Il lui faut de l'art sans doute, et s'il y en a trop, si on

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

TOME XII

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie), le 27 octobre 1855.

PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME DOUZIÈME

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1855

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.

Je viens d'achever après quinze années d'un travail assidu l'_Histoire

du Consulat et de l'Empire_, que j'avais commencée en 1840. De ces

quinze années, je n'en ai pas laissé écouler une seule, excepté

toutefois celle que les événements politiques m'ont obligé à passer

hors de France, sans consacrer tout mon temps à l'oeuvre difficile que

j'avais entreprise. On pourrait, j'en conviens, travailler plus vite,

mais j'ai pour la mission de l'histoire un tel respect, que la crainte

d'alléguer un fait inexact me remplit d'une sorte de confusion. Je

n'ai alors aucun repos que je n'aie découvert la preuve du fait objet

de mes doutes; je la cherche partout où elle peut être, et je ne

m'arrête que lorsque je l'ai trouvée, ou que j'ai acquis la certitude

qu'elle n'existe pas. Dans ce cas, réduit à prononcer comme un juré,

je parle d'après ma conviction intime, mais toujours avec une extrême

appréhension de me tromper, car j'estime qu'il n'y a rien de plus

condamnable, lorsqu'on s'est donné spontanément la mission de dire aux

hommes la vérité sur les grands événements de l'histoire, que de la

déguiser par faiblesse, de l'altérer par passion, de la supposer par

paresse, et de mentir, sciemment ou non, à son siècle et aux siècles à

venir.

C'est sous l'empire de ces scrupules que j'ai lu, relu, et annoté de

ma main les innombrables pièces contenues dans les archives de l'État,

les trente mille lettres composant la correspondance personnelle de

Napoléon, les lettres non moins nombreuses de ses ministres, de ses

généraux, de ses aides de camp, et même des agents de sa police, enfin

la plupart des mémoires manuscrits conservés dans le sein des

familles. J'ai rencontré, je dois le dire, sous tous les gouvernements

(car j'en ai déjà vu se succéder trois depuis que mon oeuvre est

commencée), la même facilité, la même prodigalité à me fournir les

documents dont j'avais besoin, et sous le neveu de Napoléon on ne m'a

pas plus refusé les secrets de la politique impériale que sous la

république, ou sous la royauté constitutionnelle. C'est ainsi que je

crois être parvenu à saisir et à reproduire non cette vérité de

convention, que les générations contemporaines se créent souvent, et

transmettent aux générations futures comme la vérité authentique, mais

cette vérité des faits eux-mêmes, qu'on ne trouve que dans les

documents d'État, et surtout dans la correspondance des grands

personnages. J'ai de la sorte employé quelquefois une année à préparer

un volume que deux mois me suffisaient à écrire, et j'ai fait attendre

le public, qui avait bien voulu attacher quelque prix au résultat de

mes travaux.

Je dois ajouter qu'au scrupule s'est joint chez moi le goût d'étudier

à fond comment, à l'une des époques les plus agitées de l'humanité, on

s'y était pris pour remuer tant d'hommes, d'argent et de matières. Les

secrets de l'administration, de la finance, de la guerre, de la

diplomatie m'ont attiré, retenu, captivé, et j'ai pensé que cette

partie toute technique de l'histoire méritait de la part des esprits

sérieux autant d'attention au moins que la partie dramatique. À mon

avis, la louange, le blâme pour les grandes opérations ne sont que de

vaines déclamations, si elles ne reposent sur l'exposé raisonné,

positif et clair de la manière dont ces opérations se sont accomplies.

S'extasier, par exemple, devant le passage des Alpes, et, pour faire

partager son enthousiasme aux autres, accumuler les mots, prodiguer

ici les rochers, et là les neiges, n'est à mes yeux qu'un jeu puéril

et même fastidieux pour le lecteur. Il n'y a de sérieux,

d'intéressant, de propre à exciter une véritable admiration, que

l'exposé exact et complet des choses comme elles se sont passées.

Combien de lieues à parcourir à travers monts, combien de canons, de

munitions, de vivres à transporter sans routes frayées, à des hauteurs

prodigieuses, au milieu d'affreux précipices, où les animaux ne

servent plus, où l'homme seul conserve encore ses forces et sa

volonté, le tout dit simplement, avec le détail nécessaire, sans les

particularités inutiles, voilà, selon moi, la vraie manière de

retracer une entreprise telle que le passage du Saint-Bernard par

exemple. Qu'après un exposé précis et complet des faits, une

exclamation s'échappe de la bouche du narrateur, elle va droit à l'âme

du lecteur, parce que déjà elle s'était produite en lui, et n'a fait

que répondre au cri de sa propre admiration.

Telles sont les causes de la lenteur que j'ai mise à composer cette

histoire, et de l'étendue aussi de mes récits. Ceci me conduit à dire

sur l'histoire, et sur la manière de l'écrire, quelques mots inspirés

par une longue pratique de cet art, et par un profond respect de sa

haute dignité.

