Le génie de Napoléon devant l'histoire est donc hors de cause. Mais, à

mon avis, ce qui ne l'est pas, c'est la liberté qui lui fut laissée de

tout vouloir et de tout faire. Ma conviction à cet égard date, non pas

de 1855 ou de 1852, mais du jour même où j'ai commencé à penser.

Pouvoir tout ce qu'on est capable de vouloir est, à mon avis, le plus

grand des malheurs. Les juges qui voient dans Napoléon un homme de

génie, n'y voient pas tout: il faut y reconnaître un des esprits les

plus sensés qui aient existé, et pourtant il aboutit à la plus folle

des politiques. Le despotisme peut tout sur les hommes, puisqu'il a pu

pervertir le bon sens de Napoléon. On verra donc dans mon récit la

trace constante de cette conviction, mais qu'y puis-je faire? Il y a

quarante ans que j'ai commencé à réfléchir, et j'ai toujours pensé de

la sorte. Je sais bien qu'on me dira que c'est un préjugé de ma vie,

je le veux bien; mais je répondrai que c'est un préjugé de toute ma

vie. Je ne demande aux yeux de certains esprits que ce genre d'excuse.

Je sais tous les dangers de la liberté, et, ce qui est pis, ses

misères. Et qui les saurait, si ceux qui ont essayé de la fonder, et y

ont échoué, ne les connaissaient pas? Mais il y a quelque chose de pis

encore, c'est la faculté de tout faire laissée même au meilleur, même

au plus sage des hommes. On répète souvent que la liberté empêche de

faire ceci ou cela, d'élever tel monument, ou d'exercer telle action

sur le monde. Voici à quoi une longue réflexion m'a conduit: c'est à

penser que si quelquefois les gouvernements ont besoin d'être

stimulés, plus habituellement ils ont besoin d'être contenus; que si

quelquefois ils sont portés à l'inaction, plus habituellement ils sont

portés, en fait de politique, de guerre, de dépense, à trop

entreprendre, et qu'un peu de gêne ne saurait jamais être un malheur.

On ajoute, il est vrai: Mais cette liberté destinée à contenir le

pouvoir d'un seul, qui la contiendra elle-même? Je réponds sans

hésiter: Tous. Je sais bien qu'un pays peut parfois s'égarer, et je

l'ai vu, mais il s'égare moins souvent, moins complétement qu'un seul

homme.

Je m'aperçois que je m'oublie, et je me hâte d'affirmer que je ne veux

persuader personne. J'ai voulu seulement expliquer la raison d'une

opinion dont on trouvera la trace dans cette histoire, opinion que

l'âge et l'expérience n'ont point affaiblie, et dont, j'ose

l'affirmer, l'intérêt personnel n'a point été chez moi le soutien. Si

en effet j'osais parler de ma personne, je dirais que jamais je ne fus

plus heureux que depuis que, rentré dans le repos, j'ai pu reprendre

ma profession première, celle de l'étude assidue et impartiale des

choses humaines. Certains esprits pourront ne pas me croire, et ils en

auront le droit, comme j'aurai celui de ne pas les croire à mon tour,

quand ils affirmeront que c'est avec désintéressement qu'ils

professent l'excellence du pouvoir absolu.

Je demande pardon d'avoir quitté les hautes régions de l'histoire,

pour entrer un moment dans la région des controverses contemporaines.

J'ai voulu, je le répète, en avouant l'opinion qui percera seule dans

ce livre, invoquer une excuse pour ma persistance dans des convictions

qui remontent aux premières années de ma vie. On reconnaîtra, j'en

suis sûr, dans ces derniers volumes, un historien admirateur ardent de

Napoléon, ami plus ardent de la France, déplorant que cet homme

extraordinaire ait pu tout faire, tout, jusqu'à se perdre, mais lui

sachant un gré immense de nous avoir laissé, en nous laissant la

gloire, la semence des héros, semence précieuse qui vient de lever

encore dans notre pays, et de nous donner les vainqueurs de

Sébastopol. Oui, même sans lui, nos soldats, ses élèves, ont été aussi

grands, aussi heureux qu'ils le furent jadis avec lui! Puissent-ils

l'être toujours, et puissent nos armées, quel que soit le gouvernement

qui les dirige, être toujours triomphantes! Le plus grand

dédommagement de n'être rien dans son pays, c'est de voir ce pays être

dans le monde tout ce qu'il doit être.

