CHAPITRE CLXXXV.

Arrivée à Londres par la Tamise.--Douane et Alien-Office.--La

reine.--Portraits de famille.

Lors de mon premier voyage, tout entière à mon enthousiasme pour les

proscrits, je n'avais cherché qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus

vive émotion, c'était un portrait de Napoléon qui l'avait fait naître;

je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre

à travers le voile nébuleux de son climat, mais de pénétrer au moins

dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme

l'Asmodée de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don

Cléophas. Mais que les damés anglaises, si réservées, si jalouses de

leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes

révélations: à l'âge où j'ai reçu en Angleterre des complimens qui

pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmodée n'était que trop réellement

pour moi un _diable boiteux_.

J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique;

long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par

son immensité et par la foule de navires qui se croisent en tous sens

sur son sein, paraît lui-même un autre Océan; quand ses rivages se

rapprochent l'illusion dure encore, grâces au nombre des mâts à travers

lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival

de l'Hôtel des Invalides; et à quelques milles plus loin, on découvre la

coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui

semblent en quelque sorte continuer la forêt de mâts du port de Londres.

À peine débarquée et échappée aux mailles du vaste filet auquel il me

prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me

faire inscrire, je ne sais trop par quelle idée, comme italienne à

l'_Alien-Office_: «Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de

voyage avec qui j'avais échangé quelques paroles de la langue du Tasse,

on vous prendra pour un des témoins du procès de la reine, et il vous

faudra opter entre l'ovation ou les huées, suivant l'opinion que vous

laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la

Grande-Bretagne.» Je préférai donc en cette occasion mon origine

hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette

cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sédition

qu'on dit lui aller si bien. C'était pour moi l'annonce d'un spectacle,

et rien de plus; mais à peine établie depuis vingt-quatre heures dans

_Old Slaughter's Coffee-House_, maison où je choisis mon logement, je

faillis jouer un rôle qui eût doublé pour moi l'attrait de curiosité que

ce procès fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler

jusqu'à quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler à mon donneur

d'avis sur l'_Alien-Office_, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore

même si je devinai juste en soupçonnant que cet inconnu avait des

relations mystérieuses avec la reine; mais de quelque part que me vînt

cette importance, je reçus un billet qui me priait de passer à

South-Audley-Street, où est située la maison de l'alderman Wood. C'était

chez cet ex-maire de Londres que résidait la reine: je m'y rendis ce

jour même avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse,

accusée par les uns d'être une Messaline, proclamée par les autres

l'innocence calomniée. Malheureusement il se mêlait à cette dernière

opinion un caractère évident d'opposition politique. Si les accusateurs

de Caroline étaient des ministériels, l'esprit démocratique de ses

réponses aux adresses populaires n'était pas moins suspect; mais elle

était femme et opprimée: c'eût été déjà un titre pour une femme plus

scrupuleuse que je ne saurais l'être. Pourquoi ne le dirais-je pas avec

ma franchise accoutumée? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour

la reine provenait de ces mêmes torts de conduite que son mari

prétendait faire prouver par cent et quelques témoins. Singulière

inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment à cette

Majesté errante qui avait conquis une si équivoque illustration dans ses

amoureux pélerinages. Née sur le trône, aurais-je été, me demandai-je,

plus fidèle à un premier époux? hélas! non, sans doute. Mais quand je

venais à penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec

un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison.

Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer

que des héros ou des rois; si un caprice m'eût fait déroger, j'eusse

trouvé encore assez de pudeur pour penser alors à l'histoire qui

enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des têtes

couronnées. Mais, après toutes ces belles suppositions, je m'arrêtai au

côté romanesque des amours nomades de l'épouse de Georges IV. Mon

imagination vagabonde aimait à errer avec elle en Afrique et en Asie,

sous la tente de l'arabe au désert, et sous le toit des harems dans les

États barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jérusalem, et

dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine

d'Angleterre toute disposée à la trouver riche de noblesse, de beauté

même, et à saluer en elle une autre Cléopâtre, digne à la fois de César

et d'Antoine. Hélas! en apercevant une femme bourgeonnée, petite,

grosse, commune, je fus tentée de m'écrier: ô courageux Bergami!

