Les Américains révoltés de cette double violation du droit des

neutres, qu'ils imputaient surtout aux Anglais comme provocateurs,

avaient rendu un acte, dit _loi d'embargo_, par lequel ils avaient

défendu à leurs bâtiments de naviguer entre la France et l'Angleterre,

de venir même en Europe. Ils leur avaient prescrit de se consacrer

exclusivement au trafic des rivages américains, et avaient résolu

d'employer leur propre coton en devenant eux-mêmes manufacturiers. En

retour, ils avaient déclaré saisissable tout bâtiment anglais ou

français qui oserait toucher aux côtes d'Amérique, après l'abstention

des rivages anglais et français qu'ils avaient eu le courage de

s'imposer à eux-mêmes.

[En marge: Violation par les Américains de leur acte d'_embargo_.]

Cependant les armateurs américains, moins fiers que leur gouvernement,

avaient pour la plupart enfreint ces lois plus honorables que bien

calculées. Ainsi, comme l'embargo n'atteignait que ceux qui étaient

rentrés dans les ports, la plupart étaient restés en aventuriers sur

les mers, pensant bien que de telles mesures ne dureraient pas plus

d'une ou deux années, et vivaient en allant de ports en ports pour le

compte des maisons qui les avaient expédiés. Presque tous se rendaient

en Angleterre, y chargeaient les denrées coloniales dont regorgeaient

les magasins de Londres, les transportaient quelquefois pour leur

compte, plus souvent pour le compte des négociants anglais,

hollandais, anséates, danois ou russes, prenaient des licences, se

faisaient de plus convoyer par les flottes britanniques, entraient à

Kronstadt, Riga, Dantzig, Copenhague, Hambourg, Amsterdam,

s'introduisaient même à Anvers, au Havre, à Bordeaux, se présentaient

dans tous ces ports comme neutres puisqu'ils étaient Américains,

affirmaient n'avoir pas communiqué avec l'Angleterre, étaient crus

facilement en Russie, en Prusse, à Hambourg, en Hollande, où l'on ne

demandait qu'à être trompé, un peu plus difficilement à Anvers, au

Havre, à Bordeaux, mais là même trouvaient souvent le moyen de mettre

en défaut la vigilance de l'administration impériale, presque toujours

impuissante, après les plus minutieuses recherches, à constater les

communications avec l'Angleterre et les actes de soumission à ses

lois.

Dans la Méditerranée, les Grecs, qui alors commençaient leur fortune

commerciale sous le pavillon ottoman, allaient chercher à Malte des

sucres, des cafés, des cotons anglais, et les portaient à Trieste, à

Venise, à Naples, à Livourne, à Gênes, à Marseille, en se donnant pour

neutres, puisqu'ils étaient Ottomans, et il y avait à leur égard aussi

bien qu'à l'égard des Américains grande peine à démontrer la fraude.

[En marge: Grand intérêt de la France à empêcher le trafic des faux

neutres.]

