Route de Douvres à Londres.--Rencontre.--Les proscrits.--Lettre de
Léopold.
Si le ciel de l'Angleterre n'était pas chargé, même dans la plus
heureuse saison, de cette froideur nébuleuse qui n'offre jamais aux yeux
l'éclat de cette pureté azurée dont brille l'Italie et même la France,
l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comté de Kent en
soit la moins belle partie, nous trouvâmes encore admirable l'uniforme
magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les
paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais
j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duché de Kent, que je
parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur
trop tôt enlevé à ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la
contrée.
Le major Garnier tenta de me tirer de la rêverie profonde dans laquelle
j'étais tombée, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait à
mesure que j'avançais. Je ne lui répondais qu'avec la plus désobligeante
distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes
boutades de l'impétueux Mangrini. Sa conversation s'élevait quelquefois,
et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'était d'une précieuse
ressource. Il passait en revue tous les personnages célèbres qu'il avait
connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du
célèbre auteur[23] de Fénélon et d'Henri VIII, qui me donnèrent, pour
son caractère, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son
talent. Mangrini, qui avait été secrétaire d'un des membres du Comité de
salut public, et qui, dans une position forcée mais confidentielle,
avait vu à fond la vérité des hommes et des choses, défendait avec un
accent de coeur Chénier de l'accusation d'avoir trempé dans la
condamnation de son frère: «J'ai vu, s'écria Mangrini, Marie Joseph
solliciter au risque de sa vie, auprès des bourreaux Marat et
Robespierre, la grâce d'André. La haine des partis, toujours prompte à
inventer des fables atroces, l'a appelé terroriste; mais je sais, moi, à
la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne
participa jamais à leurs crimes. Il a sauvé des victimes et il n'en a
point fait. Le général Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour
en France. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor que Chénier eut quelque
crédit dans les affaires; lisez ses vers adressés aux mânes de son
malheureux frère: d'ailleurs, s'il eût été couvert de son sang, eût-il
osé se réfugier dans les bras de sa mère?
«Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'écriai-je à
mon tour; je vous remercie de cette religion d'amitié pour un homme
célèbre.»
Nous arrivâmes en causant à Cantorbéry; je ne voulus pas accompagner ces
messieurs pour aller, en courant, visiter la cathédrale; on ne s'arrête
que peu d'instans à Cantorbéry; et quand je voyage, je veux avoir tout
le temps de sentir à mon aise la beauté des objets.
De Cantorbéry à Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de
Mangrini. Ces sites bien élégans, ces eaux bien limpides, avaient trop
de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus
de grandiose, il faut à mon imagination les Alpes ou l'Océan.
À Worchester, Mangrini rencontra un autre exilé de sa connaissance et
qui était aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'était
Charbonnières, conventionnel que j'avais quelquefois rencontré chez
l'amiral Gantheaume, et que la société de l'amiral, qui n'était pas
celle des jacobins, séparait des agens intéressés ou coupables de cette
époque si cruelle de la terreur.
Charbonnières était en effet d'un caractère élevé et généreux;
opiniâtre, il est vrai, à la manière de Carnot dans son républicanisme
romain, mais aussi le plus intègre des hommes; attaché long-temps au
ministère de la marine, il s'y était fait estimer et chérir jusqu'au
moment où la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une
patrie qu'il aimait toujours.
Après les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnières parla
à son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient également
à Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le général
Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolongée leur causait les plus
vives alarmes.
Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui
devaient servir à son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la
plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer.
Avec Charbonnières il venait de retrouver le célèbre Cambon, le grand
financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces
temps, sut allier à toute la douceur des moeurs privées toute la frénésie
des passions politiques; vieillard chez lequel l'âge n'avait amorti
aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu à la Chambre du
Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagné l'exil. J'avoue
qu'en voyant de près dans le malheur des âmes qui savaient le supporter
avec noblesse, qu'en écoutant les récits de leur vie passée, des
effroyables nécessités qui avaient presque toujours pesé sur leurs
actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms
avaient toujours excitée en moi.
Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les désastres de notre
gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant
d'événemens qui venaient de précipiter une partie de l'Europe contre
l'autre, la grande préoccupation de Cambon, sa grande colère était
encore contre les nobles et les prêtres. Il les haïssait avec une
franchise qui à tout instant lui échappait. Les ministres du culte
anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et, à défaut de
capucins, il épanchait sa bile à Londres contre les quakers. Eh bien, à
quelque temps de là, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui
contraste singulièrement dans la vie de Cambon avec son antipathie si
violente contre toute association religieuse: après quelques
observations, il avait laissé libre la vocation d'une de ses soeurs,
entrée dans un couvent, et était resté son protecteur et son ami.
Une fois installés, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous
les exilés à secourir. Cambon, en assemblée générale, pensa que pour
assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il était bon de se
concerter avec la Belgique et une société d'hommes généreux, très ardens
à y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma
présence en Hollande pour cet objet important. À cette proposition, tous
ces Messieurs m'entourèrent avec des acclamations de reconnaissance.
Rien cependant ne fut encore arrêté. Mais le lendemain on prit un parti
sur la cotisation de dévouement et de démarches que chacun devait
apporter à la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un
illustre personnage pouvaient rendre ma présence plus utile à Londres.
Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres
pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des
recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien
garnie. J'étais descendue à Londres dans le Strand, chez une dame qui
tenait des appartemens garnis fort propres, mais dépourvus de cette
élégance, de ce luxe qu'on se donne à Paris avec seulement de l'aisance.
Londres est encore bien en arrière pour la distribution et l'ameublement
des maisons; mais tout ce qui tient à la propreté extérieure y est
soigné jusqu'à la coquetterie, comme en Hollande. Mon hôtesse paraissait
une fort bonne personne, parlait fort passablement le français, et était
assez favorablement disposée pour notre nation; elle nous dit, presque
dès la seconde parole, qu'elle attendait un de nos généraux exilés. Le
major qui m'avait accompagnée pour le choix de ce logement, m'offrit de
se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes
démarches. Je le remerciai de son zèle officieux, sans en être touchée
le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-là il
revint le soir chez moi, tout consterné, m'annonçant qu'il était forcé
de repartir pour Douvres, où il avait oublié son portefeuille. Aussitôt
il m'entra mille vilains soupçons dans l'esprit, et assez justement.
Mon hôtesse se prit tout à coup pour moi d'une tendresse à laquelle je
répondais très peu, et qui m'impatientait fort. Il faut à mon coeur des
témoignages d'amitié auxquels la physionomie puisse me faire croire, et
j'avoue que la glaciale figure de miss Buller détruisait à mes yeux
toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune
sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de
chercher un appartement où ma liberté fût plus entière. Je m'arrangeai à
merveille avec une veuve française qui demeurait dans Bond-Street. Pour
comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agréable pour moi,
il faudrait savoir à quel point, dans mes courses, j'aime à rencontrer
des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contrées
étrangères, et dans ces contrées étrangères un second mouvement de mon
coeur m'y rend nécessaire de ne parler presque que de ma patrie.
La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot équivalait, pour
ma confiance, à dix années d'intimité. Elle élevait avec elle la fille
d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa société encore
plus douce et plus animée. Mon appartement répondait à mon exigence et à
mes habitudes; il était assez élégant pour me faire souhaiter d'y
prolonger mon séjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste
ciel de Londres, je sentais comme une impossibilité d'y respirer
heureuse; et le mois que je devais passer à Londres m'eût paru un
siècle, sans ce charme d'un intérieur où toutes les conversations me
reportant aux souvenirs et aux intérêts de la France, me faisaient
presque oublier que j'en étais absente. Une des premières questions que
m'avait adressées Mme Duvernot avait été relative à mon compagnon de
voyage. Je lui nommai le major. Ayant été en relations avec presque tous
les Français que les derniers changemens politiques avaient amenés à
Londres, elle me promit de sûres informations sur mon compagnon de
route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-être étonné de
toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour
ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piéges du faux intérêt
devenant bientôt un surcroît de surveillance. Je n'étais pas installée
depuis huit jours, que déjà ma correspondance devenait active.
