neutres, qu'ils imputaient surtout aux Anglais comme provocateurs,
avaient rendu un acte, dit _loi d'embargo_, par lequel ils avaient
défendu à leurs bâtiments de naviguer entre la France et l'Angleterre,
de venir même en Europe. Ils leur avaient prescrit de se consacrer
exclusivement au trafic des rivages américains, et avaient résolu
d'employer leur propre coton en devenant eux-mêmes manufacturiers. En
retour, ils avaient déclaré saisissable tout bâtiment anglais ou
français qui oserait toucher aux côtes d'Amérique, après l'abstention
des rivages anglais et français qu'ils avaient eu le courage de
s'imposer à eux-mêmes.
[En marge: Violation par les Américains de leur acte d'_embargo_.]
Cependant les armateurs américains, moins fiers que leur gouvernement,
avaient pour la plupart enfreint ces lois plus honorables que bien
calculées. Ainsi, comme l'embargo n'atteignait que ceux qui étaient
rentrés dans les ports, la plupart étaient restés en aventuriers sur
les mers, pensant bien que de telles mesures ne dureraient pas plus
d'une ou deux années, et vivaient en allant de ports en ports pour le
compte des maisons qui les avaient expédiés. Presque tous se rendaient
en Angleterre, y chargeaient les denrées coloniales dont regorgeaient
les magasins de Londres, les transportaient quelquefois pour leur
compte, plus souvent pour le compte des négociants anglais,
hollandais, anséates, danois ou russes, prenaient des licences, se
faisaient de plus convoyer par les flottes britanniques, entraient à
Kronstadt, Riga, Dantzig, Copenhague, Hambourg, Amsterdam,
s'introduisaient même à Anvers, au Havre, à Bordeaux, se présentaient
dans tous ces ports comme neutres puisqu'ils étaient Américains,
affirmaient n'avoir pas communiqué avec l'Angleterre, étaient crus
facilement en Russie, en Prusse, à Hambourg, en Hollande, où l'on ne
demandait qu'à être trompé, un peu plus difficilement à Anvers, au
Havre, à Bordeaux, mais là même trouvaient souvent le moyen de mettre
en défaut la vigilance de l'administration impériale, presque toujours
impuissante, après les plus minutieuses recherches, à constater les
communications avec l'Angleterre et les actes de soumission à ses
lois.
Dans la Méditerranée, les Grecs, qui alors commençaient leur fortune
commerciale sous le pavillon ottoman, allaient chercher à Malte des
sucres, des cafés, des cotons anglais, et les portaient à Trieste, à
Venise, à Naples, à Livourne, à Gênes, à Marseille, en se donnant pour
neutres, puisqu'ils étaient Ottomans, et il y avait à leur égard aussi
bien qu'à l'égard des Américains grande peine à démontrer la fraude.
[En marge: Grand intérêt de la France à empêcher le trafic des faux
neutres.]
La France avait un intérêt capital à empêcher ce vaste commerce
interlope. Si en effet les Anglais ne pouvaient plus vendre en Europe
ces denrées coloniales qui étaient ou le produit de leurs nombreuses
colonies, ou le prix dont on avait payé leurs produits manufacturés
dans les colonies des autres nations, leur immense négoce était arrêté
tout court. L'énorme quantité de papier fondée sur ces valeurs, et
déposée à la banque d'Angleterre par la voie de l'escompte, était
protestée en plus ou moins grande partie; le crédit de la banque se
trouvait atteint, et ses billets, qui formaient (depuis la suppression
des payements en argent) l'unique ou la principale monnaie de
l'Angleterre, étaient frappés d'un discrédit immédiat. Déjà ils
perdaient 20 pour cent par rapport à l'argent; le change anglais qui
était fort bas, car la livre sterling qui vaut ordinairement 25 francs
se vendait à peine 17 francs sur le continent, devait baisser
davantage, et il pouvait arriver bientôt que le billet de banque
perdant 30 pour cent, la livre sterling tombât à 15 et 14 francs sur
le continent, et que dans ce cas toutes les affaires de l'État et des
particuliers devinssent presque impossibles. Comment faire alors pour
se procurer au dehors tant de produits dont le luxe anglais ne voulait
pas se passer même en temps de guerre? comment surtout payer
l'entretien des armées anglaises dans la Péninsule, lesquelles ne
pouvaient obtenir chez leurs alliés le pain, la viande, le vin que
contre de l'or ou de l'argent? Si on songe en outre qu'en Angleterre
deux partis politiques, dont les forces ordinairement inégales se
balançaient pourtant quelquefois dans certaines questions, voulaient
l'un la guerre, l'autre la paix, on comprendra qu'ajouter à de grands
échecs militaires une nouvelle dépréciation des valeurs commerciales,
c'était donner des armes au parti de la paix, et approcher du terme où
la mer et le continent étant pacifiés à la fois, l'oeuvre de Napoléon
serait enfin accomplie.
