Oxford.--Coup de patte à la reine Élisabeth.--L'hetman des cosaques.--Le
roi de Prusse et l'empereur Alexandre.
Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le
plaisir de voir au théâtre de Totenham-Street le dignitaire anglican
recevoir, d'un air ravi, une leçon de déclamation de mademoiselle Cidal.
Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrière les coulisses le poète
critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a
dans ses manières une façon d'indolence capricieuse qui lui donne la
tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord
pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni poète ni
petit-maître. Leigh Hunt me demanda si je n'étais pas curieuse de
connaître quelques uns des grands noms de l'Angleterre littéraire.
«Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collègues de la
presse périodique, le fameux Cobbet, qui mérite bien d'être connu.»
L'évêque qui m'avait écoutée me fit signe de m'approcher de lui. «Je
vous ai donné, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en
trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont
nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle.
Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au château de lady
Caroline Lamb, où je vous annoncerai, si j'arrive avant vous.»
Après ces offres aimables, monseigneur s'éclipsa. Je m'aperçus que Leigh
Hunt le regardait d'un air sardonique: «Vous voyez, me dit-il, que notre
aristocratie sacerdotale a ses petites félicités terrestres. Car je le
reconnais, c'est un prince de notre église. C'est au théâtre que cet
évêque vient méditer la liturgie: moi j'ai composé mon meilleur poëme en
prison.»
Leigh Hunt aime à parler de son génie, et heureusement pour lui, dans
cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire
comprendre. On sait que la littérature italienne lui a fourni le sujet
de sa _Francesca de Rimini_, imitation affadie du Dante, vraie
périphrase en trois ou quatre chants de ce vers:
«Qual giorno piu non vi leggiamo avante.»[29]
Le lendemain, j'étais sur la route d'Oxford.
Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les
coupoles et les flèches de clocher qui dominent cette cité savante, où
chaque édifice semble temple et palais: j'étais placée sur l'impériale
de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'étais pas la seule femme
à ce poste élevé; mais j'avais surtout pour voisin un étudiant qui
s'efforçait de me faire admirer tous les dômes et les tours carrées qui
se dessinaient de plus en plus distinctement à l'horizon. Si je les cite
à mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mémoire plutôt que de
sentiment; mais l'étudiant ne pouvait me croire si indifférente, et il
s'offrit pour être mon _cicerone_ dans cette excursion au pays latin de
la Grande-Bretagne: c'était m'éviter la peine de porter la lettre de
l'évêque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrivée, je vis
entrer à l'hôtel mon guide obligeant: il avait changé de costume; un
manteau noir pendait à ses épaules et une toque à glands d'or était
posée élégamment sur sa tête blonde et bouclée. Il m'expliqua que
c'était le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le même pour tous
les étudians: l'étudiant noble, l'étudiant bourgeois, l'étudiant
boursier, ont chacun le leur. Singulière distinction de rangs dans
l'enceinte toute républicaine d'un temple d'études classiques. J'en fis
l'observation; mon jeune _nobleman_ avait ses raisons pour y tenir. «La
manie de l'égalité, me dit-il, est une maladie française; elle n'existe
pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins, à n'y pas
croire: et en cela nous sommes conséquens. Si l'étudiant-peuple se
faisait ici mon égal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver
en moi dans le monde qu'un supérieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me
demanderait raison de mon rang et de ma fortune.» Il faillit bien me
contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter
tous les monumens universitaires, la bibliothèque Radcliffe et son dôme
digne de Sainte-Geneviève; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire
et sa chapelle gothique; le collége de la Reine et sa colonnade
comparable à celle du Louvre; la bibliothèque Bodleienne et ses trésors;
le collége du Christ; le muséum d'Ashmolle; les colléges d'Oriel, de
Merton, de Baliol, de Toutes-les-Âmes, de Lincoln, de la Trinité, du
Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms alignés sur mes tablettes
d'annotation, et à la marge du papier je reconnais l'écriture de mon
_cicerone_, qui avait pris la peine d'ajouter l'épithète obligée à
chaque édifice. C'est à lui que je renvoie la comparaison de la coupole
de Radcliffe et du collége de la reine avec le dôme de Sainte-Geneviève
et la colonnade du Louvre. Quand je cherche à recueillir mes propres
impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui décoraient
une immense salle, et représentaient les notabilités de l'université,
mais plutôt les grands hommes qui en sont sortis que les élèves qui se
sont distingués comme _élèves_ à Oxford même: Canning est du nombre, et
Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappée des images étrangères
d'Alexandre et du roi de Prusse. «Quoi donc, demandai-je, ces têtes
couronnées n'ont pas dédaigné le laurier scholastique!
«--Ah! me dit mon étudiant, je vous ai épargné une cruelle torture en
enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos
richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse
admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de
cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main à sa poche;
dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus
curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec
Georges IV, être décorés du titre de docteurs d'Oxford: leur réception
eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs
portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reçu docteur en
droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que
rien ne manque à la gloire d'Oxford.
«--Un cosaque docteur en droit, m'écriai-je.
«--Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant
nos illustres professeurs, et faisant céder _les armes à la toge_, il
revêtit la robe doctorale sans se permettre de rire.
«--Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui..
«--Pas du tout, continua l'étudiant.» Ô Molière! pensai-je, quel pendant
à ta scène de la réception d'un mamamouchi.
Je ne quittai pas Oxford sans me promener sous les arbres d'Élisabeth;
c'est une allée superbe, qui date du règne de cette reine, grande
protectrice des pédans. On dira peut-être que je mentionne ici un peu
lestement une princesse qui mourut vierge, selon l'histoire: on avouera,
au moins, que ce dernier titre ne saurait la relever aux yeux de _la
Contemporaine_; mais je déteste dans Élisabeth le despote en jupon et la
reine régicide: en voilà assez pour la brouiller à la fois avec les
libéraux et les ultras..
Non loin de l'allée d'Élisabeth coule l'Isis, où les étudians font de
joyeuses parties en bateau.
À huit milles d'Oxford est situé Woodstock: le roman auquel ce joli
village donne son nom vient de lui procurer une illustration nouvelle,
et je le cite d'autant plus volontiers qu'il me fournit l'occasion de
placer ici comme souvenir le nom d'un ami dont j'aimerai toujours à
parler, M. Alexandre Duval, qui, au moment où j'écris, compose une
comédie en trois actes, intitulée aussi _Woodstock_.
À l'époque de mon voyage, Woodstock n'avait pour moi d'autre attrait que
l'espoir d'y reconnaître les traces de la belle et malheureuse
Rosemonde. Mais elles y sont toutes effacées; le labyrinthe d'amour est
devenu l'emplacement de Blenheim, château donné jadis au grand
Marlborough. Le mauvais goût de l'architecte Vanburgh est connu: ce
château, qu'on voudrait comparer à Versailles, est un édifice sans
grâce: mais, comme tout ce qui est vaste et riche, il a un caractère de
grandeur. Le parc et les jardins sont magnifiques; les tableaux, les
statues, l'ameublement des appartemens, annoncent un prince. Les Van
Dycke, les Rubens, les Carlo Dolce, les Titiens, etc., etc., sont en
grand nombre; mais ce n'est pas moi qui décrirai tous ces trophées d'une
gloire étrangère.
J'interromps volontiers ce chapitre, et, disant adieu aux pompes de
Blenheim, je me transporte avec mes lecteurs dans l'asile plus modeste
de lady Caroline Lamb, où je passai huit des plus heureux jours de ma
vie.