La France avait un intérêt capital à empêcher ce vaste commerce

interlope. Si en effet les Anglais ne pouvaient plus vendre en Europe

ces denrées coloniales qui étaient ou le produit de leurs nombreuses

colonies, ou le prix dont on avait payé leurs produits manufacturés

dans les colonies des autres nations, leur immense négoce était arrêté

tout court. L'énorme quantité de papier fondée sur ces valeurs, et

déposée à la banque d'Angleterre par la voie de l'escompte, était

protestée en plus ou moins grande partie; le crédit de la banque se

trouvait atteint, et ses billets, qui formaient (depuis la suppression

des payements en argent) l'unique ou la principale monnaie de

l'Angleterre, étaient frappés d'un discrédit immédiat. Déjà ils

perdaient 20 pour cent par rapport à l'argent; le change anglais qui

était fort bas, car la livre sterling qui vaut ordinairement 25 francs

se vendait à peine 17 francs sur le continent, devait baisser

davantage, et il pouvait arriver bientôt que le billet de banque

perdant 30 pour cent, la livre sterling tombât à 15 et 14 francs sur

le continent, et que dans ce cas toutes les affaires de l'État et des

particuliers devinssent presque impossibles. Comment faire alors pour

se procurer au dehors tant de produits dont le luxe anglais ne voulait

pas se passer même en temps de guerre? comment surtout payer

l'entretien des armées anglaises dans la Péninsule, lesquelles ne

pouvaient obtenir chez leurs alliés le pain, la viande, le vin que

contre de l'or ou de l'argent? Si on songe en outre qu'en Angleterre

deux partis politiques, dont les forces ordinairement inégales se

balançaient pourtant quelquefois dans certaines questions, voulaient

l'un la guerre, l'autre la paix, on comprendra qu'ajouter à de grands

échecs militaires une nouvelle dépréciation des valeurs commerciales,

c'était donner des armes au parti de la paix, et approcher du terme où

la mer et le continent étant pacifiés à la fois, l'oeuvre de Napoléon

serait enfin accomplie.

[En marge: Napoléon se décide à arrêter les Grecs et les Américains,

qui se sont fait les intermédiaires du commerce britannique.]

Quelque violents que fussent les moyens que Napoléon était réduit à

employer, l'importance du but à atteindre était si grande, qu'on ne

peut s'empêcher d'excuser ce qu'il fit pour arriver à ses fins. On se

convaincra même que son principal tort fut bientôt de n'avoir pas été

assez persévérant dans ses vues. Sentant tout d'abord la difficulté de

discerner si les prétendus neutres avaient, oui ou non, consenti à

subir les lois anglaises, il prit une décision radicale qui coupait

court à la difficulté. Il ne voulut plus qu'on reçût ni Ottomans, ni

Américains dans les ports français ou alliés, et se fonda pour en agir

ainsi sur des raisons très-soutenables. Pour les Ottomans, peu

surveillés par leur gouvernement, et surtout ne touchant qu'aux ports

français ou presque français, comme ceux de Marseille, de Gênes, de

Livourne, de Naples, de Venise, de Trieste, il décida qu'on les

recevrait provisoirement, que leurs papiers seraient envoyés à Paris,

vus par le directeur des douanes et par lui-même, et qu'on ne les

exempterait de la confiscation (peine infligée à toute fraude)

qu'après cet examen rigoureux. L'inconvénient de maltraiter ces Grecs

prétendus Ottomans n'était pas grand, car la Porte s'intéressait peu à

eux, et de plus on ne se souciait pas beaucoup d'elle.

[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir des États alliés la saisie

des Américains.]

Quant aux Américains, la difficulté d'en agir rigoureusement avec eux

était plus grave. Ils venaient non-seulement en France, mais en

Hollande, en Allemagne, en Prusse, en Russie, pays où il ne suffisait

pas pour être obéi d'intimer un ordre, mais où il fallait présenter

des raisons plausibles, appuyées sur une grande influence. En outre

ces Américains appartenaient à un gouvernement puissant, qu'il

importait de ménager, car il y avait chance en le ménageant de

l'amener prochainement à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne.

Napoléon défendit de recevoir les Américains dans les ports français

ou quasi-français, et insista pour qu'on refusât de les recevoir en

Prusse et en Russie, en alléguant la raison très-fondée qu'ils ne

pouvaient être que de faux Américains. Certains d'entre eux en effet

usurpaient la qualité qu'ils prenaient; les autres étaient des

expatriés qui, ayant renoncé à leur pays pour plus ou moins longtemps,

et ayant adopté pour unique patrie les entrepôts britanniques,

n'avaient plus droit à l'appui de leur gouvernement. On pouvait donc

leur contester la protection du pavillon américain, et se dire qu'en

les arrêtant on arrêtait le commerce anglais lui-même, et qu'on le

réduisait à la contrebande nocturne qui se faisait en détail le long

des côtes mal surveillées.