Je ne sais rien, dans les oeuvres de l'esprit humain, au-dessus de la

grande poésie. Mais on m'accordera qu'il y a des époques plus propres

à la goûter qu'à la produire. Je ne crois pas que jamais Homère et

Dante, par exemple, aient été plus vivement sentis que dans notre

époque à la fois profondément érudite et profondément émue. Pourtant,

bien que nous ayons eu des poëtes et des peintres remarquables, notre

temps n'a pas produit cette poésie naïve et énergique de la Florence

du treizième siècle, ou de la Grèce primitive. Les sociétés ont leur

âge comme les individus, et chaque âge a ses occupations

particulières. J'ai toujours considéré l'histoire comme l'occupation

qui convenait non pas exclusivement, mais plus spécialement à notre

temps. Nous n'avons pas perdu la sensibilité aux grandes choses, et en

tout cas notre siècle aurait suffi pour nous la rendre, et nous avons

acquis cette expérience qui permet de les apprécier et de les juger.

Je me suis donc avec confiance livré aux travaux historiques dès ma

jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était

particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire

trente années de ma vie, et je dirai que, même en vivant au milieu des

affaires publiques, je ne me séparais pas de mon art pour ainsi dire.

Lorsqu'en présence de trônes chancelants, au sein d'assemblées

ébranlées par l'accent de tribuns puissants, ou menacées par la

multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins

tel ou tel individu passager portant un nom de notre époque, que les

éternelles figures de tous les temps et de tous les lieux, qui à

Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celle que je

voyais se mouvoir sous mes yeux. J'étais à la fois moins irrité et

moins troublé, parce que j'étais moins surpris, parce que j'assistais

non à une scène d'un jour, mais à la scène éternelle que Dieu a

dressée en mettant l'homme en société avec ses passions grandes ou

petites, basses ou généreuses, l'homme toujours semblable à lui-même,

toujours agité et toujours conduit par des lois profondes autant

qu'immuables.

Ma vie, j'ose le dire, a donc été une longue étude historique, et si

on en excepte ces moments violents où l'action vous étourdit, où le

torrent des choses vous emporte au point de ne pas vous laisser

discerner ses bords, j'ai presque toujours observé ce qui se passait

autour de moi, en le rapportant à ce qui s'était passé ailleurs, pour

y chercher ce qu'il y avait de différent ou de semblable. Cette longue

comparaison est, je le crois, la vraie préparation de l'esprit à

l'exécution de cette épopée de l'histoire, qui n'est pas condamnée à

être décolorée parce qu'elle est exacte et positive, car l'homme réel

qui s'appelle tantôt Alexandre, tantôt Annibal, César, Charlemagne,

Napoléon, a sa poésie, bien que différente, comme l'homme fictif qui

s'appelle Achille, Énée, Roland, ou Renaud!

L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent

les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas, il faut un

certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,

l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre?

Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir de tous ces dons à la

fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités

rares est une oeuvre appréciable, et hautement appréciée des

générations futures. Je dirai qu'il y a non pas une, mais vingt

manières d'écrire l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide,

Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines,

Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et

qu'elle est ainsi supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je

ne demanderais au ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces

historiens, pour être assuré d'avoir bien fait, et de laisser après

moi un souvenir de mon éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité

particulière et saillante: tel narre avec une abondance qui entraîne,

tel autre narre sans suite, va par saillies et par bonds, mais, en

passant, trace en quelques traits des figures qui ne s'effacent jamais

de la mémoire des hommes; tel autre enfin, moins abondant ou moins

habile à peindre, mais plus calme, plus discret, pénètre d'un oeil

auquel rien n'échappe dans la profondeur des événements humains, et

les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque manière qu'ils fassent,

je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y a-t-il pas une

qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit

distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité? Je

le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité

c'est l'intelligence.

Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et l'appliquant

seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire

entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme

d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,

parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence,

parce que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui

dit, voit, entend à demi-mot, comprend s'il est enfant ce qu'on lui

enseigne, s'il est ouvrier l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter, s'il

est homme d'État les événements, leurs causes, leurs conséquences,

devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en

attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent

affligé de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt,

à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est

de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le

génie excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence

elle-même, avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

C'est cette qualité, appliquée aux grands objets de l'histoire, qui à

mon avis est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle

existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don

de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet,

avec ce que je nomme l'intelligence, on démêle bien le vrai du faux,

on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux

bruits de l'histoire, on a de la critique; on saisit bien le caractère

des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien trop grand

ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables, on

écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on

peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on

comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies;

diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets si

divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les

saisir dans leur généralité intelligible à tous; et quand on est

arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit

doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le

trouve dans l'enchaînement même des événements, car celui qui a su

saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont

engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus

beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de

glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle

fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité;

il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même,

en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses

heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est

équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la

connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu'elle fait tomber

toute sévérité, car ce serait un malheur; mais quand on connaît

l'humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et

l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a

plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les

mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore pas moins celui

qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son coeur au

niveau du bon, du beau et du grand.

L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en

histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes

avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la

guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un

mot à être un véritable narrateur. L'oserai-je dire? presque sans art,

l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de

conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux

autres les événements qui nous ont touché, et il pourra enfanter des

chefs-d'oeuvre. Au milieu de mille exemples que je pourrais citer,

qu'on me permette d'en choisir deux, Guichardin et le grand Frédéric.

