Le commissaire de police.--L'ami du général Lefebvre-Desnouettes.--Le
colonel Seruzier.--Le marquis de Fontanes.--Le duc de Choiseul.--Papiers
brûlés.
Quand tout nous abandonne, ce n'est que lorsqu'on s'abandonne soi-même
que tout est perdu. J'ai toujours été si pénétrée de ce principe, que
dans tous les événemens qui ont marqué ma carrière, j'ai tâché de me
conduire en conséquence; à Dunkerque il fût encore ma règle. Je n'avais
pas mis le pied à l'hôtel, qu'un ordre de me rendre chez le commissaire
de police m'y suivit. L'objet que j'aperçus, déposé sur son bureau, me
fit sentir combien j'allais avoir besoin de ne pas me laisser abattre
par les persécutions de la fatalité. C'était un foulard dont je croyais
avoir fait une cachette, et qui était resté dans la barque que nous
venions de quitter. Des lettres de mes amis, des réponses, des notes de
toutes les personnes qui s'intéressaient à leur sort; enfin une foule de
ces choses dont l'obligeance ne peut refuser d'être dépositaire: tout
cela ne formait point le noeud d'aucune entreprise séditieuse ou
coupable, mais fournissait des motifs de surveillance, et des entraves
très probables à mes voyages; enfin il y avait dans cette affaire
matière à bien des désagrémens. Ils se fussent multipliés pour moi, si
le commissaire de police ne se fût trouvé un honnête homme, un être
compatissant et juste.
J'eus le bonheur de rencontrer, chez le fonctionnaire dont le titre me
faisait trembler, Bichat, ami intime du général Lefebvre-Desnouettes. Il
mérite une place dans mes souvenirs; mais que je me débarrasse de mon
interrogatoire.
D'après ce que me dit le commissaire de police, j'avais été _signalée_
par les agens du gouvernement français, comme étant en relation avec
tous les anciens partisans de Bonaparte, en correspondance avec tous les
généraux, comme liée en outre et protégée par des Anglais de
distinction, et tous ennemis du gouvernement royal; que mes voyages
n'étaient autre chose qu'une affaire montée; qu'enfin j'avais été notée
à l'époque des troubles de Lyon comme amie intime de Mme de La Valette.
«Je m'en glorifie, Monsieur, répondis-je au commissaire; mon amie a été
acquittée de la fausse accusation portée contre elle; mais eût-elle eu à
subir la peine d'un délit politique, je l'avouerais encore, et j'aurais
cherché à lui en adoucir l'amertume. Sa correspondance est en partie
entre vos mains. Elle l'a adressée à l'amitié, et point du tout écrite
pour les gouvernemens; vous y trouverez l'expression d'une âme
souffrante. Des regrets ne sont pas des conspirations, aussi j'attends
de votre équité que vous fassiez la part de la douleur et celle de la
politique.» L'homme du devoir me regardait tout en classant mes papiers
qu'il n'ouvrait pas. Nous étions dans son cabinet particulier, mon
portefeuille ou plutôt ma cassette était devant lui, posée sur le
foulard. On vint parler bas au commissaire; aussitôt il se lève et suit
la personne. Le portefeuille était à portée de ma main, je n'avais qu'à
l'étendre pour rentrer en possession de mes secrets les plus intimes,
des confidences de mes amis, qui, au fait, m'appartenaient bien
uniquement, et nullement à l'avidité inquisitoriale de la police. Avec
la rapidité de la pensée les papiers passent près de mon coeur. Certes,
ce n'était pas une mauvaise action; eh bien! mon coeur battait avec
violence, et mes mains tremblantes parvenaient avec peine à cacher mon
trésor. Le commissaire me laissa long-temps seule, ce qui fit qu'à son
retour j'étais absolument remise. En y pensant depuis et d'après
l'excessive indulgence de ce fonctionnaire envers moi, j'ai toujours
supposé que sa longue absence fut un calcul de sa bonté même pour me
laisser le temps de faire ce que je fis en effet.
