Les Anglais avaient eu besoin de blé vers la fin de 1809, et à toutes

les époques des matières navales du Nord. Ils avaient donc permis à

tous les bâtiments, même ennemis, de leur apporter des blés, des bois,

des chanvres, des goudrons, se gardant de leur faire payer un octroi

qui serait retombé sur eux-mêmes, puisqu'il aurait fait renchérir les

matières dont ils voulaient se pourvoir. Par suite de cette tolérance

intéressée, on avait vu sur les quais de la Tamise des bâtiments

belges, hollandais, anséates, danois, russes, tous en état de guerre

avec la Grande-Bretagne. Napoléon s'apercevant du besoin que les

Anglais éprouvaient des matières qu'ils laissaient introduire d'une

manière si exceptionnelle, avait imaginé d'en profiter pour leur

faire accepter des produits français, et avait accordé le libre

passage aux bâtiments qui en portant du bois, du chanvre, des blés,

formeraient en même temps une partie de leur cargaison avec des

soieries, des draps, des vins, des eaux-de-vie, des fromages, etc. Il

permettait d'apporter en retour certaines matières déterminées, non

pas des tissus de Manchester ou des quincailleries de Birmingham, non

pas des cafés ou des sucres, mais quelques objets dont nos

manufactures manquaient, tels que des indigos, des cochenilles, des

huiles de poisson, du bois des Îles, des cuirs, etc. De même qu'on

avait vu des vaisseaux français en Angleterre, on avait vu en revanche

des vaisseaux anglais en France, naviguant les uns et les autres avec

des passe-ports appelés _licences_, mentant dans les deux pays sur

leur origine, et servant singulièrement à propager la fraude. Les

Français en effet obligés de porter avec du blé des soieries, les

confiaient à l'entrée de la Tamise à des contrebandiers qui se

chargeaient de leur introduction clandestine. Les Anglais à leur tour,

obligés pour sortir librement de chez eux d'exporter des tissus de

coton non admis en France, les livraient près de nos côtes aux

contrebandiers qui se chargeaient de les introduire, et ne se

présentaient dans nos ports qu'avec des matières permises. C'était un

trafic qui corrompait le commerce en l'habituant au mensonge et même

au crime de faux, car il y avait à Londres des fabricateurs de papiers

de bord falsifiés, exerçant leur industrie publiquement. C'étaient du

reste de grands inconvénients pour de médiocres avantages, car en

France le commerce par _licences_ ne s'était pas élevé à plus de 20

millions, exportations et importations comprises, de l'année 1809 à

l'année 1810. Mais le plus grand danger de ce commerce, c'était de

placer la France dans un état de contradiction avec elle-même vraiment

insoutenable, surtout devant ceux auxquels elle demandait

l'observation rigoureuse des lois du blocus continental.

[En marge: Argumentation pour et contre le blocus continental tirée

des licences.]

[En marge: Dire de la Russie.]

--Vous exigez, lui disait la Russie, que j'interdise à mes sujets

toute communication avec l'Angleterre, que je les prive de vendre

leurs céréales et leurs matières navales dont ils ne peuvent trouver

l'emploi qu'auprès des négociants anglais, que je les condamne à ne

pas recevoir en échange des sucres, des cafés, des tissus, dont ils

ont indispensablement besoin, et vous, vous n'hésitez pas à porter vos

soieries, vos draps, vos vins en Angleterre, et à en rapporter les

sucres, les cafés, si sévèrement exclus par vos lois de tout le reste

du continent. Ne soyez donc pas si rigoureux pour les autres en étant

si faciles pour vous-mêmes, surtout lorsque les autres n'ont qu'un

intérêt presque nul, et que vous avez au contraire un intérêt immense

à ce que le système de rigueur soit universellement admis et

pratiqué!--

[En marge: Dire de la France.]