Guichardin n'avait jamais songé à écrire, et n'en avait fait aucun

apprentissage. Toute sa vie il avait agi comme diplomate,

administrateur, et une fois ou deux comme militaire; mais c'était l'un

des esprits les plus clairvoyants qui aient jamais existé, surtout en

affaires politiques. Il avait l'âme un peu triste par nature et par

satiété de la vie. Ne sachant à quoi s'occuper dans sa retraite, il

écrivit les annales de son temps, dont une partie s'était accomplie

sous ses yeux, et il le fit avec une ampleur de narration, une vigueur

de pinceau, une profondeur de jugement, qui rangent son histoire parmi

les beaux monuments de l'esprit humain. Sa phrase est longue,

embarrassée, quelquefois un peu lourde, et pourtant elle marche comme

un homme vif marche vite, même avec de mauvaises jambes. Il

connaissait profondément la nature humaine, et il trace de tous les

personnages de son siècle des portraits éternels, parce qu'ils sont

vrais, simples et vigoureux. À tous ces mérites il ajoute le ton

chagrin et morose d'un homme fatigué des innombrables misères

auxquelles il a assisté, trop morose, selon moi, car l'histoire doit

rester calme et sereine, mais point choquant, parce qu'on y sent,

comme dans la sévérité sombre de Tacite, la tristesse de l'honnête

homme.

Le grand Frédéric, qui ne fut jamais triste, aimait passionnément les

lettres, et c'est assurément l'un des traits les plus nobles de son

caractère, que cet amour des lettres qui le soutint dans les moments

désespérés, où plus d'une fois sa fortune sembla près de s'abîmer. Le

soir de batailles perdues, il se consolait en écrivant de mauvais

vers, mauvais non par la pensée, car on y rencontre à chaque instant

des idées profondes, ingénieuses ou piquantes, mais mauvais par la

forme, car les vers ne sauraient se passer de correction, d'harmonie

et de grâce. La pensée sans l'art n'est rien en poésie. Ce n'est pas

encore là tout ce qui manquait au grand Frédéric pour composer des

livres: n'ayant jamais fait de la pratique des lettres son art, n'en

faisant que son délassement, il n'avait jamais étendu ses oeuvres au

delà d'une pièce de vers, d'un pamphlet ou d'une épître, et l'art de

construire un livre lui était aussi étranger que celui d'écrire

correctement. Et pourtant ce même homme, dans l'histoire qu'il nous a

laissée de sa famille et de son propre règne, exposant les trames

subtiles de sa diplomatie, les profondes combinaisons de son génie

militaire, retraçant les vicissitudes d'une carrière de près de

cinquante ans, les indicibles va-et-vient de la politique dans un

siècle où les femmes gouvernaient les États pendant que les

philosophes gouvernaient les esprits, enfin les alternatives

continuelles d'une guerre où, aussi souvent vaincu que victorieux,

mais toujours couvert de gloire, il se voyait à chaque instant à la

veille de périr sous la haine de trois femmes et le poids de trois

grands États, cet homme singulier a donné en mauvais français et en

style bizarre un tableau simple, animé, et presque complétement vrai

de cette curieuse époque, grande par lui seul et par quelques

écrivains français. Ce mauvais écrivain écrit suffisamment bien,

compose non pas savamment, mais simplement, avec ordre et intérêt,

trace les caractères de main de maître, et serait un juge supérieur,

s'il avait d'un juge l'équité et la dignité. Mais à la licence de son

temps ajoutant la licence de son esprit, méprisant tous les rois

qu'il avait humiliés, leurs généraux qu'il avait vaincus, leurs

ministres qu'il avait trompés, ne se plaisant que dans la société des

gens de lettres qui cependant par leur vanité lui prêtaient souvent à

rire, aimant à faire pires qu'ils n'étaient lui et les autres,

intempérant, cynique, il a donné à l'histoire le ton de la médisance,

mais a immortalisé celle qu'il a laissée en la marquant du caractère

de la plus profonde intelligence et du plus rare bon sens qui fussent

jamais.

Je ne dis rien de César, parce qu'il était l'un des écrivains les plus

exercés de son siècle, ni de Napoléon, parce qu'il l'était devenu.

Mais les deux exemples que je viens de citer suffisent pour rendre ma

pensée, et pour prouver que quiconque a l'intelligence des hommes et

des choses a le vrai génie de l'histoire.

Mais, m'objectera-t-on, l'art n'est donc rien, l'intelligence à elle

seule suffit donc à tout! Le premier venu, doué seulement de cette

compréhension, saura composer, peindre, narrer enfin, avec toutes les

conditions de la véritable histoire! Je répondrais volontiers que oui,

s'il ne convenait cependant de mettre quelque restriction à cette

assertion trop absolue. Comprendre est presque tout, et pourtant n'est

pas tout; il faut encore un certain art de composer, de peindre, de

ménager les couleurs, de distribuer la lumière, un certain talent

d'écrire aussi, car c'est de la langue qu'il faut se servir, qu'elle

soit grecque, latine, italienne ou française, pour raconter les

vicissitudes du monde. Et, j'en conviens, il faut à l'intelligence

joindre l'expérience, le calcul, c'est-à-dire l'art.

