CHAPITRE CXC.

De l'égotisme.--Brocket-Hall.--Ugo Foscolo.--Lady Caroline Lamb.--Amours

de Byron; ses aventures.

Un voyageur et encore plus un auteur de mémoires sont toujours leurs

propres héros. Les Anglais ont une heureuse expression, celle

d'_égotisme_, qui n'est pas odieuse comme le mot français _égoïsme_,

pour caractériser la manie, ou quelquefois la nécessité de mettre au

premier rang, dans un récit, les pronoms personnels _je_ et _moi_.

Quoique dans cette histoire d'une vie aventureuse et agitée, j'aie

souvent à me reprocher le péché d'_égotisme_, le _moi_ individuel me

fatigue et m'ennuie moi-même: je brusque de bon coeur une transition, je

supprime maintes remarques personnelles, et j'aime à mettre en scène,

sans préparation, ceux dont l'intimité flatte le plus _la

Contemporaine_. La reconnaissance m'oblige cependant à dire ici en

quelques lignes que je reçus à Brocket-Hall l'accueil le plus

hospitalier: une sympathie presque romanesque m'initia dès le second

jour aux secrets de lady Caroline Lamb. La célébrité littéraire de cette

dame auteur, ses amours presque publics avec l'illustre lord Byron, ses

relations d'amitié avec Wellington, Canning, Hobhouse, madame de Staël,

Ugo Foscolo et une foule d'autres noms fameux de la France, de l'Italie

et de l'Angleterre, étaient sans doute beaucoup à mes yeux; mais ces

titres à ma curiosité ne sont rien en comparaison des droits que son

affectueuse confidence lui donna sur mon coeur. «Mon amie, me

disait-elle, je me suis quelquefois crue au-dessus des préjugés: j'ai

essayé de parler de moi comme des autres avec une véritable

impartialité, après l'avoir fait avec tant de passion: eh bien! je me

trompais moi-même; je cédais encore à une sotte pruderie. Votre

franchise a vaincu mes dernières réticences; je me sens le courage de me

peindre en pied et non pas seulement en buste.» Lady Caroline pouvait

avoir, en 1820, 36 ans; elle était petite de taille, mais bien faite:

elle n'était pas précisément jolie et ne l'avait jamais été; mais il y

avait un charme tout particulier dans l'expression de ses traits; ses

cheveux blonds et son teint d'une blancheur tout anglaise contrastaient

avec ses yeux noirs comme ceux d'une Espagnole; ses manières étaient

séduisantes; ses égales pouvaient, au premier abord, la trouver un peu

fière; mais quand on faisait le premier pas ou qu'on devenait son

obligé, elle s'abandonnait à son caractère expansif, et quand elle vous

disait: je vous aime ou vous me plaisez, il y avait dans son accent

quelque chose qui vous le persuadait: j'ai entendu critiquer son manque

de dignité; mais c'était en elle un abandon plein de naturel et de grâce

que généralement les Anglaises ne sauraient comprendre; son premier

mouvement, quand on blessait son amour-propre ou sa tendresse, était à

craindre. Le roman de _Glenarvon_ atteste encore sa rancune contre lord

Byron; mais je lui ai entendu dire que c'était ce même ouvrage qui avait

tempéré cette susceptibilité fatale: «Croyez-moi, répétait-elle, ma

vengeance m'a coûté bien des larmes; je n'ai pu m'en consoler qu'en me

disant sans cesse que le portrait n'était pas ressemblant.»

Lady Caroline était fille du comte de Bemborough. C'était en 1805

qu'elle avait épousé l'honorable William Lamb, second fils du lord

Melbourne et, par la mort de son frère aîné, appelé à succéder un jour à

ce titre. Depuis sa rupture avec lord Byron, lady Caroline a publié

outre _Glenarvon_, le roman de _Graham Hamilton_ et celui d'_Ada Réis_;

mais s'étant condamnée bientôt à la solitude, elle a dû laisser en

manuscrit plusieurs autres ouvrages de prose et de vers; car elle était

poète, et je suis fâchée de ne pas pouvoir citer ici de mémoire sa jolie

romance sur le don des larmes.

Ne sais-tu pas qu'il est doux de pleurer?