Napoléon alla même plus loin à leur égard, et ne se bornant pas à leur

fermer l'entrée des ports du continent, il ordonna leur saisie dans

les ports français ou dépendants de la France, et la réclama

énergiquement en Prusse, en Danemark, en Russie. Pour exécuter cette

mesure chez lui il alléguait une raison dont il se montrait plus

touché qu'il ne l'était véritablement, c'était la saisie ordonnée en

Amérique contre les bâtiments français qui avaient violé en touchant

aux ports de l'Union la loi de l'embargo. Il y en avait en effet trois

ou quatre qui, ayant eu la hardiesse de s'aventurer sur l'océan

Atlantique, avaient violé, sciemment ou non, la loi américaine, et

avaient été saisis; il y en avait trois ou quatre, disons-nous, contre

des centaines de vaisseaux américains entrés dans les ports de France,

et frappés de séquestre.--C'est bien du dommage, disait le ministre

américain chargé de défendre à Paris ses compatriotes, et avouant du

reste leurs torts, c'est bien du dommage pour un imperceptible dommage

causé aux Français.--L'étendue du dommage n'est rien, répondait

Napoléon, l'honneur du pavillon est tout. Vous avez mis la main sur

des bâtiments français couverts de mes couleurs, et un seul atteint

suffirait pour que j'arrêtasse toute la marine américaine, si je la

tenais.--C'était là une raison d'apparat, et Napoléon n'était pas si

courroucé qu'il affectait de l'être. Il cherchait un prétexte spécieux

pour saisir en Hollande, en France, en Italie, la masse des bâtiments

américains qui faisaient la fraude pour les Anglais, et qui se

trouvaient à sa portée. Il en avait effectivement séquestré un nombre

considérable, et il y avait dans leurs riches cargaisons de quoi

fournir à son trésor des ressources presque égales à celles que lui

procuraient les contributions de guerre imposées aux vaincus. Du

reste, sentant parfaitement l'intérêt qu'il avait à se rapprocher des

Américains pour les brouiller avec les Anglais, il ouvrit une

négociation avec le général Armstrong, représentant à Paris le

gouvernement de l'Union, et n'hésita pas à reconnaître en termes

formels que ses décrets de Berlin et de Milan étaient une violence,

mais une violence appelée par la violence. Il soutint qu'il n'avait

pas eu d'autre moyen de répondre à l'insolente prétention britannique

de lever un octroi sur les mers, et déclara qu'il était prêt cependant

à renoncer à ses décrets en faveur des Américains, à une condition,

c'est que ceux-ci résisteraient à la tyrannie britannique, et qu'ils

obligeraient le cabinet anglais à rapporter les fameux ordres du

conseil, ou bien lui déclareraient la guerre. À cette condition,

disait-il, il était tout prêt à restituer aux Américains le droit

entier des neutres.

Cette saisie des Américains n'était pas difficile à exécuter en

France; elle ne l'était pas même dans les villes anséatiques, aux

bouches de l'Elbe et du Weser, où les troupes françaises se trouvaient

campées; mais elle l'était en Hollande, où le roi Louis résistait aux

volontés de son frère, et où l'on avait vu s'abattre un grand nombre

de navires fraudeurs; elle l'était dans le Danemark, qui servait

volontiers d'entrepôt aux marchandises prohibées, et les répandait sur

le continent par la frontière du Holstein; dans les ports de la

Prusse, qui n'avait pas grand intérêt ni grand goût à tourmenter ses

populations pour assurer le triomphe de Napoléon sur l'Angleterre; et

enfin dans les ports de la Russie, qui, ayant un extrême besoin du

commerce britannique pour vendre ses produits agricoles, unique

fortune de ses grands seigneurs, se dédommageait de la clôture des

mers en faisant sous le pavillon américain une partie du trafic dont

elle avait promis à Tilsit et à Erfurt de se priver complétement.

[En marge: Résistances que Napoléon rencontre en Hollande relativement

à la saisie des Américains.]

[En marge: Menaces de Napoléon contre la Hollande, et voyage du roi

Louis à Paris, pour aplanir les difficultés survenues.]

Qu'il essuyât des résistances en Danemark, en Prusse, en Russie,

Napoléon l'admettait, avec dépit, il est vrai, avec colère même, et en

se plaignant de ces résistances avec une vivacité peu conforme à sa

politique actuellement conciliatrice: mais qu'en Hollande, pays

conquis par les armes de la France, donné en royaume à l'un de ses

frères, il trouvât une mauvaise volonté plus prononcée qu'en aucune

partie du littoral européen, il ne pouvait le supporter, et à chaque

instant il menaçait d'un coup de foudre les téméraires qui osaient

ainsi le braver. On devine au simple énoncé de ces griefs le motif

qui, dans la récente distribution de ses troupes, l'avait porté à

placer une partie des anciennes divisions Masséna autour des

frontières de Hollande. Voyant qu'il ne pouvait parvenir à empêcher

les Hollandais de se livrer à la contrebande, il avait d'abord rendu

un décret pour interdire toute communication commerciale avec eux.