[En marge: Napoléon se décide à arrêter les Grecs et les Américains,
qui se sont fait les intermédiaires du commerce britannique.]
Quelque violents que fussent les moyens que Napoléon était réduit à
employer, l'importance du but à atteindre était si grande, qu'on ne
peut s'empêcher d'excuser ce qu'il fit pour arriver à ses fins. On se
convaincra même que son principal tort fut bientôt de n'avoir pas été
assez persévérant dans ses vues. Sentant tout d'abord la difficulté de
discerner si les prétendus neutres avaient, oui ou non, consenti à
subir les lois anglaises, il prit une décision radicale qui coupait
court à la difficulté. Il ne voulut plus qu'on reçût ni Ottomans, ni
Américains dans les ports français ou alliés, et se fonda pour en agir
ainsi sur des raisons très-soutenables. Pour les Ottomans, peu
surveillés par leur gouvernement, et surtout ne touchant qu'aux ports
français ou presque français, comme ceux de Marseille, de Gênes, de
Livourne, de Naples, de Venise, de Trieste, il décida qu'on les
recevrait provisoirement, que leurs papiers seraient envoyés à Paris,
vus par le directeur des douanes et par lui-même, et qu'on ne les
exempterait de la confiscation (peine infligée à toute fraude)
qu'après cet examen rigoureux. L'inconvénient de maltraiter ces Grecs
prétendus Ottomans n'était pas grand, car la Porte s'intéressait peu à
eux, et de plus on ne se souciait pas beaucoup d'elle.
[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir des États alliés la saisie
des Américains.]
Quant aux Américains, la difficulté d'en agir rigoureusement avec eux
était plus grave. Ils venaient non-seulement en France, mais en
Hollande, en Allemagne, en Prusse, en Russie, pays où il ne suffisait
pas pour être obéi d'intimer un ordre, mais où il fallait présenter
des raisons plausibles, appuyées sur une grande influence. En outre
ces Américains appartenaient à un gouvernement puissant, qu'il
importait de ménager, car il y avait chance en le ménageant de
l'amener prochainement à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne.
Napoléon défendit de recevoir les Américains dans les ports français
ou quasi-français, et insista pour qu'on refusât de les recevoir en
Prusse et en Russie, en alléguant la raison très-fondée qu'ils ne
pouvaient être que de faux Américains. Certains d'entre eux en effet
usurpaient la qualité qu'ils prenaient; les autres étaient des
expatriés qui, ayant renoncé à leur pays pour plus ou moins longtemps,
et ayant adopté pour unique patrie les entrepôts britanniques,
n'avaient plus droit à l'appui de leur gouvernement. On pouvait donc
leur contester la protection du pavillon américain, et se dire qu'en
les arrêtant on arrêtait le commerce anglais lui-même, et qu'on le
réduisait à la contrebande nocturne qui se faisait en détail le long
des côtes mal surveillées.