Paris, 10 octobre 1855.

A. THIERS.

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.

LIVRE TRENTE-HUITIÈME.

BLOCUS CONTINENTAL.

Situation de l'Empire après le mariage qui unit les cours de

France et d'Autriche. -- Napoléon veut profiter de la paix pour

apaiser les esprits en Europe, et pour terminer en même temps la

guerre avec l'Espagne et avec l'Angleterre. -- Il se hâte de

distribuer à ses alliés les territoires qui lui restent entre le

Rhin et la Vistule, afin d'évacuer prochainement l'Allemagne. --

Répartition des armées françaises en Illyrie, en Italie, en

Westphalie, en Hollande, en Normandie, en Bretagne, dans le

triple intérêt du blocus continental, de la guerre d'Espagne, et

de l'économie. -- Difficultés financières. -- Napoléon veut faire

supporter à l'Espagne une partie des dépenses dont elle est

l'occasion. -- Le projet de Napoléon est de forcer les Anglais à

la paix par un grand revers dans la Péninsule et par le blocus

continental. -- État de la question maritime, et rôle difficile

des Américains entre l'Angleterre et la France. -- Loi américaine

de l'_embargo_, et arrestation de tous les navigateurs de l'Union

dans les ports de l'Empire. -- Mesures de Napoléon pour fermer à

l'Angleterre les rivages du continent. -- Ses exigences à l'égard

de la Hollande, des villes anséatiques, du Danemark, de la Suède,

de la Russie. -- Résistance de la Hollande. -- Tout en se livrant

à ces divers travaux, Napoléon s'occupe de mettre fin aux

querelles religieuses. -- Faute de quelques cardinaux à

l'occasion de son mariage, et rigueurs qui en sont la suite. --

Situation du clergé et du Pape. -- Efforts pour créer une

administration provisoire des églises, et résistance du clergé à

cette administration. -- Caractère et conduite du cardinal Fesch,

du cardinal Maury, et de MM. Duvoisin et Émery. -- Établissement

que Napoléon destine à la papauté au sein du nouvel empire

d'Occident. -- Envoi de deux cardinaux à Savone pour négocier

avec Pie VII, et, en cas de trop grandes difficultés, projet d'un

concile. -- Suite des affaires avec la Hollande. -- Napoléon veut

que la Hollande ferme tout accès au commerce britannique, et

qu'elle lui prête plus efficacement le secours de ses forces

navales. -- Le roi Louis se refuse à tous les moyens qui

pourraient assurer ce double résultat. -- Ce prince songe un

moment à se mettre en révolte contre son frère, et à se jeter

dans les bras des Anglais. -- Mieux conseillé, il y renonce, et

se rend à Paris pour négocier. -- Vaines tentatives

d'accommodement. -- Napoléon n'espérant plus rien ni de la

Hollande ni de son frère, est disposé à la réunir à l'Empire, et

s'en explique franchement. -- Cependant arrêté par le chagrin de

son frère, il imagine un plan de négociation secrète avec le

cabinet britannique, consistant à proposer à ce dernier de

respecter l'indépendance de la Hollande s'il consent à traiter de

la paix. -- M. Fouché intervient dans ces diverses affaires, et

indique M. de Labouchère comme l'intermédiaire le plus propre à

remplir une mission à Londres. -- Voyage de M. de Labouchère en

Angleterre. -- Le cabinet britannique ne veut point agiter

l'opinion publique par l'ouverture d'une négociation qui ne

serait pas sérieuse, et renvoie M. de Labouchère avec la

déclaration formelle que toute proposition équivoque restera sans

réponse. -- La négociation, à demi abandonnée, est reprise

secrètement par M. Fouché sans la participation de Napoléon. --

Le roi Louis se soumet aux volontés de son frère, et signe un

traité en vertu duquel la Hollande cède à la France le Brabant

septentrional jusqu'au Wahal, consent à laisser occuper ses côtes

par nos troupes, abandonne le jugement des prises à l'autorité

française, et s'engage à réunir une flotte au Texel pour le 1er

juillet. -- Retour du roi Louis en Hollande. -- Voyage de

Napoléon avec l'Impératrice en Flandre, en Picardie et en

Normandie. -- Grands travaux d'Anvers. -- Napoléon découvre en

route que la négociation avec l'Angleterre a été reprise en

secret et à son insu par M. Fouché. -- Disgrâce et destitution de

ce ministre. -- Conduite du roi Louis après son retour en

Hollande. -- Au lieu de chercher à calmer les Hollandais, il les

excite par l'expression publique des sentiments les plus

exagérés. -- Son opposition patente à la livraison des cargaisons