Son mari lui avait rendu son estime, et venait souvent passer plusieurs,

jours avec elle à la campagne, mais il ne prenait que le titre d'ami.

Elle ne parlait elle-même de M. Lamb qu'avec un certain respect: «C'est,

me disait-elle, un frère pour moi; pas davantage, aujourd'hui du moins.

Si l'on recommence à aimer dans l'autre monde, M. Lamb y sera encore

l'époux de mon choix, et j'espère lui être plus fidèle.» Ugo Foscolo

était un des hôtes de Brocket-Hall, il ramenait volontiers la

conversation sur la poésie italienne; lady Caroline le prévenait souvent

et trouvait même l'occasion de citer à propos quelques unes de ses

pensées ou de ses vers. Les lettres de Jacobo Ortiz étaient aussi

rappelées souvent, et je m'aperçus que Foscolo tenait surtout à cet

ouvrage dont le héros a été avec raison appelé un Werther politique. Un

homme de talent hésite avant de parler de son esprit, tandis qu'il

trouve un orgueil légitime à rappeler son patriotisme. Les lettres de

Jacobo Ortiz sont un livre national, une éloquente protestation en

faveur de l'indépendance italienne. Foscolo n'a pas seulement plaidé la

cause de l'Italie sous la forme d'un apologue littéraire, ses discours

au congrès de Lyon, sa disgrâce quand la république cisalpine n'exista

plus, son noble refus de prononcer le serment de fidélité au

gouvernement autrichien, et son exil volontaire immortalisent comme

patriote ce noble martyr de la patrie italienne. Dans la conversation,

Ugo Foscolo me surprenait par sa facilité, son accent dramatique et

surtout ses gestes animés; car j'avais entendu dire qu'en public il

parlait des heures entières les mains fixées sur une chaise, debout et

immobile; malgré cette absence d'action il a été proclamé un _parlatore

felicissimo e fecondo_. Qu'on juge de l'impression qu'il devait produire

lorsqu'il ne s'imposait pas cette contrainte? car chez lui c'était un

système d'éviter en parlant aux assemblées populaires toute espèce de

charlatanisme: je l'ai entendu critiquer sous ce rapport les orateurs

des Hustings et des chambres anglaises. Les gestes, selon lui, étaient

une invention de la décadence de l'art oratoire. «Périclès, disait-il,

pérorait sans geste et sans mélodie, enveloppé dans sa chlamyde; _nella

clamide senza gesto nè melodia.»_

Avec Ugo Foscolo toutes les discussions littéraires aboutissaient à la

politique; bien qu'elle ne fût étrangère à aucune question, lady

Caroline accusée à tort d'être un bas-bleu, comme on appelle les femmes

pédantes en Angleterre, laissait volontiers Ugo Foscolo haranguer dans

le salon, et me faisait signe de la suivre dans le parc. «Mon

républicain italien, disait-elle, a mis de la politique dans ses romans,

c'est une usurpation: voilà maintenant notre Walter Scott qui met de

l'histoire dans les siens; il est bienheureux que nous autres femmes

nous nous mêlions encore un peu de cette partie de la littérature pour

la ramener à son origine, l'amour.

«--N'avez-vous pas reculé devant le titre d'auteur qui va si mal à une

jolie femme, demandai-je un jour à lady Caroline.

«--Quoi donc, me répondit-elle, est-on auteur pour avoir publié un

roman? Mais oui, ma foi, vous avez raison; les gazettes sont là pour

nous en avertir: pauvres femmes, comme nous souffrons des coups

d'épingles de leur critique. J'ai manqué mourir deux fois de dépit; la

première, c'était dans un bal où deux vieilles femmes, assises à dix

chaises de la mienne, épiloguaient sur ma toilette et ma tournure: je

n'osai plus me regarder au miroir, elles avaient fini par me persuader

que j'étais mise à faire peur. Chaque compliment qu'un danseur

m'adressait de bonne foi me semblait une épigramme; la critique

empoisonne jusqu'à l'éloge: j'éprouvais une sensation analogue lorsque

je reçus le journal malveillant qui rendit compte de mon premier

ouvrage; une amie officieuse s'était hâtée de me l'apporter, en

affectant la plus grande colère contre les vampires du journalisme. J'en

voulus plus à mon amie qu'à l'aristarque malveillant.»