Ainsi l'homme est un être fini, et il faut presque faire entrer

l'infini dans son esprit. Les événements que vous avez à lui exposer

se passent souvent en mille endroits, non-seulement en France, si le

théâtre de votre histoire est en France, mais en Allemagne, en Russie,

en Espagne, en Amérique et dans l'Inde; et cependant, vous qui lui

contez ces événements, lui qui les lit, ne pouvez être que sur un

point à la fois. Le grand Frédéric se bat en Bohême, mais on se bat en

Thuringe, en Westphalie, en Pologne. Sur le champ de bataille où il

dirige tout, il se bat à l'aile gauche, mais on se bat aussi à l'aile

droite, au centre, et partout. Même quand on a saisi avec intelligence

la chaîne générale qui lie les événements entre eux, il faut un

certain art pour passer d'un lieu à un autre lieu, pour aller

ressaisir les faits secondaires qu'on a dû négliger pour le fait le

plus important; il faut sans cesse courir à droite, à gauche, en

arrière, sans perdre de vue la scène principale, sans laisser languir

l'action, et sans rien omettre non plus, car tout fait omis constitue

une faute, non-seulement contre l'exactitude matérielle, mais contre

la vérité morale, parce qu'il est rare qu'un fait négligé, quelque

petit qu'il soit, ne manque à la contexture générale, comme cause ou

comme effet. Et pourtant on est tenu de ménager cet être fini, qui

vous écoute et qui aspire toujours à l'infini, cet être curieux qui

veut tout savoir, et qui n'a pas la patience de tout apprendre. Que je

sache tout, et qu'il ne m'en coûte aucun effort d'attention, voilà le

lecteur, voilà l'homme! nous voilà tous!

Il faut donc un certain art de mise en scène qui exige de

l'expérience, du calcul, la science et l'habitude des proportions.

Mais ce n'est pas tout encore: il faut savoir peindre, il faut savoir

décrire; il faut savoir saisir dans un caractère le trait saillant qui

constitue sa physionomie, dans une scène la circonstance principale

qui fait image; il faut savoir distribuer la couleur avec mesure, avec

une juste gradation, ne pas la prodiguer, au point qu'il n'en reste

plus pour les parties qui ont besoin d'être fortement colorées. Enfin,

comme l'instrument avec lequel tout cela se fait c'est la langue, il

faut savoir écrire avec la dignité élégante et grave qui convient aux

grandes choses comme aux petites, qui réussit à dire les unes avec

hauteur, les autres avec aisance, précision et clarté. Tout cela est

de l'art, je l'avoue, et souvent même du plus raffiné. Il est donc

nécessaire d'unir à la parfaite intelligence des choses, une certaine

habitude de les manier, de les disposer, de les rendre dans leurs

moindres détails avec une ordonnance savante et facile, noble et

simple, en pénétrant partout, en se traînant tantôt dans le sang des

champs de bataille, tantôt dans les cabinets de la diplomatie, où

quelquefois on est forcé d'aller jusqu'au boudoir pour trouver le

secret des États, tantôt enfin dans les rues fangeuses où s'agite une

démagogie furieuse et folle.

Mais en avouant que l'art doit s'ajouter à l'intelligence, je vais

dire pourquoi l'intelligence, telle que je l'ai définie, arrivera plus

qu'aucune autre faculté à cet art si compliqué. De toutes les

productions de l'esprit, la plus pure, la plus chaste, la plus sévère,

la plus haute et la plus humble à la fois, c'est l'histoire. Cette

Muse fière, clairvoyante et modeste, a besoin surtout d'être vêtue

sans apprêt.

Il lui faut de l'art sans doute, et s'il y en a trop, si on le

découvre, toute dignité, toute vérité disparaissent, car cette simple

et noble créature a voulu vous tromper, et dès lors toute confiance en

elle est perdue. Qu'on exagère la terreur sur la scène tragique, le

rire sur la scène comique; que dans l'épopée, l'ode, l'idylle, on

grandisse ou embellisse les personnages, qu'on fasse les héros

toujours intrépides, les bergères toujours jolies, qu'en un mot on

trompe un peu dans ces arts, qui tous s'appellent l'art de la fiction,

personne ne peut se prétendre trompé, car tout le monde est averti; et

encore je conseillerais aux auteurs de fictions de rester vrais,

quoique dispensés d'être exacts. Mais l'histoire, mentir dans le fond,

dans la forme, dans la couleur, c'est chose intolérable! L'histoire ne

dit pas: Je suis la fiction; elle dit: Je suis la vérité. Imaginez un

père sage, grave, aimé et respecté de ses enfants, qui, les voulant

instruire, les rassemble et leur dit: Je vais vous conter ce que mon

aïeul, ce que mon père ont fait, ce que j'ai fait moi-même pour

conduire où elles en sont la fortune et la dignité de notre famille.

Je vais vous conter leurs bonnes actions, leurs fautes, leurs erreurs,

tout enfin, pour vous éclairer, vous instruire et vous mettre dans la

voie du bien-être et de l'honneur. Tous les enfants sont réunis, ils

écoutent avec un silence religieux. Comprenez-vous ce père enjolivant

ses récits, les altérant sciemment, et donnant à ces enfants qui lui

sont si chers une fausse idée des affaires, des peines, des plaisirs

de la vie?

L'histoire, c'est ce père instruisant ses enfants. Après une telle

définition, la comprenez-vous prétentieuse, exagérée, fardée ou

déclamatoire? Je supporte tout, je l'avoue, de tous les arts; mais la

moindre prétention de la part de l'histoire me révolte. Dans la

composition, dans le drame, dans les portraits, dans le style,

l'histoire doit être vraie, simple et sobre. Or quel est, entre tous

les genres d'esprit, celui qui lui conservera le plus ces qualités

essentielles? Évidemment l'esprit profondément intelligent, qui voit

les choses telles qu'elles sont, les voit juste, et les veut rendre

comme il les a vues.

L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle,

et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien

retrancher, et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans

leur exacte reproduction. Qu'on me permette une comparaison pour me

faire entendre.

