Les relations étaient plus difficiles avec la Russie, qui était

blessée de la précipitation que Napoléon avait mise à rompre le

mariage un moment projeté avec la grande-duchesse Anne, qui de plus

était inquiète de la manière dont il se comporterait envers elle

lorsqu'il croirait pouvoir compter sur l'Autriche, et troublée du

refus qu'il avait fait de signer la convention relative à la Pologne.

Quant au mariage presque aussitôt rompu que proposé, Napoléon avait

chargé M. de Caulaincourt de dire à Saint-Pétersbourg que les

hésitations de la cour de Russie, mais surtout l'extrême jeunesse de

la princesse russe, l'avaient contraint d'accepter l'archiduchesse

d'Autriche, qui réunissait toutes les conditions d'âge, de santé, de

naissance, de bonne éducation désirables, qu'il en était résulté déjà,

et qu'il en résulterait encore des rapports plus affectueux entre les

cours de Vienne et de Paris, mais aucun changement dans le système des

alliances politiques, que ce système restait le même, qu'il reposait

toujours sur l'intime union des deux empires d'Orient et d'Occident;

que Napoléon souhaitait les succès des Russes sur les Turcs, et la

conclusion de la paix qui devait assurer à l'empereur Alexandre la

rive gauche du Danube, c'est-à-dire la Moldavie et la Valachie,

conformément aux stipulations secrètes de Tilsit; que, relativement à

la Pologne, il était toujours prêt à signer l'engagement de ne

favoriser aucune tentative qui tendrait au rétablissement de l'ancien

royaume de Pologne, se contentant à cet égard du grand-duché de

Varsovie récemment agrandi, mais qu'il ne pouvait prendre l'engagement

général, absolu, et trop présomptueux, de ne jamais rétablir la

Pologne.--Ceci, disait Napoléon, ne dépend ni de l'empereur Alexandre

ni de moi, quelque puissants que nous soyons, mais de Dieu, plus

puissant que nous deux. Je puis m'engager à ne pas provoquer, à ne pas

seconder les desseins de Dieu, je ne puis promettre de les

enchaîner!--Modestie rare, qui lui venait fort en aide cette fois, et

dont il usait habilement pour combattre les raisonnements de ses

adversaires! Mais comme s'il n'avait jamais pu s'empêcher de faire

sentir la pointe de son épée au milieu même des démonstrations les

plus amicales, il ajoutait que, tout en désirant beaucoup la

continuation de son intimité avec la Russie, il verrait cependant avec

peine qu'elle voulût outre-passer la ligne du Danube et demander aux

Turcs tout ou partie de la Bulgarie; qu'en retour des concessions

faites au czar, en retour de la Finlande récemment adjointe à son

territoire, de la Moldavie et de la Valachie qui devaient lui échoir

prochainement, il espérait et voulait une persévérante continuation de

rigueurs à l'égard de l'Angleterre, la clôture absolue des ports

russes, en un mot le fidèle concours qu'on lui avait promis une

première fois à Tilsit, une seconde fois à Erfurt, et qu'il avait payé

des plus grands sacrifices. Tout cela était dit avec un mélange de

courtoisie, d'amitié, de hauteur, qui n'aurait point blessé sans doute

une puissance entièrement satisfaite, mais qui ne suffisait pas pour

ranimer l'amitié d'un allié déjà sensiblement refroidi.

[En marge: Soin de l'empereur Alexandre à cacher l'altération de ses

sentiments envers Napoléon.]

M. de Romanzoff à Saint-Pétersbourg, M. de Kourakin à Paris,

écoutèrent ces explications avec une apparence de grande

satisfaction, car Alexandre, avec un orgueil très-bien entendu, s'il

ressentait des déplaisirs ne les voulait pas manifester en ce moment,

de peur qu'on ne les attribuât au dépit d'un mariage manqué, mariage

du reste qu'il avait peu désiré, et dont il n'avait écouté la

proposition que pour être plus sûr d'acquérir la rive gauche du

Danube. Aussi pour mieux remplir ses intentions M. de Kourakin,

atteint de la goutte le jour de la cérémonie nuptiale, s'était-il fait

porter tout couvert d'or, de pierreries et de dentelles, à la chapelle

du Louvre, montrant au milieu de douleurs aiguës une joie risible, ne

tarissant pas de louanges sur le maintien et la beauté de la nouvelle

Impératrice, jusqu'à embarrasser M. de Metternich lui-même, qui, ne

sachant plus que répondre aux compliments réitérés du diplomate russe,

lui dit: Oui, elle est bien belle, mais elle n'est pas jolie[4].