Napoléon alla même plus loin à leur égard, et ne se bornant pas à leur
fermer l'entrée des ports du continent, il ordonna leur saisie dans
les ports français ou dépendants de la France, et la réclama
énergiquement en Prusse, en Danemark, en Russie. Pour exécuter cette
mesure chez lui il alléguait une raison dont il se montrait plus
touché qu'il ne l'était véritablement, c'était la saisie ordonnée en
Amérique contre les bâtiments français qui avaient violé en touchant
aux ports de l'Union la loi de l'embargo. Il y en avait en effet trois
ou quatre qui, ayant eu la hardiesse de s'aventurer sur l'océan
Atlantique, avaient violé, sciemment ou non, la loi américaine, et
avaient été saisis; il y en avait trois ou quatre, disons-nous, contre
des centaines de vaisseaux américains entrés dans les ports de France,
et frappés de séquestre.--C'est bien du dommage, disait le ministre
américain chargé de défendre à Paris ses compatriotes, et avouant du
reste leurs torts, c'est bien du dommage pour un imperceptible dommage
causé aux Français.--L'étendue du dommage n'est rien, répondait
Napoléon, l'honneur du pavillon est tout. Vous avez mis la main sur
des bâtiments français couverts de mes couleurs, et un seul atteint
suffirait pour que j'arrêtasse toute la marine américaine, si je la
tenais.--C'était là une raison d'apparat, et Napoléon n'était pas si
courroucé qu'il affectait de l'être. Il cherchait un prétexte spécieux
pour saisir en Hollande, en France, en Italie, la masse des bâtiments
américains qui faisaient la fraude pour les Anglais, et qui se
trouvaient à sa portée. Il en avait effectivement séquestré un nombre
considérable, et il y avait dans leurs riches cargaisons de quoi
fournir à son trésor des ressources presque égales à celles que lui
procuraient les contributions de guerre imposées aux vaincus. Du
reste, sentant parfaitement l'intérêt qu'il avait à se rapprocher des
Américains pour les brouiller avec les Anglais, il ouvrit une
négociation avec le général Armstrong, représentant à Paris le
gouvernement de l'Union, et n'hésita pas à reconnaître en termes
formels que ses décrets de Berlin et de Milan étaient une violence,
mais une violence appelée par la violence. Il soutint qu'il n'avait
pas eu d'autre moyen de répondre à l'insolente prétention britannique
de lever un octroi sur les mers, et déclara qu'il était prêt cependant
à renoncer à ses décrets en faveur des Américains, à une condition,
c'est que ceux-ci résisteraient à la tyrannie britannique, et qu'ils
obligeraient le cabinet anglais à rapporter les fameux ordres du
conseil, ou bien lui déclareraient la guerre. À cette condition,
disait-il, il était tout prêt à restituer aux Américains le droit
entier des neutres.
Cette saisie des Américains n'était pas difficile à exécuter en
France; elle ne l'était pas même dans les villes anséatiques, aux
bouches de l'Elbe et du Weser, où les troupes françaises se trouvaient
campées; mais elle l'était en Hollande, où le roi Louis résistait aux
volontés de son frère, et où l'on avait vu s'abattre un grand nombre
de navires fraudeurs; elle l'était dans le Danemark, qui servait
volontiers d'entrepôt aux marchandises prohibées, et les répandait sur
le continent par la frontière du Holstein; dans les ports de la
Prusse, qui n'avait pas grand intérêt ni grand goût à tourmenter ses
populations pour assurer le triomphe de Napoléon sur l'Angleterre; et
enfin dans les ports de la Russie, qui, ayant un extrême besoin du
commerce britannique pour vendre ses produits agricoles, unique
fortune de ses grands seigneurs, se dédommageait de la clôture des
mers en faisant sous le pavillon américain une partie du trafic dont
elle avait promis à Tilsit et à Erfurt de se priver complétement.
[En marge: Résistances que Napoléon rencontre en Hollande relativement
à la saisie des Américains.]
[En marge: Menaces de Napoléon contre la Hollande, et voyage du roi
Louis à Paris, pour aplanir les difficultés survenues.]
Qu'il essuyât des résistances en Danemark, en Prusse, en Russie,
Napoléon l'admettait, avec dépit, il est vrai, avec colère même, et en
se plaignant de ces résistances avec une vivacité peu conforme à sa
politique actuellement conciliatrice: mais qu'en Hollande, pays
conquis par les armes de la France, donné en royaume à l'un de ses
frères, il trouvât une mauvaise volonté plus prononcée qu'en aucune
partie du littoral européen, il ne pouvait le supporter, et à chaque
instant il menaçait d'un coup de foudre les téméraires qui osaient
ainsi le braver. On devine au simple énoncé de ces griefs le motif
qui, dans la récente distribution de ses troupes, l'avait porté à
placer une partie des anciennes divisions Masséna autour des
frontières de Hollande. Voyant qu'il ne pouvait parvenir à empêcher
les Hollandais de se livrer à la contrebande, il avait d'abord rendu
un décret pour interdire toute communication commerciale avec eux.
