Visite chez Castlereagh.--Lord Wellington.--Jeu muet.--Retraite du
vainqueur de Waterloo.--Lord Castlereagh.
La reine avait deviné: le lendemain je fus invitée à passer chez le
marquis de Londonderry. Je ferai grâce cette fois au lecteur de mes
réflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre
qui fut le vainqueur diplomatique de Napoléon, le négociateur de la paix
générale, caressé et flatté par tous les rois de l'Europe. Entrée dans
son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une
gazette, un homme dont la figure, moitié aigle, moitié mouton, me
frappa, quoiqu'il eût la précaution de se couvrir de la feuille
politique comme d'un masque; c'était Wellington, à qui je trouvai bien
mauvaise grâce de se cacher ainsi derrière ce bouclier de papier: ce
petit manége me fit sourire aux dépens du ressentiment dont je ne
saurais me défendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitôt, me
reprochant de laisser en cette présence un sourire même de haine
effleurer mes lèvres, j'appelai dans mes regards cet éclair de menace
qui est redoutable pour ceux à qui il s'adresse, à ce que j'ai entendu
dire quelquefois. Le noble duc avait autorisé l'attaque, en se mettant
sur la défensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et éludant son
embarras par une impolitesse, il retourna tout-à-fait sa chaise; puis,
ne pouvant rester ainsi à me tourner le dos, il se leva, frappa
impatiemment la terre de sa botte éperonnée, et battit enfin retraite,
comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une
amie de Ney. Si j'avais été moins émue, je me serais beaucoup amusée de
cette bizarre et muette entrevue avec le _Turenne_ anglais. Wellington,
du reste, jouait alors un triste rôle en Angleterre; il ne pouvait être
reconnu dans une foule sans qu'on le forçât de crier _vive la Reine!_ Et
ce cri, comme l'_amen_ de _Macbeth_, lui serrait cruellement la gorge.
On sait cependant qu'il osa un jour ajouter à l'exclamation obligée de
_vive la Reine!_--_oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos
femmes lui ressembler!_ Malgré ce bon mot, Wellington ne brille
nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'armée, un
pauvre politique; sa tête a besoin d'être montée à _l'héroïsme_ par le
son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de
cour épuise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanité. Ses
loisirs, pour être ceux d'un général, devraient se passer dans le parc
d'un grand château, avec une meute et un lion à poursuivre; il préfère
les frivolités des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom à
un col de chemise ou à un pantalon.
Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; après un aimable
salut et quelques adroites questions, il s'aperçut, comme la reine, que
mon importance était bien exagérée; il se tira en homme d'esprit de la
mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout
nous étions peut-être dupes. J'avais sans doute usé toute ma bile de ce
jour dans ma scène muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'être
aimable avec Castlereagh, ou plutôt il fit lui-même assez de frais pour
m'inspirer l'envie de le paraître: je réussis; mais, par un nouveau
caprice, quand le grand homme voulut essayer d'être tendre, je feignis
de ne voir dans ses prévenances qu'un piége de la politique: plus il me
disait qu'il manquait quelque chose à son bonheur, plus je lui vantais
ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un
homme à qui la grandeur pesât davantage; il se sentait attiré par un
besoin d'épanchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs
dont il tentait en vain de s'échapper: ce fut enfin avec l'accent d'une
douloureuse franchise, que, s'écriant qu'il était le plus malheureux des
hommes, il sortit tout à coup de l'appartement, comme dans un accès de
désespoir ou de délire. J'allais profiter de ce moment pour disparaître
moi-même; mes yeux s'arrêtèrent sur un volume entr'ouvert sur la table:
je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-être favorite de
lord Castlereagh une indication de sa pensée la plus habituelle; c'était
_la Nouvelle Héloïse_, et le passage où l'impression du doigt avait
laissé son ombre était l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis
que le marquis de Londonderry avait terminé sa vie en s'ouvrant l'artère
carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir été méditée
depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sûres
que _la Nouvelle Héloïse_, ouverte à la même Lettre de Saint-Preux,
était encore sur la table du ministre suicidé, le jour de la
catastrophe. J'aurais omis cette particularité, si je ne pouvais citer
l'autorité respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrétaire
d'ambassade, pour en rendre témoignage.
Cependant, tout en étant persuadée, avec les amis du marquis
Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'État un germe
de folie, je ne suis pas éloignée de croire que son suicide fut causé
par un désespoir raisonné. Terme mémorable d'une politique toute
machiavélique! À l'extérieur, la grande pensée de Castlereagh a été
l'humiliation de la France: et il a laissé grandir le colosse effrayant
de la Russie, en oubliant que l'intérêt de l'Angleterre voulait que sur
le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'épée de
Brennus dans la balance. En Angleterre, en prétendant comprimer les
whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperçut
lorsqu'il n'était plus temps de sortir avec honneur de son système. Sa
conscience lui criait de céder la place à Canning, et sa haine envoyait
ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de
l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son départ, comme s'il eût
deviné que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom
poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal.
Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'âme du premier
ministre, il conçut la possibilité d'une disgrâce, et lui préféra ce
suicide qu'il s'était habitué à envisager de sang-froid; mais je fais
ici de la politique après l'événement, et je dois rentrer dans mon rôle
de simple observatrice.