Séjour à Bruxelles.--Lettre anonime.--Résolution subite.--Second voyage
en Angleterre.--Je revois lord Édouard.
Je changeai tout à coup d'idées, en fouillant mes papiers pour mon
départ, et en y trouvant une lettre de crédit de quelques mille francs
sur Bruxelles. Cette pièce s'étant intercalée dans d'autres, je l'avais
perdue de vue, et je fis un saut de joie à cette découverte. Elle ne
portait point d'époque fixe d'échéance, ce qui la rendait aussi
disponible que le jour où j'eusse pu en user. J'avais vécu, j'avais
pourvu à bien des dépenses, et même à quelques bienfaits, et je me
trouvais encore des ressources. Ainsi une fois dans la vie j'avais été
économe; il est vrai, comme on vient de le voir, que c'était par hasard.
Quoi qu'il en fût, je me rendis immédiatement à Bruxelles, je m'y
installai dans l'un de mes hôtels favoris, et je me mis immédiatement en
course pour la rentrée des cent louis, devenus tout à coup une fortune
pour celle qui en avait souvent englouti le triple dans un mois. Munie
de cette ressource inespérée, je menai pendant quelque temps une
existence libre, assez heureuse, mais monotone. Les réfugiés français
étaient moins nombreux en Belgique: quelques uns avaient obtenu la
permission de rentrer en France; la plupart avaient de gré et souvent de
force pris d'autres directions; enfin, je ne rencontrai cette fois dans
la capitale des Pays-Bas que très peu des connaissances qui m'en eussent
rendu le séjour agréable. L'idée d'être devenue inutile aux autres, de
n'avoir plus de services à rendre, de n'avoir point d'intérêts actifs
dans la vie, me devint insupportable. Les jours, les mois, s'écoulaient
sans m'apporter la moindre de ces vives impressions nécessaires à mon
bouillant caractère. La fièvre me saisit un soir en sortant du grand
théâtre. Mon humeur se jouait de la maladie comme de tous les autres
accidens, et je croyais qu'une guérison devait, ainsi que tout le reste,
se brusquer et se faire en poste. Cette négligence me fut fatale: je
tombai dans des fièvres intermittentes que tout l'art du médecin que je
m'étais décidée à faire appeler, ne parvint à vaincre qu'au bout de six
mois.
Un incroyable incident, un mystère encore inexplicable pour moi, vint
tout à coup donner à mon esprit une secousse qui, par cette utile
diversion, m'arracha à la langueur dont mon corps était consumé. Une
lettre de Londres, portant bien minutieusement mon nom, l'adresse de
l'hôtel que j'occupais à Bruxelles, m'arriva par la poste. Elle ne
portait aucune signature, et contenait simplement ces mots:
«MADAME,
«Quel que soit l'état de votre santé, que d'ailleurs on dit
beaucoup améliorée, faites un de ces efforts qui n'ont jamais coûté
à votre dévouement pour le malheur, l'amitié et le souvenir; partez
pour Londres au reçu de ces lignes tracées à la hâte par un grand
intérêt. Le procès de la reine va s'instruire; la mémoire du duc de
Kent peut être invoquée. Dans tous les cas, la présence qu'on
réclame de vous peut être utile aux autres, et ne peut être
nuisible pour vous. On connaît assez la générosité de votre
caractère pour se dispenser de plus amples renseignemens. Dans tous
les cas, soyez à Londres au plus vite; on vous en conjure au nom de
vos souvenirs.»
«_P. S._ Le voyage que l'on implore de la générosité de madame
Saint-Elme étant un acte de dévouement à des personnes qui y
trouveront la garantie de leur fortune, et sa position présente
pouvant être un obstacle à la promptitude si nécessaire du départ,
le banquier M... lui comptera, sur son reçu, une somme de cinq
cents livres sterling.»
Cette lettre énigmatique, cette pièce mystérieuse, cette somme mise à ma
disposition, toute cette accumulation de circonstances singulières,
redonnèrent à ma tête l'exaltation dont l'assoupissement venait de
m'être si fatal. Accepter, obéir, fut pour moi comme une de ces
résolutions capricieuses que les malades éprouvent, comme une de ces
envies indéfinissables qui emportent la volonté sans le concours de la
raison.
Au lieu de me fatiguer le cerveau à chercher les motifs et l'auteur de
ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de
réfléchir, je me mis à agir cette fois comme toujours. En deux fois
vingt-quatre heures, j'étais maîtresse du pactole anonime qui venait de
couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature
volcanique, j'avais repris avec l'idée d'une course nouvelle, d'une
romanesque entreprise, la fraîcheur et la santé qui avaient si mal à
propos fui d'un visage qui avait bien assez des années, et que le
surcroît des souffrances physiques était venu fort mal à propos
assiéger.
À peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et
brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi étrange
que celui dans lequel je m'étais jetée, on voudra bien reconnaître qu'il
était irrésistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement
l'habitude des choses et des événemens extraordinaires, que
l'invraisemblable même commençait à me paraître tout naturel. Les seuls
soupçons qui me vinssent à l'esprit, avec une apparence d'application
possible sur la source de l'événement qui était venu me chercher à
Bruxelles, tombaient sur lord Édouard, cet Anglais généreux, ce noble
ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement congé lors de ma
première apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce
temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru
produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit
arrière-pensée de profiter de mon caractère entreprenant, je me figurai
qu'il avait pu, dans tous les cas, songer à moi dans l'intérêt de ses
amis de l'opposition, au moment où le procès de la Reine multipliait de
tous côtés les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique.
J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait être une mystification de
quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rôdé autour
de _la Contemporaine_ pour faire tourner à leurs projets l'exaltation de
sa pauvre tête, très disposée aux aventures, mais jamais avec les idées
d'intérêt ou de politique, que j'ai toujours repoussées quand je les ai
aperçues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop
dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des
entrepreneurs trop considérables; car, enfin, on ne mystifie pas
d'ordinaire avec indemnité préalable pour les mystifiés. Plus je
réfléchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes méditations
sur un objet qui conduisent souvent à plus de doutes et d'incertitudes,
et moins je devinais ce nouveau et mystérieux accident de ma destinée;
mais ce qui achèvera de confondre la pénétration de mes lecteurs comme
elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrivée à
Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la
voie de la combinaison qui m'y avait appelée. Lord Édouard, que j'y vis
plusieurs fois et auprès duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit
que j'avais très bien fait de venir; que je serais peut-être utile aux
_bons_, mais qu'il était étranger à l'_affaire_. J'eus beau insister, je
n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le
solliciteur secret ne pouvait être un autre, et que ces dénégations
n'étaient qu'une ingénieuse libéralité pour m'empêcher de rendre la
somme dont j'avais été gratifiée.
Quoi qu'il en fût de toutes mes suppositions et des démarches
innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette
affaire, je n'en entendis plus parler, une fois à Londres; elle est
restée impénétrable, et mon séjour se prolongea en vain pour ma
curiosité à cet égard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs à
imiter ma résignation; si je ne découvris pas ce que j'allais chercher,
je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et, à défaut du
mot d'une énigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des
vérités et des révélations plus importantes que celles qui pouvaient
concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scène dans les
chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute
l'importance des événemens et des personnages qui se pressèrent sous mes
yeux pendant un séjour de plus de six mois.