C'était les frapper de mort, car à moitié séparés de l'Angleterre par
l'état de guerre, s'ils étaient encore séparés du continent par nos
lois, ils allaient être condamnés à mourir de faim. Le roi Louis
s'était alors jeté aux pieds de son frère, et, en promettant de
changer de conduite, avait obtenu que le décret fût rapporté. Bientôt
ses promesses étaient devenues vaines, et les Américains, malgré nos
réclamations, avaient été admis dans tous les ports de la Hollande. À
ce nouvel acte de désobéissance, Napoléon, ne se contenant plus, avait
rétabli le décret de séparation, et annoncé tout haut le projet de
réunir la Hollande à la France.
Depuis quelque temps en effet cette pensée commençait à le
préoccuper. S'apercevant qu'il ne pouvait tirer de la Hollande, même
sous la royauté d'un frère, ni un concours efficace de forces navales,
ni un concours sincère de restrictions commerciales, il se préparait,
quoi qu'on pût en penser, à la réunir à l'Empire. Le langage triste et
amer du roi Louis n'était pas de nature à le faire changer d'avis.
Pourtant sa famille, un reste d'affection, l'Europe, l'arrêtaient
encore. Un personnage dont il avait fort remarqué le mérite, qui lui
en était très-reconnaissant sans être moins attaché à sa patrie,
l'amiral Verhuel, s'efforçait de prévenir un éclat fâcheux et pressait
les deux frères de se voir. Napoléon n'en avait guère le désir,
craignant de se laisser fléchir quand il se trouverait en présence de
son frère; et le roi Louis ne s'en souciait pas davantage, craignant
de tomber à Paris sous une main trop puissante, craignant aussi de
rencontrer la reine Hortense, son épouse, de laquelle il vivait
éloigné. Toutefois, sur les instances de l'amiral Verhuel, qui avait
fait pour chacun des deux frères les pas que l'autre ne voulait pas
faire, le roi Louis avait quitté la Haye, et venait d'arriver à Paris
afin d'y régler un différend d'où pouvaient sortir les plus graves
événements de l'époque. On était en pourparlers au moment dont nous
traçons le tableau, et pour premier acte de soumission le roi Louis
avait consenti à laisser arrêter les Américains qui s'étaient
introduits dans les ports de Hollande.
[En marge: Difficultés avec la Prusse et avec le Danemark,
relativement à la saisie des Américains.]
Napoléon s'était occupé ensuite de l'exécution de ses décrets dans les
autres États du Nord. Admettre les faux neutres pour les séquestrer
ensuite, plaisait fort à son esprit rusé, et peu scrupuleux dans le
choix des moyens, surtout à l'égard de fraudeurs effrontés, qui
violaient à la fois les lois de leur pays et celles des pays qui
consentaient à les admettre. Il les avait fait saisir par ses propres
agents dans les villes anséatiques, et conseillait au Danemark ainsi
qu'à la Prusse de les laisser entrer, pour les arrêter ensuite,
certain qu'on serait de n'arrêter que des Anglais sous le faux nom
d'Américains. Le Danemark, la Prusse se défendaient timidement, en
alléguant que si beaucoup d'Américains étaient des fraudeurs, d'autres
pouvaient ne pas l'être, et qu'on surveillait très-activement leurs
papiers pour s'assurer s'ils avaient touché aux ports britanniques.
Mais Napoléon niait qu'on pût établir une distinction entre eux, car
le moins coupable n'avait pu naviguer sans violer au moins la loi
américaine qui défendait de venir en Europe. On balbutiait d'assez
mauvaises raisons en réponse; on promettait d'obtempérer à ses lois,
sauf à s'en écarter beaucoup dans l'exécution, et à frauder soi-même
pour protéger les fraudeurs. Le Danemark était peu excusable, car
l'Angleterre l'avait traité en ennemie implacable, et la France au
contraire en amie sûre et fidèle; en outre, il s'agissait de ses
droits les plus précieux, car aucun État n'était aussi intéressé à
résister au régime que les Anglais voulaient établir sur les mers.
