CHAPITRE CLXXXVII.

Le théâtre anglais.--Shakespeare.--Kean dans _le Marchand de Venise_:

critique.

Je quittai l'hôtel du ministre avec une certaine tristesse, et sentant

un vrai besoin de distraction, je fus heureuse de trouver, en rentrant à

mon logement de Saint-Martin's-Lane, l'honnête figure du maître-d'hôtel

du duc d'York, qui venait m'offrir le jeton d'ivoire ou ticket de la

loge de Son Altesse Royale au théâtre de Drury-Lane. J'avais été

adressée à M. Ude lors de mon précédent voyage à Londres, et je suis

presque une ingrate de ne pas l'avoir alors mentionné; car j'avais fait

chez lui un dîner de gourmand et goûté d'un excellent vin qui avait

acquis ses quartiers de noblesse dans les caves du duc d'York. Son

Altesse Royale avait la plus grande confiance en son maître-d'hôtel, qui

la méritait à juste titre. Le duc aimait les arts; M. Ude régalait

volontiers les artistes; pour eux, il daignait ceindre encore ses reins

du tablier de cuisine, et se souvenir de ses talens en gastronomie. Ce

jour-là, M. Ude vint lui-même me chercher, et m'annonça que nous

jouirions de la loge en tête-à-tête, à moins qu'il ne prît fantaisie au

duc d'y venir incognito: le duc y vint en effet passer une heure; il

était alors en deuil de la duchesse; mais on prétend qu'il ne la

regrettait pas beaucoup, sous prétexte que Sa Grâce aimait plus ses

chats que son mari; en effet, la duchesse d'York avait toujours autour

d'elle un bataillon de ces animaux domestiques. Respectant l'incognito

du duc, j'admirai à part moi la belle physionomie, la noble taille et

les manières distinguées de ce prince, qui réunissait tant de vices à

tant de qualités. Mais il faut dire aussi que j'en aurais voulu au roi

lui-même de me distraire du spectacle; on jouait _le Marchand de

Venise_, et Shylock était représenté par Kean: ce personnage va

admirablement à la figure de cet acteur, qui affectionne les rôles où un

mélange d'énergie et de trivialités lui donne l'occasion d'étonner les

spectateurs par ces brusques transitions d'accent, de gestes et

d'attitude, que Talma ne dédaignait pas dans sa noble simplicité. Kean

est petit, mal fait des jambes, et avec des épaules inégales; mais il y

a du charme dans sa physionomie, et une vraie fascination de serpent,

qui séduit, dit-on, les femmes, même au delà des planches du théâtre. On

cite ses bonnes fortunes, et la dame du respectable alderman Coxe a

prouvé depuis, par un procès célèbre, que le Roscius de Drury-Lane

s'expose quelquefois à des affaires de _crim-con_[27]; mais je reviens à

Shylock: Kean exprime admirablement l'instinct de haine et de vengeance

qui dicte au juif le singulier traité du prêt d'argent qu'il fait à

Antonio. Au moment où, se croyant sûr de gagner sa cause, il se prépare

à se rendre justice à lui-même, il y a dans les yeux de l'acteur une

soif de sang qui fait frémir; les scènes de son désespoir ne sont pas

moins déchirantes. Shakespeare, écrivant sous l'influence des préjugés

de son siècle, a rendu son juif hideux: Walter Scott, en faisant de

Shylock son juif Isaac dans _Yvanhoe_, a adouci quelques traits de cette

figure, non moins dramatique dans le roman que dans la pièce.

Les spectateurs anglais ne sont pas moins habiles à saisir les allusions

que les spectateurs français. Quand Gratiano, dans la grande scène du 4e

acte, parle de sa femme qu'il voudrait voir au ciel, on n'a pas manqué

d'appliquer à Sa Majesté Georges IV la réponse de Shylock: _There be the

Christian husbands_, etc.[28] Les assemblées populaires savent

merveilleusement détourner le sens d'un mot, et traduire le pouvoir sur

la scène pour le siffler ou l'applaudir ironiquement.

Ayant visité plusieurs fois les théâtres de Londres, j'oserai hasarder

ici un jugement général sur le théâtre anglais. Kean est le Talma

britannique; mais qu'il est loin de Talma! C'est du moins le jugement

d'une femme qui ne saurait concevoir le génie sans dignité. Ayant vécu

avec des rois et des princes parvenus, je me suis habituée peut-être à

leur noblesse factice, comme si c'était en eux une nouvelle nature.