[Note 4: Rapport du duc de Rovigo à l'Empereur.]

[En marge: Distributions territoriales en Allemagne, dans l'intention

de l'évacuer.]

Toujours ardent à la besogne, Napoléon s'occupa ensuite de terminer

les diverses affaires qu'il avait avec l'Allemagne, dans l'intention

fort sage de l'évacuer. Par le dernier traité de paix, il avait

conservé les deux Tyrol, l'allemand et l'italien, qu'on avait achevé

de soumettre pendant les négociations d'Altenbourg; il avait acquis

Salzbourg et quelques districts sur la droite de l'Inn. Il lui restait

de ses conquêtes antérieures la principauté de Bayreuth dans le haut

Palatinat, Hanau et Fulde en Franconie, Erfurt et plusieurs autres

enclaves en Saxe, Magdebourg en Westphalie, enfin le Hanovre dans le

nord de l'Allemagne. Il résolut de distribuer sur-le-champ ces divers

territoires, et, après avoir exigé une partie de leur valeur en argent

ou en dotations au profit de ses généraux, de retirer successivement

ses troupes, sauf celles qui seraient nécessaires pour garder le

nouveau royaume de Westphalie. Quoiqu'il fût regrettable de demeurer

en Westphalie, en présence des haines allemandes, et des inquiétudes

européennes qu'il aurait fallu s'attacher à calmer le plus tôt

possible, c'était déjà cependant un utile changement, après avoir

disposé de tous les territoires qui restaient à donner, de ramener

cent ou deux cent mille hommes en deçà du Rhin, et de ne laisser de

troupes françaises qu'auprès d'une royauté française, ou sur le

littoral des villes anséatiques, que celles-ci n'étaient ni capables

ni empressées de fermer au commerce britannique.

[En marge: Territoires concédés à la Bavière, au Wurtemberg et à

Baden.]

Napoléon, comme il était naturel, transmit à la Bavière tout ce qu'il

avait acquis sur l'Inn et dans la haute Autriche. Il n'en pouvait

faire un usage plus convenable et mieux entendu. Il lui abandonna

l'Innviertel, Salzbourg, le Tyrol allemand, et une partie du Tyrol

italien. Mais il réserva au royaume d'Italie la partie du Tyrol

italien qui était nécessaire à la bonne délimitation de ce royaume. Il

accorda en outre à la Bavière la principauté de Ratisbonne, qu'il

enleva au prince primat (lequel devait, ainsi qu'on va le voir, être

doté autrement), enfin la principauté de Bayreuth, jadis conquise sur

la Prusse. Il y avait là de quoi dédommager largement la Bavière de

ses efforts et de ses dépenses pendant la dernière guerre. Napoléon

pouvait même, sans diminuer beaucoup la valeur de ce dédommagement,

lui demander encore d'abandonner 150,000 âmes de population au

Wurtemberg, qui en céderait 25,000 à Baden et 15,000 à Darmstadt.

Moyennant ces divers échanges, les territoires de ces alliés devaient

être suffisamment agrandis et plus convenablement limités. Ulm devait

échoir au Wurtemberg, tandis que Ratisbonne et Bayreuth seraient

transférés à la Bavière.

