Il fallait d'ailleurs non-seulement appuyer les garnisons laissées sur

la Vistule et sur l'Oder, mais obliger les villes anséatiques à

renoncer au commerce britannique, et y contraindre la Hollande

elle-même, qui ne se prêtait pas plus au blocus continental que si

elle avait été régie par un prince allemand, ou par un prince

anglais. Lors même que les gouvernements étaient de bonne foi, les

peuples n'entrant pas facilement dans les vues qui avaient inspiré

l'idée du blocus continental, se livraient à une contrebande qu'on

avait la plus grande peine à empêcher, tout en y apportant une extrême

rigueur. Ce qui se passait en Hollande, devenue une monarchie

française, et où cependant le commerce anglais était fort peu gêné,

prouvait assez la difficulté de l'entreprise. Napoléon était décidé à

mettre la main à l'exécution du blocus continental, maintenant surtout

qu'il avait du loisir et des troupes disponibles, et à faire en

personne ce genre de guerre, certainement l'un des plus efficaces

qu'il pût employer contre l'Angleterre. Toutes les puissances liées

par traité à cette partie de sa politique ne pouvaient donc pas

raisonnablement s'opposer à ce qu'il eût des troupes à Hambourg,

Brême, Embden, comme il en avait déjà à Stettin et à Dantzig.

[En marge: Habile répartition des troupes françaises, dans le triple

intérêt de l'économie, du blocus continental, et de la guerre

d'Espagne.]

La plus large part possible ayant été faite à la politique

d'évacuation, Napoléon distribua ses troupes avec une profonde

habileté, dans les vues diverses de soulager l'Allemagne, d'appuyer

ses garnisons de la Vistule et de l'Oder, d'occuper les côtes de la

Baltique, de la mer du Nord et de la Hollande, de recommencer les

rassemblements du camp de Boulogne, d'expédier des renforts

considérables en Espagne, et enfin d'obtenir les économies dont ses

finances avaient un urgent besoin. Il avait renvoyé à Laybach l'armée

de Dalmatie, qui était venue de Zara à Vienne sous la conduite du

maréchal Marmont, et il décida qu'elle serait entretenue par les

provinces illyriennes, qui devaient produire annuellement environ 12

ou 13 millions, sans compter une somme de 6 à 7 millions en domaines

aliénables. Il avait renvoyé l'armée d'Italie dans les plaines du

Frioul, de la Vénétie et de la Lombardie, où elle avait toujours été

entretenue par le trésor français, moyennant un subside annuel de 30

millions fourni par l'Italie, porté tous les ans en recettes au budget

de l'Empire, et ne représentant du reste qu'une partie de la dépense.

Il avait successivement fait refluer vers l'Espagne tous les renforts

qui avaient été d'abord dirigés sur le Danube, pendant les

négociations qui devaient mettre fin à la guerre d'Autriche. Il

restait les trois corps des maréchaux Davout, Masséna, Oudinot, qui

constituaient la force de la grande armée à Ratisbonne, Essling et

Wagram. Ramenés successivement de la basse Autriche en Bavière, en

Souabe, ils avaient vécu pendant le trajet sur les provinces destinées

aux monarques alliés, où leur écot se trouvait payé d'avance en beaux

territoires cédés à ces monarques. Napoléon adopta définitivement la

distribution suivante. Le corps du maréchal Oudinot, qui se composait

d'une division de vieux régiments, sous le brave général Saint-Hilaire

tué à Essling, et de deux divisions de quatrièmes bataillons, fut

dissous et réparti sur les côtes de France. Les régiments de la

division Saint-Hilaire furent partagés entre Cherbourg, Saint-Malo,

Brest, afin de menacer l'Angleterre. Les deux divisions de quatrièmes

bataillons, qui appartenaient à des régiments faisant la guerre en

Espagne, furent placées sur les côtes de Rochefort à Bordeaux pour se

porter sur les Pyrénées, si le supplément de cent mille hommes qu'on

venait d'y envoyer ne suffisait pas. Le corps du maréchal Masséna,

composé des vieilles divisions Molitor, Legrand, Boudet, Carra

Saint-Cyr, plus vaillantes que nombreuses, passa de Souabe en

Franconie, et descendit le Rhin pour occuper le camp de Boulogne, le

Brabant et les frontières de la Hollande. De ces quatre divisions la

principale fut placée à Embden, pour former liaison avec les villes

anséatiques.