«--Ma chère lady, répondis-je à mon aimable hôtesse, vous oubliez le

dépit de l'amour... il vaut bien celui de l'amour-propre.

«--Vous vous trompez, ma chère, reprit lady Caroline, il faut dissimuler

l'un, on peut pleurer de l'autre. Le dépit d'amour-propre nous étouffe;

j'ai aussi passé par celui de l'amour.»

Cette conversation se termina par la confidence entière de lady

Caroline: je vais la rapporter en supprimant les réflexions dont je

l'interrompis, et qui pourraient impatienter mes lecteurs; je les en

préviens pour expliquer un long discours qui, certes, ne fut pas

prononcé comme ceux de Foscolo, les mains sur le dos d'une chaise.

«J'avais été ce qu'on appelle un enfant précoce, me dit lady Caroline;

fille unique, je fus aussi un enfant gâté. Mes petits succès de famille

me firent trouver tout naturels mes succès dans le monde, lorsque j'y

fis mon entrée sous les auspices de M. Lamb. Mon mari était fier de moi,

et me vantait peut-être trop lui-même: nous recevions beaucoup d'amis,

nous étions de toutes les parties à la mode: le bruit de ces plaisirs et

de ces fêtes, qui se succédaient sans cesse, suffit pour me distraire de

toute séduction directe; mais je m'aperçus enfin que je m'étais habituée

à ne plus voir dans mon mari qu'un homme aimable de plus, qui n'avait

guère plus de droit qu'un autre de m'occuper: j'oubliai que mon premier

devoir était de lui plaire et que ce devoir serait devenu un bonheur:

quand l'ennui me saisit, jeune encore, et que j'en fus réduite à la

fatigue de Xercès demandant sans cesse quelque distraction nouvelle, je

confondis M. Lamb avec la foule des hommes frivoles qui m'importunaient

par leurs fadeurs. Je sentais le besoin d'une passion pour y puiser

quelque énergie contre l'ennui de moi-même: au lieu de me réfugier dans

le calme des affections domestiques, je crus qu'il fallait à mon coeur

une tendresse romanesque pour échapper au dégoût de la vie. J'étais dans

cette exaltation, qui tenait de la folie, lorsque j'entendis parler pour

la première fois de lord Byron. Ses singularités autant que son génie

poétique faisaient alors sa renommée: je riais des contes qu'on

répandait sur ses voyages, et cependant j'étais curieuse de le voir,

comme si je les croyais: bientôt je me surpris à ajouter moi-même des

attributs fantastiques à ce caractère étrange, et à embellir d'aventures

imaginaires le roman de sa vie. L'idéal de Byron me poursuivait partout;

endormie, dans mes songes; réveillée, dans mes rêveries. Je lui parlais

comme s'il était présent, attentif, quoique invisible: ses réponses, je

les cherchais dans ses ouvrages, que j'ouvrais au hasard, comme un

oracle mystérieux; quand je tombais sur un passage ou un vers qui

cadrait avec ma pensée du moment, je me l'appliquais, je l'apprenais par

coeur, et puis je rimais à mon tour ma réplique. Cette singulière passion

me charmait, comme la lecture d'un poëme ou d'un roman. Je la comparais

à celle de la Sophie de Rousseau pour _Télémaque_; elle ne me faisait

aucune peur, ou plutôt quand je me reprochais ma folie, je me disais que

la vue de Byron suffirait pour la terminer, en me montrant que le Byron

de mon imagination n'existait pas. Cependant quand on me citait quelque

femme que la médisance de la ville donnait au poète pour maîtresse, je

m'aperçus qu'un instinct de jalousie me rendait toute contrariée,

injuste et même indiscrète contre cette rivale vraie ou fausse: il me

tardait de rompre ce lien romanesque qui me paraissait ridicule dans mes

lueurs de bon sens, et qui n'était pas innocent, puisque je me serais

bien gardée d'en parler à mon mari; à compter de ce moment, il me vint à

l'idée que M. Lamb était pour moi un censeur incommode: je lui fis un

crime de mon indifférence pour lui; je lui en voulus de ses attentions

conjugales à un prosaïque mari placé entre moi et l'amant imaginaire que

je m'étais donné: enfin un soir, chez lady Jersey, on annonça l'auteur

de _Childe-Harold_. Je le vis entrer et saluer la maîtresse de la

maison, puis porter un regard distrait sur le reste de la société: je

l'observais, à l'écart, émue, tremblante et bien embarrassée: ni son

visage ni sa démarche, ni le son de sa voix, ni le geste de sa main, de

cette main si belle cependant, et dont il était fier comme Napoléon de

la sienne; rien n'était conforme à mon idéal; mais ce visage, cette

démarche, cette voix et ces gestes, me rendirent infidèle au portrait

imaginaire. Toute l'attention du cercle fut absorbée par le vrai Byron:

