CHAPITRE CLXXXI.

Route de Douvres à Londres.--Rencontre.--Les proscrits.--Lettre de

Léopold.

Si le ciel de l'Angleterre n'était pas chargé, même dans la plus

heureuse saison, de cette froideur nébuleuse qui n'offre jamais aux yeux

l'éclat de cette pureté azurée dont brille l'Italie et même la France,

l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comté de Kent en

soit la moins belle partie, nous trouvâmes encore admirable l'uniforme

magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les

paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais

j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duché de Kent, que je

parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur

trop tôt enlevé à ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la

contrée.

Le major Garnier tenta de me tirer de la rêverie profonde dans laquelle

j'étais tombée, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait à

mesure que j'avançais. Je ne lui répondais qu'avec la plus désobligeante

distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes

boutades de l'impétueux Mangrini. Sa conversation s'élevait quelquefois,

et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'était d'une précieuse

ressource. Il passait en revue tous les personnages célèbres qu'il avait

connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du

célèbre auteur[23] de Fénélon et d'Henri VIII, qui me donnèrent, pour

son caractère, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son

talent. Mangrini, qui avait été secrétaire d'un des membres du Comité de

salut public, et qui, dans une position forcée mais confidentielle,

avait vu à fond la vérité des hommes et des choses, défendait avec un

accent de coeur Chénier de l'accusation d'avoir trempé dans la

condamnation de son frère: «J'ai vu, s'écria Mangrini, Marie Joseph

solliciter au risque de sa vie, auprès des bourreaux Marat et

Robespierre, la grâce d'André. La haine des partis, toujours prompte à

inventer des fables atroces, l'a appelé terroriste; mais je sais, moi, à

la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne

participa jamais à leurs crimes. Il a sauvé des victimes et il n'en a

point fait. Le général Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour

en France. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor que Chénier eut quelque

crédit dans les affaires; lisez ses vers adressés aux mânes de son

malheureux frère: d'ailleurs, s'il eût été couvert de son sang, eût-il

osé se réfugier dans les bras de sa mère?

«Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'écriai-je à

mon tour; je vous remercie de cette religion d'amitié pour un homme

célèbre.»

Nous arrivâmes en causant à Cantorbéry; je ne voulus pas accompagner ces

messieurs pour aller, en courant, visiter la cathédrale; on ne s'arrête

que peu d'instans à Cantorbéry; et quand je voyage, je veux avoir tout

le temps de sentir à mon aise la beauté des objets.

De Cantorbéry à Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de

Mangrini. Ces sites bien élégans, ces eaux bien limpides, avaient trop

de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus

de grandiose, il faut à mon imagination les Alpes ou l'Océan.

À Worchester, Mangrini rencontra un autre exilé de sa connaissance et

qui était aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'était

Charbonnières, conventionnel que j'avais quelquefois rencontré chez

l'amiral Gantheaume, et que la société de l'amiral, qui n'était pas

celle des jacobins, séparait des agens intéressés ou coupables de cette

époque si cruelle de la terreur.

Charbonnières était en effet d'un caractère élevé et généreux;

opiniâtre, il est vrai, à la manière de Carnot dans son républicanisme

romain, mais aussi le plus intègre des hommes; attaché long-temps au

ministère de la marine, il s'y était fait estimer et chérir jusqu'au

moment où la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une

patrie qu'il aimait toujours.

Après les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnières parla

à son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient également

à Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le général

Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolongée leur causait les plus

vives alarmes.

Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui

devaient servir à son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la

plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer.

Avec Charbonnières il venait de retrouver le célèbre Cambon, le grand

financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces

temps, sut allier à toute la douceur des moeurs privées toute la frénésie

des passions politiques; vieillard chez lequel l'âge n'avait amorti

aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu à la Chambre du

Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagné l'exil. J'avoue

qu'en voyant de près dans le malheur des âmes qui savaient le supporter

avec noblesse, qu'en écoutant les récits de leur vie passée, des

effroyables nécessités qui avaient presque toujours pesé sur leurs

actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms

avaient toujours excitée en moi.

Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les désastres de notre

gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant

d'événemens qui venaient de précipiter une partie de l'Europe contre

l'autre, la grande préoccupation de Cambon, sa grande colère était

encore contre les nobles et les prêtres. Il les haïssait avec une

franchise qui à tout instant lui échappait. Les ministres du culte

anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, à défaut de

capucins, il épanchait sa bile à Londres contre les quakers. Eh bien, à

quelque temps de là, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui

contraste singulièrement dans la vie de Cambon avec son antipathie si

violente contre toute association religieuse: après quelques

observations, il avait laissé libre la vocation d'une de ses soeurs,

entrée dans un couvent, et était resté son protecteur et son ami.

Une fois installés, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous

les exilés à secourir. Cambon, en assemblée générale, pensa que pour

assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il était bon de se

concerter avec la Belgique et une société d'hommes généreux, très ardens

à y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma

présence en Hollande pour cet objet important. À cette proposition, tous

ces Messieurs m'entourèrent avec des acclamations de reconnaissance.

Rien cependant ne fut encore arrêté. Mais le lendemain on prit un parti

sur la cotisation de dévouement et de démarches que chacun devait

apporter à la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un

illustre personnage pouvaient rendre ma présence plus utile à Londres.

Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres

pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des

recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien

garnie. J'étais descendue à Londres dans le Strand, chez une dame qui

tenait des appartemens garnis fort propres, mais dépourvus de cette

élégance, de ce luxe qu'on se donne à Paris avec seulement de l'aisance.

Londres est encore bien en arrière pour la distribution et l'ameublement

des maisons; mais tout ce qui tient à la propreté extérieure y est

soigné jusqu'à la coquetterie, comme en Hollande. Mon hôtesse paraissait

une fort bonne personne, parlait fort passablement le français, et était

assez favorablement disposée pour notre nation; elle nous dit, presque

dès la seconde parole, qu'elle attendait un de nos généraux exilés. Le

major qui m'avait accompagnée pour le choix de ce logement, m'offrit de

se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes

démarches. Je le remerciai de son zèle officieux, sans en être touchée

le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-là il

revint le soir chez moi, tout consterné, m'annonçant qu'il était forcé

de repartir pour Douvres, où il avait oublié son portefeuille. Aussitôt

il m'entra mille vilains soupçons dans l'esprit, et assez justement.

Mon hôtesse se prit tout à coup pour moi d'une tendresse à laquelle je

répondais très peu, et qui m'impatientait fort. Il faut à mon coeur des

témoignages d'amitié auxquels la physionomie puisse me faire croire, et

j'avoue que la glaciale figure de miss Buller détruisait à mes yeux

toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune

sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de

chercher un appartement où ma liberté fût plus entière. Je m'arrangeai à

merveille avec une veuve française qui demeurait dans Bond-Street. Pour

comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agréable pour moi,

il faudrait savoir à quel point, dans mes courses, j'aime à rencontrer

des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contrées

étrangères, et dans ces contrées étrangères un second mouvement de mon

coeur m'y rend nécessaire de ne parler presque que de ma patrie.

La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot équivalait, pour

ma confiance, à dix années d'intimité. Elle élevait avec elle la fille

d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa société encore

plus douce et plus animée. Mon appartement répondait à mon exigence et à

mes habitudes; il était assez élégant pour me faire souhaiter d'y

prolonger mon séjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste

ciel de Londres, je sentais comme une impossibilité d'y respirer

heureuse; et le mois que je devais passer à Londres m'eût paru un

siècle, sans ce charme d'un intérieur où toutes les conversations me

reportant aux souvenirs et aux intérêts de la France, me faisaient

presque oublier que j'en étais absente. Une des premières questions que

m'avait adressées Mme Duvernot avait été relative à mon compagnon de

voyage. Je lui nommai le major. Ayant été en relations avec presque tous

les Français que les derniers changemens politiques avaient amenés à

Londres, elle me promit de sûres informations sur mon compagnon de

route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-être étonné de

toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour

ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piéges du faux intérêt

devenant bientôt un surcroît de surveillance. Je n'étais pas installée

depuis huit jours, que déjà ma correspondance devenait active.