Il n'aurait vraiment tenu qu'à moi de me croire un agent diplomatique.
Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Léopold. Je n'en
citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un délire que je ne
pouvais partager. Léopold me peignait en traits inconcevables, la
préoccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour découvrir
les traces de chacun de mes voyages. Léopold finissait par me dire
qu'heureux enfin après tant de démarches, puisqu'il savait où j'étais,
il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait
encore confier à son amie... à sa mère.
La lecture de cette lettre me jeta dans mille pensées plus extravagantes
les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore
victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne répondre à
Léopold que comme une mère. Quand je me rappelle tout ce que ce courage
de refus me coûta d'efforts, je suis fière et heureuse de cet empire sur
moi-même qui m'a valu, en échange des joies passagères que j'avais
fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la
vieillesse dont l'affection, l'estime de Léopold me sont garans.
Après la lecture de la lettre de Léopold, j'avais un besoin de solitude,
d'air et de liberté. On ne remporte jamais de grandes victoires morales
sur soi-même, sans en payer l'effort par une espèce d'anéantissement
physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je
tombe dans cet état. Je sortis donc en voiture et me fis conduire à
Kensington; ce n'était point l'heure à la mode, l'heure du beau monde,
plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs,
même dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute
liberté sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de
Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans
la cité la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec
cette indépendance qui vous transporte à cent lieues d'une capitale,
véritable Babel de la civilisation. Là, appuyée au pied d'un arbre, je
me laissai aller à tout ce désordre d'idées où vous jette le
retentissement d'une grande passion; là, je n'étais plus une femme
combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un être faible et ému,
ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec
délices les riantes images, les douces chimères du sentiment que j'avais
étouffé; les heures s'écoulaient, dans ce rêve enivrant, j'oubliais les
années, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, excepté Léopold.
Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines
sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de
femmes eussent pu être capables après pareil assaut, ne tint peut-être
qu'à l'absence de l'objet qui la mettait en péril. Cette absence me
sauva seule d'une faiblesse qui m'eût rendue à jamais malheureuse, car
elle m'eût privée de tout droit de m'estimer moi-même.
Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'étais assise; le parc
commença à s'animer par la foule élégante des deux sexes. La curiosité
de ce spectacle m'arracha au trouble de mes émotions. Je remarquai le
nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-être
le mérite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'être de même. Quoiqu'en
général les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer
l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir
l'importunité de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus
d'empressement dans cette espèce de fuite, à la vue d'un groupe de ces
jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une
supériorité réelle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les
localités, je m'égarai complétement; au lieu de sortir du parc, je m'y
enfonçai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir
me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en français, et
d'un ton très expressif, à me laisser l'espace libre; aussitôt l'un des
plus jeunes me regarde, et s'écrie: «Quoi! mon Dieu! Madame de
Saint-Elme, c'est vous? Vous, à Londres?» Je ne remis pas dans le moment
le jeune Châteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en
bon français, je répondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitôt le
bras qu'il m'offrit, après avoir congédié ses amis. Je l'avais alors
reconnu.
Armand de Châteauneuf était la rencontre la plus agréable que je pusse
faire à Londres; il y était pour ainsi dire naturalisé, tant par ses
divers voyages que par un long séjour. Il m'offrit ses services, et je
les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes.
Châteauneuf me reconduisit, et, une fois rentrée chez moi, raffermie
dans toutes mes idées de devoir, j'écrivis de nouveau à Léopold, et dans
des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et
lui faire partager ma résolution raisonnable. Au surplus, voici cette
lettre: