la Vistule et sur l'Oder, mais obliger les villes anséatiques à
renoncer au commerce britannique, et y contraindre la Hollande
elle-même, qui ne se prêtait pas plus au blocus continental que si
elle avait été régie par un prince allemand, ou par un prince
anglais. Lors même que les gouvernements étaient de bonne foi, les
peuples n'entrant pas facilement dans les vues qui avaient inspiré
l'idée du blocus continental, se livraient à une contrebande qu'on
avait la plus grande peine à empêcher, tout en y apportant une extrême
rigueur. Ce qui se passait en Hollande, devenue une monarchie
française, et où cependant le commerce anglais était fort peu gêné,
prouvait assez la difficulté de l'entreprise. Napoléon était décidé à
mettre la main à l'exécution du blocus continental, maintenant surtout
qu'il avait du loisir et des troupes disponibles, et à faire en
personne ce genre de guerre, certainement l'un des plus efficaces
qu'il pût employer contre l'Angleterre. Toutes les puissances liées
par traité à cette partie de sa politique ne pouvaient donc pas
raisonnablement s'opposer à ce qu'il eût des troupes à Hambourg,
Brême, Embden, comme il en avait déjà à Stettin et à Dantzig.
[En marge: Habile répartition des troupes françaises, dans le triple
intérêt de l'économie, du blocus continental, et de la guerre
d'Espagne.]
La plus large part possible ayant été faite à la politique
d'évacuation, Napoléon distribua ses troupes avec une profonde
habileté, dans les vues diverses de soulager l'Allemagne, d'appuyer
ses garnisons de la Vistule et de l'Oder, d'occuper les côtes de la
Baltique, de la mer du Nord et de la Hollande, de recommencer les
rassemblements du camp de Boulogne, d'expédier des renforts
considérables en Espagne, et enfin d'obtenir les économies dont ses
finances avaient un urgent besoin. Il avait renvoyé à Laybach l'armée
de Dalmatie, qui était venue de Zara à Vienne sous la conduite du
maréchal Marmont, et il décida qu'elle serait entretenue par les
provinces illyriennes, qui devaient produire annuellement environ 12
ou 13 millions, sans compter une somme de 6 à 7 millions en domaines
aliénables. Il avait renvoyé l'armée d'Italie dans les plaines du
Frioul, de la Vénétie et de la Lombardie, où elle avait toujours été
entretenue par le trésor français, moyennant un subside annuel de 30
millions fourni par l'Italie, porté tous les ans en recettes au budget
de l'Empire, et ne représentant du reste qu'une partie de la dépense.
Il avait successivement fait refluer vers l'Espagne tous les renforts
qui avaient été d'abord dirigés sur le Danube, pendant les
négociations qui devaient mettre fin à la guerre d'Autriche. Il
restait les trois corps des maréchaux Davout, Masséna, Oudinot, qui
constituaient la force de la grande armée à Ratisbonne, Essling et
Wagram. Ramenés successivement de la basse Autriche en Bavière, en
Souabe, ils avaient vécu pendant le trajet sur les provinces destinées
aux monarques alliés, où leur écot se trouvait payé d'avance en beaux
territoires cédés à ces monarques. Napoléon adopta définitivement la
distribution suivante. Le corps du maréchal Oudinot, qui se composait
d'une division de vieux régiments, sous le brave général Saint-Hilaire
tué à Essling, et de deux divisions de quatrièmes bataillons, fut
dissous et réparti sur les côtes de France. Les régiments de la
division Saint-Hilaire furent partagés entre Cherbourg, Saint-Malo,
Brest, afin de menacer l'Angleterre. Les deux divisions de quatrièmes
bataillons, qui appartenaient à des régiments faisant la guerre en
Espagne, furent placées sur les côtes de Rochefort à Bordeaux pour se
porter sur les Pyrénées, si le supplément de cent mille hommes qu'on
venait d'y envoyer ne suffisait pas. Le corps du maréchal Masséna,
composé des vieilles divisions Molitor, Legrand, Boudet, Carra
Saint-Cyr, plus vaillantes que nombreuses, passa de Souabe en
Franconie, et descendit le Rhin pour occuper le camp de Boulogne, le
Brabant et les frontières de la Hollande. De ces quatre divisions la
principale fut placée à Embden, pour former liaison avec les villes
anséatiques.
