Excursion à Brighton.--Vente de journaux.--Idiotisme de lord
Portsmouth.--Pavillon chinois.--Rencontre avec Belzoni.
Je me proposais de rentrer en France par Douvres et Calais; j'étais
cependant curieuse de voir Brighton: profitant de cette facilité de
voyager, qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qui s'accorde si bien avec
ma vie errante, les caprices de mon caractère et la spontanéité de mes
résolutions, je partis un matin pour Brighton, projetant d'y séjourner
au moins deux fois vingt-quatre heures. Le bon monsieur Ude m'adressait
à mistress W..., la femme de charge du pavillon royal. Avide d'air et
d'émotion, je pris place sur l'impériale d'une diligence, qui nous
descendit au Glocester-hôtel. J'admirai dans la route un commerce tout
particulier à l'Angleterre: un revendeur de journaux, portant sous son
bras et à la main cent exemplaires humides du _Morning-Chronicle_,
s'était assis à côté du cocher, après avoir payé sa place une guinée. Il
y avait dans une des colonnes de ce journal vingt lignes sur la reine;
chaque voiture que nous rencontrions était saluée par notre nouvelliste:
_Voilà le procès de la reine_, criait-il, et comme l'intérêt de cette
affaire ajoutait encore à l'appétit des gazettes, avec lequel tout
Anglais se réveille chaque jour, les cent exemplaires du
_Morning-Chronicle_ furent vendus à trois schellings pièce, avant que
nous fussions aux portes de Brighton; qu'on juge si le voyage du
marchand lui fut payé. Voilà certes un homme, me dis-je, qui ne sait
peut-être pas lire, mais qui combattrait jusqu'à la mort pour la liberté
de la presse, tant il doit en comprendre les avantages matériels.
Je répétai cette réflexion tout haut le soir à l'hôtel de Glocester, en
m'adressant à un Anglais qui prenait un bol de punch sur une table
voisine de celle où je soupais solitairement. Ce _gentleman_, s'arrêtant
à la partie de ma phrase qui l'intéressait personnellement, me répondit
qu'il lui tardait que la reine fût mise hors de cour ou hors de cause,
parce qu'elle lui faisait un tort peut-être irréparable. La conversation
s'engagea; tout ce qu'il y a en moi d'esprit communicatif appela bientôt
la confidence presque sans réserve du jeune Anglais; si je m'en souviens
bien, son nom était Fellower ou Fellows:
«Je suis, me dit-il, le neveu de lord Portsmouth; me trouvant à la
veille de faire un procès à ma tante, j'ai besoin que ce procès fasse du
bruit, et comme je crains la concurrence du procès de la reine, je
diffère.» Cette manière originale de s'ouvrir à moi m'amusa, et de
question en question, de réponse en réponse, j'appris que M. Fellower
avait à faire à l'oncle le plus extraordinaire des trois royaumes. Il ne
s'agissait de rien moins que d'obtenir son interdiction du grand
chancelier; je crois qu'il y est parvenu depuis, et, en attendant, il
était obligé d'emprunter sur ce procès, qui mérite de compter parmi les
nombreuses affaires de _conversation criminelle_ que chaque année voit
se succéder dans la Grande-Bretagne.
«Ma chère tante, me dit M. Fellower, vient de me pousser à bout, en me
donnant un cousin malgré moi; je l'avais bien prévenue que cela nous
brouillerait, elle n'en a pas tenu compte. Figurez-vous d'abord que mon
vieux oncle, quoique marié en secondes noces, ne connaît du mariage que
la cérémonie religieuse. Feu ma première tante, femme respectable en
tous points, me l'a dit cent fois, et reconnaissant avec toute la
famille que milord était _incapable_ de toute espèce d'affaires, elle
avait consenti à lui donner quatre curateurs pour administrer ses biens.
Mais la bonne lady est morte, et l'attorney Hanson n'a rien eu de plus
pressé que de marier sa fille à mon oncle; il a trouvé des témoins
complaisans, entre autres lord Byron, pour signer cette alliance presque
secrète, mais qui a eu lieu enfin très légalement. La nouvelle tante
s'est bientôt aperçue que le mariage était une _sine-*cure_ pour mon
pauvre oncle: savez-vous à quoi celui-ci passe son temps? il va dans les
écoles de village, et fait donner le fouet aux enfans en sa présence,
pour son plaisir. Quand les écoliers ont été tous assez sages pour qu'en
conscience le magister n'en puisse légitimement faire punir aucun,
milord promet une récompense à celui qui voudra se prêter de bonne
volonté à la fustigation. Une autre de ses manies est d'ensevelir les
morts; quand il entend sonner les cloches d'un enterrement, il court
chez l'entrepreneur des pompes funèbres, et réclame la faveur de servir
de cocher au corbillard.»
Voyant que M. Fellower, malgré sa rancune contre sa tante, mettait de la
bonne humeur dans ce récit, je lui payai mon écot d'anecdotes, en lui
racontant celle qui a valu douze cents francs de pension à un ancien
colon de Saint-Domingue: je veux parler de M. de Léomond, à qui le
médecin avait ordonné de l'exercice, et qui, comme le comte de
Portsmouth, était continuellement sur la route de l'église au cimetière,
avec cette différence que le lord anglais montait sur le siége des
voitures de deuil, tandis que le colon français prenait place dans
l'intérieur avec les parens du défunt: aussi se vit-il invité un jour à
prononcer une oraison funèbre, sans savoir seulement le nom de celui
qu'il avait accompagné avec la tristesse d'usage jusqu'à son dernier
asile...
