Arrivée à Londres par la Tamise.--Douane et Alien-Office.--La
reine.--Portraits de famille.
Lors de mon premier voyage, tout entière à mon enthousiasme pour les
proscrits, je n'avais cherché qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus
vive émotion, c'était un portrait de Napoléon qui l'avait fait naître;
je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre
à travers le voile nébuleux de son climat, mais de pénétrer au moins
dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme
l'Asmodée de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don
Cléophas. Mais que les damés anglaises, si réservées, si jalouses de
leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes
révélations: à l'âge où j'ai reçu en Angleterre des complimens qui
pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmodée n'était que trop réellement
pour moi un _diable boiteux_.
J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique;
long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par
son immensité et par la foule de navires qui se croisent en tous sens
sur son sein, paraît lui-même un autre Océan; quand ses rivages se
rapprochent l'illusion dure encore, grâces au nombre des mâts à travers
lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival
de l'Hôtel des Invalides; et à quelques milles plus loin, on découvre la
coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui
semblent en quelque sorte continuer la forêt de mâts du port de Londres.
À peine débarquée et échappée aux mailles du vaste filet auquel il me
prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me
faire inscrire, je ne sais trop par quelle idée, comme italienne à
l'_Alien-Office_: «Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de
voyage avec qui j'avais échangé quelques paroles de la langue du Tasse,
on vous prendra pour un des témoins du procès de la reine, et il vous
faudra opter entre l'ovation ou les huées, suivant l'opinion que vous
laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la
Grande-Bretagne.» Je préférai donc en cette occasion mon origine
hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette
cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sédition
qu'on dit lui aller si bien. C'était pour moi l'annonce d'un spectacle,
et rien de plus; mais à peine établie depuis vingt-quatre heures dans
_Old Slaughter's Coffee-House_, maison où je choisis mon logement, je
faillis jouer un rôle qui eût doublé pour moi l'attrait de curiosité que
ce procès fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler
jusqu'à quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler à mon donneur
d'avis sur l'_Alien-Office_, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore
même si je devinai juste en soupçonnant que cet inconnu avait des
relations mystérieuses avec la reine; mais de quelque part que me vînt
cette importance, je reçus un billet qui me priait de passer à
South-Audley-Street, où est située la maison de l'alderman Wood. C'était
chez cet ex-maire de Londres que résidait la reine: je m'y rendis ce
jour même avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse,
accusée par les uns d'être une Messaline, proclamée par les autres
l'innocence calomniée. Malheureusement il se mêlait à cette dernière
opinion un caractère évident d'opposition politique. Si les accusateurs
de Caroline étaient des ministériels, l'esprit démocratique de ses
réponses aux adresses populaires n'était pas moins suspect; mais elle
était femme et opprimée: c'eût été déjà un titre pour une femme plus
scrupuleuse que je ne saurais l'être. Pourquoi ne le dirais-je pas avec
ma franchise accoutumée? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour
la reine provenait de ces mêmes torts de conduite que son mari
prétendait faire prouver par cent et quelques témoins. Singulière
inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment à cette
Majesté errante qui avait conquis une si équivoque illustration dans ses
amoureux pélerinages. Née sur le trône, aurais-je été, me demandai-je,
plus fidèle à un premier époux? hélas! non, sans doute. Mais quand je
venais à penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec
un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison.
Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer
que des héros ou des rois; si un caprice m'eût fait déroger, j'eusse
trouvé encore assez de pudeur pour penser alors à l'histoire qui
enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des têtes
couronnées. Mais, après toutes ces belles suppositions, je m'arrêtai au
côté romanesque des amours nomades de l'épouse de Georges IV. Mon
imagination vagabonde aimait à errer avec elle en Afrique et en Asie,
sous la tente de l'arabe au désert, et sous le toit des harems dans les
États barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jérusalem, et
dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine
d'Angleterre toute disposée à la trouver riche de noblesse, de beauté
même, et à saluer en elle une autre Cléopâtre, digne à la fois de César
et d'Antoine. Hélas! en apercevant une femme bourgeonnée, petite,
grosse, commune, je fus tentée de m'écrier: ô courageux Bergami!
