L'hôtel Meurice à Calais.--Inquiétudes politiques.--Les dames
anglaises.--La pièce de quarante sous.--Départ mystérieux.
J'étais malade et triste en arrivant à Calais; je sentais que j'aurais
dû rester à Londres encore: jamais traversée ne fut plus pénible. Je
m'étais fait conduire à l'hôtel Meurice, après avoir subi l'ennui d'une
inspection douanière fort superflue avec moi sous le rapport mercantile,
car par goût et par honneur je déteste la fraude, mais visite qui était
un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se
trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'étaient rien
moins qu'innocens, et dont l'entrée était interdite.
Après une courte toilette, je descendis au salon du magnifique hôtel que
j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pénétrant, aperçut
dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me
faire tomber à la renverse: c'était l'_âme damnée_ de D. L***, un de ces
hommes de mystère comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans
les cent jours était _très napoléoniste_, se disant brouillé avec D.
L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire à quel corps
appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqué sous des habits
très bourgeois, et des habits très militaires. Je fus tellement saisie
par cette rencontre, que je me demandais _in petto_: ai-je quelque chose
à redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas
factieuse pour avoir été sensible. Cependant le système des
interprétations peut faire sortir le crime de la pensée la plus pure, et
alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes à
Napoléon, sur l'hospitalité qu'il avait demandée à l'Angleterre, qui la
lui avait donnée dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au
souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue poète, je
tremblai de l'énergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une
sueur froide. J'étais comme clouée à ma place par un pouvoir
d'imagination plus fort que ma volonté, et je restai à regarder le
_basilic_ dont l'aspect m'avait pétrifiée. La foule qui arriva pour se
placer à table me força de changer, et je me trouvai malgré moi portée
tout auprès de l'être que j'aurais voulu expédier à deux mille lieues de
là. J'étais bien sûre de me préserver de ses questions par le silence,
mais j'étais, d'un autre côté, bien convaincue que tout ce qui pourrait
se dire serait soigneusement écrit: j'étais au supplice.
Le dîner finit sans que l'argus osât me regarder. Il perdit même les
frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hôte fut
silencieuse; il est vrai que les Anglais y étaient en force. Je suivis
l'exemple de leurs dames, dont la désertion fut prompte, et
j'accompagnai les deux plus jeunes.
Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant
italien. Je ne résistai pas à la vanité de leur montrer que j'étais plus
forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y
eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait
tomber toutes mes préventions; rien n'était moins pédant que ces deux
charmantes Anglaises, et nous passâmes une soirée qui nous rendit
pénibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouvées à Londres plus
tard, et j'aurai plus loin à rendre compte du vif intérêt qu'elles
prirent à ma bizarre destinée. Le soir même, ayant appelé un des garçons
de l'hôtel pour lui demander quelques volumes laissés avec mes bagages,
cet homme en me les apportant m'annonça que le monsieur qui avait dîné à
côté de moi me demandait un moment d'entretien. «Quel est ce monsieur?
demandai-je; comment s'appelle-t-il?» Le garçon regarda autour de lui,
puis, avec un air mystérieux, il me dit: «Je le crois, entre nous,
Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les
maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il
en a toujours été ainsi. En douze années d'auberge on voit bien des
gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe
avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les
curieux de cette espèce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve
de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en était bien
assez pour l'intéresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?
«--Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reçois que mes
connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.
«--Il faut dire comme cela?--Tout comme cela, et ne plus accepter de
pareil message.»
Après cet accès de courage et de fierté par-devant témoin, je tombai
dans un trouble extrême. Je n'étais point en coupable mêlée à la
politique, mais mon coeur m'avait cependant jetée dans des démarches
susceptibles des interprétations les plus dangereuses. J'avais en outre
des lettres d'amis qui, sans être plus criminels que moi, les avaient
également écrites sous des inspirations capables de compromettre. Je
passai une nuit fort agitée, et en maudissant de nouveau le souvenir de
D. L*** qui semblait me poursuivre.
Mon projet était de me rendre de Calais à Dunkerque, et de prendre la
barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain
matin, j'aperçus l'argus en grande conversation avec le garçon de
l'hôtel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai
jusqu'à l'escalier, où j'entendis ces mots de la bouche du _quidam_:
«c'est une femme suspecte, une bonapartiste.»