[En marge: Rôle assigné au corps du maréchal Davout, dans l'exécution
des lois du blocus continental.]
C'était le corps du maréchal Davout, le plus beau, le plus solide, le
plus fortement organisé, qui devait fournir les troupes d'occupation
pour le nord de l'Allemagne. Napoléon avait eu plusieurs raisons pour
se déterminer à ce choix. Il voulait en faisant toujours vivre ce
corps dans les contrées septentrionales, lui conserver son tempérament
vigoureux, ses moeurs guerrières, et lui inspirer presque l'oubli du
sol natal. De plus, les troupes dont il se composait, sages et probes
comme leur chef, convenaient à un genre de service qui exposait ceux
qui en étaient chargés à une dangereuse corruption, car les
contrebandiers pour violer le blocus ne ménageaient pas les
sacrifices. Enfin s'il devenait indispensable un jour de donner encore
un coup de bélier au grand empire du Nord, l'invincible troisième
corps serait la tête du bélier, car, il faut malheureusement le
répéter, Napoléon au milieu de projets de paix sincères, nourrissait
cependant, par prévoyance soit de lui-même soit des autres, des
pensées de guerre qui devaient faire avorter tôt ou tard ses
résolutions les plus pacifiques.
Les trois divisions Morand, Friant, Gudin, bien que leur organisation
fût à peu près parfaite, subirent encore quelques remaniements. On les
compléta avec un des régiments de la division Saint-Hilaire, et on les
porta toutes à cinq régiments d'infanterie de quatre bataillons
chacun, sans compter les troupes d'artillerie, qui servaient plus de
quatre-vingts bouches à feu. Il leur fut adjoint la division de
cuirassiers du général Bruyère, la division de cavalerie légère du
général Jacquinot, et un vaste parc de siége. La dépense de ce superbe
corps d'armée fut répartie entre le royaume de Westphalie, les villes
anséatiques et les places retenues en gage. Le général Gudin dut
garder le Hanovre, le général Morand les villes anséatiques, le
général Friant Magdebourg et l'Elbe. Le maréchal Davout, résidant à
Hambourg, devait, pendant que ses collègues iraient jouir du repos de
la paix, s'occuper sous le rude climat du Nord de l'éducation des
troupes, et de la rigoureuse application des lois du blocus.
[En marge: Mesures pour diminuer la dépense des nombreuses troupes que
Napoléon garde sur pied.]
Les divisions de grosse cavalerie qui avaient habituellement servi
auprès du maréchal Davout, rentrèrent en France, à l'exception de la
division Bruyère, laissée dans le Nord. Les cuirassiers Espagne,
devenus cuirassiers de Padoue, furent mis sur le pied de paix, et
cantonnés en Normandie, où abondaient les fourrages. Les carabiniers
et les cuirassiers, anciennement Saint-Germain, furent répandus en
Lorraine, en Alsace. Les hommes hors de service rentrèrent dans leurs
foyers avec des récompenses. Les jeunes soldats, dont l'éducation
était à peine achevée, furent reconduits au dépôt, pour être bientôt
dirigés dans des cadres de marche vers la Péninsule. Les régiments de
cavalerie furent ainsi ramenés de l'effectif moyen de 1000 cavaliers,
auquel Napoléon avait voulu les porter, à celui d'environ 600. On
suspendit les marchés pour les remontes, et ceux que des engagements
pris ne permettaient pas de rompre, servirent à fournir des chevaux à
l'Espagne. Les chevaux d'artillerie, toujours si coûteux à nourrir,
furent envoyés, partie en Illyrie où ils vivaient aux dépens d'une
province conquise, partie en Alsace et en Lorraine où l'on avait le
projet de les confier aux paysans (essai que Napoléon, en quête
d'économies, venait d'imaginer), partie en Espagne où il fallait
traîner de vastes parcs de siége afin de prendre les places. Enfin les
états-majors inutiles furent dissous, et on ne conserva entier que
celui du corps de Davout, seul maintenu, comme on vient de le dire,
sur le pied de guerre.
[En marge: Renforts destinés à l'Espagne.]