tous les yeux cherchaient les siens; pour lui, il paraissait presque

timide en se voyant ainsi le point de mire des autres. Désirant

s'asseoir, il choisit tout juste le canapé où j'étais, parce qu'il était

placé dans un enfoncement à l'écart. On ignorait si j'étais connue de

lui. On crut qu'il venait à moi pour me parler, et l'on respecta le coin

privilégié, où je me trouvai presque dans un tête-à-tête avec Byron:

nous en restâmes à une suite de lieux communs dans ce premier entretien.

J'étais désespérée de me trouver si sotte: Byron, trop heureux

d'échapper à ces espèces de thèses que les femmes alors lui faisaient

soutenir dans le monde, _se reposait sans doute de son esprit_ dans

l'insignifiance de nos complimens; il affectait d'être intéressé: et

quand il me quitta, on vint me féliciter de ma conversation, moi qui me

disais que Byron avait dû prendre une bien pauvre idée de moi. Cette

crainte ne me quitta que lorsque j'eus formé la résolution de lui

prouver par une lettre que je valais mieux qu'il n'avait pu me juger en

si peu de temps.

«De retour à l'hôtel, je pris la plume sans remords; je veux, disais-je,

engager avec lui une correspondance littéraire; je déchirai dix lettres,

enfin j'y renonçai; je trouvai mille objections contre cette imprudence,

et je m'arrêtai à l'idée de le revoir auparavant. Quand nous voulons

courir à notre perte, il semble que tous les chemins nous y mènent; je

ne tardai pas à revoir Byron, à le revoir tel que je voulais qu'il fût

pour l'aimer; lui cependant, il évitait de me comprendre; ce fut alors

que je lui écrivis; mais il ne s'agissait plus de littérature ou plutôt

la littérature était une manière de m'associer à sa destinée, ma tête

romanesque m'identifiant tour à tour aux diverses héroïnes du poète.

«Je portai moi-même ma lettre, et voici comment: je fis faire une livrée

à ma taille, et demandai à parler à Byron, insistant pour le voir seul

et affectant un air de mystère qui devait éveiller les soupçons de son

valet de chambre. Ce valet, nommé Fletcher, ancien cordonnier que Byron

avait amené de Newstead-Abbey, était une espèce de Sganarelle, simple,

avec une prétention de malice, confident discret d'ailleurs, quoique

moralisant aussi en vrai valet de don Juan; il hésita long-temps à

m'introduire. «Milord n'était pas seul.--J'attendrai.--Milord ne voulait

voir personne aujourd'hui.--Je ne pouvais attendre le lendemain.» Je fus

enfin introduite. Byron était penché nonchalamment sur un canapé; ses

mains tenaient avec grâce un livre sur lequel ses yeux, à demi-fermés,

ne s'arrêtaient que par momens. Au lieu de parler, je tendis ma lettre:

je ne me souviens que du sens. Faisant allusion au corsaire, j'offrais à

Conrad l'amour de Gulnare ou les services de Kaled. Je m'étais bien

reproché d'être si hardie, de faire les avances, car il faut au moins

oser ici employer le mot propre; mais le génie de celui que j'aimais me

semblait mon excuse. Byron se retourne et me reconnaît. «Je suis bien

coupable, me dit-il, car je me laisse prévenir, et cependant mon coeur

est libre!» C'était abréger, de son côté, toutes les phrases, tous les

préliminaires de la galanterie. Combien cette déclaration qui

m'apprenait qu'il était libre, me ravit! «Je suis à vous, lui dis-je;

mais pour aujourd'hui je veux être Kaled. Cette lettre vous apprend où

vous trouverez Gulnare.» Byron semblait hésiter à me laisser sortir sans

rançon; je l'avais prévu, et je lui montrai un poignard caché dans une

poche de ma livrée. «Voilà qui est turc tout de bon, mon page, dit

Byron; mais auriez-vous le courage de me tuer?--«Oui, lui répondis-je;

j'ai bien eu celui de venir; je suis prête à tout.--Et moi, je ne le

suis pas, répondit-il; mais puisque chez vous le myrte et les roses

cachent un poignard, je vous reverrai quand j'aurai fait mon testament.»