[En marge: Rôle assigné au corps du maréchal Davout, dans l'exécution

des lois du blocus continental.]

C'était le corps du maréchal Davout, le plus beau, le plus solide, le

plus fortement organisé, qui devait fournir les troupes d'occupation

pour le nord de l'Allemagne. Napoléon avait eu plusieurs raisons pour

se déterminer à ce choix. Il voulait en faisant toujours vivre ce

corps dans les contrées septentrionales, lui conserver son tempérament

vigoureux, ses moeurs guerrières, et lui inspirer presque l'oubli du

sol natal. De plus, les troupes dont il se composait, sages et probes

comme leur chef, convenaient à un genre de service qui exposait ceux

qui en étaient chargés à une dangereuse corruption, car les

contrebandiers pour violer le blocus ne ménageaient pas les

sacrifices. Enfin s'il devenait indispensable un jour de donner encore

un coup de bélier au grand empire du Nord, l'invincible troisième

corps serait la tête du bélier, car, il faut malheureusement le

répéter, Napoléon au milieu de projets de paix sincères, nourrissait

cependant, par prévoyance soit de lui-même soit des autres, des

pensées de guerre qui devaient faire avorter tôt ou tard ses

résolutions les plus pacifiques.

Les trois divisions Morand, Friant, Gudin, bien que leur organisation

fût à peu près parfaite, subirent encore quelques remaniements. On les

compléta avec un des régiments de la division Saint-Hilaire, et on les

porta toutes à cinq régiments d'infanterie de quatre bataillons

chacun, sans compter les troupes d'artillerie, qui servaient plus de

quatre-vingts bouches à feu. Il leur fut adjoint la division de

cuirassiers du général Bruyère, la division de cavalerie légère du

général Jacquinot, et un vaste parc de siége. La dépense de ce superbe

corps d'armée fut répartie entre le royaume de Westphalie, les villes

anséatiques et les places retenues en gage. Le général Gudin dut

garder le Hanovre, le général Morand les villes anséatiques, le

général Friant Magdebourg et l'Elbe. Le maréchal Davout, résidant à

Hambourg, devait, pendant que ses collègues iraient jouir du repos de

la paix, s'occuper sous le rude climat du Nord de l'éducation des

troupes, et de la rigoureuse application des lois du blocus.

[En marge: Mesures pour diminuer la dépense des nombreuses troupes que

Napoléon garde sur pied.]

Les divisions de grosse cavalerie qui avaient habituellement servi

auprès du maréchal Davout, rentrèrent en France, à l'exception de la

division Bruyère, laissée dans le Nord. Les cuirassiers Espagne,

devenus cuirassiers de Padoue, furent mis sur le pied de paix, et

cantonnés en Normandie, où abondaient les fourrages. Les carabiniers

et les cuirassiers, anciennement Saint-Germain, furent répandus en

Lorraine, en Alsace. Les hommes hors de service rentrèrent dans leurs

foyers avec des récompenses. Les jeunes soldats, dont l'éducation

était à peine achevée, furent reconduits au dépôt, pour être bientôt

dirigés dans des cadres de marche vers la Péninsule. Les régiments de

cavalerie furent ainsi ramenés de l'effectif moyen de 1000 cavaliers,

auquel Napoléon avait voulu les porter, à celui d'environ 600. On

suspendit les marchés pour les remontes, et ceux que des engagements

pris ne permettaient pas de rompre, servirent à fournir des chevaux à

l'Espagne. Les chevaux d'artillerie, toujours si coûteux à nourrir,

furent envoyés, partie en Illyrie où ils vivaient aux dépens d'une

province conquise, partie en Alsace et en Lorraine où l'on avait le

projet de les confier aux paysans (essai que Napoléon, en quête

d'économies, venait d'imaginer), partie en Espagne où il fallait

traîner de vastes parcs de siége afin de prendre les places. Enfin les

états-majors inutiles furent dissous, et on ne conserva entier que

celui du corps de Davout, seul maintenu, comme on vient de le dire,

sur le pied de guerre.

[En marge: Renforts destinés à l'Espagne.]