C'était les frapper de mort, car à moitié séparés de l'Angleterre par

l'état de guerre, s'ils étaient encore séparés du continent par nos

lois, ils allaient être condamnés à mourir de faim. Le roi Louis

s'était alors jeté aux pieds de son frère, et, en promettant de

changer de conduite, avait obtenu que le décret fût rapporté. Bientôt

ses promesses étaient devenues vaines, et les Américains, malgré nos

réclamations, avaient été admis dans tous les ports de la Hollande. À

ce nouvel acte de désobéissance, Napoléon, ne se contenant plus, avait

rétabli le décret de séparation, et annoncé tout haut le projet de

réunir la Hollande à la France.

Depuis quelque temps en effet cette pensée commençait à le

préoccuper. S'apercevant qu'il ne pouvait tirer de la Hollande, même

sous la royauté d'un frère, ni un concours efficace de forces navales,

ni un concours sincère de restrictions commerciales, il se préparait,

quoi qu'on pût en penser, à la réunir à l'Empire. Le langage triste et

amer du roi Louis n'était pas de nature à le faire changer d'avis.

Pourtant sa famille, un reste d'affection, l'Europe, l'arrêtaient

encore. Un personnage dont il avait fort remarqué le mérite, qui lui

en était très-reconnaissant sans être moins attaché à sa patrie,

l'amiral Verhuel, s'efforçait de prévenir un éclat fâcheux et pressait

les deux frères de se voir. Napoléon n'en avait guère le désir,

craignant de se laisser fléchir quand il se trouverait en présence de

son frère; et le roi Louis ne s'en souciait pas davantage, craignant

de tomber à Paris sous une main trop puissante, craignant aussi de

rencontrer la reine Hortense, son épouse, de laquelle il vivait

éloigné. Toutefois, sur les instances de l'amiral Verhuel, qui avait

fait pour chacun des deux frères les pas que l'autre ne voulait pas

faire, le roi Louis avait quitté la Haye, et venait d'arriver à Paris

afin d'y régler un différend d'où pouvaient sortir les plus graves

événements de l'époque. On était en pourparlers au moment dont nous

traçons le tableau, et pour premier acte de soumission le roi Louis

avait consenti à laisser arrêter les Américains qui s'étaient

introduits dans les ports de Hollande.

[En marge: Difficultés avec la Prusse et avec le Danemark,

relativement à la saisie des Américains.]

Napoléon s'était occupé ensuite de l'exécution de ses décrets dans les

autres États du Nord. Admettre les faux neutres pour les séquestrer

ensuite, plaisait fort à son esprit rusé, et peu scrupuleux dans le

choix des moyens, surtout à l'égard de fraudeurs effrontés, qui

violaient à la fois les lois de leur pays et celles des pays qui

consentaient à les admettre. Il les avait fait saisir par ses propres

agents dans les villes anséatiques, et conseillait au Danemark ainsi

qu'à la Prusse de les laisser entrer, pour les arrêter ensuite,

certain qu'on serait de n'arrêter que des Anglais sous le faux nom

d'Américains. Le Danemark, la Prusse se défendaient timidement, en

alléguant que si beaucoup d'Américains étaient des fraudeurs, d'autres

pouvaient ne pas l'être, et qu'on surveillait très-activement leurs

papiers pour s'assurer s'ils avaient touché aux ports britanniques.

Mais Napoléon niait qu'on pût établir une distinction entre eux, car

le moins coupable n'avait pu naviguer sans violer au moins la loi

américaine qui défendait de venir en Europe. On balbutiait d'assez

mauvaises raisons en réponse; on promettait d'obtempérer à ses lois,

sauf à s'en écarter beaucoup dans l'exécution, et à frauder soi-même

pour protéger les fraudeurs. Le Danemark était peu excusable, car

l'Angleterre l'avait traité en ennemie implacable, et la France au

contraire en amie sûre et fidèle; en outre, il s'agissait de ses

droits les plus précieux, car aucun État n'était aussi intéressé à

résister au régime que les Anglais voulaient établir sur les mers.