«Quand ma première tante mourut, continua M. Fellower, lord Portsmouth
lui rendit ainsi par partie de plaisir les derniers devoirs. La pauvre
femme, que ne vit-elle encore! ses soins affectueux, sa prudente amitié,
procuraient du moins quelques jours de calme à son mari. La nouvelle
lady Portsmouth gouverne un peu plus despotiquement; c'est par la
terreur qu'elle parvient à contenir milord. Elle a appelé dans la maison
un médecin officieux, un certain M. Alder; qui cumule les fonctions de
docteur et celle de cavalier servant. Aussi mon oncle, tout idiot qu'il
est, appelle sa femme mistress Alder; c'est vous apprendre que le cousin
dont je viens d'être gratifié est un présent d'Esculape. Ma tante a pris
ses précautions; chaque soir, depuis dix mois, elle avait soin de se
coucher devant témoins dans le même lit que lord Portsmouth; mais quand
tout le monde était retiré, milady tirait de dessous l'oreiller un fouet
confisqué à son mari, et le frappant de cet instrument, que le pauvre
lord aimait tant à voir appliquer sur un postérieur étranger, elle le
forçait d'aller chercher lui-même M. Alder pour le faire coucher en
tiers dans le lit conjugal. Enfin, ma chère dame, me voilà forcé de
prouver au lord chancelier et à toute l'Angleterre, que le fils de ma
tante n'est nullement mon cousin.»
Je passai avec M. Fellower deux heures fort gaies; le lendemain il
offrit de me donner le bras pour aller visiter le pavillon: nous y fûmes
reçus d'une manière fort aimable par mistress Wh..., le Kislar-aga
féminin de ce sérail anglais, où Georges IV aime à deviser avec lady
Coningham pendant quelques mois de la belle saison. Un étranger y était
admis en même temps que nous, et il attira notre attention par sa taille
de plus de six pieds, ses larges favoris et sa figure italienne: il y
avait en lui quelque chose de Bergami, et certes la rencontre eût été
curieuse dans cet asile des plaisirs de Sa Majesté. L'étranger était
Italien en effet; il avait aussi sa réputation, mais dans un autre genre
que le postillon royal de Caroline. Nous reconnûmes plus tard en lui le
fameux Belzoni.
Les cheminées en minarets du pavillon, les coupoles surmontées d'une
aiguille, les aiguilles surmontées d'une boule, et tous les détails
extérieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par
malheur, seraient fort mal décrits par moi. J'admirai également en
profane tous les appartemens intérieurs de cet édifice, presque
fantastique, qu'on croirait transporté par enchantement du pays des
Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les
tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les
dragons ailés qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine;
les tapis, les tableaux représentant des vues de Pékin ou des Chinois et
des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les
regards comme un spectacle d'opéra. Tout à coup nous fûmes régalés par
les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un _God save
the king_ capable de convertir le membre le plus radical de
l'opposition: nous sortîmes enchantés du pavillon chinois. M. Fellower
me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de
Brighton. Ces librairies sont de véritables cercles littéraires où les
dames sont admises; il est reçu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi
bien que le style d'un livre.
Le soir, je retrouvai à l'hôtel l'Italien du matin, et nous liâmes
connaissance très facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la
relation de ses découvertes en Égypte: il me parla beaucoup de ses
aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la première
idée d'un projet que j'exécuterai dès que j'aurai moi-même publié mes
Mémoires. Oui, j'espère ne pas mourir avant d'avoir salué ces pyramides
désormais associées à la gloire française impérissable comme ces
gigantesques monumens qui datent déjà de quarante siècles. Belzoni
m'apprit qu'il était né à Padoue, quoiqu'il eût passé sa première
jeunesse à Rome où il se destinait à être moine, lorsque la révolution
française vint faire répéter aux échos du Capitole les noms presque
oubliés de république et de liberté. L'âme active et entreprenante de
Belzoni trouva l'enceinte du cloître trop étroite: il jeta le froc aux
orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre
où il se maria.
«Je n'étais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme.
Je résolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et
je parcourus les villes d'Écosse et d'Irlande, en faisant voir aux
curieux des expériences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus
pour attirer du monde, j'eus recours à la force musculaire que le ciel
m'a donnée, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je
soulevais comme une plume des poids énormes, et j'ai porté jusqu'à vingt
personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient
à mon col, à mes bras, à ma ceinture. Les bons paysans irlandais
s'avisèrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis
pour Lisbonne où je m'engageai au théâtre de San Carlos, et je jouai le
rôle de Samson, dans _un Mystère_. Un prédicateur me cita à son prône
pour prouver aux bonnes âmes portugaises que l'Écriture n'avait pas
exagéré la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis
à Madrid, où je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu
depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai à Malte, et c'est là que je
rencontrai Ismaël Gibraltar, l'agent du pacha d'Égypte, qui me persuada
de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre
à introduire les eaux du Nil dans son jardin.»
À ces détails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en
Égypte. On croira sans peine qu'un homme constitué comme lui avait plus
qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revînmes ensemble à
Londres où je le revis encore une fois avant mon départ.
J'espère un jour, je le répète, retrouver ses traces dans cette Égypte
que d'autres voyageurs ont explorée sans doute avec plus de science;
mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec
plus de persévérance et de courage que Belzoni. La cupidité avait,
depuis des siècles, uni ses recherches à celles de la passion des
antiquités, pour obtenir accès dans la pyramide de Cephrènes; Belzoni le
premier descendit dans les entrailles de ce monument mystérieux. Non
seulement Belzoni découvrit l'intérieur d'un temple funéraire qui était
resté jusqu'à lui impénétrable, mais encore il a eu l'industrie de
transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu à
Paris, et que Londres a admiré comme la capitale de la France.