Raphaël a créé des tableaux d'invention, des Saintes Familles

notamment, et des portraits. Les juges les plus délicats se demandent

toujours lesquels valent mieux de ces Saintes Familles ou de ces

portraits, et ils sont embarrassés. Je ne dirai pas qu'avec le temps

ils arrivent à préférer les portraits, car bien hardi serait celui qui

oserait prononcer entre ces oeuvres divines. Mais avec le temps ils

arrivent à n'admettre aucune infériorité entre elles, et les Vierges

les plus admirées de Raphaël ne sont pas placées au-dessus de ses

simples portraits; la poésie des unes n'efface pas la noble réalité

des autres. Mais comment Raphaël est-il parvenu à produire, par

exemple, ce surprenant portrait de Léon X, l'une des oeuvres les plus

parfaites qui soient sorties de la main des hommes[1]? Voulait-il

peindre une Vierge, ce beau génie cherchait dans les trésors de son

imagination les traits les plus purs qu'il eût rencontrés, les épurait

encore, y ajoutait sa grâce propre, qu'il puisait dans son âme, et

créait l'une de ces têtes ravissantes qu'on n'oublie plus quand on les

a vues. Au contraire voulait-il peindre un portrait, il renonçait à

combiner, à épurer, à inventer enfin. Dans la figure d'un vieux prince

de l'Église au nez rouge et boursouflé, au visage sensuel, aux yeux

petits mais perçants, il n'apercevait rien de laid ou de repoussant,

cherchait la nature, l'admirait dans sa réalité, se gardait d'y rien

changer, et n'y mettait du sien que la correction du dessin, la vérité

de la couleur, l'entente de la lumière, et ces mérites il les trouvait

dans la nature bien observée, car dans la laideur même elle est

toujours correcte de dessin, belle de couleur, saisissante de lumière.

[Note 1: Celui qui est au palais Pitti à Florence.]

L'histoire c'est le portrait, comme les Vierges de Raphaël sont la

poésie. Mais de même que l'on parvient au portrait de Raphaël en

s'éprenant de la nature et des beautés de la réalité, en s'attachant

à les rendre telles quelles, on parviendra à la grande histoire en

observant les faits, en les contemplant, comme un peintre contemple la

nature, l'admire même devant un laid visage, et cherche l'effet dans

la vérité seule de la reproduction.

L'histoire a son pittoresque de même que la peinture, et le

pittoresque est dans les hommes, dans les événements exactement et

profondément observés. Par exemple, ouvrez notre histoire, prenez

Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, prenez leurs ministres,

leurs maîtresses et leurs confesseurs, Richelieu, Mazarin, Louvois,

Colbert, Choiseul, mesdames de Montespan, de Maintenon, de Pompadour,

Letellier, Fleury, Dubois; de ces êtres puissants, gracieux, faibles

ou laids, allez aux héros, au fougueux Condé, au sage Turenne, à

l'heureux Villars, ainsi que la postérité les appelle; de ces héros

gouvernés, allez à ces héros gouvernants, Frédéric et Napoléon:

contemplez ces figures comme des portraits suspendus dans le Louvre de

l'histoire, observez-les comme ils sont, avec leur grandeur et leur

misère, leur séduction et leur déplaisance! est-ce que vous n'éprouvez

pas une sorte de tressaillement à voir ces figures telles que Dieu les

a faites, comme lorsque vous rencontrez un portrait de Raphaël, de

Titien ou de Velasquez? Sentez-vous combien, sous leurs traits vrais,

quelquefois sublimes, quelquefois bizarres, quelquefois grossiers, il

y a la beauté pittoresque de la nature? Est-ce que Henri IV avec sa

profondeur d'esprit, son courage chevaleresque et calculé, sa grâce,

sa bonté, sa ruse, ses appétits sensuels; Louis XIII avec sa timidité

gauche, son courage, sa soumission, sa révolte contre le puissant

ministre auquel il doit la gloire de son règne; Louis XIV avec sa

vanité, son bon sens, sa grandeur; Louis XV avec son égoïsme, qui

s'étourdit sans s'aveugler; est-ce que Richelieu avec son impitoyable

génie, Mazarin avec sa patience et sa profondeur, Condé avec sa fougue

que l'intelligence illumine, Turenne avec sa prudence qui s'enhardit,

Villars avec son talent de saisir l'occasion, Frédéric avec son

arrogant génie, Napoléon avec ce génie de Titan qui veut escalader le

ciel, n'ont pas une beauté historique à laquelle ce serait crime de

toucher, crime d'ajouter ou d'ôter un trait? Pour les rendre que

faut-il? Les comprendre. Dès qu'on les a compris, en effet, on n'a

plus qu'une passion, c'est de les bien étudier pour les reproduire

tels qu'ils sont, et après les avoir bien étudiés de les étudier

encore, pour s'assurer qu'on n'a pas négligé telle ride du malheur, du

temps ou des passions, qui doit achever la vérité du portrait.

C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour

idolâtre du vrai, que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour

de la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien

au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en

histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit

d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore

il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique,

profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit

comme d'une toile, et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui

émeuvent; eh bien, tenez pour certain que vous ne serez rien de tout

ce que vous prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes

exagérées, et vos portails de pures académies. Savez-vous pourquoi?