américaines, à l'établissement des douanes françaises, à

l'occupation de la Nort-Hollande, et à la formation d'une flotte

au Texel. -- Fâcheux incident d'une insulte faite à l'ambassade

française par le peuple d'Amsterdam. -- Napoléon, irrité, ordonne

au maréchal Oudinot d'entrer à Amsterdam enseignes déployées. --

Le roi Louis, après avoir fait de vains efforts pour empêcher

l'entrée des troupes françaises dans sa capitale, abdique la

couronne en faveur de son fils, et place ce jeune prince sous la

régence de la reine Hortense. -- À cette nouvelle Napoléon

décrète la réunion de la Hollande à l'Empire, et convertit ce

royaume en sept départements français. -- Ses efforts pour

rétablir les finances et la marine de ce pays. -- Vaste

développement du système continental à la suite de la réunion de

la Hollande. -- Nouveau régime imaginé pour la circulation des

denrées coloniales, et permission de les faire circuler accordée

à tous les détenteurs moyennant un droit de 50 pour 100. --

Perquisitions ordonnées pour les soumettre à ce droit. --

Invitation aux États du continent d'adhérer au nouveau système.

-- Tous y adhèrent, excepté la Russie. -- Immenses saisies en

Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne. -- Terreur inspirée

à tous les correspondants de l'Angleterre. -- Rétablissement des

relations avec l'Amérique à condition que celle-ci interrompra

ses relations avec l'Angleterre. -- Situation du commerce général

à cette époque. -- Efficacité et péril des mesures conçues par

Napoléon.

[Date en marge: Avril 1810.]

[En marge: Éclat extérieur de l'Empire français après le mariage de

Napoléon avec Marie-Louise.]

Napoléon, vainqueur à Wagram de l'Autriche et des derniers

soulèvements de l'Allemagne, enrichi de nouvelles dépouilles

territoriales en Gallicie, en Bavière, en Illyrie, prodiguant à ses

alliés polonais, allemands, italiens, les provinces enlevées à ses

ennemis, ayant poussé encore plus loin vers l'orient son empire déjà

si étendu au nord, à l'ouest et au midi, époux sans en être le

ravisseur d'une archiduchesse, semblait replacé à ce faîte des

grandeurs humaines, duquel ses ennemis avaient espéré et ses amis

avaient craint un moment de le voir descendre. Le monde, qui juge des

choses par le dehors, était encore une fois ébloui, et avait motif de

l'être, car excepté la Russie où d'ailleurs on témoignait à Napoléon

beaucoup de déférence, excepté l'Espagne où une vaste insurrection

populaire lui disputait les extrémités de la Péninsule, le continent

entier se montrait profondément soumis, et l'humilité des peuples

comme celle des rois paraissait sans bornes. L'Angleterre seule,

protégée par l'Océan, continuait d'échapper à cette prodigieuse

domination; et si en France on était fatigué de la guerre maritime,

on n'en était ni surpris, ni effrayé, et on se flattait que la mer ne

serait pas toujours invincible pour la terre.

Frappé de ce spectacle, le parti royaliste et religieux, de tous le

plus lent à s'éclairer et à se soumettre, sentait ses forces

défaillir. Il tendait à se rattacher à la dynastie impériale, et

beaucoup de ses membres jusqu'ici les plus dédaigneux, les plus

médisants, venaient d'accepter des places de cour. Ils répandaient

même, soit qu'ils y crussent, soit qu'ils voulussent y chercher une

excuse à leur faiblesse, les bruits les plus étranges. Napoléon,

suivant eux, allié de Marie-Antoinette depuis son mariage avec

Marie-Louise, allait revenir aux errements du passé, réhabiliter

glorieusement la mémoire de Louis XVI, écarter les régicides du

gouvernement, peut-être même du territoire, et s'entourer enfin de

l'ancienne cour. On ajoutait à ces bruits une nouvelle plus

singulière, c'est que Moreau, qui était fort populaire parmi les amis

des Bourbons, allait être rappelé de l'exil, et élevé à la dignité de

maréchal avec le titre de duc de Hohenlinden[2]. Quant aux

républicains, il eût été difficile de recueillir quelque chose de leur

bouche, car ils semblaient ne plus exister. Quelques-uns d'entre eux

survivaient à peine, cachant leurs erreurs et leurs excès dans l'ombre

et l'oubli. Mais à leur place surgissait une certaine disposition à

l'examen et au blâme, qui présageait dans un temps assez prochain un

tout autre état des esprits que celui qui se manifestait alors.

