«Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon
repos... Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre
lettre, si vivement désirée et si affligeante, cette lettre me
décide à rendre nos destinées inséparables, et je vais vous en
expliquer les seuls moyens. Oui, Léopold, je consens à vous appeler
près de moi. J'accepte votre appui, mais à une inexorable
condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mère, mais
_seulement une mère_. Je ne vous blâme point de fautes déjà
expiées; je vous plains trop sincèrement pour vous trouver encore
coupable. Il faut, en attendant votre congé, prendre une permission
de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de
votre naissance, ou du moins là où s'écoula votre enfance. Vous ne
pouvez douter de l'émotion que m'ont causée les détails de votre
blessure; mais je n'y répondrai pas en ce moment, car j'ai besoin
de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire,
cher Léopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes
amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont
j'aie à rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes
souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact
avec vos nouveaux devoirs. Écrivez-moi, en ne me parlant que de
vous et de moi. Réglez vos intérêts sans songer à moi. Plus de
lettres comme le commencement de la dernière. Votre dévouement, je
l'accepte; votre amitié, j'y réponds par l'amitié la plus tendre:
mais le mot d'_amour_ prononcé, nous séparerait à jamais. Si
j'avais besoin d'argent, c'est à vous, mon ami, mon fils chéri, que
j'oserais dire: _Aidez-moi!_ Adressez-moi toujours vos lettres
poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays?
Non, et il me faut pour en supporter le séjour l'objet important
qui m'y a conduite. Si votre attachement s'épure, si à tout votre
attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au
printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de
mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, où, me
retraçant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de
ma mère, en apprendre moi-même les devoirs sacrés. C'est demain
l'anniversaire de votre naissance, cher Léopold; vous avez
vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me
voilà atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse
époque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui
peuvent seuls répondre à l'attachement, à l'amour de mère que je
vous ai voués pour la vie.
«Ida Saint-Elme.»
Les combats que j'avais eu à soutenir avec moi-même m'avaient absorbée
depuis quelques jours, et toute ma sensibilité employée pour mon propre
compte s'était, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du
moins singulièrement ajournée dans toutes les démarches que j'avais
promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus
raffermie à l'égard de Léopold, je repris mon activité, et ce dévouement
aux autres, en même temps que je le remplissais comme un devoir, me
soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui
s'étaient détachés dans diverses directions, revinrent successivement à
Londres, mais sans avoir pu réussir à nouer un ensemble de volontés et
de ressources. C'étaient les belles promesses de Paris qui s'en allaient
en fumée, les correspondances de Belgique qui avaient manqué, la
diversité des opinions empêchant d'agir, enfin toutes les mille
difficultés que les proscrits et les malheureux se créent à eux-mêmes,
rien n'avait été épargné par le sort contre nos projets.
Pour redonner à mes amis un peu de ce courage, qui naît de l'union et du
bon accord, je tentai, auprès d'un grand personnage, une démarche qui,
en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du
gouvernement anglais, les enchaînât comme malgré eux à un centre
d'action et de volonté. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois à
Bruxelles auprès du duc de Kent, m'avait peu remarquée; mais le prince
généreux qui m'avait traitée avec tant de bonté, m'avait parlé du jeune
lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma
recommandation, l'avait prié, quand il retournerait à Londres, de
s'intéresser à quelques Français fort persécutés. Je pensai qu'en me
présentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait
pour qu'il me facilitât quelques ouvertures utiles auprès des
puissances.
Lord Édouard me reçut avec cette politesse aristocratique, véritable
attribut des grands seigneurs anglais, et même avec une sorte de respect
à ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma
visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses
refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de
dévouement. «Je prends séance depuis fort peu de temps au parlement, me
dit-il; le ministère me déplaît, je suis d'un tempérament d'opposition;
ma place a été bientôt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander,
pas même une bonne action à nos hommes d'État, qui d'ailleurs me la
refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires
ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang eût mis
au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de
l'opposition ne peut faire auprès du pouvoir, le véritable Anglais,
l'ami de l'humanité, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai à mes
amis une souscription pour vos réfugiés; moi-même je m'inscrirai à la
tête, et comme mon offre au malheur sera considérable, l'idée de ne pas
me céder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien
capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari.»
Je convoquai ma petite colonie le jour même, et lui fis part de ma
démarche, de son résultat négatif sur un point, de son succès plus
complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que,
quel que fût le malheur de la position, des Français ne pouvaient
accepter la proposition de lord Édouard, honorable pour lui, mais peu
flatteuse pour eux: qu'isolément on pouvait accepter de qui offre, mais
que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thèse changeait;
que le nom de Français était la seule chose qui leur restât, et qu'ils
la pourraient compromettre par les apparences d'une aumône formée de
l'or des étrangers, de ces étrangers surtout avec lesquels nous devions
conserver le plus rigoureusement notre honneur.
Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve égale de
patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble,
affectueux et digne de l'Anglais m'avait empêchée d'apercevoir dans
l'effusion d'une intime conférence. J'écrivis à lord Édouard, séance
tenante, et pour éviter les persécutions aimables qu'allait de sa part
m'attirer sa manière de procéder, je résolus de quitter Londres dans les
quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une conséquence de nos projets
dès lors avortés; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de
disputer chacun de son côté contre le sort, de s'abandonner enfin à la
fortune privée, puisque la fortune commune ne pourrait qu'être à charge
à quelques uns, sans profit pour les autres.
Le lendemain même, je fis mes adieux à Mme Duvernot, non sans la
remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalité, lors même qu'on
la paie, mérite encore plus que votre argent, quand elle est aussi
agréable que celle dont je venais de jouir.