Mais la Prusse, qui était vaincue et opprimée, qui n'avait pas

d'intérêt dans les questions maritimes, était fort excusable de ne pas

se prêter volontiers au triomphe des combinaisons politiques de son

vainqueur, et de ne pas aimer à y contribuer par de cruels

sacrifices. Néanmoins elle ne refusait pas absolument de se conformer

aux désirs de Napoléon, mais elle éludait les explications, et en fait

elle admettait les Américains sans les arrêter. Napoléon, qui lisait

lui-même la correspondance de ses consuls, et soutenait la querelle en

personne, avait proposé à la Prusse une combinaison digne des

fraudeurs auxquels il faisait la guerre. On annonçait dans le moment

de nombreux convois qui, sous le pavillon menteur des Américains,

devaient entrer dans les ports de la Vieille-Prusse, notamment à

Colberg, où nous n'avions pas un soldat.--Laissez-les entrer, avait

dit Napoléon, arrêtez-les après; vous me livrerez les cargaisons, et

je les prendrai en déduction de la dette prussienne.--Il était sur le

point de réussir dans cette étrange négociation.

De tout ce littoral du Nord, il ne restait d'ouvert aux prétendus

Américains que la Poméranie suédoise, que Napoléon venait de rendre à

la Suède, à la suite d'une révolution soudaine, mais facile à prévoir

sous un roi dont les extravagances continuelles compromettaient à la

fois la dignité et la sûreté de son pays.

[En marge: Révolution en Suède, et avénement d'un nouveau roi, auquel

Napoléon accorde la paix, à condition d'en être secondé dans son

système maritime.]

On a vu la folle direction que Gustave IV avait donnée à ses forces

pendant la triste guerre de Finlande. Acharné contre le Danemark au

lieu de s'occuper de la Russie, à laquelle il aurait pu disputer

longtemps la Finlande, il avait porté une partie notable de ses forces

vers la Norvége pour l'envahir, et vers le Sund pour menacer

Copenhague. Les Suédois, exaspérés de se voir enlever la Finlande par

un emploi malheureux de leurs braves troupes, s'étaient révoltés

contre un roi en démence. C'est dans l'armée de Norvége qu'avait

éclaté la révolte. Conduite par un officier remuant et hardi, cette

armée s'était portée sur Stockholm. De fidèles serviteurs du roi

Gustave IV s'efforçant de l'éclairer, l'avaient supplié vainement de

faire à la nation justement soulevée des sacrifices nécessaires. Il

était alors tombé dans une sorte de frénésie, s'était jeté sur l'épée

d'un aide de camp, on ne sait dans quel but, avait été enfin désarmé,

et gardé à vue comme un malade atteint de folie furieuse. Dans cette

extrémité, les États assemblés extraordinairement l'avaient déclaré

incapable de régner, et avaient appelé au trône son oncle, le duc de

Sudermanie, prince doux et sage, qui pendant la minorité du roi

détrôné avait déjà gouverné le royaume avec beaucoup de prudence.

C'était pour prévenir de plus grands malheurs que le nouveau monarque

venait de conclure la paix avec la Russie et la France.

[En marge: Difficultés avec le nouveau gouvernement suédois comme avec

l'ancien, relativement à la saisie des faux neutres.]

La paix avec la Russie avait coûté à la Suède la Finlande; la paix

avec la France lui avait valu au contraire la restitution de la

Poméranie et du port de Stralsund, pris par les Français en 1807, et

occupé par eux jusqu'en 1810. Mais Napoléon avait accordé cette

restitution à la condition d'une interdiction absolue des ports

suédois aux Anglais, surtout de celui de Stralsund, le plus important

de tous, puisqu'il était placé sur le continent allemand, et pouvait à

lui seul rendre nul le vaste appareil du blocus continental.

Malheureusement, après la perte de la Finlande, il n'y avait pas de

plus dur sacrifice pour les Suédois que celui du commerce britannique.

