CHAPITRE CLXXXIX.

Oxford.--Coup de patte à la reine Élisabeth.--L'hetman des cosaques.--Le

roi de Prusse et l'empereur Alexandre.

Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le

plaisir de voir au théâtre de Totenham-Street le dignitaire anglican

recevoir, d'un air ravi, une leçon de déclamation de mademoiselle Cidal.

Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrière les coulisses le poète

critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a

dans ses manières une façon d'indolence capricieuse qui lui donne la

tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord

pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni poète ni

petit-maître. Leigh Hunt me demanda si je n'étais pas curieuse de

connaître quelques uns des grands noms de l'Angleterre littéraire.

«Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collègues de la

presse périodique, le fameux Cobbet, qui mérite bien d'être connu.»

L'évêque qui m'avait écoutée me fit signe de m'approcher de lui. «Je

vous ai donné, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en

trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont

nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle.

Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au château de lady

Caroline Lamb, où je vous annoncerai, si j'arrive avant vous.»

Après ces offres aimables, monseigneur s'éclipsa. Je m'aperçus que Leigh

Hunt le regardait d'un air sardonique: «Vous voyez, me dit-il, que notre

aristocratie sacerdotale a ses petites félicités terrestres. Car je le

reconnais, c'est un prince de notre église. C'est au théâtre que cet

évêque vient méditer la liturgie: moi j'ai composé mon meilleur poëme en

prison.»

Leigh Hunt aime à parler de son génie, et heureusement pour lui, dans

cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire

comprendre. On sait que la littérature italienne lui a fourni le sujet

de sa _Francesca de Rimini_, imitation affadie du Dante, vraie

périphrase en trois ou quatre chants de ce vers:

«Qual giorno piu non vi leggiamo avante.»[29]

Le lendemain, j'étais sur la route d'Oxford.

Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les

coupoles et les flèches de clocher qui dominent cette cité savante, où

chaque édifice semble temple et palais: j'étais placée sur l'impériale

de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'étais pas la seule femme

à ce poste élevé; mais j'avais surtout pour voisin un étudiant qui

s'efforçait de me faire admirer tous les dômes et les tours carrées qui

se dessinaient de plus en plus distinctement à l'horizon. Si je les cite

à mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mémoire plutôt que de

sentiment; mais l'étudiant ne pouvait me croire si indifférente, et il

s'offrit pour être mon _cicerone_ dans cette excursion au pays latin de

la Grande-Bretagne: c'était m'éviter la peine de porter la lettre de

l'évêque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrivée, je vis

entrer à l'hôtel mon guide obligeant: il avait changé de costume; un

manteau noir pendait à ses épaules et une toque à glands d'or était

posée élégamment sur sa tête blonde et bouclée. Il m'expliqua que

c'était le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le même pour tous

les étudians: l'étudiant noble, l'étudiant bourgeois, l'étudiant

boursier, ont chacun le leur. Singulière distinction de rangs dans

l'enceinte toute républicaine d'un temple d'études classiques. J'en fis

l'observation; mon jeune _nobleman_ avait ses raisons pour y tenir. «La

manie de l'égalité, me dit-il, est une maladie française; elle n'existe

pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins, à n'y pas

croire: et en cela nous sommes conséquens. Si l'étudiant-peuple se

faisait ici mon égal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver

en moi dans le monde qu'un supérieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me

demanderait raison de mon rang et de ma fortune.» Il faillit bien me

contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter

tous les monumens universitaires, la bibliothèque Radcliffe et son dôme

digne de Sainte-Geneviève; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire

et sa chapelle gothique; le collége de la Reine et sa colonnade

comparable à celle du Louvre; la bibliothèque Bodleienne et ses trésors;

le collége du Christ; le muséum d'Ashmolle; les colléges d'Oriel, de

Merton, de Baliol, de Toutes-les-Âmes, de Lincoln, de la Trinité, du

Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms alignés sur mes tablettes

d'annotation, et à la marge du papier je reconnais l'écriture de mon

_cicerone_, qui avait pris la peine d'ajouter l'épithète obligée à

chaque édifice. C'est à lui que je renvoie la comparaison de la coupole

de Radcliffe et du collége de la reine avec le dôme de Sainte-Geneviève

et la colonnade du Louvre. Quand je cherche à recueillir mes propres

impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui décoraient

une immense salle, et représentaient les notabilités de l'université,

mais plutôt les grands hommes qui en sont sortis que les élèves qui se

sont distingués comme _élèves_ à Oxford même: Canning est du nombre, et

Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappée des images étrangères

d'Alexandre et du roi de Prusse. «Quoi donc, demandai-je, ces têtes

couronnées n'ont pas dédaigné le laurier scholastique!

«--Ah! me dit mon étudiant, je vous ai épargné une cruelle torture en

enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos

richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse

admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de

cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main à sa poche;

dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus

curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec

Georges IV, être décorés du titre de docteurs d'Oxford: leur réception

eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs

portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reçu docteur en

droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que

rien ne manque à la gloire d'Oxford.

«--Un cosaque docteur en droit, m'écriai-je.

«--Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant

nos illustres professeurs, et faisant céder _les armes à la toge_, il

revêtit la robe doctorale sans se permettre de rire.

«--Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui..

«--Pas du tout, continua l'étudiant.» Ô Molière! pensai-je, quel pendant

à ta scène de la réception d'un mamamouchi.

Je ne quittai pas Oxford sans me promener sous les arbres d'Élisabeth;

c'est une allée superbe, qui date du règne de cette reine, grande

protectrice des pédans. On dira peut-être que je mentionne ici un peu

lestement une princesse qui mourut vierge, selon l'histoire: on avouera,

au moins, que ce dernier titre ne saurait la relever aux yeux de _la

Contemporaine_; mais je déteste dans Élisabeth le despote en jupon et la

reine régicide: en voilà assez pour la brouiller à la fois avec les

libéraux et les ultras..

Non loin de l'allée d'Élisabeth coule l'Isis, où les étudians font de

joyeuses parties en bateau.

À huit milles d'Oxford est situé Woodstock: le roman auquel ce joli

village donne son nom vient de lui procurer une illustration nouvelle,

et je le cite d'autant plus volontiers qu'il me fournit l'occasion de

placer ici comme souvenir le nom d'un ami dont j'aimerai toujours à

parler, M. Alexandre Duval, qui, au moment où j'écris, compose une

comédie en trois actes, intitulée aussi _Woodstock_.

À l'époque de mon voyage, Woodstock n'avait pour moi d'autre attrait que

l'espoir d'y reconnaître les traces de la belle et malheureuse

Rosemonde. Mais elles y sont toutes effacées; le labyrinthe d'amour est

devenu l'emplacement de Blenheim, château donné jadis au grand

Marlborough. Le mauvais goût de l'architecte Vanburgh est connu: ce

château, qu'on voudrait comparer à Versailles, est un édifice sans

grâce: mais, comme tout ce qui est vaste et riche, il a un caractère de

grandeur. Le parc et les jardins sont magnifiques; les tableaux, les

statues, l'ameublement des appartemens, annoncent un prince. Les Van

Dycke, les Rubens, les Carlo Dolce, les Titiens, etc., etc., sont en

grand nombre; mais ce n'est pas moi qui décrirai tous ces trophées d'une

gloire étrangère.

J'interromps volontiers ce chapitre, et, disant adieu aux pompes de

Blenheim, je me transporte avec mes lecteurs dans l'asile plus modeste

de lady Caroline Lamb, où je passai huit des plus heureux jours de ma

vie.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 31 / 36 题