Napoléon, pour procurer un peu de repos à la population de l'Empire,
et lui faire sentir les douceurs de la paix, avait résolu de ne pas
lever de conscription en 1810. Il comptait y trouver une double
économie, par la réduction de l'effectif, et par la suppression pour
cette année des dépenses de premier équipement. Il avait projeté,
indépendamment de la garde qu'il voulait diriger tout entière vers les
Pyrénées, d'envoyer en Espagne un renfort de cent mille hommes, suivi
bientôt d'une réserve de trente mille. Les levées de l'année
précédente et de l'année actuelle pouvaient suffire à ce double envoi.
On a vu que les demi-brigades provisoires, formées de quatrièmes et de
cinquièmes bataillons, acheminées d'abord vers la Souabe, la Franconie
et la Flandre, et reportées ensuite vers l'Espagne, avaient été
dirigées définitivement sur les Pyrénées. Napoléon les remplit de tout
ce qui était disponible dans les dépôts, afin que les cadres
arrivassent bien complets dans la Péninsule. Il prit dans la grosse
cavalerie les hommes qui n'avaient pas fait campagne pour accroître le
13e de cuirassiers qui servait en Aragon. Il prit en outre tous ceux
qui étaient disponibles dans les dépôts de la cavalerie légère pour
recruter les douze régiments de chasseurs et de hussards restés en
Espagne. Il avait pendant la campagne d'Autriche distrait des
vingt-quatre régiments composant l'arme des dragons, les troisièmes et
quatrièmes escadrons, afin de les conduire en formations provisoires
sur le Danube. La paix conclue, il les renvoya vers les Pyrénées, en
versant dans leurs cadres tous les conscrits des dernières levées qui
étaient propres à servir dans cette arme. De cette manière tous les
dragons furent rendus à l'Espagne.
Par ces divers moyens, dans l'emploi desquels il excellait, Napoléon,
tout en conservant au nord un fort noyau d'armée, en enveloppant les
villes anséatiques et la Hollande d'un réseau de troupes
d'observation, avait allégé autant que possible la dépense de ses
armements, et acheminé sur la Péninsule toutes ses forces disponibles.
C'était, selon lui, à l'Espagne à payer la guerre dont elle était le
théâtre et la cause. Napoléon avait conçu de cette guerre, de tout ce
qu'elle lui coûtait, une humeur qui retombait non-seulement sur le
pays, mais sur son frère lui-même. Joseph, toujours humilié de l'état
de sujétion dans lequel il vivait, mécontent des généraux français,
de leur arrogance envers lui, de leurs excès envers les Espagnols,
affectant de croire, ou croyant même que si on le laissait conduire à
son gré la pacification de l'Espagne, il ferait plus par la persuasion
que Napoléon par la force brutale, avait fini par devenir suspect à
celui-ci, et par s'attirer de vertes réprimandes. Napoléon, irrité de
dépenses immenses qui n'empêchaient pas nos armées de manquer de tout,
écrivit à Joseph et lui fit écrire par ses ministres les lettres les
plus dures et les plus péremptoires.--«À l'impossible, disait-il, nul
n'est tenu. Le revenu entier de la France ne suffirait pas aux
dépenses de l'armée d'Espagne si je n'y mettais un terme. Mon empire
s'épuise d'hommes et d'argent, et il y a urgence à m'arrêter. La
dernière guerre d'Autriche m'a coûté plus qu'elle ne m'a rapporté;
l'expédition de Walcheren a fait sortir de mon trésor des sommes
considérables, et si je persiste mes finances auront bientôt succombé.
Il faut donc qu'en Espagne la guerre nourrisse la guerre, et que le
roi fournisse aux principales dépenses du génie, de l'artillerie, des
remontes, des hôpitaux et de la nourriture des troupes. Tout ce que je
puis faire, c'est d'envoyer pour la solde un supplément de deux
millions par mois. Je ne puis rien au delà. L'Espagne est très-riche
et peut payer les dépenses qu'elle coûte. Le roi trouve bien à doter à
Madrid des favoris auxquels il ne doit rien, qu'il songe à nourrir mes
soldats auxquels il doit sa couronne. S'il ne le peut pas, je
m'emparerai de l'administration des provinces espagnoles, je les ferai
administrer par mes généraux, et je saurai bien en tirer les
ressources nécessaires, comme j'ai su le faire dans tous les pays
conquis où mes troupes ont séjourné. Qu'on se conduise d'après ces
données, car ma volonté, ajoutait-il, est irrévocable, et elle est
irrévocable parce qu'elle est fondée sur des nécessités
invincibles[5].»
