Départ de Londres.--Calais.--Shelley.--Nouveaux détails sur lord Byron
en Italie.
Le procès de la reine fut l'occasion de plusieurs scènes populaires dont
je fus témoin, et que je ne décrirai pas, ayant été prévenue par les
journaux qui ont tout dit sur ce drame, moitié tragique, moitié bouffon,
donné gratis à l'Europe par Leurs Majestés Britanniques. Je quittai
l'Angleterre avant le dénouement, et m'embarquant à Douvres, un matin, à
dix heures, j'étais à deux heures après midi installée à l'hôtel
Dessein, à Calais, où j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de
Sterne: l'hôtel était plein, et je dus cette chambre d'honneur à la
galanterie d'un jeune Anglais qui me la céda pour en occuper une plus
haute et moins commode. C'était bien le moins de lui adresser quelques
remercîmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre même, et
je n'appris pas sans quelque émotion que j'étais l'obligée de l'illustre
et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a
vécu long-temps à Genève et à Pise. C'était pour moi l'occasion de
m'entretenir de nouveau d'un poète que j'admire comme le premier génie
du Parnasse anglais moderne. C'était un double bonheur d'en parler avec
un autre poète qui ne le cède peut-être qu'à lui en énergie et en
originalité. D'après tout ce que j'en avais ouï dire, Shelley me
semblait devoir être un misanthrope farouche. Bien loin de là,
l'infortuné avait une douceur de regard et un accent affectueux qui
gagnaient les coeurs dès qu'on l'avait vu et entendu une fois.
D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu voûté des épaules,
Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un
phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que
Byron compare quelque part à la couleur écarlate des feuilles d'automne.
Son air de souffrance inspirait l'intérêt. Sujet à des attaques de nerfs
qui le forçaient de s'étendre par terre pendant des heures entières pour
éviter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui
succédait à ces crises une étrange empreinte de fatalité, comme si
c'était une force mystérieuse qui le domptait tout à coup; ces
évanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espèces
d'extases; enfin sa santé et la tournure toute individuelle de ses idées
avertissaient Shelley qu'il n'était pas de ce monde. J'osai lui demander
si l'athéïsme dont on l'a accusé et qui l'a fait bannir d'Angleterre,
n'était pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par
cette question une plaie mal fermée; j'ignorais que le lord chancelier
lui avait fait d'autorité retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel
père ne corrompît leur instinct moral.
«C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le
scepticisme avec l'athéïsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu
mon petit orgueil voltairien, mais l'idée d'un Dieu ne répugne nullement
à ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est
pas, certes, tel que le font _à leur image_ le roi d'Angleterre, le
primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu
indéfinissable que mon coeur me porte à croire bon autant que grand;
l'unité du catholicisme me répugne bien moins que l'étroite et prosaïque
bigoterie de nos anglicans. Voilà ce que j'ai dit et imprimé: au lieu de
me réfuter, on a crié à l'athéisme! l'Angleterre s'humilie depuis
quelques années sous le joug d'une hypocrisie intolérante; j'ai préféré
l'exil à la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines
de la tartuferie anglicane.
«--Mais on vous accuse aussi de républicanisme, dis-je à Shelley.--Sans
doute, reprit-il, j'ai parlé de la nécessité d'une loi agraire pour
rétablir l'équilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens
à l'aristocratie moi-même, et j'en connais les secrets. Voici mon idée
révolutionnaire: quelques familles possèdent toutes les terres dans la
Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le système des
substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage
des propriétés, et de forcer l'aristocratie à se régénérer par une
concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus
commode de borner le nombre de leurs enfans. L'aîné ajoute une branche
de plus à l'arbre héraldique; le second entre dans les ordres et obtient
un rectorat ou un bénéfice; de là vient l'alliance intime du haut clergé
et de l'aristocratie, c'est une même famille: le lord perçoit les
rentes; le prêtre la dîme. On me dira que les fils des lords forment du
moins un clergé éclairé: oui, le haut clergé; mais un bénéficier
réside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un
substitut qui dessert l'autel à bon marché. Commencez-vous à comprendre
mon athéisme?--On vous accuse encore, dis-je, à Shelley, qui me peignait
ainsi à grands traits cette Angleterre si libérale et si morale; on vous
accuse de prêcher le concubinage, etc., etc.--En effet, continua-t-il;
calculant les nombreux procès en adultère de nos annales judiciaires,
j'ai hasardé de déclarer que le mariage était un lien contre nature dans
un pays où il fait si peu d'heureux, où l'en se joue de tout ce qu'il a
de sacré, d'inviolable, et où il est contracté si légèrement. Moi-même
j'ai pu me marier à peine sorti de l'adolescence; ma femme était un
enfant, moi un autre; au bout d'une année, notre séparation est devenue
nécessaire. Ma femme est morte; on a prétendu que c'était de désespoir;
vous voyez donc que je suis convaincu d'être l'ennemi juré du mariage
légitime; je me suis cependant marié une seconde fois.»
La seconde femme de Shelley est la fille du célèbre Godwin, femme de
lettres elle-même.
