Confidence du major Garnier.--Départ et arrivée à Londres.--L'orgueil
britannique.
Une fois installée à Douvres, Mangrini, qui me vit très occupée à causer
avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'éloigna pour
parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frappé sans
doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me déplut, des
renseignemens sur lui. «Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est
pas avare de paroles.» Le major vit qu'il avait été indiscret, et
s'excusa avec politesse. Il m'étonna singulièrement en me parlant de la
commission que j'avais faite à Anvers, et des papiers que j'avais remis
et que j'étais convaincue m'avoir été adressés par Carnot. Garnier
m'assura que depuis que Fouché avait inscrit Carnot sur une liste
d'exil, celui-ci était venu à Cassel, peut-être; mais qu'au moment où
nous en parlions, il avait la certitude que Carnot était à Varsovie.
«C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manière dont
le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et
l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fierté toujours républicaine,
n'a pas mieux répondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le
fit lors de sa belle défense d'Anvers au prince-royal de Suède, son
ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette réponse? La
voici: J'étais l'ami du général Bernadotte; mais je suis l'ennemi du
prince étranger qui tourne ses armes contre ma patrie.» J'écoutais
Garnier les yeux fixes, la bouche béante; il ne parut pas y faire
attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il
comptait sur moi, mon activité et mon esprit, pour voir tous les
Français à Londres, pour les intéresser en faveur d'un projet qui allait
assurer un asile à la valeur malheureuse. Avec ces mots-là, on m'eût
fait traverser un brasier allumé. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je
lui dis que, me prévalant de la généreuse bienveillance d'un prince, du
duc de Kent défunt, je tâcherais de voir et d'approcher les princes ses
frères; enfin je me dévouai encore par pure exaltation à des gens que je
ne connaissais que de nom. Mais je restai néanmoins fort inquiète des
papiers que j'avais portés à Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans
cette ville une maison où l'on ne prononce le nom de Carnot avec
respect. On se rappelle avec vénération qu'en prenant de sages et fortes
mesures pour la défense de la ville, il en protégea les intérêts, en ne
voulant pas consentir à la démolition du faubourg Belgrade. Tout le
monde sait à Anvers que le général Carnot reçut d'un des agens des
puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot
refusa.
Ayant remis ce paquet, adressé au général, chez des amis sûrs, je ne
pouvais donc en être inquiète; mais je l'étais davantage par l'étrange
nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai
pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans
aucun soupçon arrêté, mon esprit ne se sentait point attiré vers le
major par cette aveugle confiance qui nous fait un impérieux besoin de
tout confier à l'amitié; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le
soir même j'écrivis à M. Van B***, à Anvers, pour lui expliquer ce qui
venait de m'être communiqué, l'engageant, au lieu de garder les papiers
soi-disant adressés par Carnot, à les ouvrir, à en voir le contenu, pour
ne pas être victime d'une perfidie à laquelle j'aurais si innocemment
coopéré; je ne reçus aucune réponse, et lorsque plus tard je revins à
Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le général
Carra Saint-Cyr, nommé par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane
française; j'appris bien quelques détails, mais ne sus jamais
positivement le motif réel de ce singulier voyage. La poste ou plutôt
les postes de tous les pays exposaient singulièrement alors à la plus
inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent
qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'étaient écrit. Ce que
j'avance est si vrai, que long-temps après le départ de Van B***, et
lors de mon second voyage à Londres, j'appris d'une personne attachée au
gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage
extrait de mes papiers.
Garnier me demanda si j'avais traité de ma place pour Londres; lui ayant
répondu négativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement
encore à me parler de Mangrini. Je ne me gênai pas pour lui déclarer que
son insistance me déplaisait.
«Il y a beaucoup d'Italiens à Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous
lier avec eux.
«--À propos de quoi?
«--Parce qu'on les surveille bien plus que les Français.
«--Mais, mon Dieu, je ne voyage pas pour conspirer, mais pour _secourir_
et _consoler_, si je puis.
«--Je le sais, et je vous en indiquerai une belle et touchante occasion;
je vous ferai connaître une personne intimement liée avec le brave et
malheureux général Gruyer[21], l'ami du préfet de Paris; oui, son ami et
son compatriote.
«--On me l'a dit.
«--Ces traits de générosité sont si rares dans les temps de parti et de
la part des hommes du pouvoir, que je suis heureux de vous apprendre que
M. de Chabrol a eu le courage de le sauver.
«--Eh bien! je tiens M. de Chabrol pour un des plus honorables
caractères de nos temps de passions aveugles et sottes. Mais est-ce le
brave Gruyer qui réclame à Londres la chaleur de mes services?
«--Non, mais un de ses intimes amis.
«--Eh bien! aussitôt arrivée, vous me le ferez connaître.»