Napoléon exigea, bien entendu, que pour prix de ces concessions de

territoire on ne lui demandât rien pour les consommations de ses

armées pendant leur séjour dans les pays de la Bavière, du Wurtemberg,

de Baden. C'était le maréchal Davout, dont l'esprit d'ordre et la

probité offraient toutes garanties, qui était chargé de diriger

l'évacuation. Ce maréchal avait fait successivement passer les troupes

françaises de Vienne à Salzbourg, de Salzbourg à Ulm, d'Ulm en

Westphalie, et ce qu'elles avaient consommé pendant cette marche

rétrograde de plusieurs mois se trouvait acquitté. Napoléon exigea de

la Bavière qu'elle ratifiât les donations accordées aux officiers

français de tous grades, dans les provinces cédées, à moins qu'elle ne

préférât les racheter à des taux déterminés. Il voulut en outre

qu'elle versât une somme de 30 millions, payable en bons à longue

échéance, afin de dédommager le trésor extraordinaire des charges que

cette campagne avait fait peser sur lui. Même à ces conditions le lot

de la Bavière était fort beau, et de beaucoup supérieur à ses

sacrifices. Napoléon recommanda à la Bavière, en lui assurant de

nouveau le Tyrol, de donner à ce pays une constitution qui pût le

satisfaire, de même qu'en cédant à Baden diverses parties du

Palatinat, il exigea des traitements convenables pour les catholiques,

car il est remarquable que chez lui, lorsque les passions n'égaraient

plus le conquérant, l'homme d'État sage et humain reparaissait

sur-le-champ.

[En marge: Nouvelle dotation accordée au prince primat, et

réversibilité de cette dotation réservée au prince Eugène.]

Nos alliés de l'Allemagne méridionale étant satisfaits et leurs

territoires évacués, Napoléon s'occupa du centre et du nord de cette

contrée. Il fallait fixer le sort du prince primat, ancien électeur et

archevêque de Mayence, devenu chancelier et président de la

Confédération du Rhin, et dont la dotation reposait partie sur la

principauté de Ratisbonne qui avait été récemment accordée à la

Bavière, partie sur l'octroi de navigation du Rhin qui offrait un

revenu variable pour le présent, et sujet à bien des vicissitudes pour

l'avenir. Napoléon, qui voulait bien traiter ce prince dévoué à ses

volontés, disposa en sa faveur des principautés de Fulde et de Hanau

restées entre ses mains, à condition qu'il céderait quelques portions

de territoire aux duchés de Hanau et de Hesse-Darmstadt, Ratisbonne à

la Bavière, et l'octroi du Rhin au trésor extraordinaire. Cet octroi

devait concourir à former la dotation des principautés d'Essling, de

Wagram, d'Eckmühl, attribuées aux maréchaux Masséna, Berthier, Davout,

en récompense de leurs services dans la dernière guerre.