Toutefois ces commencements d'indépendance étaient à peine sensibles,

et le prestige qui avait longtemps entouré Napoléon paraissait

entièrement rétabli.

[Note 2: Les rapports de la police furent pendant plus d'un

mois remplis de ces bruits.]

[En marge: Dangers cachés sous de brillantes apparences.]

Pourtant sous des apparences encore éblouissantes, les esprits

réfléchis entrevoyaient certaines réalités fâcheuses. Napoléon en

épousant une princesse autrichienne avait beaucoup ôté de sa

vraisemblance au projet supposé de détrôner les vieilles dynasties, et

quelque peu amorti la haine violente qu'il inspirait à l'Autriche;

mais il ne l'avait pas dédommagée des pertes qu'elle avait essuyées

depuis quinze ans; il n'avait pas consolé la Prusse de ses revers, ni

distrait l'Allemagne de sa profonde humiliation. Il avait blessé

irrémédiablement la Russie par ses procédés à l'occasion de son

mariage, et par le refus loyal mais altier de la convention relative à

la Pologne; il lui avait préparé une source de défiances en s'alliant

avec l'Autriche; il avait blessé l'Italie en s'appropriant

successivement la Toscane, les Légations et Rome; il avait dans la

guerre d'Espagne une plaie toujours saignante, dans la haine de

l'Angleterre une cause d'hostilités dont on ne voyait pas le terme. De

plus, pour parer à ces difficultés de tant d'espèces il fallait

entretenir au nord, à l'est, au midi, des armées innombrables, dont la

paix du continent allait faire peser l'entretien sur la France seule,

et dont le recrutement était devenu pour les familles éplorées une

source incessante de douleurs. Napoléon avait enfin dans les querelles

avec le Pape non pas encore un schisme, mais un enchaînement de

contestations presque inextricable. Toutes ces choses aperçues par les

ennemis, qui découvrent le mal parce qu'ils le souhaitent, méconnues

par les amis, qui se le cachent parce qu'ils en sont importunés,

presque entièrement dévoilées aux esprits sages toujours si rares et

si peu écoutés, souvent très-bien discernées par Napoléon lui-même, ne

constituaient pas sans doute des dangers insurmontables pour lui, si

une modération étrangère à son caractère altier et passionné, si une

application patiente et soutenue à terminer certains desseins avant

d'en entreprendre de nouveaux, venaient l'aider à résoudre les

nombreuses difficultés dans lesquelles il s'était engagé.

Si, par exemple, il s'appliquait à tirer de sa récente union les

avantages qu'elle pouvait offrir, en rassurant peu à peu l'Autriche,

en lui faisant espérer et en lui restituant, pour prix d'une alliance

sincère, les provinces illyriennes dont il n'avait que faire; s'il

apaisait l'Allemagne, en l'évacuant entièrement; s'il restreignait, au

lieu de les étendre, les adjonctions continuelles au territoire de

l'Empire; si en s'appliquant à rendre le blocus continental plus

rigoureux il n'en faisait pas un prétexte pour de nouveaux

envahissements; s'il portait en Espagne une masse accablante de

forces, et la plus grande de toutes les forces, sa personne elle-même;