Cependant c'était une reine, et son affabilité agit sur moi:
l'affabilité est tout ce qu'il y a de plus légitime dans le pouvoir
qu'exerce la royauté sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprès
d'elle, et entamant la conversation: «On m'a parlé de vous, me dit-elle,
comme d'une amie de mon beau-frère le duc de Kent; venez-vous ici
grossir la liste des témoins italiens recrutés contre moi par les
ministres? Dans une conférence de mes avocats avec les commissaires de
mon époux, j'ai été menacée d'une révélation éclatante, d'un irrécusable
témoignage! Tous les témoins ont parlé et ont été confondus; faites-vous
partie du corps de réserve dans cette guerre de dénonciateurs subornés?
Mon frère de Kent possédait, je le sais, une pièce importante. En
seriez-vous dépositaire? Dans ses épanchemens avec vous a-t-il jamais
prononcé mon nom, et dans quels termes? C'était un honnête prince, je le
dis d'avance, quelle que soit votre déposition...»
Aussi brusquement interpellée, j'aurais pu perdre contenance; mais ce
qu'il pouvait y avoir de sévère et de dur dans ces mots était tempéré
par un regard d'amitié ou de douceur. J'étais, d'ailleurs, forte de ma
nullité dans cette circonstance, et je répondis avec une simplicité qui
persuada tout d'abord à la reine qu'elle avait été bien maladroitement
alarmée sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-même quelques
explications tout aussi naïves sur mes véritables rapports avec le duc
de Kent. Ma vivacité et ma franchise amusèrent Sa Majesté.
«Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans
cette royale famille.» Je crus qu'elle faisait involontairement allusion
à son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais _fat, fair and
forty_, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualités
requises pour mériter que l'Assuérus britannique préférât _la
Contemporaine_ à Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui
plaire il fallait être grasse (_fat_), blonde (_fair_), et âgée de
quarante ans au moins (_forty_); tels étaient alors et tels sont encore
les titres de la Marquise de Coningham qui a succédé à mistress
Fitz-Hebert. Mais la reine répudiée comprenait dans sa réflexion amère
tous les princes de la famille, à l'exception sans doute du duc de
Sussex, qui, embrassant toujours le parti démocratique d'une question
d'État, s'était récusé comme juge dans le procès de sa belle-soeur.
«Oui», continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent
dépit dévore, aimait à trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses
plaintes; «oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce
soit, comme ils le prétendent, au nom de la morale publique, au nom de
la dignité du trône outragé qu'ils me poursuivent: comment la
respectent-ils eux-mêmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils,
ce trône? Ce très saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la
religion de son père, à quel prix allait-il visiter le vieux roi à
Windsor? moyennant un subside accordé par la chambre bénévole à sa piété
filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress
Clarke, qui vendait les emplois militaires d'après un tarif connu? Le
jeu l'a ruiné plus d'une fois, et la nation a payé; mais il lui reste
des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par
exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'être admis à la cour,
se laissait tricher par ses princes affables avec toute la générosité
d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illégitimes
formeraient seuls un bataillon, a été entretenu par la pauvre actrice
mistress Gordan, qu'il a laissée aller mourir de misère en France;
savez-vous pourquoi il affiche à mon occasion tant de respect pour les
moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa
troisième fille naturelle, qu'il est question de marier au comte
d'Errol.»
Sa Majesté était en verve et continua à faire ainsi des portraits de
fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colère de Junon
n'était pas tout-à-fait épique, et toutes ses expressions n'étaient pas
choisies. Je fis de mon mieux pour paraître touchée.
«Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour
moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses
m'amusent. Ils sont occupés maintenant à me faire surveiller par les
argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire
une autre; attendez-vous à être mandée chez lord Castlereagh, qui voudra
jouer auprès de vous l'homme de cour. Le héros lui-même, le grand
Wellington, tiendra peut-être à vous prouver qu'il est aimable, et
mettra ses lauriers à vos pieds.»
Nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Brougham; je pris congé de la
reine qui fit à son avocat un signe me concernant, à ce que je pus
croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en être
priée. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne
me prévint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosité; je
l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me réconcilier avec son air
aigre et dur.
On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la
reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier à
certaines convenances quelques détails de mon histoire. Les journaux du
temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire
davantage: j'y ai lu ma visite singulièrement interprétée, et si mon nom
n'avait été encore plus défiguré par ces feuilles, je serais tenue ici à
une explication. Qu'il me soit seulement permis de déclarer que, quoi
qu'on ait dit et imprimé, je ne touche aucune pension de la part ni de
Georges IV, ni même de cet excellent duc de Kent dont l'amitié me fut si
douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile,
l'histoire, en dépit du _non mi ricordo_ d'une analyste inexacte, n'y
perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, où la liberté de la presse
n'oublie rien dans son magique miroir.