J'étais bien sûre qu'il viendrait au rendez-vous, et il n'y manqua pas.

Cette fois le poignard dormit dans son fourreau. On prétend que Byron a

écrit ses Mémoires; sans doute il n'y aura pas oublié un incident qui

faillit me mettre dans un grand embarras. À la suite d'un bal, je lui

avais donné l'hospitalité pour la nuit: nous dormions tous les deux, moi

dans mon lit, Byron sur un divan. Tout à coup je m'entends appeler, je

m'éveille et reconnais la voix de M. Lamb. «Caroline, me dit-il tout

bas, levez-vous; mon domestique prétend qu'il y a un voleur dans la

maison; nous l'avons cherché partout; nous allons maintenant faire

l'inspection de votre chambre; que le bruit ne vous effraie pas.--Ciel!

m'écriai-je, un voleur!» et je me hâtai de regarder du côté où Byron

s'était endormi; il n'y était plus, et je vis son ombre se dessiner

contre le mur, puis disparaître. «Ciel! un voleur!» M. Lamb voulait

m'empêcher de crier. «Je ne reconnais pas votre courage, me dit-il; mais

vous voilà avertie, je vous laisse.» En ce moment, nous entendîmes

rouler un homme dans l'escalier, et M. Lamb courut de ce côté:

heureusement c'était le domestique qui avait glissé. Je craignais qu'il

n'eût rencontré Byron, mais il était resté caché derrière la porte; il

rentra en ce moment. «Caroline, me dit-il, le poignard de Kaled!» Je

sautai hors du lit; j'ouvris un tiroir, je pris le poignard et je le lui

remis. «Maintenant, me dit-il, vous êtes sauvée; il s'entoura la tête

d'un mouchoir de manière à se cacher un oeil, serra son manteau autour de

son corps, l'y fixa avec un léger schall à moi pour ceinture, et ainsi

déguisé: «Caroline, me dit-il, maintenant je suis un voleur véritable;

votre écrin, ou vous êtes morte!» Je lui donnai mes bijoux; il sonna.

«Que faites-vous? m'écriai-je!--Vous allez voir, continua-t-il, en me

poussant vers la porte; dites que M. Lamb peut seul entrer.» M. Lamb

accourut en effet au bruit de la sonnette. «Je ne suis visible que pour

vous, lui dis-je», sachant à peine ce que je faisais en obéissant ainsi

aux ordres et aux signes de Byron. M. Lamb entre et ferme la porte; il

m'aperçoit à genoux, et le prétendu voleur me tenant par les cheveux,

prêt à me frapper le sein avec le poignard: «Elle est morte! dit-il à M.

Lamb d'une voix creuse, si vous ne me jurez, elle et vous, de

m'accompagner jusqu'à la rue, et de me laisser ces diamans.» Je n'avais

pas besoin de feindre la terreur dans cette scène de comédie. M. Lamb

fut trompé sur les motifs; le traité eut lieu, nous descendîmes avec le

voleur et lui ouvrîmes nous-mêmes la porte. Le lendemain les bijoux nous

furent renvoyés, avec un billet à peu près conçu ainsi pour M. Lamb: «Le

voleur vous doit la vie; les bijoux sont de trop pour lui cette fois:

mais tenez-vous bien sur vos gardes, il espère aller les reprendre!»

Malheureusement ce voleur romanesque avait laissé tomber dans la maison,

une lettre à l'adresse de Byron. M. Lamb me la montra.