Napoléon, pour procurer un peu de repos à la population de l'Empire,

et lui faire sentir les douceurs de la paix, avait résolu de ne pas

lever de conscription en 1810. Il comptait y trouver une double

économie, par la réduction de l'effectif, et par la suppression pour

cette année des dépenses de premier équipement. Il avait projeté,

indépendamment de la garde qu'il voulait diriger tout entière vers les

Pyrénées, d'envoyer en Espagne un renfort de cent mille hommes, suivi

bientôt d'une réserve de trente mille. Les levées de l'année

précédente et de l'année actuelle pouvaient suffire à ce double envoi.

On a vu que les demi-brigades provisoires, formées de quatrièmes et de

cinquièmes bataillons, acheminées d'abord vers la Souabe, la Franconie

et la Flandre, et reportées ensuite vers l'Espagne, avaient été

dirigées définitivement sur les Pyrénées. Napoléon les remplit de tout

ce qui était disponible dans les dépôts, afin que les cadres

arrivassent bien complets dans la Péninsule. Il prit dans la grosse

cavalerie les hommes qui n'avaient pas fait campagne pour accroître le

13e de cuirassiers qui servait en Aragon. Il prit en outre tous ceux

qui étaient disponibles dans les dépôts de la cavalerie légère pour

recruter les douze régiments de chasseurs et de hussards restés en

Espagne. Il avait pendant la campagne d'Autriche distrait des

vingt-quatre régiments composant l'arme des dragons, les troisièmes et

quatrièmes escadrons, afin de les conduire en formations provisoires

sur le Danube. La paix conclue, il les renvoya vers les Pyrénées, en

versant dans leurs cadres tous les conscrits des dernières levées qui

étaient propres à servir dans cette arme. De cette manière tous les

dragons furent rendus à l'Espagne.

Par ces divers moyens, dans l'emploi desquels il excellait, Napoléon,

tout en conservant au nord un fort noyau d'armée, en enveloppant les

villes anséatiques et la Hollande d'un réseau de troupes

d'observation, avait allégé autant que possible la dépense de ses

armements, et acheminé sur la Péninsule toutes ses forces disponibles.

C'était, selon lui, à l'Espagne à payer la guerre dont elle était le

théâtre et la cause. Napoléon avait conçu de cette guerre, de tout ce

qu'elle lui coûtait, une humeur qui retombait non-seulement sur le

pays, mais sur son frère lui-même. Joseph, toujours humilié de l'état

de sujétion dans lequel il vivait, mécontent des généraux français,

de leur arrogance envers lui, de leurs excès envers les Espagnols,

affectant de croire, ou croyant même que si on le laissait conduire à

son gré la pacification de l'Espagne, il ferait plus par la persuasion

que Napoléon par la force brutale, avait fini par devenir suspect à

celui-ci, et par s'attirer de vertes réprimandes. Napoléon, irrité de

dépenses immenses qui n'empêchaient pas nos armées de manquer de tout,

écrivit à Joseph et lui fit écrire par ses ministres les lettres les

plus dures et les plus péremptoires.--«À l'impossible, disait-il, nul

n'est tenu. Le revenu entier de la France ne suffirait pas aux

dépenses de l'armée d'Espagne si je n'y mettais un terme. Mon empire

s'épuise d'hommes et d'argent, et il y a urgence à m'arrêter. La

dernière guerre d'Autriche m'a coûté plus qu'elle ne m'a rapporté;

l'expédition de Walcheren a fait sortir de mon trésor des sommes

considérables, et si je persiste mes finances auront bientôt succombé.

Il faut donc qu'en Espagne la guerre nourrisse la guerre, et que le

roi fournisse aux principales dépenses du génie, de l'artillerie, des

remontes, des hôpitaux et de la nourriture des troupes. Tout ce que je

puis faire, c'est d'envoyer pour la solde un supplément de deux

millions par mois. Je ne puis rien au delà. L'Espagne est très-riche

et peut payer les dépenses qu'elle coûte. Le roi trouve bien à doter à

Madrid des favoris auxquels il ne doit rien, qu'il songe à nourrir mes

soldats auxquels il doit sa couronne. S'il ne le peut pas, je

m'emparerai de l'administration des provinces espagnoles, je les ferai

administrer par mes généraux, et je saurai bien en tirer les

ressources nécessaires, comme j'ai su le faire dans tous les pays

conquis où mes troupes ont séjourné. Qu'on se conduise d'après ces

données, car ma volonté, ajoutait-il, est irrévocable, et elle est

irrévocable parce qu'elle est fondée sur des nécessités

invincibles[5].»