En revenant auprès de moi, le commissaire continua l'inspection des
lettres. Il ne s'ensuivit pas un terrible procès-verbal, mais une sage
et bienveillante recommandation d'éviter des démarches qui éveillaient
l'attention de l'autorité, et qui ne pouvaient que troubler mon repos et
celui de mes amis, sans résultat. Ce brave homme visa mon passeport, et
me conseilla de voyager avec ce seul papier plutôt que de m'exposer à
oublier les autres. Je le quittai fâchée de mes premières impressions. À
l'idée de ses terribles fonctions, je comprimai mon penchant à
l'abandon, de peur que la voix du devoir ne fît taire celle de la
générosité. À ma grande satisfaction, je quittai le cabinet du
commissaire. Dans la seconde pièce j'aperçois Bichat, qui, avec un
visage allongé d'impatience, se promenait en attendant audience.
J'hésitais à l'aborder ou à lui parler; mais il mit fin à mon
incertitude en venant à moi avec empressement. Je lui donnai le nom de
mon hôtel et je fus l'y attendre.
Bichat vint me retrouver une heure après. Brave comme Desnouettes, dont
l'intrépidité fabuleuse a laissé tant de souvenirs, Bichat avait partagé
quelques unes des vicissitudes de son général. Mis à la retraite et
officier jeune encore, il me raconta qu'assailli et sollicité par une
foule d'anciens frères d'armes, il avait écouté leurs conseils, leurs
projets chimériques; et que, mêlé sans le savoir à une entreprise dont
il ignorait la fin et toutes les intentions, il avait lieu de craindre
pour sa liberté; «et pourtant, ajoutait Bichat, je me suis tenu à
l'écart. Obligé récemment de faire un voyage à Paris, mon beau-frère,
qui en savait plus que moi, sans vouloir davantage, exigea par plus de
prudence que je partisse pour la Belgique, jusqu'à ce que tout fût
calmé. Nous avions quelques intérêts avec une maison de cette ville, et
j'ai voulu m'en occuper, avant de quitter la France, peut-être pour
toujours. J'ai passé par Amiens, Boulogne, Calais, et je me suis un peu
trop arrêté. Pendant ce temps, les dénonciations ont été leur train; et
tout cela m'a valu l'honneur involontaire de voir M. le commissaire,
contrainte dont je ne me plains pas, puisque sans elle je ne vous aurais
pas retrouvée.
«--Mon pauvre ami, il ne s'agit pas ici de politesse ni de galanterie;
avez-vous votre liberté, vos passeports? pouvez-vous quitter la France
sans délai? voilà de quoi il faut nous occuper. On a donc intercepté
quelque lettre? on l'a donc ouverte? Ah! ma malheureuse amie Mme de La
Valette avait bien raison de me dire souvent: Craignez Dieu et... la
poste.»
Bichat me rassura faiblement sur ses moyens de gagner les libres
rivages, où à cette époque les exilés français comptaient réaliser le
beau rêve d'un champ de repos et de souvenirs. Il me restait peu
d'argent et moins d'espoir d'en obtenir; mais l'heureuse insouciance de
mon caractère était là pour ne me faire sentir que le délicieux espoir
d'être utile, je me fis aussitôt riche de cent louis de pension.
J'offris, et Bichat consentit à accepter ce qu'il eût été mille fois
plus heureux d'offrir lui-même. Il n'y a rien de tel pour électriser les
âmes, pour les disposer à bien faire, comme les bouleversemens
politiques. Jamais je n'ai lu les sanglantes annales de la terreur, sans
enthousiasme pour tant de femmes, honneur de notre sexe, qui bravèrent
l'épouvante des massacres, même la prison et l'échafaud, pour sauver ou
consoler ceux qui leur étaient chers.
Bichat, sans avoir personnellement pris aucune part à d'aventureuses
tentatives, avait eu des relations et des correspondances innombrables
avec des amis moins prudens. Je citai à Bichat un exemple pour lui faire
sentir le danger de garder des papiers dont mille circonstances
imprévues peuvent changer le sens et aggraver l'interprétation.