«Vous l'avouerai-je, la contrainte que m'imposait un reste de mystère me

pesait; je laissai deviner à M. Lamb qui était le voleur. C'était du

moins renfermer le scandale de cette scène dans la maison: bientôt,

hélas! le monde découvrit aussi quelques uns de nos secrets, peut-être

aussi ai-je été bien imprudente. J'étais parvenue à croire que Byron

m'aimait: j'exigeai davantage de lui. Fier de ma conquête, je triomphai

de trop de rivales pour n'en avoir pas de jalouses; je voulus me

précautionner contre une infidélité: je demandai à Byron, en public, une

assiduité qui constatât mes titres au coeur de mon amant. Ce fut ce qui

me perdit: on lui fit honte de son servage; les séductions ne lui

manquaient pas. Ah! s'il publiait la moitié des lettres galantes qu'il a

reçues! J'en ai vu une d'une dame qui lui proposait sa fille à condition

qu'elle passerait elle-même par-dessus le marché. Enfin, il y en eut une

plus heureuse que les autres, et je fus avertie qu'elle irait à tel jour

et à telle heure chez Byron pour me supplanter; j'avais ma police, et

mes espions me servaient bien; je me déguisai en voiturier, sous une

grande blouse, et Fletcher ne me reconnut pas, sans cela je n'eusse pas

pénétré au-delà de l'antichambre du rez-de-chaussée, tant les ordres

étaient sévères; j'étais si bien instruite, que ce ne fut pas Byron que

je demandai, mais la dame elle-même, comme si je venais par son ordre la

chercher; j'entrais dans la chambre où je trouvai ma place prise sur le

canapé comme dans le coeur de Byron. Je me découvris sans plus tarder.

Connaissant tout mon empire sur mon amant, et la peur qu'il avait des

_scènes_, je m'avançai vers la dame, la pris par le bras et la mis à la

porte, en lui défendant de reparaître dans cette maison. Quand nous

fûmes seuls, je déclarai à Byron que je cessais de l'aimer, que je

renonçais à lui, mais qu'il n'aurait pas d'autre maîtresse sans ma

permission. Jugez si un dépit aussi extravagant ne doit pas justifier un

peu Byron de m'avoir traitée avec tant de rigueur.

Quelques jours après, dans un bal, on vint me proposer une walse:

«Puis-je l'accepter, demandai-je à Byron.

«--Comme vous voudrez, me répondit-il avec froideur.» Cette froideur

était à mes yeux une révolte publique; j'étais décidée à le tourmenter;

je walsai, mais je me trouvai mal; j'eus un accès de folie, je

l'appelai, je ne voulus revenir à moi que dans ses bras; sa confusion

amusa beaucoup tout le cercle des danseurs. J'étais contente de toutes

ces scènes, et je ne vous les cite que pour m'en accuser amèrement. Un

jour je me rendis chez Byron, il était sorti; je m'installai dans son

cabinet, et apercevant le roman de _Vatheck_ ouvert sur sa table,

j'écrivis sur la première page _souvenez-vous de moi_: Byron était

décidé à une rupture définitive, il déchira le feuillet et me le renvoya

avec ces vers:

Remember thee! remember thee!

Till Lethés, etc.

«Me ressouvenir de toi! me ressouvenir de toi! Ah! jusqu'à ce que la

flamme de ta vie s'éteigne dans le Lethé, le remords et la honte

s'attacheront à toi, et te poursuivront comme un songe délirant. Me

ressouvenir de toi! Ah! oui, n'en doute pas... et ton époux aussi s'en

ressouviendra; ni l'un ni l'autre nous ne t'oublierons, femme perfide

pour lui, et démon pour moi.»

«Ma réponse à ces paroles accablantes fut le roman de _Glenarvon_. La

composition de ce livre trompa du moins ma fureur; quand il fut fini, la

distraction avait produit son effet. Bientôt d'ailleurs je fus bien

autrement vengée: Byron se maria. Hélas! aujourd'hui je le plains; il

est plus malheureux que moi-même; car, je le connais, son exil lui pèse:

l'Angleterre est son Athènes. C'est ici qu'il est lu dans sa langue

natale. À chaque occasion il rentre dans la lice des discussions

littéraires, religieuses ou politiques. Chaque chant de son _Don Juan_

est un cartel envoyé à nos critiques, à nos lords, à nos femmes. Voyez,

comme par ses allusions aux moeurs de la Grande-Bretagne il se transporte

du fond de l'Espagne, des îles de la Grèce et de l'enceinte du sérail,

dans ce climat du nord, objet de ses fausses moqueries! Soyez sûre qu'il

finira par conduire son héros à Londres, et alors, gare à nous, pauvres

femmes qui l'avons aimé!»