Il n'aurait vraiment tenu qu'à moi de me croire un agent diplomatique.

Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Léopold. Je n'en

citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un délire que je ne

pouvais partager. Léopold me peignait en traits inconcevables, la

préoccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour découvrir

les traces de chacun de mes voyages. Léopold finissait par me dire

qu'heureux enfin après tant de démarches, puisqu'il savait où j'étais,

il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait

encore confier à son amie... à sa mère.

La lecture de cette lettre me jeta dans mille pensées plus extravagantes

les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore

victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne répondre à

Léopold que comme une mère. Quand je me rappelle tout ce que ce courage

de refus me coûta d'efforts, je suis fière et heureuse de cet empire sur

moi-même qui m'a valu, en échange des joies passagères que j'avais

fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la

vieillesse dont l'affection, l'estime de Léopold me sont garans.

Après la lecture de la lettre de Léopold, j'avais un besoin de solitude,

d'air et de liberté. On ne remporte jamais de grandes victoires morales

sur soi-même, sans en payer l'effort par une espèce d'anéantissement

physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je

tombe dans cet état. Je sortis donc en voiture et me fis conduire à

Kensington; ce n'était point l'heure à la mode, l'heure du beau monde,

plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs,

même dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute

liberté sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de

Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans

la cité la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec

cette indépendance qui vous transporte à cent lieues d'une capitale,

véritable Babel de la civilisation. Là, appuyée au pied d'un arbre, je

me laissai aller à tout ce désordre d'idées où vous jette le

retentissement d'une grande passion; là, je n'étais plus une femme

combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un être faible et ému,

ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec

délices les riantes images, les douces chimères du sentiment que j'avais

étouffé; les heures s'écoulaient, dans ce rêve enivrant, j'oubliais les

années, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, excepté Léopold.

Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines

sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de

femmes eussent pu être capables après pareil assaut, ne tint peut-être

qu'à l'absence de l'objet qui la mettait en péril. Cette absence me

sauva seule d'une faiblesse qui m'eût rendue à jamais malheureuse, car

elle m'eût privée de tout droit de m'estimer moi-même.

Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'étais assise; le parc

commença à s'animer par la foule élégante des deux sexes. La curiosité

de ce spectacle m'arracha au trouble de mes émotions. Je remarquai le

nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-être

le mérite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'être de même. Quoiqu'en

général les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer

l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir

l'importunité de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus

d'empressement dans cette espèce de fuite, à la vue d'un groupe de ces

jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une

supériorité réelle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les

localités, je m'égarai complétement; au lieu de sortir du parc, je m'y

enfonçai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir

me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en français, et

d'un ton très expressif, à me laisser l'espace libre; aussitôt l'un des

plus jeunes me regarde, et s'écrie: «Quoi! mon Dieu! Madame de

Saint-Elme, c'est vous? Vous, à Londres?» Je ne remis pas dans le moment

le jeune Châteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en

bon français, je répondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitôt le

bras qu'il m'offrit, après avoir congédié ses amis. Je l'avais alors

reconnu.

Armand de Châteauneuf était la rencontre la plus agréable que je pusse

faire à Londres; il y était pour ainsi dire naturalisé, tant par ses

divers voyages que par un long séjour. Il m'offrit ses services, et je

les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes.

Châteauneuf me reconduisit, et, une fois rentrée chez moi, raffermie

dans toutes mes idées de devoir, j'écrivis de nouveau à Léopold, et dans

des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et

lui faire partager ma résolution raisonnable. Au surplus, voici cette

lettre:

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 22 / 36 题