L'intrépide militaire ne concevait pas mes terreurs. «Non, je ne puis
livrer tout cela au feu, disait-il; je croirais une seconde fois être
oublié de tous mes amis.» Enfin Bichat entendit raison, et nous fîmes
ensemble la visite. Au nom du brave colonel Seruzier qui sortit d'abord
de la fouille, je fus la première à ne pas vouloir anéantir une seule
des paroles d'un homme d'un caractère si franc, d'une droiture si
militaire. La pièce qui nous tomba bientôt après sous les yeux était
signée de M. de Fontanes; Bichat la prit, et, la froissant entre ses
mains, la jeta au feu. «J'ai des obligations à l'ancien grand-maître,
mais elles datent de l'empire; je respecte ses opinions, son talent, son
esprit; mais il n'y a pas entre nous sympathie de conduite, de
sentimens. Son amitié protectrice a cessé; il y aurait de ma part
faiblesse à retenir des témoignages qui ne seraient plus exacts
aujourd'hui.
Je ne partageais pas les idées un peu exagérées de Bichat sur M. de
Fontanes; je me rappelais son noble vote, sa compatissante conduite dans
le procès du maréchal Ney, et je ne pouvais qu'accorder plus de prix à
sa générosité dans cette circonstance, quand je songeais que chez lui la
bonté avait eu à vaincre l'opinion politique.
«C'est vrai, répliqua Bichat, et vous connaissez sans doute la réponse
du duc de Choiseul, proscrit et victime lui-même; il s'est souvenu de
cette terrible fatalité de la politique, caractère admirable de loyauté
qui transporte dans les idées nouvelles, dans les principes de la
liberté, cette chevalerie des nobles sentimens, apanage de quelques noms
historiques.»
Enfin, laissons tous les souvenirs, dis-je à Bichat, et occupons-nous du
présent. Brûlez tous ces papiers, il y a trop de noms propres mêlés à
ces confidences de l'amitié, des notes, des expressions, toutes choses
où l'oeil de la malveillance, s'il y pénétrait jamais, trouverait
toujours matière suffisante à vous tourmenter. Après bien des
réflexions, bien des résistances de la part d'un militaire qui ne
croyait pas au crime de sensibilité, notre petit auto-da-fé de
précautions fut enfin résolu et accompli.
Malheureusement l'opération fut incomplète; une foule de papiers ne
furent point compris dans le sacrifice, soit par négligence, soit par un
noble mouvement de l'officier, qui eut plus tard à se repentir de cette
généreuse imprudence.
En me quittant, au lieu de se rendre immédiatement de Dunkerque à Calais
et de là à Douvres, Bichat ayant une lettre pressante du major Garnier,
partit pour Gand où douze jours après il fut arrêté avec plusieurs
autres Français, et mis à la disposition du procureur du roi. Mais le
major Garnier se tira d'affaires, car il fut très poliment reconduit à
la frontière de France.
Très entendue avec mes amis sur notre correspondance, je ne manquais
jamais de trouver de ville en ville quelque énorme paquet de dépêches.
Mais comme ma dernière halte avait été forcée, et qu'elle n'avait été
cette fois officielle pour personne, je trouvai, poste restante, un
paquet dont la possession immédiate m'eût été bien précieuse. C'était un
souvenir, un secours, une pensée de la princesse Élisa, de ma généreuse
bienfaitrice. Hélas! ma vie errante me priva et du plaisir de profiter à
temps de cette surprise et du bonheur d'en exprimer ma reconnaissance.
Moins poursuivie par le sort qui semblait me chasser de contrées en
contrées, j'eusse pu vous prouver que le temps, le malheur,
l'éloignement n'avaient point altéré les sentimens d'une femme dévouée à
toutes vos fortunes, et qui n'avait pas besoin d'un dernier bienfait
pour être prête à courir encore au bout du monde pour vous servir.