Parce que vous vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique, ou

peintre. Au contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact, étudiez

bien un temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités,

leurs vices, leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis

appliquez-vous à les rendre simplement. Quand un personnage passe,

peignez-le de manière à faire sortir son rôle de son caractère, mais

sans vous y arrêter avec complaisance; les personnages ont entre eux

de violents démêlés, rapportez-en ce qu'il faut pour faire comprendre

les motifs de leurs différends, le sens de leurs divisions, les

inconvénients de leurs caractères, et ne vous arrêtez pas pour

composer des tragédies; allez, allez toujours comme le monde; s'il y a

des détails techniques, donnez-les, car il y a le matériel des choses

humaines qu'on ne peut omettre, car dans la réalité tout n'est pas

drame, grands éclats de passion, grands coups d'épée; il y a les longs

tiraillements qui précèdent les fortes crises; il y a la réunion des

hommes, de l'argent, du matériel, qui précède les sanglantes

rencontres de la guerre; il faut que tout cela ait sa place et son

temps, que tout cela se succède dans vos récits comme dans la réalité

elle-même; et si vous n'avez songé qu'à être simplement vrai, vous

aurez été ce que sont les choses elles-mêmes, intéressant, dramatique,

varié, instructif, mais vous ne serez rien de plus qu'elles-mêmes,

vous ne serez rien que par elles, comme elles, autant qu'elles. Et

n'ayez aucune inquiétude sur votre sujet quel qu'il soit. N'en

craignez ni les difficultés, ni l'aridité, ni l'obscurité. Dieu a fait

le spectacle du monde et l'esprit de l'homme l'un pour l'autre. Dès

qu'on montre le monde à l'homme, ses yeux s'y attachent; il ne faut

pour cela qu'une condition, c'est de n'y pas mettre les obscurités de

son esprit en les imputant aux choses. Prenez quelque histoire ou

partie d'histoire que ce soit, retracez-en les faits avec exactitude,

avec leur suite naturelle, sans faux ornement, et vous serez

attachant, j'ajouterai pittoresque. Si pour systématiser vos récits

vous n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez

bien saisi leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement

irrésistible, celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il

y a sans doute de grands et petits fleuves, des bords tristes ou

riants, mesquins ou grandioses. Et pourtant regardez à toutes les

heures du jour, et dites si tout fleuve, rivière ou ruisseau, ne coule

pas avec une certaine grâce naturelle, si à tel moment, en rencontrant

tel coteau, en s'enfonçant à l'horizon derrière tel bouquet de bois,

il n'a pas son effet heureux et saisissant? Ainsi vous serez, quel que

soit votre sujet, si après une chose vous en faites venir une autre,

avec le mouvement facile, et tour à tour paisible ou précipité de la

nature.

Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire

quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de

suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni

senti. On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du

public, parmi les chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces

d'une dimension et d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles

des Vénitiens du quinzième siècle resteraient confondus, et à travers

lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de

couleur, les innombrables objets que renferme le palais de

l'Exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits

n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que

faisait là ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre.

À peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette

glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un

défaut, car son mérite c'est la transparence absolue. Ainsi est le

style en histoire. Du moment que vous le sentez, lui qui n'a d'autre

objet que de montrer les choses, c'est qu'il est défectueux. Mais

est-ce sans travail qu'on arrive à cette transparence si parfaite?

Certainement non. Si le style est vulgaire ou ambitieux, s'il choque

par une consonnance malheureuse, car en histoire les noms d'hommes, de

lieux, de batailles sont donnés par les langues nationales, et on ne

peut pas leur trouver d'équivalent, si le style choque en quelque

chose, c'est la glace qui a un défaut. Simple, clair, précis, aisé,

élevé quelquefois quand les grands intérêts de l'humanité sont en

question, voilà ce qu'il faut qu'il soit, et je suis convaincu que les

plus beaux vers, les plus travaillés, ne coûtent pas plus de peine

qu'une modeste phrase de récit par laquelle il faut rendre un détail

technique sans être ni vulgaire ni choquant. Mais qui aura tant de

patience, de soin, de dévouement, uniquement pour se faire oublier?

Qui? L'intelligence, car elle seule comprend son vrai rôle, qui est de

tout montrer en ne se montrant jamais.

J'ai annoncé déjà qu'elle seule aussi saurait être juste. On me

permettra de dire encore quelques mots sur cet important sujet.

Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait

inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice

envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le

premier venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les

événements, ni les questions sur lesquelles il prononçait en maître,

on ressent autant de honte que de dégoût à devenir un juge pareil.

Lorsque des hommes ont versé leur sang pour un pays souvent bien

ingrat, quand d'autres pour ce même pays ont consumé leur vie dans les

anxiétés dévorantes de la politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs

mobiles, prononcer d'un trait de plume sur le mérite de leur sang ou

de leurs veilles, sans connaissance des choses, sans souci du vrai,

est une sorte d'impiété! L'injustice pendant la vie, soit! les

flatteurs sont là pour faire la contre-partie des détracteurs, bien

que pour les nobles coeurs les inanités de la flatterie ne

contre-balancent pas les amertumes de la calomnie; mais après la mort,

la justice au moins, la justice sans adulation ni dénigrement, la

justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour

ses enfants! Mais qui peut se flatter en histoire de tenir les

balances de la justice d'une main tout à faire sûre? Hélas! personne,

car ce sont les balances de Dieu dans la main des hommes! Que de

problèmes, en effet, que de complications dans ces problèmes, que de

nuances pour être complétement équitable! Tel homme a exécuté de

grandes choses, mais a-t-il tout fait lui-même? n'a-t-il pas eu des

collaborateurs pour l'aider, ou des prédécesseurs pour lui frayer les

voies? Alexandre a eu derrière lui son père Philippe, dont l'éloge le

remplissait de courroux. Le grand Frédéric a eu son père et le prince

d'Anhalt-Dessau qui lui avaient préparé l'armée prussienne. Napoléon

avait reçu de la révolution française une armée incomparable. Tel

homme a causé beaucoup de mal; mais ce mal appartient-il à lui ou à

son temps? N'a-t-il pas été entraîné? Les passions auxquelles il a

cédé n'étaient-elles pas celles de ses contemporains autant que les

siennes? Et puis, s'il a été assez malheureux pour verser le sang

humain, ne faut-il pas lui tenir compte des temps où il eut ce

malheur? Une seule goutte de sang dans notre siècle, où l'on sait le

prix de la vie des hommes, ne doit-elle pas peser dans la balance de

la justice presque autant qu'un flot de sang au treizième siècle? Que

d'autres problèmes encore! Voilà un général d'un courage éprouvé,

d'une intelligence prompte et sûre, qui un jour se trouble, s'égare,

et perd une armée! Voilà un personnage toujours sage, qui un jour,

distrait ou affaibli, s'est laissé grossièrement tromper! Comment

apprécier tant d'accidents divers? Et combien de jugements plus

difficiles encore à porter, si on approche de notre histoire!

Voici un jeune homme extraordinaire, qui, après dix ans d'une horrible

anarchie, se présente couvert de gloire à ses contemporains! Sur les

lois de son pays foulées aux pieds, lois, il est vrai, qui

n'inspiraient guère le respect, lois enfin, il arrive au pouvoir

suprême. Il devient par sa sagesse, sa prudence, ses bienfaits, ses

miracles, les délices de son pays et l'admiration du monde. Mais

bientôt l'ivresse du succès monte à sa tête, il se jette sur l'Europe,

l'accable, la soumet, l'opprime, la révolte, l'attire sur lui, et

tombe, entouré d'une gloire sans pareille, dans un abîme où la France

est précipitée avec lui! Comment juger cette prodigieuse vie? Eut-il

raison, eut-il tort en se saisissant d'un sceptre que tout le monde le

conviait à prendre? Quel homme eût résisté à une telle invitation? Sa

faute ne consiste-t-elle pas plutôt dans l'usage qu'il fit de

l'autorité suprême? Mais si on absout l'usurpation du pouvoir pour

n'en blâmer que l'usage, n'oublie-t-on pas que dans la manière

violente de le prendre il y avait en germe la manière violente de

l'employer? Et puis, cet abus de la victoire qui révolta le monde, la

faute en est-elle tout à fait à lui, ou au monde contre lequel il

lutta? Le tort de cette horrible lutte, qui a fait couler plus de sang

qu'il n'en coula jamais dans aucun siècle, est-il ou tout à lui, ou

tout au monde, ou par moitié à l'un et à l'autre? Est-ce à

l'insatiable orgueil du vainqueur ou à l'implacable ressentiment du

vaincu qu'il faut s'en prendre?

Ainsi dans une seule vie, bien grande, il est vrai, que de problèmes

profonds comme l'âme humaine! Comment arriver à les résoudre?

La première condition c'est d'éteindre toute passion dans son âme.

Mais comment, demandera-t-on, opérer un tel miracle? Autant dire qu'on

vous placera devant le plus vaste des théâtres, le plus vaste

assurément, car c'est l'univers lui-même, et qu'assis devant ce

théâtre où passeront les plus illustres acteurs connus, avec leurs

grandeurs et leurs misères, leurs traits terribles ou risibles, vous

ne serez jamais ému, vous n'éprouverez ni indignation, ni amour, ni

haine, ni sentiment du ridicule! Glacer ainsi l'âme humaine est

certainement impossible, et n'est pas désirable. Mais n'est-il pas

possible de détruire la passion sans détruire le sentiment? Il me

semble qu'on le peut, et qu'on y arrivera en élevant son esprit par

l'étude assidue de l'histoire. Placez-vous, en effet, devant le

spectacle des choses humaines; méditez-le sans cesse; parvenez à le

comprendre, à le pénétrer; vivez avec les hommes dans le passé et le

présent; rendez-vous compte de leurs faiblesses, pour les mieux

comprendre songez aux vôtres, et, par la connaissance des hommes, vous

deviendrez sinon impassible, du moins équitable et juste. Toute

amertume à coup sûr sortira de votre coeur. Suivant vos goûts, vous

aurez une préférence pour Turenne ou pour Condé, pour Richelieu ou

pour Mazarin; mais votre raison, indépendante de vos instincts,

planera au-dessus de vos sensations, et rendra les arrêts que la

faible humanité peut rendre, en attendant ceux de Dieu. Si par

caractère vous êtes indulgent ou sévère, il en paraîtra quelque chose,

non dans le fond, mais dans la forme de vos jugements. Vous pourrez

être triste comme Guichardin, ou comme Tacite, mais, comme eux, vous

aurez cette justice qui tient à la hauteur de la raison. Ainsi j'en

reviens à ma proposition première: ayez l'intelligence des choses

humaines, et vous aurez ce qu'il faut pour les retracer avec clarté,

variété, profondeur, ordre et justice.

Pour moi, j'ai passé vingt-cinq ans dans la vie publique, et plus de

trente dans l'étude de l'histoire. Je me suis particulièrement attaché

aux annales de mon temps, de celui du moins qui finissait quand ma

jeunesse commençait. Après avoir écrit l'histoire de la Révolution

française, j'ai essayé d'écrire celle du Consulat et de l'Empire.