s'il renonçait à toute guerre avant d'avoir fini celle-là; s'il

préparait dans la Péninsule de tels échecs à l'Angleterre qu'elle fût

contrainte à la paix; s'il savait ménager les croyances religieuses

qu'il avait tant flattées à ses débuts, en amenant Pie VII à un

arrangement que ce pontife désirait au fond du coeur; si en assurant

ainsi au dehors l'établissement de l'Empire par la paix générale, il

savait au dedans accorder quelque liberté aux esprits prêts à se

réveiller, il était possible de prévenir une grande catastrophe, ou du

moins de prolonger l'existence du trop vaste édifice qu'il avait

élevé; nous disons prolonger, car, pour l'éterniser, il eût fallu

renoncer courageusement à des acquisitions que la nature des choses

condamnait, il eût fallu renoncer à avoir des préfets à Rome, à

Florence, à Laybach, il eût fallu se restreindre aux Alpes, au Rhin,

aux Pyrénées, que l'Europe alors ne songeait plus à nous disputer: et

quel magnifique empire que celui qui, même renfermé dans ces limites,

aurait compris Gênes, le mont Cenis, le Simplon, Genève, Huningue,

Mayence, Wesel, Anvers, Flessingue!

On dirait qu'avant de perdre les hommes, la Providence, en mère

indulgente, les avertisse plusieurs fois, et les invite en quelque

sorte à réfléchir afin de s'amender! À Eylau, à Baylen, à Essling, la

Providence avait clairement indiqué à Napoléon les bornes qu'il ne

devait pas essayer de franchir, et en lui accordant la victoire de

Wagram après la difficile campagne d'Autriche, en lui donnant une

épouse du sang des Césars pour servir de mère à l'héritier du nouvel

empire, elle semblait lui accorder un délai pour revenir sur ses pas

et pour se sauver! Lui-même, avec sa rare pénétration, en fut frappé,

y pensa, voulut en profiter, et depuis son retour à Paris se montra

tout occupé du soin de rassurer l'Europe, d'apaiser l'Allemagne, de

finir la guerre d'Espagne, de désarmer ou de vaincre l'Angleterre, de

ménager les finances de la France, de terminer les querelles

religieuses, et de rendre enfin le repos au monde épuisé de fatigue.

Malheureusement il mit à résoudre ces difficultés le caractère qu'il

avait mis à les créer: au lieu d'en dénouer le noeud il voulut le

briser, et dès lors, toujours vaste, son génie ne fut plus heureux, et

sembla moins habile.

[En marge: Politique pacifique de Napoléon après son mariage avec

Marie-Louise.]

L'un de ses premiers actes après son mariage fut d'adresser une

circulaire aux agents diplomatiques de l'Empire, pour qu'ils en

tirassent la matière de leurs entretiens: «Cette circulaire, écrivait

Napoléon au ministre des affaires étrangères chargé de la rédiger, ne

sera point imprimée, mais elle servira de langage à mes agents. Vous y

direz qu'un des principaux moyens dont se servent les Anglais pour

rallumer la guerre du continent, c'est de supposer qu'il est dans mon

intention de détruire les dynasties. Les circonstances m'ayant mis

dans le cas de choisir une épouse, j'ai voulu leur ôter le prétexte

funeste d'agiter les nations et de semer les discordes qui ont

ensanglanté l'Europe. Rien ne m'a paru plus propre à calmer les

inquiétudes que de demander en mariage une archiduchesse d'Autriche.

Les brillantes et éminentes qualités de l'archiduchesse Marie-Louise,

dont il m'avait été particulièrement rendu compte, m'ont mis à même

d'agir conformément à ma politique. La demande en ayant été faite et

consentie par l'empereur d'Autriche, le prince de Neufchâtel est

parti, etc. J'ai été bien aise de cette circonstance pour réunir deux

grandes nations, et donner une preuve de mon estime pour la nation

autrichienne et les habitants de la ville de Vienne. Vous ajouterez

que je désire que leur langage soit conforme aux liens de parenté qui

m'unissent à la maison d'Autriche, sans cependant rien dire qui puisse

altérer mon intime alliance avec l'empereur de Russie[3].»

[Note 3: Lettre de Napoléon au duc de Cadore, existant au

dépôt de la secrétairerie d'État.]

Toute la politique de Napoléon en ce moment se trouvait contenue dans

ces lignes. S'attacher l'Autriche à laquelle l'unissaient des liens de

parenté, sans s'aliéner la Russie sur laquelle il n'avait pas cessé de

fonder son système d'alliance, fut pour quelque temps sa principale

étude. Il hâta en effet l'évacuation des États autrichiens, il se

montra facile dans le payement des contributions de guerre, il

consentit à un emprunt que l'Autriche voulait ouvrir à Amsterdam, et

le favorisa même par une intervention directe; il écouta

complaisamment quelques paroles vagues sur la destination définitive

des provinces illyriennes, récemment données à la France, et dont la

restitution eût été un beau présent de noces pour la cour de Vienne.