La lettre de la princesse Élisa m'engageait à m'embarquer pour aller la
rejoindre à Trieste; une lettre de change de 2,000 francs accompagnait
l'invitation. J'étais heureuse, je dévorais déjà l'espace qui se
trouvait entre moi et ma bienfaitrice; je sentais pourtant quelque peine
de laisser en souffrance les intérêts dont je m'étais volontairement
chargée. Je sentais qu'en partant les lettres qui pouvaient m'arriver
resteraient sans réponse, et que mon brusque départ allait être funeste
à beaucoup d'amis. J'étais dans une étrange alternative de joie sur mon
avenir et de crainte pour celui des autres; je n'ose affirmer la
résolution que j'aurais pu prendre, si les nouvelles de Paris n'eussent
tranché toutes mes irrésolutions en me présentant la nécessité de ce
départ. Triste sort des proscrits! ils raisonnent toujours leur
situation, et ils ne savent pas qu'elle se décide toujours malgré eux et
sans eux. Dans le nombre des lettres que je venais de recevoir, il y en
avait une de mes amis de Bruxelles; on m'y parlait d'un précis
historique que le général Berton avait publié sur les fautes de la
journée de Waterloo; lorsque je vis qu'on m'engageait à y répondre, je
me surpris à hausser les épaules. J'étais si loin de toute espèce de
prétention d'auteur, que je trouvai la proposition ridicule; mais quand
j'eus lu l'ouvrage, qui me sembla une sorte d'accusation contre une
gloire sortie pure même de la mort, j'oubliai la faiblesse de mes talens
pour ne songer qu'à mes devoirs d'amie.
J'étais d'autant plus affectée de l'assertion du général Berton sur la
conduite du maréchal Ney, dans la journée du 18 juin, que non seulement
j'en connaissais l'absolue fausseté, mais que je savais l'estime
personnelle dont l'illustre guerrier avait mille fois renouvelé les
témoignages à l'égard du jeune général. Quand mon coeur est fortement
ému, les pensées m'étouffent, et ma plume, brûlante comme mon coeur, peut
à peine en exprimer la chaleureuse abondance. Aussi, dans l'impétuosité
d'une réfutation qui me semblait aussi sacrée que possible, je passai le
jour, je passai la nuit à jeter sur le papier ce que j'avais entendu
d'une bouche auguste et chère sur la bataille de Waterloo. Je me livrai
à cette oeuvre de justice avec toute la chaleur d'une conviction qui
devait me servir de talent, et qui me tenait presque lieu de bonheur
dans l'accumulation de mes peines. Je fus cruellement arrachée à ce
travail par la présence, dans ma retraite, d'un personnage semblable à
plusieurs de ceux dont l'oeil avait déjà suivi et persécuté mes
démarches. Le personnage en question était un sieur d'A*** que j'avais
vu en Italie, parlant de sa famille émigrée, intéressant fort la bonne
compagnie du régime impérial par quelque peu de l'esprit et des manières
alors si goûtées de l'ancien régime, et vivant sur l'intérêt de sa
ruine, consommée par la révolution, qui pourtant n'avait eu rien à lui
prendre, comme s'il avait eu les dix mille livres de rente qu'elle ne
lui avait pas enlevées.
Ce même d'A***, je l'avais rencontré dans les cent jours; je l'avais
rencontré depuis la restauration, et toujours au service intime et très
tendre du gouvernement existant; je l'avais aperçu et évité à Bruxelles;
j'avais cru le voir aussi à Londres, et j'avais remarqué qu'alors, à son
tour, il m'avait évitée.
Rien ne saurait égaler mon étonnement, de voir un pareil homme tomber
inopinément sur moi, lancer un regard sur mes papiers beaucoup plus vite
que sur ma personne; je m'attendais à voir entrer chez moi ses
alguazils. Loin de là, je le vois au contraire s'asseoir d'un air
abattu, fermer la porte et s'écrier: «Je suis proscrit et malheureux;
voici une lettre, vous pouvez me sauver, et je sais que vous demander
une bonne action c'est l'obtenir.» Il me présenta une lettre d'une
écriture pitoyable, me débita une fable plus ridicule encore, mais tout
cela était signé du nom d'une personne qui m'était chère, et qui, de
Bruges, me recommandait ce Français malheureux. Incapable de soupçonner
toute la noirceur des agens mis à ma poursuite par l'inquiétude de D.
L***, je fus encore dupe d'un homme qui n'était que son émissaire; mais
en offrant ma bourse à d'A***, ma simplicité n'alla point jusqu'à lui
livrer ce qu'il eût aimé davantage, quelques lettres d'introduction
auprès des personnes avec lesquelles il me supposait en sûreté.