Cependant c'était une reine, et son affabilité agit sur moi:

l'affabilité est tout ce qu'il y a de plus légitime dans le pouvoir

qu'exerce la royauté sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprès

d'elle, et entamant la conversation: «On m'a parlé de vous, me dit-elle,

comme d'une amie de mon beau-frère le duc de Kent; venez-vous ici

grossir la liste des témoins italiens recrutés contre moi par les

ministres? Dans une conférence de mes avocats avec les commissaires de

mon époux, j'ai été menacée d'une révélation éclatante, d'un irrécusable

témoignage! Tous les témoins ont parlé et ont été confondus; faites-vous

partie du corps de réserve dans cette guerre de dénonciateurs subornés?

Mon frère de Kent possédait, je le sais, une pièce importante. En

seriez-vous dépositaire? Dans ses épanchemens avec vous a-t-il jamais

prononcé mon nom, et dans quels termes? C'était un honnête prince, je le

dis d'avance, quelle que soit votre déposition...»

Aussi brusquement interpellée, j'aurais pu perdre contenance; mais ce

qu'il pouvait y avoir de sévère et de dur dans ces mots était tempéré

par un regard d'amitié ou de douceur. J'étais, d'ailleurs, forte de ma

nullité dans cette circonstance, et je répondis avec une simplicité qui

persuada tout d'abord à la reine qu'elle avait été bien maladroitement

alarmée sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-même quelques

explications tout aussi naïves sur mes véritables rapports avec le duc

de Kent. Ma vivacité et ma franchise amusèrent Sa Majesté.

«Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans

cette royale famille.» Je crus qu'elle faisait involontairement allusion

à son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais _fat, fair and

forty_, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualités

requises pour mériter que l'Assuérus britannique préférât _la

Contemporaine_ à Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui

plaire il fallait être grasse (_fat_), blonde (_fair_), et âgée de

quarante ans au moins (_forty_); tels étaient alors et tels sont encore

les titres de la Marquise de Coningham qui a succédé à mistress

Fitz-Hebert. Mais la reine répudiée comprenait dans sa réflexion amère

tous les princes de la famille, à l'exception sans doute du duc de

Sussex, qui, embrassant toujours le parti démocratique d'une question

d'État, s'était récusé comme juge dans le procès de sa belle-soeur.

«Oui», continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent

dépit dévore, aimait à trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses

plaintes; «oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce

soit, comme ils le prétendent, au nom de la morale publique, au nom de

la dignité du trône outragé qu'ils me poursuivent: comment la

respectent-ils eux-mêmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils,

ce trône? Ce très saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la

religion de son père, à quel prix allait-il visiter le vieux roi à

Windsor? moyennant un subside accordé par la chambre bénévole à sa piété

filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress

Clarke, qui vendait les emplois militaires d'après un tarif connu? Le

jeu l'a ruiné plus d'une fois, et la nation a payé; mais il lui reste

des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par

exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'être admis à la cour,

se laissait tricher par ses princes affables avec toute la générosité

d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illégitimes

formeraient seuls un bataillon, a été entretenu par la pauvre actrice

mistress Gordan, qu'il a laissée aller mourir de misère en France;

savez-vous pourquoi il affiche à mon occasion tant de respect pour les

moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa

troisième fille naturelle, qu'il est question de marier au comte

d'Errol.»

Sa Majesté était en verve et continua à faire ainsi des portraits de

fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colère de Junon

n'était pas tout-à-fait épique, et toutes ses expressions n'étaient pas

choisies. Je fis de mon mieux pour paraître touchée.

«Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour

moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses

m'amusent. Ils sont occupés maintenant à me faire surveiller par les

argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire

une autre; attendez-vous à être mandée chez lord Castlereagh, qui voudra

jouer auprès de vous l'homme de cour. Le héros lui-même, le grand

Wellington, tiendra peut-être à vous prouver qu'il est aimable, et

mettra ses lauriers à vos pieds.»

Nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Brougham; je pris congé de la

reine qui fit à son avocat un signe me concernant, à ce que je pus

croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en être

priée. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne

me prévint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosité; je

l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me réconcilier avec son air

aigre et dur.

On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la

reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier à

certaines convenances quelques détails de mon histoire. Les journaux du

temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire

davantage: j'y ai lu ma visite singulièrement interprétée, et si mon nom

n'avait été encore plus défiguré par ces feuilles, je serais tenue ici à

une explication. Qu'il me soit seulement permis de déclarer que, quoi

qu'on ait dit et imprimé, je ne touche aucune pension de la part ni de

Georges IV, ni même de cet excellent duc de Kent dont l'amitié me fut si

douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile,

l'histoire, en dépit du _non mi ricordo_ d'une analyste inexacte, n'y

perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, où la liberté de la presse

n'oublie rien dans son magique miroir.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 27 / 36 题