CHAPITRE CXCII.

Départ de Londres.--Calais.--Shelley.--Nouveaux détails sur lord Byron

en Italie.

Le procès de la reine fut l'occasion de plusieurs scènes populaires dont

je fus témoin, et que je ne décrirai pas, ayant été prévenue par les

journaux qui ont tout dit sur ce drame, moitié tragique, moitié bouffon,

donné gratis à l'Europe par Leurs Majestés Britanniques. Je quittai

l'Angleterre avant le dénouement, et m'embarquant à Douvres, un matin, à

dix heures, j'étais à deux heures après midi installée à l'hôtel

Dessein, à Calais, où j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de

Sterne: l'hôtel était plein, et je dus cette chambre d'honneur à la

galanterie d'un jeune Anglais qui me la céda pour en occuper une plus

haute et moins commode. C'était bien le moins de lui adresser quelques

remercîmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre même, et

je n'appris pas sans quelque émotion que j'étais l'obligée de l'illustre

et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a

vécu long-temps à Genève et à Pise. C'était pour moi l'occasion de

m'entretenir de nouveau d'un poète que j'admire comme le premier génie

du Parnasse anglais moderne. C'était un double bonheur d'en parler avec

un autre poète qui ne le cède peut-être qu'à lui en énergie et en

originalité. D'après tout ce que j'en avais ouï dire, Shelley me

semblait devoir être un misanthrope farouche. Bien loin de là,

l'infortuné avait une douceur de regard et un accent affectueux qui

gagnaient les coeurs dès qu'on l'avait vu et entendu une fois.

D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu voûté des épaules,

Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un

phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que

Byron compare quelque part à la couleur écarlate des feuilles d'automne.

Son air de souffrance inspirait l'intérêt. Sujet à des attaques de nerfs

qui le forçaient de s'étendre par terre pendant des heures entières pour

éviter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui

succédait à ces crises une étrange empreinte de fatalité, comme si

c'était une force mystérieuse qui le domptait tout à coup; ces

évanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espèces

d'extases; enfin sa santé et la tournure toute individuelle de ses idées

avertissaient Shelley qu'il n'était pas de ce monde. J'osai lui demander

si l'athéïsme dont on l'a accusé et qui l'a fait bannir d'Angleterre,

n'était pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par

cette question une plaie mal fermée; j'ignorais que le lord chancelier

lui avait fait d'autorité retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel

père ne corrompît leur instinct moral.

«C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le

scepticisme avec l'athéïsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu

mon petit orgueil voltairien, mais l'idée d'un Dieu ne répugne nullement

à ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est

pas, certes, tel que le font _à leur image_ le roi d'Angleterre, le

primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu

indéfinissable que mon coeur me porte à croire bon autant que grand;

l'unité du catholicisme me répugne bien moins que l'étroite et prosaïque

bigoterie de nos anglicans. Voilà ce que j'ai dit et imprimé: au lieu de

me réfuter, on a crié à l'athéisme! l'Angleterre s'humilie depuis

quelques années sous le joug d'une hypocrisie intolérante; j'ai préféré

l'exil à la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines

de la tartuferie anglicane.

«--Mais on vous accuse aussi de républicanisme, dis-je à Shelley.--Sans

doute, reprit-il, j'ai parlé de la nécessité d'une loi agraire pour

rétablir l'équilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens

à l'aristocratie moi-même, et j'en connais les secrets. Voici mon idée

révolutionnaire: quelques familles possèdent toutes les terres dans la

Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le système des

substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage

des propriétés, et de forcer l'aristocratie à se régénérer par une

concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus

commode de borner le nombre de leurs enfans. L'aîné ajoute une branche

de plus à l'arbre héraldique; le second entre dans les ordres et obtient

un rectorat ou un bénéfice; de là vient l'alliance intime du haut clergé

et de l'aristocratie, c'est une même famille: le lord perçoit les

rentes; le prêtre la dîme. On me dira que les fils des lords forment du

moins un clergé éclairé: oui, le haut clergé; mais un bénéficier

réside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un

substitut qui dessert l'autel à bon marché. Commencez-vous à comprendre

mon athéisme?--On vous accuse encore, dis-je, à Shelley, qui me peignait

ainsi à grands traits cette Angleterre si libérale et si morale; on vous

accuse de prêcher le concubinage, etc., etc.--En effet, continua-t-il;

calculant les nombreux procès en adultère de nos annales judiciaires,

j'ai hasardé de déclarer que le mariage était un lien contre nature dans

un pays où il fait si peu d'heureux, où l'en se joue de tout ce qu'il a

de sacré, d'inviolable, et où il est contracté si légèrement. Moi-même

j'ai pu me marier à peine sorti de l'adolescence; ma femme était un

enfant, moi un autre; au bout d'une année, notre séparation est devenue

nécessaire. Ma femme est morte; on a prétendu que c'était de désespoir;

vous voyez donc que je suis convaincu d'être l'ennemi juré du mariage

légitime; je me suis cependant marié une seconde fois.»

La seconde femme de Shelley est la fille du célèbre Godwin, femme de

lettres elle-même.