[Note 5: Je ne fais ici qu'analyser une suite de lettres,

dont le langage est beaucoup plus énergique que celui que

j'emploie pour les résumer.]

[En marge: État des finances de l'Empire en 1810.]

Napoléon avait raison de s'inquiéter de ses finances, car pour

conserver bien organisées et bien entretenues les armées nombreuses

qui lui servaient à contenir l'Europe de la Vistule au Tage, du

détroit de Calais aux bords de la Save, il lui fallait autant d'argent

qu'il lui fallait d'hommes, et en persévérant dans sa marche actuelle,

il s'exposait à épuiser son trésor autant que sa population. En effet,

d'après le produit des impôts existants, qu'on ne pouvait augmenter

sans les rendre onéreux, il était obligé de se renfermer dans un

chiffre de 740 millions de dépenses, lequel avec 40 millions consacrés

au service départemental, et 120 de frais de perception, composait

approximativement un total de 900 millions, ainsi que nous l'avons dit

plusieurs fois. Tous les ans il dépassait ce total de 30 à 40 millions

quand il ne faisait pas la guerre, de 80 ou 100 quand il la faisait.

La dernière campagne d'Autriche avait même coûté fort au delà de cette

somme, et c'était toujours le trésor de l'armée (qualifié désormais du

titre de _trésor extraordinaire_) qui avait dû y suffire. Or, quoique

considérable, ce trésor se trouvait déjà fort amoindri, car il était

la caisse où Napoléon puisait tantôt pour récompenser ses soldats,

tantôt pour achever les grands monuments de la capitale et les

canaux, tantôt pour secourir les villes obérées ou les populations

souffrantes. Ce trésor, comme il a été dit précédemment, était réduit

à 292 millions au moment de la guerre d'Autriche. Cette guerre l'avait

accru de 170 millions[6], la vente des laines d'Espagne de 10 autres

millions, une cession du trésor sur le mont Napoléon de 10 encore, ce

qui l'avait reporté à 482 millions. Napoléon lui avait emprunté 84

millions pour la guerre d'Autriche, 28 pour le Louvre et divers

monuments, 12 pour dotations, 4 pour quelques dépenses extraordinaires

de la couronne, ce qui le ramenait à 354 millions.

[Note 6: Partie en contributions levées sur le pays, partie

en une contribution de guerre stipulée par le traité de

paix.]

Il faut ajouter que cette somme n'était pas entièrement liquide, car

elle comprenait un grand nombre de créances sur les États vaincus,

notamment une créance de 86 millions sur la Prusse, que Napoléon,

ainsi qu'on l'a vu, avait beaucoup de peine à se faire payer. Les 84

millions empruntés à ce trésor pour la campagne d'Autriche ne

représentaient pas tout l'excédant de dépense que cette guerre avait

coûté, il s'en fallait, car sur les lieux mêmes les troupes avaient

fait des consommations considérables non portées en compte, et le

budget de l'État, dans lequel 350 millions étaient consacrés aux frais

ordinaires de la guerre, avait dû fournir en outre un excédant de 46

millions, ce qui composait un total de 480 millions pour la campagne,

sans les consommations locales.

Il fallait donc ménager ce trésor extraordinaire qui avait reçu des

cinq guerres dont il était le produit 805 millions, et qui était déjà

réduit à 354 par les dépenses de ces mêmes guerres. Aussi Napoléon

avait-il la résolution bien prise de ne pas y puiser tous les ans. En

1810 comme en 1809, il avait présenté au Corps législatif, assemblé

fort obscurément, un budget limité provisoirement à 740 millions de

dépenses générales, à 40 millions de dépenses départementales

mentionnées pour mémoire, à 120 millions connus, mais non mentionnés,

de frais de perception, formant le total de 900 millions de dépenses

prévues, et toujours dépassées, même sous un maître absolu et fort

ordonné dans ses comptes. Napoléon savait bien qu'avec les armées

qu'il entretenait en Illyrie, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en