Il fit le meilleur accueil à M. de Metternich, que l'empereur François

avait envoyé à Paris pour y établir les relations toutes nouvelles qui

devaient être la suite du mariage.

[En marge: Relations avec l'Autriche, et motifs du voyage de M. de

Metternich à Paris.]

M. de Metternich en entrant dans le cabinet autrichien, où il est

demeuré près de quarante années, inaugurait une politique

très-différente de celle de ses prédécesseurs, celle de la bonne

entente avec la France. Afin de la préparer, il voulut venir à Paris,

d'abord pour guider les premiers pas de la jeune Impératrice dans une

cour dont il connaissait tous les détours; secondement pour s'assurer

si le conquérant allait contracter des habitudes plus pacifiques dans

les douceurs d'une brillante union, ou bien s'en faire un point de

départ pour de nouvelles et plus vastes entreprises. Quelques semaines

consacrées à ce double objet n'étaient point un temps perdu, et

l'empereur François avait consenti à ce que son futur ministre, avant

d'entrer en fonctions, allât remplir à Paris cette dernière et utile

mission.

Napoléon, qui avait eu longtemps M. de Metternich auprès de lui,

l'accueillit avec empressement, et s'appliqua fort à lui plaire. Il

voulait surtout le rendre témoin du bonheur de la jeune Impératrice,

afin qu'il pût tranquilliser l'empereur François sur le sort de sa

fille. Un jour, en effet, M. de Metternich ayant demandé à voir

l'Empereur pendant que celui-ci était chez l'Impératrice, on

introduisit immédiatement le ministre autrichien dans l'intérieur du

palais. Napoléon, le conduisant dans la chambre même de Marie-Louise,

lui dit: Venez voir de vos yeux combien votre jeune archiduchesse est

malheureuse, et surtout dans quel effroi continuel elle passe sa vie.

Puis le quittant après quelques instants, il ajouta: Je vous laisse

avec madame, vous aurez ses confidences, vous entendrez ses plaintes,

et vous pourrez les rapporter à l'empereur François!--M. de Metternich

surpris, presque embarrassé de tant d'abandon, resta cependant auprès

de Marie-Louise, qui parut parfaitement heureuse de son nouvel état,

et lui dit avec plus d'esprit qu'elle n'en montrait ordinairement:

Probablement on croit à Vienne que j'ai grand'peur de mon redoutable

époux. Eh bien, dites à mes anciens compatriotes qu'il a plus peur de

moi que je n'ai peur de lui.--En effet, quand Marie-Louise commettait

quelque inadvertance fort excusable au milieu d'hommes et de choses

qui lui étaient étrangers, Napoléon osait à peine l'en avertir, et lui

faisait parvenir par M. de Meneval ou par l'archichancelier les avis

qu'il hésitait à lui adresser directement.

La conversation de M. de Metternich avec Marie-Louise avait duré près

d'une heure, lorsqu'il entendit frapper à la porte, et vit entrer

Napoléon, qui lui dit avec la même gaieté: Eh bien, madame vous

a-t-elle tout raconté, vous a-t-elle ouvert son coeur? Y a-t-il grand

regret à avoir de ce mariage pour le bonheur de la femme qu'on m'a

confiée? Écrivez tout ce que vous avez appris à l'empereur François

sans ménagement et sans réticence.--Il emmena ensuite M. de Metternich

pour l'entretenir des graves sujets qui naturellement devaient remplir

les entretiens de Napoléon et d'un personnage destiné à devenir

bientôt le premier ministre de la cour de Vienne. Malheureusement, au

milieu de tout ce déploiement de grâces, Napoléon, lorsqu'on arrivait

aux affaires sérieuses, lorsqu'il parlait de telle puissance ou de

telle autre, de l'avenir et de ses projets, laissait échapper des

saillies d'audace, de rancune, d'orgueil, d'ambition, qui

épouvantaient celui que pourtant il voulait rassurer. Ainsi ce lion un

moment endormi sous la main qui le flattait, se réveillait tout à coup

en frémissant, si quelque image inattendue avait excité ses instincts

redoutables.

[En marge: Relations avec la Russie, et premiers symptômes de

refroidissement à l'égard de cette puissance.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 53 段