CHAPITRE CLXXXVI.

Visite chez Castlereagh.--Lord Wellington.--Jeu muet.--Retraite du

vainqueur de Waterloo.--Lord Castlereagh.

La reine avait deviné: le lendemain je fus invitée à passer chez le

marquis de Londonderry. Je ferai grâce cette fois au lecteur de mes

réflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre

qui fut le vainqueur diplomatique de Napoléon, le négociateur de la paix

générale, caressé et flatté par tous les rois de l'Europe. Entrée dans

son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une

gazette, un homme dont la figure, moitié aigle, moitié mouton, me

frappa, quoiqu'il eût la précaution de se couvrir de la feuille

politique comme d'un masque; c'était Wellington, à qui je trouvai bien

mauvaise grâce de se cacher ainsi derrière ce bouclier de papier: ce

petit manége me fit sourire aux dépens du ressentiment dont je ne

saurais me défendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitôt, me

reprochant de laisser en cette présence un sourire même de haine

effleurer mes lèvres, j'appelai dans mes regards cet éclair de menace

qui est redoutable pour ceux à qui il s'adresse, à ce que j'ai entendu

dire quelquefois. Le noble duc avait autorisé l'attaque, en se mettant

sur la défensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et éludant son

embarras par une impolitesse, il retourna tout-à-fait sa chaise; puis,

ne pouvant rester ainsi à me tourner le dos, il se leva, frappa

impatiemment la terre de sa botte éperonnée, et battit enfin retraite,

comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une

amie de Ney. Si j'avais été moins émue, je me serais beaucoup amusée de

cette bizarre et muette entrevue avec le _Turenne_ anglais. Wellington,

du reste, jouait alors un triste rôle en Angleterre; il ne pouvait être

reconnu dans une foule sans qu'on le forçât de crier _vive la Reine!_ Et

ce cri, comme l'_amen_ de _Macbeth_, lui serrait cruellement la gorge.

On sait cependant qu'il osa un jour ajouter à l'exclamation obligée de

_vive la Reine!_--_oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos

femmes lui ressembler!_ Malgré ce bon mot, Wellington ne brille

nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'armée, un

pauvre politique; sa tête a besoin d'être montée à _l'héroïsme_ par le

son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de

cour épuise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanité. Ses

loisirs, pour être ceux d'un général, devraient se passer dans le parc

d'un grand château, avec une meute et un lion à poursuivre; il préfère

les frivolités des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom à

un col de chemise ou à un pantalon.

Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; après un aimable

salut et quelques adroites questions, il s'aperçut, comme la reine, que

mon importance était bien exagérée; il se tira en homme d'esprit de la

mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout

nous étions peut-être dupes. J'avais sans doute usé toute ma bile de ce

jour dans ma scène muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'être

aimable avec Castlereagh, ou plutôt il fit lui-même assez de frais pour

m'inspirer l'envie de le paraître: je réussis; mais, par un nouveau

caprice, quand le grand homme voulut essayer d'être tendre, je feignis

de ne voir dans ses prévenances qu'un piége de la politique: plus il me

disait qu'il manquait quelque chose à son bonheur, plus je lui vantais

ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un

homme à qui la grandeur pesât davantage; il se sentait attiré par un

besoin d'épanchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs

dont il tentait en vain de s'échapper: ce fut enfin avec l'accent d'une

douloureuse franchise, que, s'écriant qu'il était le plus malheureux des

hommes, il sortit tout à coup de l'appartement, comme dans un accès de

désespoir ou de délire. J'allais profiter de ce moment pour disparaître

moi-même; mes yeux s'arrêtèrent sur un volume entr'ouvert sur la table:

je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-être favorite de

lord Castlereagh une indication de sa pensée la plus habituelle; c'était

_la Nouvelle Héloïse_, et le passage où l'impression du doigt avait

laissé son ombre était l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis

que le marquis de Londonderry avait terminé sa vie en s'ouvrant l'artère

carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir été méditée

depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sûres

que _la Nouvelle Héloïse_, ouverte à la même Lettre de Saint-Preux,

était encore sur la table du ministre suicidé, le jour de la

catastrophe. J'aurais omis cette particularité, si je ne pouvais citer

l'autorité respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrétaire

d'ambassade, pour en rendre témoignage.

Cependant, tout en étant persuadée, avec les amis du marquis

Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'État un germe

de folie, je ne suis pas éloignée de croire que son suicide fut causé

par un désespoir raisonné. Terme mémorable d'une politique toute

machiavélique! À l'extérieur, la grande pensée de Castlereagh a été

l'humiliation de la France: et il a laissé grandir le colosse effrayant

de la Russie, en oubliant que l'intérêt de l'Angleterre voulait que sur

le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'épée de

Brennus dans la balance. En Angleterre, en prétendant comprimer les

whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperçut

lorsqu'il n'était plus temps de sortir avec honneur de son système. Sa

conscience lui criait de céder la place à Canning, et sa haine envoyait

ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de

l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son départ, comme s'il eût

deviné que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom

poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal.

Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'âme du premier

ministre, il conçut la possibilité d'une disgrâce, et lui préféra ce

suicide qu'il s'était habitué à envisager de sang-froid; mais je fais

ici de la politique après l'événement, et je dois rentrer dans mon rôle

de simple observatrice.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 28 / 36 题