Espagne, quoiqu'une partie de ces armées vécussent aux dépens des pays

occupés, la somme de 350 millions, accordée aux deux ministères de la

guerre, serait certainement insuffisante. Il se doutait qu'un excédant

de 30 ou 40 millions, peut-être 50, viendrait troubler l'équilibre

fictif de ses revenus et de ses dépenses de paix, et il avait préparé

plus d'une ressource pour y faire face, sans toucher au trésor

extraordinaire. Ces ressources se composaient d'abord des biens des

grandes familles espagnoles poursuivies comme coupables de haute

trahison, et possédant près de 200 millions de patrimoine, et ensuite

des nombreuses saisies qu'il exécutait ou sollicitait contre les faux

neutres qui s'étaient introduits dans tous les ports soit de l'Empire,

soit des pays alliés. Ces saisies pouvaient également s'élever à

plusieurs centaines de millions. Napoléon se flattait donc, en

observant un ordre sévère dans ses dépenses, de pouvoir suffire aux

vastes armements que la situation de l'Europe pacifiée mais non

résignée, que la guerre d'Espagne mieux conduite mais non terminée,

l'obligeaient à maintenir.

[En marge: Napoléon, pour contraindre l'Angleterre à la paix, veut

diriger en personne la guerre d'Espagne et amener le blocus

continental au dernier degré de rigueur.]

On peut, d'après ce qui précède, se former déjà une idée des projets

que Napoléon avait conçus pour achever enfin sa longue lutte avec

l'Europe. Tandis que ses troupes, tout en évacuant l'Allemagne,

tenaient cependant le nord du continent en respect, et en gardaient

les côtes contre le commerce britannique, il voulait porter vers la

Péninsule les jeunes recrues que la guerre d'Autriche ne réclamait

plus, et qui, versées dans les vieux cadres de l'armée d'Espagne,

devaient les compléter et les rajeunir. Il venait d'y joindre sa

propre garde qu'il avait mise en route dès le printemps de 1810, après

lui avoir donné quelques mois de repos, et il se proposait de se

transporter lui-même au sein de la Péninsule, d'y réunir 100 mille

hommes dans sa main, d'y pousser les Anglais à la mer, et en leur

faisant essuyer un grand désastre, de faire pencher la balance dans le

parlement britannique en faveur du parti qui voulait la paix.

[En marge: Moyens de rendre efficace le blocus continental.]

[En marge: Ruses employées par les Anglais pour introduire leurs

produits sur le continent.]

À ce moyen énergique d'un grand échec infligé à l'armée anglaise,

Napoléon, pour obtenir la paix, projetait d'en ajouter un autre non

moins efficace, c'était de rendre sérieux enfin le blocus continental,

qui n'avait été exécuté avec rigueur que dans les ports de la vieille

France, qui ne l'avait presque pas été dans ceux de la France

nouvelle, comme la Belgique, et nullement dans les États parents ou

alliés, comme la Hollande, le Hanovre, les villes anséatiques, le

Danemark. Son ardeur pour ce genre de guerre n'était pas moindre que

pour celui qu'il faisait si bien sur les champs de bataille. Ce

n'étaient pas seulement les tissus de coton ou les divers produits de

la métallurgie qu'il s'agissait d'écarter du continent, si on voulait

porter un grand préjudice aux Anglais, c'étaient surtout leurs

marchandises coloniales, telles que le sucre, le café, le coton, les

teintures, les bois, etc., qui constituaient la monnaie dont on payait

dans les Indes occidentales et orientales les produits manufacturés de

Manchester et de Birmingham. Non-seulement leurs colonies, mais les

colonies françaises et hollandaises qu'ils avaient successivement

conquises, mais les colonies espagnoles qu'ils avaient réussi à

s'ouvrir depuis la guerre d'Espagne, ne les payaient qu'en denrées

coloniales, qu'ils étaient réduits à vendre ensuite en Europe pour

réaliser le prix de leurs opérations industrielles et commerciales.