Lady Caroline était parvenue à parler en effet avec une certaine

impartialité de Byron et de sa liaison avec lui. Mais au milieu de ce

calme philosophique, elle sentait, comme Didon, que le trait fatal

déchirait encore secrètement son sein. Elle avait aimé Byron

d'imagination et de coeur: elle lui avait sacrifié sa réputation et sa

conscience. Que de larmes elle devait garder en réserve pour la solitude

des nuits! Au moment où je trace ces lignes, j'apprends qu'elle a cessé

de vivre, et qu'elle passait depuis trois ans pour être privée de sa

raison. Il m'en coûte de rapprocher ces dernières scènes de sa vie du

récit de ses amours. La nouvelle de la mort de lord Byron à Missolonghi

avait fait en apparence peu d'impression sur Lady Caroline. On évitait

d'en parler à Brocket-Hall, M. Lamb étant alors dans le château. Un jour

Lady Caroline et lui se promenaient à cheval sur la route de Nottingham:

tout à coup les chevaux s'arrêtent en apercevant devant eux un long

cortége noir. Des constables et des héraults ouvraient la marche; puis

venait un coursier de parade richement caparaçonné en velours noir brodé

d'or, conduit par deux pages et monté par un cavalier qui soutenait une

couronne de lord sur un coussin cramoisi; immédiatement après roulait

lentement un char attelé de six chevaux, couvert de tentures de deuil,

et contenant une urne sépulcrale. La marche était fermée par d'autres

voitures funèbres et une foule de cavaliers la tête baissée et l'air

recueilli. C'était le convoi qui transportait à Newstead-Abbey les

cendres de lord Byron. M. Lamb et lady Caroline s'étaient rangés de côté

pour laisser défiler le cortége lugubre. Lady Caroline immobile, pâle et

glacée, ne reconnut que trop les écussons du poète, et cette devise

qu'elle avait si souvent baisée tendrement sur le cachet de ses lettres.

Elle fut ramenée mourante à Brocket-Hall, et une maladie longue et

sérieuse succéda à cette scène de douleur. Pendant cette maladie, un

délire presque continuel avait inspiré à lady Caroline les paroles les

plus étranges, expression des visions les plus horribles: la santé du

corps revint seule; sa raison était restée avec ses songes. Cependant

elle s'aperçut elle-même, dans quelques momens plus calmes, du désordre

de ses idées. Ses souvenirs étaient si funestes qu'elle exagérait encore

tout ce qu'ils devaient prêter d'extravagance à son langage dans les

heures de son délire. Elle repoussa les soins de son mari, et lui

déclara qu'elle ne pouvait plus le revoir qu'à de longs intervalles. «Je

vous tromperais, dit-elle, je n'ai jamais cessé de l'aimer; mais

désormais je serais deux fois coupable de vous rendre témoin de la

préférence que je donne sur vous à une ombre. Oui, je l'aime encore,

mort comme vivant; je le vois, je lui parle; il habite ce château:

chassez-le ou laissez-moi seule avec lui.» M. Lamb respecta ces regrets

d'une passion, criminelle sans doute, mais désormais associée à une

folie qui ne méritait plus que la pitié. Il venait chaque mois saluer

son épouse, et retournait le même jour à Londres. Il lui écrivait en son

absence, et entrait dans toutes ses idées. La mort seule a terminé le

délire de lady Caroline. On m'assure cependant que ses derniers instans

ont été plus calmes. Mais n'était-ce pas chez elle l'effet du

pressentiment qu'elle devait avoir de son départ pour ce monde de

fantômes, où, depuis la mort de Byron, elle vivait déjà par

l'imagination avec celui qu'elle avait tant aimé.

Je m'aperçois qu'après le récit de cette catastrophe, je ne saurais plus

rien dire d'intéressant sur mon séjour à Brocket-Hall. Je revins à

Londres avec Ugo Foscolo, avant que l'évêque B*** fût arrivé, malgré sa

promesse; mais je ne le retrouvai plus chez Mlle Cidal. Nous nous étions

croisés en route. Je fus donc dispensée le dimanche d'aller m'endormir à

ses sermons.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 32 / 36 题