Mais la Prusse, qui était vaincue et opprimée, qui n'avait pas
d'intérêt dans les questions maritimes, était fort excusable de ne pas
se prêter volontiers au triomphe des combinaisons politiques de son
vainqueur, et de ne pas aimer à y contribuer par de cruels
sacrifices. Néanmoins elle ne refusait pas absolument de se conformer
aux désirs de Napoléon, mais elle éludait les explications, et en fait
elle admettait les Américains sans les arrêter. Napoléon, qui lisait
lui-même la correspondance de ses consuls, et soutenait la querelle en
personne, avait proposé à la Prusse une combinaison digne des
fraudeurs auxquels il faisait la guerre. On annonçait dans le moment
de nombreux convois qui, sous le pavillon menteur des Américains,
devaient entrer dans les ports de la Vieille-Prusse, notamment à
Colberg, où nous n'avions pas un soldat.--Laissez-les entrer, avait
dit Napoléon, arrêtez-les après; vous me livrerez les cargaisons, et
je les prendrai en déduction de la dette prussienne.--Il était sur le
point de réussir dans cette étrange négociation.
De tout ce littoral du Nord, il ne restait d'ouvert aux prétendus
Américains que la Poméranie suédoise, que Napoléon venait de rendre à
la Suède, à la suite d'une révolution soudaine, mais facile à prévoir
sous un roi dont les extravagances continuelles compromettaient à la
fois la dignité et la sûreté de son pays.
[En marge: Révolution en Suède, et avénement d'un nouveau roi, auquel
Napoléon accorde la paix, à condition d'en être secondé dans son
système maritime.]
On a vu la folle direction que Gustave IV avait donnée à ses forces
pendant la triste guerre de Finlande. Acharné contre le Danemark au
lieu de s'occuper de la Russie, à laquelle il aurait pu disputer
longtemps la Finlande, il avait porté une partie notable de ses forces
vers la Norvége pour l'envahir, et vers le Sund pour menacer
Copenhague. Les Suédois, exaspérés de se voir enlever la Finlande par
un emploi malheureux de leurs braves troupes, s'étaient révoltés
contre un roi en démence. C'est dans l'armée de Norvége qu'avait
éclaté la révolte. Conduite par un officier remuant et hardi, cette
armée s'était portée sur Stockholm. De fidèles serviteurs du roi
Gustave IV s'efforçant de l'éclairer, l'avaient supplié vainement de
faire à la nation justement soulevée des sacrifices nécessaires. Il
était alors tombé dans une sorte de frénésie, s'était jeté sur l'épée
d'un aide de camp, on ne sait dans quel but, avait été enfin désarmé,
et gardé à vue comme un malade atteint de folie furieuse. Dans cette
extrémité, les États assemblés extraordinairement l'avaient déclaré
incapable de régner, et avaient appelé au trône son oncle, le duc de
Sudermanie, prince doux et sage, qui pendant la minorité du roi
détrôné avait déjà gouverné le royaume avec beaucoup de prudence.
C'était pour prévenir de plus grands malheurs que le nouveau monarque
venait de conclure la paix avec la Russie et la France.
[En marge: Difficultés avec le nouveau gouvernement suédois comme avec
l'ancien, relativement à la saisie des faux neutres.]
La paix avec la Russie avait coûté à la Suède la Finlande; la paix
avec la France lui avait valu au contraire la restitution de la
Poméranie et du port de Stralsund, pris par les Français en 1807, et
occupé par eux jusqu'en 1810. Mais Napoléon avait accordé cette
restitution à la condition d'une interdiction absolue des ports
suédois aux Anglais, surtout de celui de Stralsund, le plus important
de tous, puisqu'il était placé sur le continent allemand, et pouvait à
lui seul rendre nul le vaste appareil du blocus continental.
Malheureusement, après la perte de la Finlande, il n'y avait pas de
plus dur sacrifice pour les Suédois que celui du commerce britannique.