L'histoire de la Révolution française est connue, et je puis dire, au

moins par le nombre des exemplaires répandus, que mon siècle l'a lue.

J'ai publié une grande partie de celle de l'Empire, je vais en publier

la fin. Celle-ci reste à connaître et à juger. Je ne sais ce qu'en

pensera le public. Il y a cependant un jugement qu'il en portera, si

je ne m'abuse, c'est qu'elle est empreinte du sentiment profond de la

justice et de la vérité. Je l'ai commencée en 1840, sous un roi que

j'ai servi et aimé, tout en lui résistant sur quelques points; je l'ai

continuée sous la république, et je l'achève sous l'empire rétabli par

le neveu du grand homme dont j'ai retracé les actions... Il y a une

espérance dont je me berce, c'est que personne n'apercevra dans mes

écrits une trace de ces diverses époques, non-seulement dans le fond

de mes jugements, mais dans les nuances mêmes de mon langage. Quand

on est en présence de choses d'une dimension prodigieuse, de

prospérités ou d'adversités extraordinaires, qui ont eu pour le monde

des conséquences immenses, qui ont leurs beautés et leurs horreurs

éternelles, songer à soi dans le moment où on les contemple, atteste

ou une faiblesse de caractère, ou une faiblesse d'esprit, dont je me

flatte de n'avoir jamais été atteint. J'espère donc qu'on ne

s'apercevra pas que tel jour je fus en possession du pouvoir, tel jour

proscrit, tel autre paisiblement heureux dans ma retraite, et que ma

raison, tranquille, bienveillante, et juste au moins d'intention,

apparaîtra seule dans mes récits. Je ne dis pas qu'on n'y retrouvera

point mes opinions personnelles: ah! je serais bien honteux qu'on ne

les retrouvât point, mais on les verra dans le dernier volume telles

qu'elles ont paru dans le premier.

J'ai toujours aimé la vraie grandeur, celle qui repose sur le

possible, et la vraie liberté, celle qui est compatible avec

l'infirmité des sociétés humaines. Ces sentiments, je les avais en

naissant, je les aurai encore en mourant, et je ne m'en suis point

dépouillé pour écrire l'histoire de Napoléon; mais je ne crois pas

qu'ils aient nui à la rectitude des jugements que j'ai portés sur lui,

je crois plutôt qu'ils auront contribué à les éclairer. Aucun mortel

dans l'histoire ne m'a paru réunir des facultés plus puissantes et

plus diverses, et après avoir médité sur la fin de sa carrière, je ne

change pas de sentiment. Mais lorsque je commençai son histoire, je

pensais, comme je pense en finissant, que l'abus de ces facultés

prodigieuses le précipita vers sa chute, et je pensais, comme je pense

aujourd'hui, que l'impétuosité de son génie, jointe au défaut de

frein, fut la cause de ses malheurs et des nôtres. En l'admirant

profondément, en éprouvant pour sa nature grande, vive, ardente, un

attrait puissant, j'ai toujours regretté que l'immodération naturelle

de son caractère, et la liberté qui lui fut laissée de s'y livrer,

l'aient précipité dans un abîme. Sous le rapport poétique il n'est pas

moins saisissant, il l'est peut-être davantage. Du point de vue de la

politique et du patriotisme, il mérite un jugement juste et sévère.

Mais à toutes les époques de sa carrière je me suis attaché à le

rendre tel qu'il était, et on le verra tel, j'en ai la conviction,

dans mes derniers récits, poussant en 1811 et en 1812 l'aveuglement du

succès jusqu'au délire, jusqu'à s'enfoncer dans les profondeurs de la

Russie; apportant dans cette fatale expédition une force de conception

extraordinaire, mais faiblissant dans l'exécution, atterré même

pendant la retraite sous le coup imprévu qui l'a frappé, se

réveillant au bord de la Bérézina, et à partir de ce jour, se

relevant tout à fait sous l'aiguillon du malheur, déployant en 1813

pour ressaisir la fortune des facultés prodigieuses, mais se trompant

encore sur l'état du monde, insensé cette année même dans sa

politique, admirable à la guerre, admirable dans les journées les plus

malheureuses, jusqu'ici mal jugées, parce qu'elles sont tout à fait

inconnues; se relevant avec plus de grandeur encore en 1814, alors ne

se trompant plus ni sur l'Europe, ni sur la France, ni sur lui-même,

sachant qu'il est seul, seul contre tous, ayant pour la première fois

raison dans sa politique contre ses conseillers les plus sages, aimant

mieux succomber que d'accepter la France moindre qu'il ne l'avait

reçue, comprenant avec autant de profondeur que de noblesse d'esprit

que la France vaincue sera plus digne sous le sceptre des Bourbons que

sous le sien, luttant donc, luttant seul, et quoique n'ayant plus

d'illusions conservant un dernier genre de confiance, la confiance

dans son art, la conservant immense comme son génie, et la justifiant

si bien, que quoique ayant tort contre le monde, n'ayant plus la

France avec lui, ne conservant à ses côtés que quelques soldats qui

ont noblement juré de mourir sous le drapeau, il pèse un moment dans

la balance de la destinée, autant que la raison, la justice et la

vérité! Devant un tel spectacle, un tel homme, de tels événements,

éprouver je ne sais quel désir de rapetisser ou de grossir telle ou

telle chose pour satisfaire un sentiment personnel, serait la plus

insigne des puérilités. J'ai la certitude que mon caractère n'en admet

pas de pareille.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 53 段