CHAPITRE CXCI.

Excursion à Brighton.--Vente de journaux.--Idiotisme de lord

Portsmouth.--Pavillon chinois.--Rencontre avec Belzoni.

Je me proposais de rentrer en France par Douvres et Calais; j'étais

cependant curieuse de voir Brighton: profitant de cette facilité de

voyager, qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qui s'accorde si bien avec

ma vie errante, les caprices de mon caractère et la spontanéité de mes

résolutions, je partis un matin pour Brighton, projetant d'y séjourner

au moins deux fois vingt-quatre heures. Le bon monsieur Ude m'adressait

à mistress W..., la femme de charge du pavillon royal. Avide d'air et

d'émotion, je pris place sur l'impériale d'une diligence, qui nous

descendit au Glocester-hôtel. J'admirai dans la route un commerce tout

particulier à l'Angleterre: un revendeur de journaux, portant sous son

bras et à la main cent exemplaires humides du _Morning-Chronicle_,

s'était assis à côté du cocher, après avoir payé sa place une guinée. Il

y avait dans une des colonnes de ce journal vingt lignes sur la reine;

chaque voiture que nous rencontrions était saluée par notre nouvelliste:

_Voilà le procès de la reine_, criait-il, et comme l'intérêt de cette

affaire ajoutait encore à l'appétit des gazettes, avec lequel tout

Anglais se réveille chaque jour, les cent exemplaires du

_Morning-Chronicle_ furent vendus à trois schellings pièce, avant que

nous fussions aux portes de Brighton; qu'on juge si le voyage du

marchand lui fut payé. Voilà certes un homme, me dis-je, qui ne sait

peut-être pas lire, mais qui combattrait jusqu'à la mort pour la liberté

de la presse, tant il doit en comprendre les avantages matériels.

Je répétai cette réflexion tout haut le soir à l'hôtel de Glocester, en

m'adressant à un Anglais qui prenait un bol de punch sur une table

voisine de celle où je soupais solitairement. Ce _gentleman_, s'arrêtant

à la partie de ma phrase qui l'intéressait personnellement, me répondit

qu'il lui tardait que la reine fût mise hors de cour ou hors de cause,

parce qu'elle lui faisait un tort peut-être irréparable. La conversation

s'engagea; tout ce qu'il y a en moi d'esprit communicatif appela bientôt

la confidence presque sans réserve du jeune Anglais; si je m'en souviens

bien, son nom était Fellower ou Fellows:

«Je suis, me dit-il, le neveu de lord Portsmouth; me trouvant à la

veille de faire un procès à ma tante, j'ai besoin que ce procès fasse du

bruit, et comme je crains la concurrence du procès de la reine, je

diffère.» Cette manière originale de s'ouvrir à moi m'amusa, et de

question en question, de réponse en réponse, j'appris que M. Fellower

avait à faire à l'oncle le plus extraordinaire des trois royaumes. Il ne

s'agissait de rien moins que d'obtenir son interdiction du grand

chancelier; je crois qu'il y est parvenu depuis, et, en attendant, il

était obligé d'emprunter sur ce procès, qui mérite de compter parmi les

nombreuses affaires de _conversation criminelle_ que chaque année voit

se succéder dans la Grande-Bretagne.

«Ma chère tante, me dit M. Fellower, vient de me pousser à bout, en me

donnant un cousin malgré moi; je l'avais bien prévenue que cela nous

brouillerait, elle n'en a pas tenu compte. Figurez-vous d'abord que mon

vieux oncle, quoique marié en secondes noces, ne connaît du mariage que

la cérémonie religieuse. Feu ma première tante, femme respectable en

tous points, me l'a dit cent fois, et reconnaissant avec toute la

famille que milord était _incapable_ de toute espèce d'affaires, elle

avait consenti à lui donner quatre curateurs pour administrer ses biens.

Mais la bonne lady est morte, et l'attorney Hanson n'a rien eu de plus

pressé que de marier sa fille à mon oncle; il a trouvé des témoins

complaisans, entre autres lord Byron, pour signer cette alliance presque

secrète, mais qui a eu lieu enfin très légalement. La nouvelle tante

s'est bientôt aperçue que le mariage était une _sine-*cure_ pour mon

pauvre oncle: savez-vous à quoi celui-ci passe son temps? il va dans les

écoles de village, et fait donner le fouet aux enfans en sa présence,

pour son plaisir. Quand les écoliers ont été tous assez sages pour qu'en

conscience le magister n'en puisse légitimement faire punir aucun,

milord promet une récompense à celui qui voudra se prêter de bonne

volonté à la fustigation. Une autre de ses manies est d'ensevelir les

morts; quand il entend sonner les cloches d'un enterrement, il court

chez l'entrepreneur des pompes funèbres, et réclame la faveur de servir

de cocher au corbillard.»

Voyant que M. Fellower, malgré sa rancune contre sa tante, mettait de la

bonne humeur dans ce récit, je lui payai mon écot d'anecdotes, en lui

racontant celle qui a valu douze cents francs de pension à un ancien

colon de Saint-Domingue: je veux parler de M. de Léomond, à qui le

médecin avait ordonné de l'exercice, et qui, comme le comte de

Portsmouth, était continuellement sur la route de l'église au cimetière,

avec cette différence que le lord anglais montait sur le siége des

voitures de deuil, tandis que le colon français prenait place dans

l'intérieur avec les parens du défunt: aussi se vit-il invité un jour à

prononcer une oraison funèbre, sans savoir seulement le nom de celui

qu'il avait accompagné avec la tristesse d'usage jusqu'à son dernier

asile...