À cette époque presque tous les peuples de la Baltique, riches en

produits agricoles, en matières navales, telles que fers, bois,

chanvres, goudrons, ne pouvaient se passer ou de l'Angleterre ou de la

France, et jamais de toutes les deux à la fois. Être brouillés avec la

France leur laissait l'accès de l'Angleterre, et de plus les rendait

les instruments d'une profitable contrebande. Mais être brouillés avec

l'Angleterre leur fermait les ports britanniques sans leur ouvrir les

ports de France qui étaient étroitement bloqués, de manière que la

brouille avec l'Angleterre équivalait à la rupture avec les deux

puissances. Les Suédois, après avoir promis à Napoléon de rompre avec

les Anglais, leur avaient effectivement fermé le grand entrepôt de

Gothembourg, si commodément situé pour la contrebande. Mais ils leur

avaient immédiatement permis de transférer cet entrepôt dans les îles

voisines de Gothembourg, et à l'exemple de tous les petits riverains

de la Baltique ils se tiraient d'embarras à l'égard de la France avec

force promesses toujours violées.

Napoléon, exactement informé par ses consuls, fut très-mécontent

d'apprendre qu'on le trompait en Suède comme ailleurs, rappela les

motifs qui lui avaient fait déclarer la guerre à Gustave IV et

conclure la paix avec le duc de Sudermanie, et annonça qu'il allait

réoccuper la Poméranie suédoise, recommencer même la guerre contre la

Suède, quoi qu'on pût en penser dans les cabinets du Nord, si les

prescriptions à l'égard du commerce britannique n'étaient pas

rigoureusement observées.

[En marge: Démêlés avec la Russie au sujet de la saisie des vaisseaux

américains.]

Parmi ces cabinets du Nord un seul, celui de Russie, avouait à moitié

sa résistance. Ce cabinet, dissimulant le déplaisir qu'il avait

ressenti des procédés de Napoléon dans la question du mariage, et du

refus que celui-ci avait fait de se lier à l'égard de la Pologne,

dissimulant aussi les ombrages que pouvait lui inspirer la récente

intimité de la France avec l'Autriche, avait une raison de tout

supporter dans le moment, c'était le désir de terminer la guerre avec

les Turcs, afin de leur arracher la Moldavie et la Valachie. Un tel

motif valait bien en effet qu'on souffrît sans se plaindre beaucoup de

désagréments. D'ailleurs l'idée d'une nouvelle guerre avec la France

ne souriait alors à aucun homme sensé en Russie. Néanmoins, quoique

résolu à beaucoup endurer, Alexandre conservait, outre sa fierté

personnelle, la fierté d'un grand empire.

[En marge: Motifs que fait valoir la Russie pour ne pas arrêter

indistinctement tous les bâtiments américains.]

Offensé de la domination que Napoléon prétendait exercer sur toutes

les côtes du Nord, depuis Amsterdam, Brême, Hambourg jusqu'à Riga, et

même jusqu'à Saint-Pétersbourg, Alexandre s'y résignait toutefois, en

considération du but qu'il poursuivait en Orient; mais il voulait que

dans ses propres États Napoléon y mît quelque réserve; il le voulait

par un sentiment de dignité qui était fort avouable, et par un intérêt

agricole et commercial qui l'était un peu moins. En conséquence il

opposa au cabinet français la raison alléguée en ce moment par tous

les autres États, raison qui ne valait rien tant qu'existait la loi

américaine de l'embargo, c'est que les Américains n'étaient pas tous

des fraudeurs, que parmi eux il y en avait de sincères pratiquant un

commerce légitime, qu'il n'admettrait que ceux-là, qu'il arrêterait

avec soin tous les autres, et que, privé de commerce avec

l'Angleterre, il voulait absolument conserver celui de l'Amérique.

L'argumentation était mauvaise, car la loi de l'embargo constituait en

état de fraude tout Américain naviguant en Europe, et de plus on

savait avec certitude que les Anglais ne laissaient pas passer un seul

navire sans qu'il payât leur octroi de navigation, ou chargeât des

marchandises anglaises.

[En marge: Origine des _licences_, et arguments qu'elles fournissent à

tous ceux qui ne veulent pas se soumettre au blocus continental.]

Malheureusement Napoléon, par le désir immodéré de cumuler tous les

avantages à la fois, venait, en permettant par les _licences_

certaines communications avec la Grande-Bretagne, de fournir contre

lui des arguments très-plausibles à tous ceux que froissait le blocus

continental. Voici comment il avait été amené à ces exceptions à son

propre système, qui le plaçaient dans un état de contradiction avec

lui-même extrêmement embarrassant.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 53 段