Cet argument avait une valeur que Napoléon s'efforçait en vain de

méconnaître, et il le repoussait avec courroux, ne pouvant pas le

combattre avec de bonnes raisons.--Tout ce qu'on dit de mes licences

est faux, répondait-il à la Russie; je n'introduis pas moi-même des

sucres et des cafés en France, mais les Anglais ayant besoin de nos

blés, j'en profite pour les obliger à recevoir quelques soieries,

quelques draps, quelques vins, et je me paye avec des matières

indispensables à l'industrie française, surtout avec des guinées qui

sortent de la Tamise par les smogleurs, et dont la sortie contribue à

ruiner le change de l'Angleterre.--

Cette réponse ne manquait pas de vérité, mais ce qu'elle en contenait

suffisait pour prouver combien était insignifiant ce commerce par

licences, à la fois corrupteur et inconséquent, produisant peu de

bénéfices, beaucoup d'immoralités, et fournissant d'embarrassantes

raisons aux adversaires nombreux du blocus continental.

[En marge: Résultats obtenus du blocus continental, malgré quelques

infractions inévitables.]

Cependant Napoléon en persistant dans son système, en surveillant

lui-même les côtes de France et des pays alliés, en lisant chaque jour

les états d'entrée et de sortie des navires, en exigeant

l'introduction des douanes et des troupes françaises en Hollande, en

chargeant le maréchal Davout du soin de garder Brême, Hambourg et

Lubeck, en se préparant à réoccuper la Poméranie suédoise, en forçant

la Prusse à fermer Colberg et Koenigsberg, en pressant la Russie, sans

toutefois la pousser à bout, de fermer Riga et Saint-Pétersbourg,

était près d'obtenir de grands résultats. Sans doute il pouvait rester

quelques issues à demi ouvertes aux produits de l'industrie

britannique; mais ces produits, obligés de remonter aux extrémités du

nord sur des vaisseaux, pour redescendre ensuite au midi sur des

chariots russes, devaient arriver aux lieux de consommation chargés de

tels frais, que le débit en serait impossible. Le blocus continental,

ainsi pratiqué, s'il était maintenu avec persévérance, mais aussi

sans provoquer une guerre avec le Nord, ne pouvait manquer, ainsi

qu'on le verra bientôt, d'amener la Grande-Bretagne à un état de

détresse insoutenable.

[En marge: Attention donnée aux affaires ecclésiastiques au milieu des

autres soins dont Napoléon est chargé.]

Tandis qu'il cherchait à contraindre les Anglais à la paix par un

grand revers dans la Péninsule, et par un système ruineux de gênes

commerciales, Napoléon s'occupait en même temps et avec une activité

égale des affaires intérieures de l'Empire. Il s'était enfin emparé de

la grande affaire des cultes, qui n'était pas la moindre de celles que

lui avait attirées la fougue impétueuse de son caractère.

[En marge: État du clergé en France en 1810.]