Cependant mon idée est aussi celle du peuple, qui a besoin qu'on prenne

avec lui des airs de grandeur, pour qu'il accorde son respect. On ne

contestait pas à Napoléon sa tournure d'empereur; l'envie était réduite

à supposer qu'il prenait des leçons de Talma pour se draper; Murât en

prenait réellement de l'acteur Philippe. Il faut dire aussi que Kean

pourrait se faire _homme_ sans confondre la bonhomie avec la trivialité,

comme cela lui arrive quelquefois. Quant à sa déclamation, elle est

saccadée, inégale: il se réserve pour les momens d'éclat, les mots

d'effet; tout le reste est pour lui de la _vile prose_ qu'il daigne à

peine prononcer. Les acteurs secondaires de Drury-Lane ont dans la voix

une monotonie de débit qui est tout aussi peu naturelle que le récitatif

de l'opéra français: les actrices surtout cadencent désagréablement leur

plaintive déclamation; aucune de ces dames ne joue, il est vrai,

passablement la tragédie. Quant aux acteurs, Kean a des rivaux: Young,

Wallack, et un jeune homme qui ira loin, Macready.

La comédie anglaise est bien pauvre; la haute comédie, veux-je dire, car

les Anglais ont une foule de pièces bouffonnes qu'ils jouent à

merveille. Liston est un farceur qui grasseie assez comiquement. En

résumé, le triomphe d'un acteur comique est ici dans la peinture de

l'ivrognerie; le triomphe d'un tragédien dans les combats des

dénouemens. Les ivrognes du théâtre excellent à reproduire la _bonne

ivresse_, celle du peuple, comme dit Figaro; les assauts d'armes du

tyran et de l'amoureux sont dignes de Saint-Georges. Dans Richard III,

par exemple, Kean ne consent à mourir qu'après une demi-heure d'escrime;

et les spectateurs d'applaudir son adresse encore plus que ses scènes de

passion la plus profonde. Le professeur en fait d'armes du bon M.

Jourdain eût trouvé tout naturellement Shakespeare un plus grand homme

que Corneille et Racine.

Je serais injuste si, après avoir été si sévère pour toutes les actrices

en général, je n'avouais que j'ai versé des larmes à _la Pie voleuse_,

jouée par miss Kelly avec un pathétique déchirant. Cette actrice élève

par son jeu le mélodrame au rang de la tragédie.

S'il m'était permis de juger les pièces anglaises, après avoir jugé les

acteurs, j'ajouterais, d'après mes impressions, que le goût britannique

est en contradiction avec toute espèce de sens commun. Shakespeare n'est

plus de ce siècle; il faudrait l'excepter de ma critique, si l'on

n'avait refait ou arrangé ses pièces; mais telles qu'on les joue, elles

font partie du système dramatique le plus faux qui existe. Ou l'_art_

dramatique est un _art_, ou ce n'en est pas un; si c'en est un, il doit

avoir ses règles et ses conditions: or, il est impossible, quelque

_lâches_ qu'on les suppose, que ces conditions et ces règles permettent

de violer l'unité d'intérêt aussi bien que les unités de lieu et de

temps. Une oeuvre dramatique doit composer un tout, un ensemble; les

scènes doivent se suivre et se lier entre elles, mais non dépayser

continuellement l'attention et la curiosité, comme les scènes d'une

lanterne magique.

Parmi ces scènes incohérentes, le hasard en amènera quelques unes de

comiques, de touchantes, de sublimes; mais cela suffit-il pour faire une

pièce? Peut-être me dira-t-on que le hasard préside au théâtre anglais

comme à la vie réelle, que l'art en est banni, et que tout doit y avoir

un air de nature et d'improvisation; alors pourquoi cette poésie

ampoulée, ou cette prétention de bouffonnerie, qui ne sont ni l'une ni

l'autre ni dans la nature ni dans la spontanéité de la langue parlée?

pourquoi ces saluts des acteurs au public au milieu d'une tirade?

pourquoi ces fanfares de trompettes pour annoncer un roi ou une reine?

Les Romains de Shakespeare parlent souvent par allusions anglaises; ses

bourgeois de Londres jurent par Jupiter. Il fallait, en mutilant

Shakespeare, faire disparaître avant tout ces défauts du siècle pédant

auquel le _poète naturel_ paya tribut aussi bien que Johnson, le _poète

classique_. C'est ainsi que dans leurs costumes les acteurs anglais ont

bien, comme ceux de France, abandonné l'habit de cour et la perruque

poudrée pour jouer les personnages historiques; mais, au lieu d'imiter

en tous points le goût éclairé de Talma et sa noble simplicité, ils ont

un luxe d'oripeaux et de paillettes qui les confond avec les funambules

et les comédiens de pantomime.

Voilà une critique bien générale, mais elle est vraie; restent les

exceptions à faire. Shakespeare, poète dramatique, est le Thespis encore

barbouillé de lie des anciens, ou, si l'on veut, le Tabarin moderne.

Shakespeare, moraliste et poète, est un génie extraordinaire: il y a

dans son théâtre une mine inépuisable de caractères, et tous les élémens

de la vraie tragédie. Les Anglais ont taillé quelques facettes sur ce

diamant; mais ils l'ont gâté en ouvriers maladroits.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 29 / 36 题