Au moment où le major me quitta pour aller arrêter nos places, je vois
entrer Mangrini, rouge de colère, serrant les poings et débitant en
italien toutes les hyperboles furibondes de l'indignation; je le priai
d'abord de se calmer, puis de me dire le motif de son émotion. «Oh!
_maledellittissimi inglesi!_ ils insultent, et quand on leur en demande
raison, ils vous montrent leurs poings fermés comme des _facchini_. Ah!
vivent les Français! cela n'hésite pas pour un coup d'épée ou de
pistolet, c'est un plaisir; mais les Anglais, la sotte et orgueilleuse
nation; grossière, insupportable! Voulez-vous fuir aussitôt avec moi de
cette terre maudite?
«--Mais à qui en avez-vous? Que vous est-il donc arrivé?
«--J'en ai à une quinzaine d'ivrognes; je veux voir Douvres, je parle
mal l'anglais, j'ai demandé un guide, on s'est moqué de moi; ils m'ont
poursuivi du nom de Français, de propos sur Waterloo, sur leur
Wellington. Je leur ai crié qu'il ne valait pas une chiquenaude d'un des
grognards de l'île d'Elbe.
«--Mais vous êtes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes à
Douvres?
«--Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prédit, car j'étais sur mon
trépied, que la France se relèverait un jour grande et forte, qu'elle
étendrait un bras vengeur des funérailles de Mont-Saint-Jean; alors,
bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai proposé la partie, un à
un, à six des plus furieux, ils m'ont répondu en me montrant leurs
poings fermés; je les ai appelés poltrons, et puis ils m'ont laissé
tranquillement partir.»
Quelques Anglais entrèrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini,
et dix minutes après il était au milieu du groupe, criant, pérorant et
disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on
n'aurait pu, à cette époque, dire dans un salon à Paris. La dispute
allait finir, je le crus du moins, comme une réconciliation britannique,
par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parlé
de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se posséda plus; il reprocha aux
Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux
Corraccioli, qui valait à lui seul mieux qu'une flotte. On disputait
encore quand le major Garnier rentra; je m'étais tenue à quatre pour ne
pas prendre part à l'action; on n'avait pas fait attention à moi plus
qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint
assez frais, m'avaient sans doute, à Douvres comme à Bruxelles, fait
prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la
parole, détruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois répéter
_french lady_, et tous les yeux se tournèrent sur moi; il y eut un jeune
anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre
contre le fougueux Mangrini. Je déclinai ma compétence, disant qu'il
s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement à part, je
trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais
sincèrement Mangrini de son zèle à défendre la gloire française, et
surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre
pays, en France surtout, on appelle _la bravoure du peuple_. J'ai
retrouvé depuis, à Anvers, ce jeune Anglais appelé Charles. Dunderdale
me regarda avec un air où ma vanité flattée me fit trouver de
l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire
militaire de la France nous lia aussitôt d'amitié. Celui-là était un
véritable Anglais, plaçant son pays au-dessus de tout, mais par suite
des mêmes idées, n'estimant également chez les autres que l'ardente
préoccupation et l'exclusif amour de la nationalité: «Et tenez, Madame,
je préfère une Française qui parle comme vous de notre victoire du
Mont-Saint-Jean, à d'autres belles dames de France que j'ai vues
embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la pâle figure de notre
Wellington. Vous voyez donc que la prévention n'a aucune prise sur moi;
mais je ne cède jamais non plus à celle des autres, et ce M. Mangrini
était à son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux.» M.
Dunderdale parlait parfaitement français, et je ne trouvais pas un mot à
dire à sa réponse sage et modérée. Pour finir la dispute, il proposa de
dîner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: «Oui,
volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire
française!
«--Pas au détriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur,»
répliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observé
assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa
physionomie ni de son action; car avec son air d'être uniquement occupé
de la rédaction de la carte, il écrivait avec une dextérité qui ne
m'échappa point tous les détails de la scène, et quand nos yeux se
rencontrèrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient
la scène de _Jacquinet_ d'_Une Folie_[22]; et l'envie me prit de dire
aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: «Je crois que cet
imbécile me fait des signes.» Un peu plus tard, je ne m'aperçus que trop
que le major méritait une épithète plus énergique.
Enfin, grâce à l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale,
tout se calma; on dîna du meilleur accord; les toasts furent portés à la
gloire des braves morts à Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce
dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous
fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et
moi, après avoir, chacun dans une chambre dépourvue de tout le
_superflu_ nécessaire, passé une détestable nuit, nous montâmes sur la
galerie d'une voiture élégante, parfaitement attelée, et roulâmes avec
la rapidité de l'éclair jusqu'à Londres, par le comté le moins beau de
l'Angleterre, mais qui, pour les étrangers, offre encore l'aspect d'un
immense parc régulièrement, c'est-à-dire ennuyeusement, vert et beau.