Le Pape transporté à Savone y était prisonnier, et se refusait

obstinément à remplir les fonctions de la chaire apostolique. Il n'y

avait pas schisme, comme dans les derniers temps de la révolution, où

le clergé divisé, divisant les fidèles, se vengeait en troublant

l'État des persécutions qu'on lui avait fait essuyer. Le clergé à

cette époque était uni, tranquille, soumis, célébrait partout le culte

de la même manière, ignorait ou feignait d'ignorer la bulle

d'excommunication lancée contre Napoléon, blâmait assez généralement

le Pape d'avoir recouru à cette extrémité, et de s'être ainsi exposé,

ou à révéler la faiblesse de ses armes spirituelles, ou à ébranler un

gouvernement que, malgré ses fautes, on regardait comme nécessaire

encore au salut de tous. Cependant, ceux même qui pensaient de la

sorte désapprouvaient fortement l'enlèvement du Pape, déploraient sa

prison, désiraient la fin d'un état de choses affligeant pour les bons

catholiques, et pouvant tôt ou tard dégénérer en schisme. On

souhaitait presque unanimement que le Pape s'entendît avec l'Empereur,

qu'il en obtînt un établissement convenable pour le chef de l'Église,

sans espérer, sans désirer même qu'il pût obtenir le rétablissement de

la puissance temporelle, regardée alors comme irrévocablement

détruite. Chose singulière! sous la pression d'un gouvernement

tout-puissant, l'Église, oubliant en ce moment à quel point la

puissance temporelle des pontifes était nécessaire à l'indépendance de

leur puissance spirituelle, l'Église, depuis si exigeante, penchait à

admettre que le Pape devait renoncer à ses États, et se contenter d'un

établissement considérable, qui, quelque magnifique qu'on l'imaginât,

ne pouvait être, après tout, que celui des anciens patriarches

résidant auprès des empereurs de Constantinople.

[En marge: Opinions de la minorité du clergé.]

Tel était l'avis de la grande majorité du clergé. Mais une minorité

ardente, celle qui avait repoussé le concordat, partageant toutes les

haines des anciens royalistes, traçait de désolantes peintures des

souffrances du Pape, répandait activement la bulle d'excommunication,

et provoquait ouvertement au schisme. Elle soutenait que prendre le

domaine de Saint-Pierre c'était attaquer la foi, que le Pape

prisonnier devait se refuser à tout acte pontifical, que le clergé

catholique privé de communication avec son chef devait bientôt se

refuser lui-même à administrer les sacrements. En un mot, de même

qu'autrefois les parlements pour vaincre la royauté prétendaient

arrêter le cours de la justice, ces prêtres pour embarrasser Napoléon

voulaient aller jusqu'à suspendre l'exercice du culte.

[En marge: Imprudente démonstration de treize cardinaux à l'occasion

du mariage de Napoléon.]

Le jour même de son mariage, Napoléon venait d'avoir un exemple des

obstacles que pouvaient lui créer des prêtres mécontents ligués avec

les anciens royalistes. Il avait, comme nous l'avons dit ailleurs,

appelé à Paris la plupart des dignitaires du gouvernement pontifical,

et il avait déjà réuni auprès de lui vingt-huit cardinaux de toutes

nations, qui assistaient presque tous les dimanches à la messe de sa

chapelle, bien qu'il fût excommunié. Le jour de son mariage, treize

cardinaux sur vingt-huit manquèrent à la cérémonie. Le motif qu'on

n'osait pas donner, mais qu'on désirait faire comprendre au public,

c'est que sans le Pape, Napoléon n'avait pas pu divorcer, et que dès

lors le premier mariage subsistant, le second n'était pas régulier. Le

motif était sans fondement, puisqu'il n'y avait pas eu divorce (lequel

en effet étant repoussé par l'Église n'aurait pu être prononcé que par

le Pape), mais annulation du mariage avec Joséphine, prononcée par la

juridiction de l'ordinaire, après que tous les degrés de la

juridiction ecclésiastique avaient été épuisés. Quoique faux, le

motif, indiqué plutôt qu'allégué, ne tendait à rien moins qu'à faire

passer pour une concubine la princesse auguste que la cour d'Autriche

avait donnée en mariage à Napoléon, en croyant la donner d'une manière

régulière, et pour un enfant adultérin l'héritier de l'Empire, que la

France alors attendait avec impatience!

[En marge: Peines infligées à ces cardinaux.]

Napoléon, dont l'oeil saisissait tout, s'était aperçu pendant la

cérémonie nuptiale que les _robes rouges_, comme il les appelait,

n'étaient pas toutes présentes.--Comptez-les, avait-il dit à un prélat

de sa chapelle; et ayant obtenu la certitude que treize manquaient

sur vingt-huit, il s'était écrié à demi-voix, avec une violence dont

il n'était pas maître:--Les sots! ils sont toujours les mêmes!

ostensiblement soumis, secrètement factieux!... mais ils vont voir ce

qu'il en coûte de jouer avec ma puissance!...--À peine sorti de la

cérémonie, il avait mandé auprès de lui le ministre de la police, et

avait ordonné d'arrêter les treize cardinaux, de les dépouiller de la

pourpre (d'où ils furent depuis désignés sous le nom de cardinaux

noirs), de les disperser dans différentes provinces, de les y garder à

vue, et de séquestrer non-seulement leurs revenus ecclésiastiques,

mais leurs biens personnels.