«Vous n'allez pas, j'espère, l'arrêter ici à l'hôtel?
«--Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommandée; elle
à fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.
«--Oh! sans doute», répondit le garçon avec un accent qui me fit deviner
que son intention était de m'avertir. L'honnête domestique vint me
raconter bientôt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40
francs pour lui laisser seulement voir le nécessaire qui recelait mes
lettres. «Oh! Madame, servir ces gens-là, plutôt gratter la terre.» Je
n'étais plus dans l'heureuse position de pouvoir récompenser de si
nobles sentimens; j'offris deux pièces au pauvre homme qui n'en voulait
accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle était trouée, et qu'il
allait, disait-il, l'attacher à sa montre pour la conserver toujours.
«Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller à Dunkerque, allez à Boulogne. Je
vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'après
dîner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors
la porte, et vous pouvez être à Boulogne, à Amiens avant seulement que
le mauvais génie ne sache votre départ.»
Je pris la résolution de suivre le conseil de l'honnête garçon; car,
sans avoir des craintes positives, l'idée de cette escorte de police me
poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des velléités
arbitraires qu'il leur est toujours facile d'exécuter, au moins un
moment. Disparaître me parut encore le plus sûr, et sans délibérer
davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, après avoir
recommandé mon bagage à la prudence du bon Louis, je fus en me promenant
attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien
singulières réflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je
ne trouvais point quelque orgueil à me voir ainsi persécutée comme un
grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'héroïne contre toutes
les chances que le sort pourrait me réserver. Au lieu de renoncer
prudemment à tous ces voyages qui n'étaient pas mes affaires, je
m'emportai à une orgueilleuse obstination de dévouement aux souvenirs.
Assise sur la route, je rêvais péril, gloire et mort. «De tant de
personnages célèbres que j'avais vus au plus haut degré de prospérité,
que reste-t-il? me disais-je; l'exil... la mort.»
Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'idée de l'avenir pénétrait
dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et
d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, coûté un soupir. Mais
dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquiétée dans mes démarches,
n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment
qui eût pu le soulager, accablée du sort de tous les objets de ma
reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul
me touchait encore.
Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher à mes
affreuses rêveries. Aussitôt je monte lestement, et m'informe du sort de
mes effets. Le conducteur me dit d'être tranquille, que Louis a tout
surveillé, et je crus voir une intention marquée dans ces mots. Je me
trouvai dans la voiture avec un Anglais fort âgé et souffrant de la
goutte, qui ne comprenait pas un mot de français. Je me fis une loi d'un
rigoureux silence, et ne répondis que par le signe qui l'impose à tout
ce qui se débitait dans la voiture; et, véritable événement! j'arrivai à
Boulogne sans avoir proféré une parole. Que mon arrivée dans cette ville
ressemblait peu à ma présence brillante du camp et de la campagne de
1804! Les rêves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la
gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout était ardeur et haine
contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer
une sorte de patriotisme étranger. Du reste, toute cette cohue
britannique donnait à Boulogne un aspect mouvant et animé; ce n'étaient
que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par
cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'était pas de
nature à sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en était un que
je voulais me ménager: c'était d'aller visiter la maison où j'avais
passé un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le même
appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques
jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois
installée, je m'empressai de satisfaire les inquiétudes que j'avais eues
sur mes papiers. En fouillant mon trésor de secrets, d'émotions, de
confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de
coupable, et je pris le parti de ne rien détruire, mais de tout arranger
de façon à échapper sûrement aux recherches susceptibles de me causer
des ennuis. La précaution était excellente, et n'en fut cependant pas
plus heureuse, comme on le verra plus tard.
Lors de mon premier voyage à Boulogne, j'avais connu une famille qui
m'avait vivement intéressée; ce n'étaient que de bien petits bourgeois,
mais que de vertus et de qualités se cachaient dans leur humble asile!