«Quand ma première tante mourut, continua M. Fellower, lord Portsmouth

lui rendit ainsi par partie de plaisir les derniers devoirs. La pauvre

femme, que ne vit-elle encore! ses soins affectueux, sa prudente amitié,

procuraient du moins quelques jours de calme à son mari. La nouvelle

lady Portsmouth gouverne un peu plus despotiquement; c'est par la

terreur qu'elle parvient à contenir milord. Elle a appelé dans la maison

un médecin officieux, un certain M. Alder; qui cumule les fonctions de

docteur et celle de cavalier servant. Aussi mon oncle, tout idiot qu'il

est, appelle sa femme mistress Alder; c'est vous apprendre que le cousin

dont je viens d'être gratifié est un présent d'Esculape. Ma tante a pris

ses précautions; chaque soir, depuis dix mois, elle avait soin de se

coucher devant témoins dans le même lit que lord Portsmouth; mais quand

tout le monde était retiré, milady tirait de dessous l'oreiller un fouet

confisqué à son mari, et le frappant de cet instrument, que le pauvre

lord aimait tant à voir appliquer sur un postérieur étranger, elle le

forçait d'aller chercher lui-même M. Alder pour le faire coucher en

tiers dans le lit conjugal. Enfin, ma chère dame, me voilà forcé de

prouver au lord chancelier et à toute l'Angleterre, que le fils de ma

tante n'est nullement mon cousin.»

Je passai avec M. Fellower deux heures fort gaies; le lendemain il

offrit de me donner le bras pour aller visiter le pavillon: nous y fûmes

reçus d'une manière fort aimable par mistress Wh..., le Kislar-aga

féminin de ce sérail anglais, où Georges IV aime à deviser avec lady

Coningham pendant quelques mois de la belle saison. Un étranger y était

admis en même temps que nous, et il attira notre attention par sa taille

de plus de six pieds, ses larges favoris et sa figure italienne: il y

avait en lui quelque chose de Bergami, et certes la rencontre eût été

curieuse dans cet asile des plaisirs de Sa Majesté. L'étranger était

Italien en effet; il avait aussi sa réputation, mais dans un autre genre

que le postillon royal de Caroline. Nous reconnûmes plus tard en lui le

fameux Belzoni.

Les cheminées en minarets du pavillon, les coupoles surmontées d'une

aiguille, les aiguilles surmontées d'une boule, et tous les détails

extérieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par

malheur, seraient fort mal décrits par moi. J'admirai également en

profane tous les appartemens intérieurs de cet édifice, presque

fantastique, qu'on croirait transporté par enchantement du pays des

Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les

tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les

dragons ailés qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine;

les tapis, les tableaux représentant des vues de Pékin ou des Chinois et

des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les

regards comme un spectacle d'opéra. Tout à coup nous fûmes régalés par

les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un _God save

the king_ capable de convertir le membre le plus radical de

l'opposition: nous sortîmes enchantés du pavillon chinois. M. Fellower

me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de

Brighton. Ces librairies sont de véritables cercles littéraires où les

dames sont admises; il est reçu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi

bien que le style d'un livre.

Le soir, je retrouvai à l'hôtel l'Italien du matin, et nous liâmes

connaissance très facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la

relation de ses découvertes en Égypte: il me parla beaucoup de ses

aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la première

idée d'un projet que j'exécuterai dès que j'aurai moi-même publié mes

Mémoires. Oui, j'espère ne pas mourir avant d'avoir salué ces pyramides

désormais associées à la gloire française impérissable comme ces

gigantesques monumens qui datent déjà de quarante siècles. Belzoni

m'apprit qu'il était né à Padoue, quoiqu'il eût passé sa première

jeunesse à Rome où il se destinait à être moine, lorsque la révolution

française vint faire répéter aux échos du Capitole les noms presque

oubliés de république et de liberté. L'âme active et entreprenante de

Belzoni trouva l'enceinte du cloître trop étroite: il jeta le froc aux

orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre

où il se maria.

«Je n'étais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme.

Je résolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et

je parcourus les villes d'Écosse et d'Irlande, en faisant voir aux

curieux des expériences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus

pour attirer du monde, j'eus recours à la force musculaire que le ciel

m'a donnée, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je

soulevais comme une plume des poids énormes, et j'ai porté jusqu'à vingt

personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient

à mon col, à mes bras, à ma ceinture. Les bons paysans irlandais

s'avisèrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis

pour Lisbonne où je m'engageai au théâtre de San Carlos, et je jouai le

rôle de Samson, dans _un Mystère_. Un prédicateur me cita à son prône

pour prouver aux bonnes âmes portugaises que l'Écriture n'avait pas

exagéré la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis

à Madrid, où je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu

depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai à Malte, et c'est là que je

rencontrai Ismaël Gibraltar, l'agent du pacha d'Égypte, qui me persuada

de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre

à introduire les eaux du Nil dans son jardin.»

À ces détails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en

Égypte. On croira sans peine qu'un homme constitué comme lui avait plus

qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revînmes ensemble à

Londres où je le revis encore une fois avant mon départ.

J'espère un jour, je le répète, retrouver ses traces dans cette Égypte

que d'autres voyageurs ont explorée sans doute avec plus de science;

mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec

plus de persévérance et de courage que Belzoni. La cupidité avait,

depuis des siècles, uni ses recherches à celles de la passion des

antiquités, pour obtenir accès dans la pyramide de Cephrènes; Belzoni le

premier descendit dans les entrailles de ce monument mystérieux. Non

seulement Belzoni découvrit l'intérieur d'un temple funéraire qui était

resté jusqu'à lui impénétrable, mais encore il a eu l'industrie de

transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu à

Paris, et que Londres a admiré comme la capitale de la France.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 33 / 36 题