[Note 5: Je ne fais ici qu'analyser une suite de lettres,
dont le langage est beaucoup plus énergique que celui que
j'emploie pour les résumer.]
[En marge: État des finances de l'Empire en 1810.]
Napoléon avait raison de s'inquiéter de ses finances, car pour
conserver bien organisées et bien entretenues les armées nombreuses
qui lui servaient à contenir l'Europe de la Vistule au Tage, du
détroit de Calais aux bords de la Save, il lui fallait autant d'argent
qu'il lui fallait d'hommes, et en persévérant dans sa marche actuelle,
il s'exposait à épuiser son trésor autant que sa population. En effet,
d'après le produit des impôts existants, qu'on ne pouvait augmenter
sans les rendre onéreux, il était obligé de se renfermer dans un
chiffre de 740 millions de dépenses, lequel avec 40 millions consacrés
au service départemental, et 120 de frais de perception, composait
approximativement un total de 900 millions, ainsi que nous l'avons dit
plusieurs fois. Tous les ans il dépassait ce total de 30 à 40 millions
quand il ne faisait pas la guerre, de 80 ou 100 quand il la faisait.
La dernière campagne d'Autriche avait même coûté fort au delà de cette
somme, et c'était toujours le trésor de l'armée (qualifié désormais du
titre de _trésor extraordinaire_) qui avait dû y suffire. Or, quoique
considérable, ce trésor se trouvait déjà fort amoindri, car il était
la caisse où Napoléon puisait tantôt pour récompenser ses soldats,
tantôt pour achever les grands monuments de la capitale et les
canaux, tantôt pour secourir les villes obérées ou les populations
souffrantes. Ce trésor, comme il a été dit précédemment, était réduit
à 292 millions au moment de la guerre d'Autriche. Cette guerre l'avait
accru de 170 millions[6], la vente des laines d'Espagne de 10 autres
millions, une cession du trésor sur le mont Napoléon de 10 encore, ce
qui l'avait reporté à 482 millions. Napoléon lui avait emprunté 84
millions pour la guerre d'Autriche, 28 pour le Louvre et divers
monuments, 12 pour dotations, 4 pour quelques dépenses extraordinaires
de la couronne, ce qui le ramenait à 354 millions.
[Note 6: Partie en contributions levées sur le pays, partie
en une contribution de guerre stipulée par le traité de
paix.]
Il faut ajouter que cette somme n'était pas entièrement liquide, car
elle comprenait un grand nombre de créances sur les États vaincus,
notamment une créance de 86 millions sur la Prusse, que Napoléon,
ainsi qu'on l'a vu, avait beaucoup de peine à se faire payer. Les 84
millions empruntés à ce trésor pour la campagne d'Autriche ne
représentaient pas tout l'excédant de dépense que cette guerre avait
coûté, il s'en fallait, car sur les lieux mêmes les troupes avaient
fait des consommations considérables non portées en compte, et le
budget de l'État, dans lequel 350 millions étaient consacrés aux frais
ordinaires de la guerre, avait dû fournir en outre un excédant de 46
millions, ce qui composait un total de 480 millions pour la campagne,
sans les consommations locales.
