défendre leur prospérité sur terre et sur mer, républicains, libres,
divisés, éloquents, mais capables de contenir leurs passions, aimant
les arts, les pratiquant avec une originalité due à leur sol et à
leurs moeurs, ils avaient donné tous les spectacles, ceux de la
guerre, de la liberté, de la civilisation; et après avoir secoué le
joug de l'Espagne, empêché la domination de la France de s'étendre sur
l'Europe, lutté d'influence avec Louis XIV qui les avait humiliés, et
qu'ils avaient humilié à leur tour, ils avaient fini par donner pour
rois à l'Angleterre des princes dont ils n'avaient daigné faire chez
eux que des stathouders.
Mais tout passe, la jeunesse, la gloire, la fortune, la puissance,
chez les peuples comme chez les individus. Les poissons salés, les
fromages, première origine de l'immense négoce des Hollandais, ne
pouvaient en être un fondement durable. La plus grande de leurs
industries c'était de porter aux uns l'industrie des autres, et
Cromwell, qui s'en était aperçu, leur avait causé un dommage mortel,
en introduisant dans le monde, par son acte de navigation, le principe
qu'on ne doit porter chez autrui que ce qu'on a produit soi-même. Le
principe ayant bientôt été adopté partout, les Hollandais, qui ne se
présentaient dans les ports du globe qu'avec des produits étrangers,
avaient vu décliner rapidement leur prospérité commerciale. Tandis que
l'Angleterre leur était ainsi fermée, la cherté des commissions dans
leurs ports faisait passer aux villes de Brême, de Hambourg, moins
exigeantes et heureusement situées sur le Weser et l'Elbe, le négoce
de l'Allemagne. Enfin les guerres du dix-huitième siècle se passant
entre le grand Frédéric et ses puissants voisins sans que la Hollande
eût aucun rôle à y jouer, son importance en avait été fort diminuée,
et elle avait vu déchoir ainsi sa puissance politique après sa
puissance commerciale.
Mais si tout passe, rien ne passe vite. Il était resté aux Hollandais,
comme à ces anciens riches dont la fortune ne décroît pas sans les
laisser encore fort opulents, d'abondantes sources de prospérité. Ils
conservaient de nombreuses colonies, un grand commerce de denrées
coloniales, et d'immenses capitaux, fruit de l'économie. Ils
faisaient, par exemple, un commerce tout particulier sur les sucres et
les cafés. Quiconque avait à en vendre, et ne pouvait s'en procurer le
débit immédiat, était assuré de trouver dans les vastes entrepôts de
Rotterdam et d'Amsterdam un marché où on les payait comptant, et où
l'on savait attendre le jour du renchérissement pour les revendre avec
avantage. Les Hollandais étaient ainsi devenus les plus grands
spéculateurs de denrées coloniales du monde entier. Ils s'étaient mis
de plus à manipuler les matières qu'ils avaient en si grande quantité
sous la main, et ils s'étaient faits raffineurs de sucre et
préparateurs de tabac très-habiles. Enfin regorgeant de capitaux
lentement économisés et supérieurs aux besoins de leur commerce, ils
prêtaient à tous les gouvernements, et les emprunts avaient fini par
être la principale de leurs industries.
Par ces divers moyens ils avaient réussi à se maintenir dans une
grande opulence, jusqu'à l'époque de la révolution française, qui les
avait trouvés partagés entre une haute bourgeoisie toute dévouée au
stathoudérat et aux Anglais dont elle avait les moeurs, pleine aussi
contre la France de préjugés qui remontaient au temps de Louis XIV, et
une bourgeoisie inférieure qui détestait les stathouders, aimait peu
les Anglais, et penchait pour les Français, surtout depuis que ceux-ci
avaient échappé en 1789 au double joug de la royauté et de l'Église.
[En marge: État commercial et politique de la Hollande depuis sa
soumission à la France.]