On ne pouvait répondre par plus de violence à une plus imprudente et

plus condamnable opposition. Dans le nombre des treize cardinaux se

trouvait le cardinal Oppizoni, que Napoléon, malgré beaucoup de nuages

répandus sur la vie privée de ce prince de l'Église, avait nommé

archevêque de Bologne, cardinal, et sénateur. Il le fit appeler chez

le vice-roi d'Italie, et menacer des plus sévères châtiments s'il ne

donnait immédiatement sa démission de toutes ses dignités

ecclésiastiques. Le prélat ingrat, frappé de terreur, avait remis la

démission demandée en versant des torrents de larmes, et avait

sur-le-champ quitté Paris pour la retraite, moitié exil, moitié

prison, qui lui était assignée.

[En marge: Chagrin du clergé sage à l'aspect des fautes de certains

ecclésiastiques, et du châtiment qui en est la suite.]

Le lendemain de ces déplorables violences, les secrets instigateurs

qui les avaient provoquées se réjouissaient fort de l'accusation

d'adultère lancée contre un mariage d'où devait naître l'héritier de

l'Empire, des excès de pouvoir dont cette accusation avait été la

cause, et s'applaudissaient de semer ainsi une infinité de maux sur

les pas d'un gouvernement détesté, dont malheureusement la sagesse

n'égalait plus la gloire. Le clergé, que l'esprit de parti n'aveuglait

point, déplorait à la fois la faute et le châtiment, et appelait de

tous ses voeux la fin d'un état de choses qui pouvait entraîner les

conséquences les plus graves. Mais il était difficile d'amener

l'Empereur à se modérer, le Pape à se résigner, seul moyen pourtant de

négocier un accord entre les deux puissances spirituelle et

temporelle!

[En marge: Inertie calculée du Pape à Savone.]

Le Pape, à Savone, quoique entouré d'une extrême surveillance, cachée

sous de grands égards, communiquait avec la portion remuante des

catholiques, et comprenant aussi bien qu'eux la tactique du moment, se

refusait avec constance à tous les actes du pontificat. Il ne voulait

ni instituer les nouveaux évêques nommés par Napoléon, ce qui laissait

déjà vingt-sept siéges vacants, ni continuer aux évêques la faculté de

distribuer certaines dispenses, notamment pour les mariages. Il

interrompait ainsi autant qu'il était en lui l'exercice du culte en

France, ce qui pouvait tourner ou contre le culte lui-même, ou contre

le gouvernement, suivant que les populations prendraient parti pour le

Pape ou pour l'Empereur. Pie VII, vivant dans le palais épiscopal de

Savone, y disant tous les jours la messe, et y donnant la bénédiction

à des fidèles souvent venus de loin pour la recevoir, accueillait les

autorités poliment mais avec tristesse, et répondait, quand on lui

demandait de se prêter aux fonctions les plus indispensables du

pontificat, qu'il n'était pas libre, surtout qu'il n'avait pas de

conseils, puisque les cardinaux étaient ou prisonniers, ou réunis à

Paris autour du trône impérial, et que dans cet isolement il ne

pouvait faire aucun acte qui fût valable, qui fût même exempt

d'erreur, n'ayant auprès de lui aucune des lumières de l'Église.

[En marge: Napoléon oppose inertie à inertie, et passe une année

entière sans faire attention aux affaires ecclésiastiques.]