Napoléon trouva dans cette disposition un nouvel avantage, ce fut

celui d'assurer l'avenir du prince Eugène, resté sans dotation

princière par suite du mariage avec Marie-Louise. Il n'y avait plus en

effet d'espérance d'adoption en faveur du vice-roi depuis que tout

faisait présager que Napoléon aurait des enfants. En outre la

séparation du royaume d'Italie d'avec l'Empire français n'entrait pas

dans les vues de Napoléon, et tout au plus admettait-il que l'héritier

direct de l'Empire fût passagèrement vice-roi d'Italie, sous la

suzeraineté de l'Empereur, pendant qu'il ne serait qu'héritier

présomptif. Dans toutes ces suppositions, le prince Eugène, doté pour

sa vie de la vice-royauté d'Italie, n'avait rien à transmettre à sa

descendance. Ce prince doux et soumis, tout en commettant des fautes à

Sacile, avait cependant acquis de véritables titres militaires pendant

la dernière campagne; il était cher à Napoléon, qui voulait d'autant

moins le maltraiter qu'il venait déjà de lui causer une vive peine en

répudiant sa mère l'impératrice Joséphine. La princesse Auguste de

Bavière, devenue épouse du vice-roi, princesse digne de son rang et

douée d'une remarquable force de caractère, aborda résolûment

Napoléon, lui rappela les devoirs qu'il avait contractés envers elle,

en allant la chercher sur l'un des plus vieux trônes de l'Europe, pour

la donner à un époux sans naissance princière et sans patrimoine, et

lui fit sentir combien il lui devait de ne pas la laisser, au milieu

de ce perpétuel remaniement des couronnes, sans dotation pour ses

enfants. Napoléon, touché des remontrances de la princesse, du chagrin

secret du prince Eugène, leur accorda la réversibilité de la nouvelle

dotation qu'il venait de créer en faveur du prince primat, sous le

titre de principauté de Francfort. À cette belle dotation se trouvait

jointe une charge importante, celle de président de la Confédération

du Rhin, à la condition, bien entendu, que tout cet édifice durât,

supposition qu'il faut toujours admettre quand on rapporte les faits

de cette époque pour apprécier les choses à leur juste valeur. Du

reste la faible santé du prince primat ne devait pas condamner la

famille du prince Eugène à une longue attente.

[En marge: Arrangements territoriaux et financiers avec le roi

Jérôme.]

Dans le désir qu'il éprouvait de hâter la distribution et l'évacuation

des territoires allemands, Napoléon s'occupa ensuite de régler avec le

roi Jérôme diverses contestations territoriales et financières encore

pendantes, et fort désagréables pour les deux frères. Le roi Jérôme

n'avait point satisfait Napoléon pendant la guerre qui venait de

finir, non pas que lorsqu'il avait paru au feu il s'y fût montré

faible, loin de là; mais il était entré tard en campagne, il avait

dans son administration plus accordé aux dépenses de luxe qu'aux

dépenses d'utilité; il ne gouvernait pas son royaume de manière à

plaire aux Allemands, et il avait laissé susciter aux donataires

français qui avaient reçu des dotations territoriales en Westphalie,

des contrariétés que, dans son zèle pour le sort de ses soldats,

Napoléon n'entendait pas souffrir. Pourtant ne voyant parmi ses frères

que le roi Jérôme qui fût vraiment militaire, l'ayant toujours trouvé

soumis et dévoué, il continuait à être indulgent à son égard, tout en

le traitant quelquefois, comme les autres membres de sa famille, avec

une extrême dureté.

Il résolut de lui céder définitivement Magdebourg, et de plus le

Hanovre, qui formait en Allemagne un vaste et beau territoire resté en

suspens. Ce n'était pas ajouter beaucoup à la difficulté de la paix

avec l'Angleterre, car si depuis plusieurs années cette puissance

s'était habituée à considérer les îles Ioniennes, Malte, le Cap, et

plusieurs autres conquêtes, comme des propriétés anglaises, bien

qu'aucun traité général ne les lui eût définitivement attribués, elle

semblait avoir contracté aussi une sorte d'habitude d'esprit à l'égard

du Hanovre, et ne plus le regarder comme anglais. La famille royale,

il est vrai, y tenait toujours comme à son patrimoine personnel; mais

on eût dit que la nation envisageait cette perte comme un soulagement.

Pour prix de cette cession, le roi Jérôme dut prendre pour toute la

durée de la guerre l'engagement de solder une armée de 18,500 hommes

de troupes françaises, destinées à résider en Westphalie. Il dut en

outre payer en bons portant intérêt, et remboursables en quelques

années, les contributions extraordinaires de guerre non acquittées par

le Hanovre, et reconnaître toutes les donations faites sur ce pays aux

militaires français, lesquelles montaient à près de onze millions de

revenu. Moyennant ces conditions, le roi Jérôme fut déclaré souverain

de la Hesse, de la Westphalie, du Hanovre, eut Cassel pour capitale,

Magdebourg pour citadelle, et devint après le roi de Prusse le premier

des souverains germaniques.

Ces arrangements terminés, il ne restait en notre possession que la

ville d'Erfurt avec quelques enclaves destinées au roi de Saxe,

grand-duc de Varsovie, après quoi l'état de l'Allemagne devait être

définitivement constitué pour une durée de temps qui serait celle de

l'Empire français lui-même.

[En marge: Mesures arrêtées pour obliger la Prusse à solder ses dettes

envers la France.]