Le pauvre Shelley, comme on voit, regardait en pitié ses persécuteurs;

il me développa avec plus de détail toute sa métaphysique, mais je n'ose

me vanter de l'avoir retenue, et je ne serai pas ici pédante plus

long-temps. J'aime mieux citer un trait de sa vie qui peint assez bien

son esprit d'opposition. Ce trait me semble à moi du moins avoir été

dicté par une charité digne de celui qui ne repoussa pas de sa présence

Madeleine pécheresse. Hélas! quand je n'aurais pas dit moi-même

franchement mon âge, au nouveau goût de mes conversations avec les

hommes remarquables que je rencontre, je sens bien que pour moi est

arrivée enfin l'heure de ne plus pécher. Shelley se trouvait à un bal de

province, où, parmi un groupe de femmes, les unes jolies, les autres

distinguées par leur toilette, il en était une qui avait eu le malheur

de se laisser séduire par un des merveilleux de l'endroit. Négligée même

par celui qui avait été au moins complice de sa faute, elle entendait

chuchoter autour d'elle avec un air de dédain ou de moquerie. Tout

semblait la menacer de l'humiliation d'être abandonnée sur sa chaise

pour l'édification des prudes de la fête. Shelley, dont le père était un

riche baronet et le seigneur du canton, ne pouvait qu'honorer celle avec

laquelle il daignerait ouvrir le bal. La hiérarchie de la société

anglaise est organisée d'après les lois d'une étiquette rigoureuse;

Shelley eut pitié de la victime d'un préjugé qui serait juste s'il ne

faisait pas une cruelle distinction entre les deux coupables. À la

surprise générale, ce fut la malheureuse jeune fille qui se vit l'objet

d'une préférence enviée. Cet acte de compassion fut considéré comme un

affront sanglant fait à la vertu.

Je ne crois pas que Shelley ait jamais prétendu détruire la société

telle qu'elle existe pour y substituer l'anarchie, ou la licence d'un

état sauvage; mais sa haine des hypocrites le rendait tolérant pour ceux

qui servaient de texte à leurs anathèmes. Je lui parlai, par exemple,

des torts matrimoniaux de son ami Byron. Il était convaincu que ce grand

poète était victime d'une conspiration de femmes et de tartufes. Il

trouvait assez légitime qu'il se consolât avec la comtesse Guiccioli de

l'inexorable ressentiment de lady Byron.

«Lord Byron, me disait-il, a le coeur d'un bon père: parler de sa fille

est son plus grand plaisir; la raison d'un âge plus mur, jointe à ce

sentiment, aurait fini par le réconcilier tout-à-fait aux habitudes

paisibles du bonheur domestique. La mode avait fait de lui un héros de

salon, la mode a renversé son idole pour la traîner dans la boue. Byron

a préféré l'exil dans un pays catholique, aux tortures de l'inquisition

des chrétiens d'Angleterre.»

Pour écarter les questions de religion et de politique, je demandai à

Shelley quelques détails sur cette dame Guiccioli qui avait le privilége

de rendre constant, depuis deux ans, le _Don Juan_ anglais. Shelley me

la peignit comme une blonde à l'air voluptueux, c'est-à-dire, douée de

cette grâce facile que nous appelons en Italie, _desenvoltura_. C'est,

me dit-il, une vraie tête du Giorgione. Mariée à un homme d'un certain

âge, elle a pu, sans être trop blâmée, prendre quelque chose de mieux

qu'un Cigisbée honoraire: la seule objection de son mari était que Byron

étant un hérétique, il ne se sentait pas la conscience tranquille sur un

pareil suppléant de ses fonctions. Mais ce n'était là qu'une excuse pour

s'éloigner lui-même de sa femme: la séparation a eu lieu, et Byron a

pris chez lui Thérésa et la famille. Rien d'amusant comme d'entendre la

jolie Comtesse prêcher son _Inglese_: elle ne désespère pas de le

convertir à la foi romaine: il y a dans le caractère de Byron une teinte

de superstition qui lui donne quelque espérance d'en venir à bout. Un

moine lui a prédit qu'il mourrait martyr de cette religion dont il

n'avait pas toujours respecté le mystère.»

Le pauvre Shelley n'a pas vécu assez pour voir son ami vérifier une

partie de cette prophétie, en mourant sous l'étendard de la Croix.

Shelley lui-même était grand partisan des Grecs; il dédia un poëme à

Maurocordato, et la liberté des Hellènes était un de ses rêves chéris.

S'il était sévère sur la société anglaise (je dis sévère mais juste et

sans aigreur), il savait aussi peindre avec esprit les travers de la

société italienne. Malgré son goût pour la solitude et la méditation au

grand air, comme il appelait ses promenades, il avait fréquenté, à

Florence, le cercle du prince Borghèse; il y avait vu aussi la duchesse

d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri. Il m'assura que

malgré les regrets qu'elle ne cessait d'exprimer sur ce second époux, la

Duchesse s'était crue quitte avec lui, moyennant le mausolée qu'elle lui

avait fait élever par le grand Canova, et qu'elle s'était secrètement

unie en troisièmes noces au peintre Fabre. D'après Shelley, les Anglais

qui passaient à Florence donnaient à la Duchesse le titre de Majesté: je

crois qu'elle est morte en 1823, dans un âge très avancé.

Chacun sait comment ce pauvre Shelley a péri lui-même dans une tempête:

son corps, retrouvé après avoir été le jouet des flots pendant quinze

jours, a été brûlé selon son désir; ses cendres furent déposées dans une

urne pour être placées à Rome auprès de celles d'un de ses amis, près la

pyramide de Caius Sextus.

Malgré le bonheur de ma rencontre à Calais, je ne tardai pas à partir de

cette ville, d'où Shelley lui-même devait incessamment se rendre en

Italie, en traversant la France.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 34 / 36 题