Le pauvre Shelley, comme on voit, regardait en pitié ses persécuteurs;
il me développa avec plus de détail toute sa métaphysique, mais je n'ose
me vanter de l'avoir retenue, et je ne serai pas ici pédante plus
long-temps. J'aime mieux citer un trait de sa vie qui peint assez bien
son esprit d'opposition. Ce trait me semble à moi du moins avoir été
dicté par une charité digne de celui qui ne repoussa pas de sa présence
Madeleine pécheresse. Hélas! quand je n'aurais pas dit moi-même
franchement mon âge, au nouveau goût de mes conversations avec les
hommes remarquables que je rencontre, je sens bien que pour moi est
arrivée enfin l'heure de ne plus pécher. Shelley se trouvait à un bal de
province, où, parmi un groupe de femmes, les unes jolies, les autres
distinguées par leur toilette, il en était une qui avait eu le malheur
de se laisser séduire par un des merveilleux de l'endroit. Négligée même
par celui qui avait été au moins complice de sa faute, elle entendait
chuchoter autour d'elle avec un air de dédain ou de moquerie. Tout
semblait la menacer de l'humiliation d'être abandonnée sur sa chaise
pour l'édification des prudes de la fête. Shelley, dont le père était un
riche baronet et le seigneur du canton, ne pouvait qu'honorer celle avec
laquelle il daignerait ouvrir le bal. La hiérarchie de la société
anglaise est organisée d'après les lois d'une étiquette rigoureuse;
Shelley eut pitié de la victime d'un préjugé qui serait juste s'il ne
faisait pas une cruelle distinction entre les deux coupables. À la
surprise générale, ce fut la malheureuse jeune fille qui se vit l'objet
d'une préférence enviée. Cet acte de compassion fut considéré comme un
affront sanglant fait à la vertu.
Je ne crois pas que Shelley ait jamais prétendu détruire la société
telle qu'elle existe pour y substituer l'anarchie, ou la licence d'un
état sauvage; mais sa haine des hypocrites le rendait tolérant pour ceux
qui servaient de texte à leurs anathèmes. Je lui parlai, par exemple,
des torts matrimoniaux de son ami Byron. Il était convaincu que ce grand
poète était victime d'une conspiration de femmes et de tartufes. Il
trouvait assez légitime qu'il se consolât avec la comtesse Guiccioli de
l'inexorable ressentiment de lady Byron.
«Lord Byron, me disait-il, a le coeur d'un bon père: parler de sa fille
est son plus grand plaisir; la raison d'un âge plus mur, jointe à ce
sentiment, aurait fini par le réconcilier tout-à-fait aux habitudes
paisibles du bonheur domestique. La mode avait fait de lui un héros de
salon, la mode a renversé son idole pour la traîner dans la boue. Byron
a préféré l'exil dans un pays catholique, aux tortures de l'inquisition
des chrétiens d'Angleterre.»
Pour écarter les questions de religion et de politique, je demandai à
Shelley quelques détails sur cette dame Guiccioli qui avait le privilége
de rendre constant, depuis deux ans, le _Don Juan_ anglais. Shelley me
la peignit comme une blonde à l'air voluptueux, c'est-à-dire, douée de
cette grâce facile que nous appelons en Italie, _desenvoltura_. C'est,
me dit-il, une vraie tête du Giorgione. Mariée à un homme d'un certain
âge, elle a pu, sans être trop blâmée, prendre quelque chose de mieux
qu'un Cigisbée honoraire: la seule objection de son mari était que Byron
étant un hérétique, il ne se sentait pas la conscience tranquille sur un
pareil suppléant de ses fonctions. Mais ce n'était là qu'une excuse pour
s'éloigner lui-même de sa femme: la séparation a eu lieu, et Byron a
pris chez lui Thérésa et la famille. Rien d'amusant comme d'entendre la
jolie Comtesse prêcher son _Inglese_: elle ne désespère pas de le
convertir à la foi romaine: il y a dans le caractère de Byron une teinte
de superstition qui lui donne quelque espérance d'en venir à bout. Un
moine lui a prédit qu'il mourrait martyr de cette religion dont il
n'avait pas toujours respecté le mystère.»
Le pauvre Shelley n'a pas vécu assez pour voir son ami vérifier une
partie de cette prophétie, en mourant sous l'étendard de la Croix.
Shelley lui-même était grand partisan des Grecs; il dédia un poëme à
Maurocordato, et la liberté des Hellènes était un de ses rêves chéris.
S'il était sévère sur la société anglaise (je dis sévère mais juste et
sans aigreur), il savait aussi peindre avec esprit les travers de la
société italienne. Malgré son goût pour la solitude et la méditation au
grand air, comme il appelait ses promenades, il avait fréquenté, à
Florence, le cercle du prince Borghèse; il y avait vu aussi la duchesse
d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri. Il m'assura que
malgré les regrets qu'elle ne cessait d'exprimer sur ce second époux, la
Duchesse s'était crue quitte avec lui, moyennant le mausolée qu'elle lui
avait fait élever par le grand Canova, et qu'elle s'était secrètement
unie en troisièmes noces au peintre Fabre. D'après Shelley, les Anglais
qui passaient à Florence donnaient à la Duchesse le titre de Majesté: je
crois qu'elle est morte en 1823, dans un âge très avancé.
Chacun sait comment ce pauvre Shelley a péri lui-même dans une tempête:
son corps, retrouvé après avoir été le jouet des flots pendant quinze
jours, a été brûlé selon son désir; ses cendres furent déposées dans une
urne pour être placées à Rome auprès de celles d'un de ses amis, près la
pyramide de Caius Sextus.
Malgré le bonheur de ma rencontre à Calais, je ne tardai pas à partir de
cette ville, d'où Shelley lui-même devait incessamment se rendre en
Italie, en traversant la France.