J'eus encore à m'applaudir d'être restée fidèle à ce sentiment de
bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu
à me louer. Ce qui me reste à dire me fait un devoir de ne point nommer
cette famille; ma seule désignation sera celle de M. et Mme Louis. Je
fus reçue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de
donner asile à un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade
du général Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet
officier était à Boulogne pour attendre les facilités de s'embarquer.
«On prépare une conspiration, me dit-il, et je voudrais être loin; car
j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'idée d'une
arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller
comme imbécile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange
gardien, un bon génie comme les La Valette et Poret de Morvan.»
Là-dessus il nous donna les détails de la courageuse conduite de
l'épouse de ce général, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en
France.
Je n'avais point connu le général Poret de Morvan, mais j'avais entendu
parler de lui par le maréchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge.
J'écoutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intérêt, les
détails de l'arrestation du général Poret de Morvan. «Vous étiez à la
campagne de France, ajouta le capitaine Mil... Vous étiez à Waterloo; je
n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en
quelque sorte partagés; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui
ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en
Belgique; là, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos
souvenirs.»
Ce pauvre capitaine Mil..., qui trouvait des consolations à m'offrir,
était frappé lui-même dans tous ses intérêts et tous ses amis. Parent de
Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr.
que Napoléon lui avait accordée et dont il avait continué de jouir en
1814, était réduit à la misère. «Tallien vit à Paris dans un réduit
obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon,
généreux, de qui le monde entier s'est retiré. Naguère consul à
Alicante, il y a contracté le germe d'une mortelle agonie.»
«--Est-ce qu'il n'a plus, m'écriai-je, aucune relation avec sa femme?
«--Aucune.
«--Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a porté le nom, à qui
elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime à la
mort, cet homme reste par elle abandonné!
«--Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entièrement fermé.
«--Détrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce
que vous croyez de l'insensibilité n'est que l'ignorance de l'affreuse
situation de Tallien. Voulez-vous que je lui écrive?
«--Écrire, non; mais si vous la voyez, tâchez de l'émouvoir en faveur de
mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-même, et
cela consolerait doublement.
«--Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'émouvoir.»
Le capitaine Mil... me renouvela l'exposé de toutes les raisons qui
devaient me faire préférer la Belgique pour asile; tout notre petit
conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne
pour me rendre directement à Dunkerque, où j'avais une lettre de change
à toucher, dernier débris de ma fortune, avec la détermination de me
rendre de là à Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle
je croyais avoir le droit de réclamer ma mince pension. Après de bien
sincères adieux de la part de mes hôtes, je me mis en route pour
Dunkerque.
Une fois arrivée là, j'attendis l'heure de me présenter dans la maison
sur laquelle j'avais une traite; l'argent touché, je fis mes préparatifs
d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble où venait de me jeter une
lettre de Léopold retrouvée dans mes papiers, j'oubliai les précautions
indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la
douane; qu'on explique cette incroyable mobilité du coeur. La lettre de
Léopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment même de
sa réception, dont le temps eût dû affaiblir les impressions, cette
lettre m'inspirait, à trois mois de distance, des résolutions
contraires. J'étais restée plongée dans une sorte d'anéantissement;
j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'hôtel.
L'heure du départ de la barque était passée; mes effets seront partis
sans moi, fut la seule réflexion qui me rendit à moi-même; je sonnai
aussitôt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que
j'avais manqué l'heure, ajoutant, avec une stupidité intéressée, que,
puisque je n'avais pas prévenu, ce n'était pas aux aubergistes à dire
aux voyageurs de s'en aller. En arrivant à la barque, de Dunkerque, à
Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles étaient
en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait
éprouvé l'inquiète sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais à mon
tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur
moi quelques uns des plus précieux papiers qui eussent pu me
compromettre; mais mes terreurs n'en étaient que plus vives pour le
reste. À peine arrivée, il me fallut retourner à Dunkerque, où je
découvris enfin que mes papiers n'étaient point partis. M'embarquant de
nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'étais accompagnée d'un
observateur. J'inspirais un si vif intérêt à ce que Gilblas eût appelé
la Sainte-Hermandad, que je fus réduite à faire quelque séjour dans la
juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice,
me rendirent le dépôt dont la perte m'avait condamnée à tant de marches
et de contre-marches.