Il fallait donc ménager ce trésor extraordinaire qui avait reçu des
cinq guerres dont il était le produit 805 millions, et qui était déjà
réduit à 354 par les dépenses de ces mêmes guerres. Aussi Napoléon
avait-il la résolution bien prise de ne pas y puiser tous les ans. En
1810 comme en 1809, il avait présenté au Corps législatif, assemblé
fort obscurément, un budget limité provisoirement à 740 millions de
dépenses générales, à 40 millions de dépenses départementales
mentionnées pour mémoire, à 120 millions connus, mais non mentionnés,
de frais de perception, formant le total de 900 millions de dépenses
prévues, et toujours dépassées, même sous un maître absolu et fort
ordonné dans ses comptes. Napoléon savait bien qu'avec les armées
qu'il entretenait en Illyrie, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en
Espagne, quoiqu'une partie de ces armées vécussent aux dépens des pays
occupés, la somme de 350 millions, accordée aux deux ministères de la
guerre, serait certainement insuffisante. Il se doutait qu'un excédant
de 30 ou 40 millions, peut-être 50, viendrait troubler l'équilibre
fictif de ses revenus et de ses dépenses de paix, et il avait préparé
plus d'une ressource pour y faire face, sans toucher au trésor
extraordinaire. Ces ressources se composaient d'abord des biens des
grandes familles espagnoles poursuivies comme coupables de haute
trahison, et possédant près de 200 millions de patrimoine, et ensuite
des nombreuses saisies qu'il exécutait ou sollicitait contre les faux
neutres qui s'étaient introduits dans tous les ports soit de l'Empire,
soit des pays alliés. Ces saisies pouvaient également s'élever à
plusieurs centaines de millions. Napoléon se flattait donc, en
observant un ordre sévère dans ses dépenses, de pouvoir suffire aux
vastes armements que la situation de l'Europe pacifiée mais non
résignée, que la guerre d'Espagne mieux conduite mais non terminée,
l'obligeaient à maintenir.
[En marge: Napoléon, pour contraindre l'Angleterre à la paix, veut
diriger en personne la guerre d'Espagne et amener le blocus
continental au dernier degré de rigueur.]
On peut, d'après ce qui précède, se former déjà une idée des projets
que Napoléon avait conçus pour achever enfin sa longue lutte avec
l'Europe. Tandis que ses troupes, tout en évacuant l'Allemagne,
tenaient cependant le nord du continent en respect, et en gardaient
les côtes contre le commerce britannique, il voulait porter vers la
Péninsule les jeunes recrues que la guerre d'Autriche ne réclamait
plus, et qui, versées dans les vieux cadres de l'armée d'Espagne,
devaient les compléter et les rajeunir. Il venait d'y joindre sa
propre garde qu'il avait mise en route dès le printemps de 1810, après
lui avoir donné quelques mois de repos, et il se proposait de se
transporter lui-même au sein de la Péninsule, d'y réunir 100 mille
hommes dans sa main, d'y pousser les Anglais à la mer, et en leur
faisant essuyer un grand désastre, de faire pencher la balance dans le
parlement britannique en faveur du parti qui voulait la paix.
[En marge: Moyens de rendre efficace le blocus continental.]
[En marge: Ruses employées par les Anglais pour introduire leurs
produits sur le continent.]
À ce moyen énergique d'un grand échec infligé à l'armée anglaise,
Napoléon, pour obtenir la paix, projetait d'en ajouter un autre non
moins efficace, c'était de rendre sérieux enfin le blocus continental,
qui n'avait été exécuté avec rigueur que dans les ports de la vieille
France, qui ne l'avait presque pas été dans ceux de la France
nouvelle, comme la Belgique, et nullement dans les États parents ou
alliés, comme la Hollande, le Hanovre, les villes anséatiques, le
Danemark. Son ardeur pour ce genre de guerre n'était pas moindre que
pour celui qu'il faisait si bien sur les champs de bataille. Ce
n'étaient pas seulement les tissus de coton ou les divers produits de
la métallurgie qu'il s'agissait d'écarter du continent, si on voulait
porter un grand préjudice aux Anglais, c'étaient surtout leurs
marchandises coloniales, telles que le sucre, le café, le coton, les
teintures, les bois, etc., qui constituaient la monnaie dont on payait
dans les Indes occidentales et orientales les produits manufacturés de
Manchester et de Birmingham. Non-seulement leurs colonies, mais les
colonies françaises et hollandaises qu'ils avaient successivement
conquises, mais les colonies espagnoles qu'ils avaient réussi à
s'ouvrir depuis la guerre d'Espagne, ne les payaient qu'en denrées
coloniales, qu'ils étaient réduits à vendre ensuite en Europe pour
réaliser le prix de leurs opérations industrielles et commerciales.