Ils avaient imaginé pour parvenir à introduire ces denrées sur le

continent, divers moyens fort ingénieux. Ainsi, outre le grand dépôt

de Londres, où tous les neutres étaient obligés de venir toucher pour

prendre une partie de leur cargaison, ils avaient établi d'autres

dépôts aux Açores, à Malte, à Héligoland, où se trouvaient accumulées

des masses énormes de marchandises, et où les contrebandiers allaient

puiser la matière de leur trafic clandestin. À Héligoland, par

exemple, ils avaient créé un établissement singulier, et qui prouve où

en était venu, dans ce temps de violences commerciales, l'art du

commerce interlope. Héligoland est un îlot situé dans la mer du Nord,

vis-à-vis de l'embouchure de l'Elbe, divisé en partie basse, où les

navires pouvaient aborder, et en partie haute, avec laquelle on ne

pouvait communiquer que par un escalier en bois de deux cents marches,

qu'il était facile de rompre en quelques instants. Six cents Anglais,

pourvus d'une nombreuse artillerie, défendaient cette partie haute,

ainsi que les vastes magasins qu'on y avait construits, et qui

contenaient pour trois ou quatre cents millions de marchandises. Une

flottille anglaise croisant sans cesse autour de la partie basse en

défendait les approches. C'est là que les contrebandiers venaient

puiser les marchandises qu'ils parvenaient à introduire sur le

continent malgré les lois de Napoléon. Les fermiers qui cultivaient

les terres le long des côtes, étaient les premiers entrepositaires de

ces marchandises; c'était chez eux qu'on allait les prendre pendant la

nuit pour les répandre ensuite en tous lieux, et ce genre de fraude

était établi non-seulement dans les villes anséatiques, mais encore

dans toute la Hollande, malgré ses liens avec la France. La population

de ces divers pays secondait avec empressement les contrebandiers, et

se joignait à eux pour assaillir les douaniers, les désarmer, les

égorger ou les séduire.

Indépendamment de ces contrebandiers clandestins, il y avait les faux

neutres pratiquant l'interlope presque ouvertement, et introduisant en

abondance les produits interdits dans les ports français ou alliés.

[En marge: Rôle des faux neutres à cette époque, et leur manière de

faire la contrebande.]

Pour comprendre le rôle de ces faux neutres, il faut se rappeler les

décrets anglais et français, si souvent cités dans cette histoire, et

composant alors la législation maritime. Les Anglais par un premier

acte de violence avaient, en 1806, déclaré bloqués tous les ports de

France, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe, bien qu'ils

n'eussent pas, conformément aux règles du droit des gens, une force

effective pour en fermer l'entrée. Napoléon en vertu de ses décrets de

Berlin, avait immédiatement répondu à ce blocus fictif par le blocus

général des îles Britanniques, avait défendu de communiquer avec elles

par lettres ou par bâtiments, et interdit l'accès de ses ports à tout

navire non-seulement anglais, mais ayant touché au sol et aux colonies

de l'Angleterre. À ce décret, l'Angleterre avait répliqué par ses

fameux ordres du conseil de 1807, d'après lesquels aucun bâtiment

neutre ne pouvait circuler sur les mers, quelles que fussent son

origine et sa destination, s'il ne venait toucher à Londres, à Malte

ou dans certains lieux de la domination britannique, pour y faire

vérifier sa cargaison, payer des droits énormes, et prendre licence de

naviguer. C'est à cet acte extraordinaire de souveraineté sur les mers

que Napoléon avait répondu en novembre 1807, par son décret de Milan,

qui déclarait dénationalisés et de bonne prise, partout où l'on

pourrait les atteindre, les bâtiments qui se seraient soumis à cette

odieuse législation.

C'est entre ces deux tyrannies que se débattaient les malheureux

navigateurs neutres, obligés d'aller prendre à Londres la licence de

naviguer, et exposés pour l'avoir prise à être capturés par les

Français. On ne peut rien dire pour la justification de ces deux

tyrannies, tout au plus peut-on alléguer pour excuser la seconde

qu'elle avait été provoquée par la première. Les Anglais poussaient

l'exigence à ce point que tout le monde dans la Méditerranée devait

passer à Malte, et dans l'Océan à Londres, pour payer la licence sans

laquelle on ne pouvait naviguer, ou pour charger des marchandises

anglaises. Par exemple, les Hollandais, qui pour leurs salaisons

venaient chercher du sel sur les côtes de France, étaient obligés

d'aller payer à Londres la permission d'emporter cette matière

première de leur principale industrie.

[En marge: Loi américaine de l'_embargo_.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 53 段