Dans les arrangements qui précèdent, l'entretien d'un corps de

troupes françaises formait, comme on vient de le voir, le prix assigné

à la cession du Hanovre. Cette condition n'était pas d'accord avec la

pensée que Napoléon avait conçue d'évacuer l'Allemagne, pour y apaiser

les haines nationales, mais deux motifs l'empêchaient en ce moment de

persister entièrement dans ce sage dessein: c'étaient l'état de la

Prusse d'abord, et ensuite l'exécution des décrets de Berlin et de

Milan, qui constituaient ce qu'on appelle le blocus continental. La

Prusse s'était conduite en puissance à la fois malheureuse et

inconséquente, car rien ne rend plus inconséquent que l'agitation du

malheur. Tout en protestant de sa soumission aux dures conditions

souscrites à Tilsit, tout en affectant une grande résignation, tout en

montrant un extrême empressement à réprimer la révolte du partisan

Schill, elle avait au fond du coeur complétement partagé les

sentiments du patriotique insurgé qu'elle faisait poursuivre, et un

moment nourri et laissé voir l'espérance d'être délivrée du joug qui

pesait sur l'Allemagne. Rien n'était plus naturel, et, ajoutons, plus

légitime, car il faut savoir approuver partout la haine de l'étranger,

même quand on est cet étranger détesté. Malheureusement pour elle, la

Prusse avait joint à ces sentiments bien naturels d'assez graves

imprudences. Elle avait recruté ses régiments, acheté des chevaux,

opéré certains rassemblements de troupes, sous prétexte de préparer le

contingent promis à la France. Un pareil prétexte ne pouvait tromper

un esprit aussi pénétrant que celui de Napoléon, et de plus il en

avait coûté beaucoup aux finances prussiennes. Il était résulté de

cette conduite de la Prusse, outre de fâcheux symptômes de ses

dispositions secrètes, un grand retard dans l'acquittement des

contributions qu'elle nous devait encore, car, à peine la guerre de

1809 commencée, elle avait laissé protester 22 millions de lettres de

change souscrites au profit du trésor extraordinaire. Napoléon n'avait

rien témoigné d'abord, mais après la paix de Vienne il avait réclamé

avec la vigueur qui lui était ordinaire, et avec un ton tellement

péremptoire, qu'il était devenu impossible de désobéir. Bien que la

cour de Prusse s'obstinât à demeurer à Koenigsberg par tristesse et

par calcul, elle n'en était pas moins sous la main de Napoléon, et si

elle ne payait pas tout, il fallait au moins qu'elle payât quelque

chose.--Vous avez encore manqué l'occasion, lui disait Napoléon, de

vous relever, en montrant à propos votre bonne foi à la France. Si

vous aviez su prévoir que la dernière levée de boucliers de l'Autriche

ne pouvait la conduire qu'à des défaites et à de nouvelles pertes de

territoire, vous auriez dû, sans augmenter vos troupes, sans accroître

vos dépenses, vous unir à moi, me donner le contingent de quinze mille

hommes que vous étiez engagée à me fournir, faire honneur à votre

signature, payer vos 22 millions de lettres de change, et me prouver

que vous reveniez franchement à la politique qui aurait toujours dû

être la vôtre, celle de l'alliance française. Probablement alors je

vous aurais tenue quitte du reste de vos contributions, et je vous

aurais relevée, agrandie, replacée bien près du degré de grandeur

d'où vous êtes descendue. Peut-être Magdebourg, peut-être le Hanovre

auraient récompensé ce retour à de meilleurs sentiments. Mais au lieu

de me seconder vous m'avez menacé, au lieu de dépenser pour me payer,

vous avez dépensé pour armer contre moi: je suis victorieux, il faut

expier vos fautes, non par de nouvelles pertes de territoire, mais par

l'acquittement au moins de vos engagements. Vous m'obligez, en

différant de vous acquitter, à laisser des garnisons dans les places

de l'Oder, et pour soutenir ces garnisons de l'Oder à entretenir des

troupes sur l'Elbe. Cette occupation m'expose à des dépenses, et, ce

que je regrette bien plus, à des démonstrations militaires au sein de