Ils avaient imaginé pour parvenir à introduire ces denrées sur le
continent, divers moyens fort ingénieux. Ainsi, outre le grand dépôt
de Londres, où tous les neutres étaient obligés de venir toucher pour
prendre une partie de leur cargaison, ils avaient établi d'autres
dépôts aux Açores, à Malte, à Héligoland, où se trouvaient accumulées
des masses énormes de marchandises, et où les contrebandiers allaient
puiser la matière de leur trafic clandestin. À Héligoland, par
exemple, ils avaient créé un établissement singulier, et qui prouve où
en était venu, dans ce temps de violences commerciales, l'art du
commerce interlope. Héligoland est un îlot situé dans la mer du Nord,
vis-à-vis de l'embouchure de l'Elbe, divisé en partie basse, où les
navires pouvaient aborder, et en partie haute, avec laquelle on ne
pouvait communiquer que par un escalier en bois de deux cents marches,
qu'il était facile de rompre en quelques instants. Six cents Anglais,
pourvus d'une nombreuse artillerie, défendaient cette partie haute,
ainsi que les vastes magasins qu'on y avait construits, et qui
contenaient pour trois ou quatre cents millions de marchandises. Une
flottille anglaise croisant sans cesse autour de la partie basse en
défendait les approches. C'est là que les contrebandiers venaient
puiser les marchandises qu'ils parvenaient à introduire sur le
continent malgré les lois de Napoléon. Les fermiers qui cultivaient
les terres le long des côtes, étaient les premiers entrepositaires de
ces marchandises; c'était chez eux qu'on allait les prendre pendant la
nuit pour les répandre ensuite en tous lieux, et ce genre de fraude
était établi non-seulement dans les villes anséatiques, mais encore
dans toute la Hollande, malgré ses liens avec la France. La population
de ces divers pays secondait avec empressement les contrebandiers, et
se joignait à eux pour assaillir les douaniers, les désarmer, les
égorger ou les séduire.
Indépendamment de ces contrebandiers clandestins, il y avait les faux
neutres pratiquant l'interlope presque ouvertement, et introduisant en
abondance les produits interdits dans les ports français ou alliés.
[En marge: Rôle des faux neutres à cette époque, et leur manière de
faire la contrebande.]
Pour comprendre le rôle de ces faux neutres, il faut se rappeler les
décrets anglais et français, si souvent cités dans cette histoire, et
composant alors la législation maritime. Les Anglais par un premier
acte de violence avaient, en 1806, déclaré bloqués tous les ports de
France, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe, bien qu'ils
n'eussent pas, conformément aux règles du droit des gens, une force
effective pour en fermer l'entrée. Napoléon en vertu de ses décrets de
Berlin, avait immédiatement répondu à ce blocus fictif par le blocus
général des îles Britanniques, avait défendu de communiquer avec elles
par lettres ou par bâtiments, et interdit l'accès de ses ports à tout
navire non-seulement anglais, mais ayant touché au sol et aux colonies
de l'Angleterre. À ce décret, l'Angleterre avait répliqué par ses
fameux ordres du conseil de 1807, d'après lesquels aucun bâtiment
neutre ne pouvait circuler sur les mers, quelles que fussent son
origine et sa destination, s'il ne venait toucher à Londres, à Malte
ou dans certains lieux de la domination britannique, pour y faire
vérifier sa cargaison, payer des droits énormes, et prendre licence de
naviguer. C'est à cet acte extraordinaire de souveraineté sur les mers
que Napoléon avait répondu en novembre 1807, par son décret de Milan,
qui déclarait dénationalisés et de bonne prise, partout où l'on
pourrait les atteindre, les bâtiments qui se seraient soumis à cette
odieuse législation.
C'est entre ces deux tyrannies que se débattaient les malheureux
navigateurs neutres, obligés d'aller prendre à Londres la licence de
naviguer, et exposés pour l'avoir prise à être capturés par les
Français. On ne peut rien dire pour la justification de ces deux
tyrannies, tout au plus peut-on alléguer pour excuser la seconde
qu'elle avait été provoquée par la première. Les Anglais poussaient
l'exigence à ce point que tout le monde dans la Méditerranée devait
passer à Malte, et dans l'Océan à Londres, pour payer la licence sans
laquelle on ne pouvait naviguer, ou pour charger des marchandises
anglaises. Par exemple, les Hollandais, qui pour leurs salaisons
venaient chercher du sel sur les côtes de France, étaient obligés
d'aller payer à Londres la permission d'emporter cette matière
première de leur principale industrie.
[En marge: Loi américaine de l'_embargo_.]