L'être le plus sot peut, en s'adressant à ma pitié, m'entraîner comme un
enfant; mais pour le compte des autres je suis moins facile; je songe
plus à leur sûreté; et le souvenir de ces intérêts me ramena à ma vague
méfiance. Ainsi tout en payant la dette de la compassion par quelques
louis, je remplis aussi celle de la prudence, en tenant à d'A*** ce
langage: «J'ai pris le parti de me rendre à Ostende, pour voler de là
sur les traces d'une bienfaitrice, pour aller rejoindre la princesse
Élisa à Trieste. Je ne puis rien pour vous ni à Londres ni ici. Ce que
vous avez de mieux à faire, c'est de brusquer le visa de vos papiers, et
de vous embarquer.»
La face de mon auditeur parut un peu altérée par mes paroles.
«L'exil, me disait-il, on peut le prendre partout, et Trieste vaut
Londres pour un malheureux.»
Ces argumens n'ébranlaient nullement ma conviction, et la défiance seule
ne me donnait pas de la fermeté; mes goûts d'indépendance étaient ma
résistance et ma force. D'A*** prit alors un autre ton.
«Vous pouvez, Madame, ne pas me permettre de vous suivre; mais je ne
vous en suivrai pas moins. Il le faut, c'est mon devoir, je ne puis
faire autrement.» À cette surveillance hautement déclarée, je tombai de
surprise et de mépris pour la pauvre humanité, produisant de pareils
caractères. Cet homme tenait encore à la main les cent francs offerts
par ma générosité à sa misère, et il était sitôt ingrat. Je regrettais
mon argent; mais j'en voulais encore plus à d'A*** de me faire maudire
ma pitié, et de m'enlever ainsi jusqu'aux illusions de la bienfaisance.
Par une singulière mobilité de ma nature, en une minute, de la sensation
la plus pénible, je passe au plus confiant abandon par l'effet d'un mot,
d'un regard, d'un geste. Il en fut ainsi avec d'A***. Cet homme eut
l'art d'expliquer, de justifier les paroles qu'il m'avait dites, de les
tourner dans un sens qui, de nouveau, me rendit imprudente. Excepté le
nom de mes amis, d'A*** reçut de nouveau, je ne dis pas mes confidences,
mais les trop faibles indiscrétions d'une tête trop préoccupée; par je
ne sais quel mouvement de faiblesse ou de vanité, je fus entraînée
jusqu'à lire à qui devait si peu la comprendre, une réfutation que je
venais de tracer du précis du général Berton sur la bataille de
Waterloo. Dans le feu de mon débit, dans l'incroyable renouvellement
d'émotions que causait ce souvenir, je m'exaltai jusqu'à ne plus croire
mon auditeur présent. Je ne suivais plus ni les regards ni les mains
industrieuses d'un écouteur si intéressé, et j'ai la certitude qu'il
profita de ma préoccupation pour y placer une lettre et une note de noms
qui se retrouva sur le bureau du procureur du roi à Gand.
Malgré ce retour de faiblesse pour les importunités de mon cavalier
malgré moi, je le congédiai le soir même, et envoyai retenir ma place
pour Ostende avec l'intention de m'embarquer.
Au moment de ce départ, je songeai à faire mon état de caisse. Elle ne
se composait plus que de 600 florins et du don encore récent de la
généreuse Élisa. Jusqu'à ce dernier renfort pécuniaire, les bontés
magnifiques du duc de Kent avaient fourni à mes courses nombreuses, aux
prodigalités de cette vie nomade de Belgique en Angleterre, qui se
dépensait comme ma bourse pour les autres. Avec mon insouciance pour ce
qu'on appelle avenir, je me trouvai de nouveau presque riche, et très
revenue de mes préventions contre le vil d'A*** aussi vite que je les
avais conçues. Je lui donnai rendez-vous à Ostende, à l'hôtel
d'Angleterre; nous nous quittâmes, ni lui ni moi ne nous doutant de la
triste cause qui allait, en changeant ma résolution, me sauver
momentanément des embûches qu'il m'avait tendues.