Napoléon, informé de ce que faisait et disait le Pape par les rapports

d'ailleurs bienveillants et conciliateurs du préfet de Montenotte, M.

de Chabrol, ne restait pas en arrière de finesse, et disait que lui

non plus n'était pas pressé, qu'en attendant que le Pape devînt

raisonnable, il continuerait à administrer l'Église par certains

moyens, provisoires il est vrai, mais suffisants pour un temps même

assez long. Il avait donc prescrit le silence sur les affaires

ecclésiastiques, et s'était abstenu depuis une année de prendre un

parti, non pas seulement par calcul, mais aussi par impossibilité de

suffire à tout, car les affaires se multipliaient incessamment sous sa

main, même depuis que la guerre d'Autriche était finie. Cependant il

désirait mettre un terme à la querelle avec le Pape, voulant étendre à

l'Église la paix qu'il venait de donner à l'Europe.

[En marge: Le Pape commence à perdre patience, et à demander lui-même

qu'on s'occupe des affaires de l'Église.]

Le Pape, qui, tout en priant avec ferveur sentait le poids de ses

fers, qui voyait tous les jours se résoudre une foule d'importantes

questions, se succéder des traités, des divorces, des mariages, et qui

ne trouvait jamais dans la bouche du préfet, avec de grands respects,

que des conseils sans espérance d'arrangement, finissait par

s'impatienter, presque par s'emporter.--On songe à tout, disait-il,

excepté à Dieu! On s'occupe de toutes les affaires, excepté de celles

de l'Église. Elles ont pourtant leur importance même temporelle, et on

le sentira si jamais la chaîne des prospérités vient à s'interrompre.

On veut me pousser à bout! eh bien, j'userai de nouvelles armes, je

ferai un nouvel éclat, j'aurai recours aux moyens que Dieu a mis en

mes mains pour sauver son Église!...--Et sans s'expliquer davantage,

l'infortuné pontife, passant comme les caractères doux et vifs de la

patience à l'exaltation, donnait à entendre, en termes menaçants,

qu'il provoquerait un schisme par un appel solennel aux consciences,

et replacerait le gouvernement impérial dans les embarras où s'étaient

trouvés les gouvernements révolutionnaires, car le schisme est

toujours bien voisin de la guerre civile. Après ces menaces il

retombait dans son abattement et sa douceur, se répandait en longs

entretiens avec le préfet, et lui demandait sans cesse comment il se

faisait que ce général Bonaparte, qu'il avait tant aimé, dont il avait

tant favorisé l'élévation, pour lequel il avait bravé tant

d'opposition afin de venir le sacrer à Paris, pouvait le payer de tant

d'ingratitude, et opprimer, abaisser, ébranler l'Église, après l'avoir

si habilement, si courageusement rétablie par l'acte glorieux du

concordat?... Et il se montrait confondu d'étonnement, de douleur, à

l'aspect de si étranges contradictions.--M. de Chabrol le consolait,

le calmait, et lui faisait espérer que tout s'arrangerait, sans lui

dire précisément à quelle condition, mais en lui laissant deviner que

ce serait au prix de sa puissance temporelle. À cela le Pape ne

répondait rien, affectant de n'être soucieux que des intérêts de la

puissance spirituelle.

[En marge: Napoléon prend enfin le parti de mettre un terme aux

difficultés avec le Saint-Siége.]

[En marge: Embarras qui le forcent à prendre ce parti.]

[En marge: Vacance de vingt-sept siéges, et difficulté d'y organiser

une administration provisoire.]

Il fallait pourtant en finir, et arriver à un arrangement quelconque.

Napoléon le sentait bien, car les moyens provisoires employés pour

gouverner l'Église sans la participation de son chef étaient fort

insuffisants, fort contestés, fort contrariés, surtout dans leur

application. Vingt-sept siéges étaient devenus vacants dans l'Empire,

depuis la querelle avec Rome: or chacun sait que sans son évêque ou un

représentant de son évêque tout diocèse est arrêté dans sa marche, que

le clergé n'est plus gouverné, que certains actes de la vie civile

sont suspendus, parce que chez les catholiques la vie civile

s'accomplit sous les yeux, avec la consécration de la religion. Ce qui

est plus grave peut-être que la privation d'un évêque, c'est

l'existence d'un évêque non accepté des fidèles, parce qu'il veut

commander et n'est pas obéi, et qu'au lieu d'être en attente l'Église

est en révolte. Et c'était là en effet le péril dans les vingt-sept

diocèses vacants, car Napoléon, qui n'était pas homme à laisser chômer

sa prérogative, avait eu hâte de les pourvoir de nouveaux titulaires.

Il avait proposé au Pape de conférer aux prélats nommés l'institution

canonique, en consentant que dans les bulles d'institution le pontife

ne fit pas mention du souverain temporel dont il confirmait les actes.

Napoléon pouvait avoir cette modestie sans danger pour son autorité;

mais il ne voulait pas, et avec raison, qu'on employât une forme dont

le Pape fait usage pour les siéges à l'égard desquels il réunit le

double pouvoir de nommer et d'instituer, forme qualifiée _de proprio

motu_. C'était justement celle que le Pape avait employée, notamment

pour M. de Pradt, transféré du siége de Poitiers à celui de Malines.

Napoléon avait rejeté ces bulles, qui étaient non pas l'omission, mais

la négation de son autorité, et avait voulu que les vingt-sept prélats

nommés par lui, quoique non institués, s'emparassent du gouvernement

de leurs diocèses. Pour leur en fournir le moyen il avait eu recours à

un expédient indiqué par les anciens usages de l'Église, et il leur

avait fait attribuer la qualité de _vicaires capitulaires_.

Lorsque en effet un siége devient vacant par la mort de son pasteur,

le chapitre du diocèse élit sous le titre de vicaire capitulaire un

administrateur provisoire du siége, qui remplit les fonctions de

l'épiscopat jusqu'à l'installation du nouveau titulaire, mais qui se

borne toutefois à remplir les fonctions indispensables et ne jouit

d'aucun des honneurs de l'épiscopat. Jadis les évêques nommés étaient

quelquefois élus vicaires capitulaires, et entraient ainsi en

possession immédiate de leurs siéges. Napoléon ne pouvant pas obtenir

l'envoi des bulles telles qu'il les désirait, avait voulu que les

sujets nommés par lui fussent investis de la qualité de vicaires

capitulaires, mais il avait rencontré presque partout les plus vives

résistances. Les chapitres avaient en général élu leur administrateur

provisoire avant la nomination par l'Empereur des nouveaux évêques.

Ils alléguaient donc l'élection déjà faite pour n'en pas faire une

seconde, ou bien quand ils étaient plus hardis, ils osaient soutenir

que cette façon de procéder n'était qu'une manière détournée d'annuler

l'institution canonique appartenant au Pape, et niaient que les règles

de l'Église permissent de déférer aux évêques nommés la qualité de

vicaires capitulaires.

Vraie ou non, la doctrine leur convenait, car ils s'étaient bientôt

aperçus qu'en se prêtant à l'administration provisoire des églises,

ils ôtaient au Pape le moyen le plus sûr d'arrêter Napoléon dans sa

marche. Mais le moyen était dangereux, car arrêter un homme comme

Napoléon n'était pas facile, et, pour y parvenir, interrompre le culte

lui-même n'était pas très-pieux. Vainement quelques prêtres éclairés

se rappelant que Henri VIII avait pu, pour des motifs honteux, faire

sortir de l'Église catholique l'une des plus grandes nations du globe,

se disaient que Napoléon, bien autrement puissant que Henri VIII,

appuyé sur des motifs bien autrement avouables, pourrait causer à la

foi de plus grands maux que le monarque anglais, surtout dans un

siècle indifférent, beaucoup plus à craindre qu'un siècle hostile.

Mais les instigateurs de l'opposition cléricale, aveuglés par leurs

passions, s'inquiétaient peu du danger de la religion, et avaient

porté à Paris même le théâtre de cette guerre périlleuse. Ce qui

s'était passé dans ce siége important offrait le tableau le plus

frappant de l'état de l'Église française à cette époque, et des

rapports de Napoléon avec elle.

[En marge: État particulier du diocèse de Paris.]

[En marge: Le cardinal Fesch, l'abbé Émery, M. Duvoisin.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 53 段