À cette époque presque tous les peuples de la Baltique, riches en
produits agricoles, en matières navales, telles que fers, bois,
chanvres, goudrons, ne pouvaient se passer ou de l'Angleterre ou de la
France, et jamais de toutes les deux à la fois. Être brouillés avec la
France leur laissait l'accès de l'Angleterre, et de plus les rendait
les instruments d'une profitable contrebande. Mais être brouillés avec
l'Angleterre leur fermait les ports britanniques sans leur ouvrir les
ports de France qui étaient étroitement bloqués, de manière que la
brouille avec l'Angleterre équivalait à la rupture avec les deux
puissances. Les Suédois, après avoir promis à Napoléon de rompre avec
les Anglais, leur avaient effectivement fermé le grand entrepôt de
Gothembourg, si commodément situé pour la contrebande. Mais ils leur
avaient immédiatement permis de transférer cet entrepôt dans les îles
voisines de Gothembourg, et à l'exemple de tous les petits riverains
de la Baltique ils se tiraient d'embarras à l'égard de la France avec
force promesses toujours violées.
Napoléon, exactement informé par ses consuls, fut très-mécontent
d'apprendre qu'on le trompait en Suède comme ailleurs, rappela les
motifs qui lui avaient fait déclarer la guerre à Gustave IV et
conclure la paix avec le duc de Sudermanie, et annonça qu'il allait
réoccuper la Poméranie suédoise, recommencer même la guerre contre la
Suède, quoi qu'on pût en penser dans les cabinets du Nord, si les
prescriptions à l'égard du commerce britannique n'étaient pas
rigoureusement observées.
[En marge: Démêlés avec la Russie au sujet de la saisie des vaisseaux
américains.]
Parmi ces cabinets du Nord un seul, celui de Russie, avouait à moitié
sa résistance. Ce cabinet, dissimulant le déplaisir qu'il avait
ressenti des procédés de Napoléon dans la question du mariage, et du
refus que celui-ci avait fait de se lier à l'égard de la Pologne,
dissimulant aussi les ombrages que pouvait lui inspirer la récente
intimité de la France avec l'Autriche, avait une raison de tout
supporter dans le moment, c'était le désir de terminer la guerre avec
les Turcs, afin de leur arracher la Moldavie et la Valachie. Un tel
motif valait bien en effet qu'on souffrît sans se plaindre beaucoup de
désagréments. D'ailleurs l'idée d'une nouvelle guerre avec la France
ne souriait alors à aucun homme sensé en Russie. Néanmoins, quoique
résolu à beaucoup endurer, Alexandre conservait, outre sa fierté
personnelle, la fierté d'un grand empire.
[En marge: Motifs que fait valoir la Russie pour ne pas arrêter
indistinctement tous les bâtiments américains.]
Offensé de la domination que Napoléon prétendait exercer sur toutes
les côtes du Nord, depuis Amsterdam, Brême, Hambourg jusqu'à Riga, et
même jusqu'à Saint-Pétersbourg, Alexandre s'y résignait toutefois, en
considération du but qu'il poursuivait en Orient; mais il voulait que
dans ses propres États Napoléon y mît quelque réserve; il le voulait
par un sentiment de dignité qui était fort avouable, et par un intérêt
agricole et commercial qui l'était un peu moins. En conséquence il
opposa au cabinet français la raison alléguée en ce moment par tous
les autres États, raison qui ne valait rien tant qu'existait la loi
américaine de l'embargo, c'est que les Américains n'étaient pas tous
des fraudeurs, que parmi eux il y en avait de sincères pratiquant un
commerce légitime, qu'il n'admettrait que ceux-là, qu'il arrêterait
avec soin tous les autres, et que, privé de commerce avec
l'Angleterre, il voulait absolument conserver celui de l'Amérique.
L'argumentation était mauvaise, car la loi de l'embargo constituait en
état de fraude tout Américain naviguant en Europe, et de plus on
savait avec certitude que les Anglais ne laissaient pas passer un seul
navire sans qu'il payât leur octroi de navigation, ou chargeât des
marchandises anglaises.
[En marge: Origine des _licences_, et arguments qu'elles fournissent à
tous ceux qui ne veulent pas se soumettre au blocus continental.]
Malheureusement Napoléon, par le désir immodéré de cumuler tous les
avantages à la fois, venait, en permettant par les _licences_
certaines communications avec la Grande-Bretagne, de fournir contre
lui des arguments très-plausibles à tous ceux que froissait le blocus
continental. Voici comment il avait été amené à ces exceptions à son
propre système, qui le plaçaient dans un état de contradiction avec
lui-même extrêmement embarrassant.