l'Allemagne, qui contrarient mes vues politiques. Vous empêchez donc

le calme de renaître dans les esprits, et vous me causez ainsi autant

de dommage moral que de dommage matériel. Il faut que cet état de

choses finisse, finisse d'ici à un an, ou je me payerai de mes mains,

je prendrai une de vos provinces, la Silésie peut-être, et je la

donnerai à qui me payera.--

Tel était le langage tenu sérieusement à la Prusse, et que Napoléon

accompagna de comptes détaillés dont il demandait l'acquittement. La

Prusse, même depuis la réduction de sa dette, était restée débitrice

de 86 millions. Napoléon exigea qu'elle les fournît à raison de 4

millions par mois, ce qui, en un an, devait produire 48 millions.

Restaient 38 millions, dont Napoléon entendait être payé au moyen d'un

emprunt de pareille somme qui devait être contracté en Hollande. Il se

chargeait pour la Prusse de faire remplir cet emprunt par les

Hollandais, en employant divers moyens à sa disposition. La Prusse

épouvantée avait promis tout ce qu'il avait voulu, mais toujours avec

l'arrière-pensée d'éluder l'exécution de ses engagements.

[En marge: Occupation militaire des places de Glogau, Custrin,

Stettin, Dantzig, et motifs de cette occupation.]

Napoléon sentant bien que s'il abandonnait les places de l'Oder,

Glogau, Custrin, Stettin, retenues à titre de gages, sa créance ne lui

serait point payée, résolut de continuer à les occuper par des

garnisons composées de troupes françaises et polonaises. Les troupes

polonaises, aguerries à notre école, étaient devenues excellentes, et

elles avaient toujours été dévouées. Quoique appartenant nominalement

au roi de Saxe, grand-duc de Varsovie, elles se trouvaient en réalité

à la disposition de la France. Les places de Glogau, Custrin, Stettin,

reçurent chacune un régiment saxon-polonais. L'artillerie et le génie

de ces places furent composés avec des troupes françaises, et comme

ces armes ne formaient pas le cinquième de l'effectif, les garnisons

ne semblaient pas être françaises. Napoléon fit davantage pour

Stettin, qui avait plus d'importance, et qui touchait à la mer

Baltique; il y ajouta un régiment d'infanterie emprunté au corps du

maréchal Davout. Dantzig était devenue une sorte de ville anséatique,

dotée d'une indépendance fictive, et destinée par les traités, quand

la guerre maritime l'exigerait, à recevoir garnison française. Sous le

prétexte, très-spécieux et assez fondé, que les Anglais pourraient

être tentés d'occuper une ville précieuse par son port, par sa

situation sur la Vistule, par son étendue, il y établit une garnison

semblable à celles de l'Oder, mais plus forte. Outre le général Rapp

qui en fut nommé gouverneur, Napoléon y plaça deux régiments polonais,

deux régiments français, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie, plus

les troupes d'artillerie et du génie, qui furent également françaises

comme à Stettin, Custrin et Glogau. Ce fut donc en réalité une force

française, qui, sous une apparence polonaise, occupa ces places

importantes, au moyen desquelles Napoléon était maître en pleine paix

de l'Oder et de la Vistule.

Ces occupations militaires étaient sans doute en contradiction avec le

système d'apaisement, qui constituait pour le moment la politique de

Napoléon; mais elles étaient un moyen de contenir la Prusse, d'en

exiger le payement de ce qu'elle nous devait, et elles préparaient une

base d'opération formidable contre la Russie, si jamais la guerre

recommençait avec cette puissance, de manière que, tout en projetant

la paix, Napoléon ne pouvait s'empêcher de prévoir et de préparer la

guerre. Au surplus les dettes de la Prusse, la présence menaçante des

Anglais dans la Baltique, la nécessité d'occuper le littoral de cette

mer pour veiller à l'exécution des lois du blocus, expliquaient

suffisamment la présence des troupes françaises, et empêchaient que le

bien produit par l'évacuation du reste de l'Allemagne ne fût

entièrement perdu.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 53 段