CHAPITRE CLXXIX.

Embarquement.--Rencontre d'un poète italien.--Un épisode de la

révolution.--Arrivée à Douvres.--Le major Garnier.

Je résolus d'aller prendre le paquebot à Ostende, et partis d'Anvers

aussitôt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leçons

d'italien, si largement payées par l'aimable et infortuné duc de Kent,

cet argent commençait non seulement à diminuer, mais la crainte d'en

manquer dans un pays où les Français paient double, me décida au

sacrifice d'une fort jolie montre de chasse à répétition. Le profil de

Napoléon, gravé dans l'intérieur de la double boîte, me la fit vendre

trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais

regardé cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire

quelle fortune je crus posséder en comptant douze cents malheureux

francs. Hélas! les jours se préparaient où le plus strict nécessaire me

devait seul rester pour bien des années.

J'arrivai à Ostende, et descendis à la grande auberge à côté du théâtre;

il était sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par

expérience toute la portée des talens de province, je n'eus rien de plus

pressé que de courir au théâtre. La troupe était fort au-dessus du

médiocre: on donnait la _Femme jalouse_. J'ai l'habitude de toujours

écouter le spectacle, bon ou mauvais. Tout à coup mon attention fut

détournée par cette vive exclamation: «_che seccatura mio Dio! Porta

mio, che diresti?--Direbbe che è poco garbato il parlar cosi_[18],»

répondis-je aussitôt au personnage, en le regardant assez fièrement. Il

s'excusa de son mieux, toujours dans la même langue, et m'exprima avec

une vivacité tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui

parlait _la tosca favella_, dans un pays où les oreilles étaient au

supplice. La connaissance fut bientôt faite, et, pendant la petite

pièce, _la Jambe de bois ou l'Amour filial_, je m'amusai à contrarier

Mangrini, en lui soutenant ce que j'étais loin de penser, que nos opéras

comiques valaient mieux que les opéras buffa de l'Italie. À tout, il me

répondait en faisant de ridicules grimaces. «_Ma, per bacco, non cantano

quei personnagi_[19]!» Le spectacle n'était pas fini, que j'étais aussi

enchantée de cette rencontre, que Mangrini l'était de la mienne; les

Italiens en général ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on

nous remarquait; je l'en prévins et l'engageai à quitter le spectacle;

il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charmée, car

sa vivacité spirituelle promettait un compagnon de route fort agréable,

et mon attente ne fut point trompée. Mangrini était Romain, parent du

célèbre musicien de ce nom, et ami intime du célèbre Porta, poète

milanais, dont il me parla avec cette abondance de détails, que relève

cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la

bizarre épitaphe que cet homme original composa lui-même en milanais, et

dont le sens est: «Je suis parvenu à faire pitié même à un prêtre qui ne

vit que d'enterremens», faisant allusion aux maux cruels que la goutte

lui faisait souffrir.

Porta était un poète populaire; les événemens du jour s'embellissaient

sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les

ridicules, tous les vices en masse, sans personnalité aucune; l'esprit

enjoué et caustique de Porta était tempéré par un caractère noble et

généreux. «Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les

poésies respirent une gaieté et un enjouement parfait, est l'homme le

plus triste, le plus mélancolique; c'est une contradiction bien

singulière et qui existe pourtant. Presque toujours les poètes expriment

dans leurs vers le contraire de ce qu'ils éprouvent...» Je ne fus pas du

tout de l'avis de Mangrini: «Je ne m'élève pas, lui dis-je, à la hauteur

de la poésie; mais ce que j'écris en prose est toujours l'image des

sentimens que j'éprouve...» Il répondit par des complimens si bizarres

et si chargés de superlatifs, que j'en éclatai de rire. On vint à

l'hôtel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne

changeait pas, on mettrait à la voile à quatre heures. Nous résolûmes de

ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais à

peine eûmes-nous commandé notre souper, que le matelot revint dire qu'il

fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compté se régaler avec

des _talladelli à la milanese_, exprima d'une façon si comique son

désappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri

d'aussi bon coeur; mais nécessité fut de se soumettre, et bientôt nous

fûmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la

traversée fut heureuse. Mangrini avait, à l'époque dont je parle, de

quarante-cinq à cinquante ans; il avait vécu en France, et s'y trouvait

aux premiers temps de la révolution. Il s'était arrangé pour

_schivare_[20], disait-il, _les mesures de salut public_, en se mettant

à la suite d'Antonelle, chef du jury, qui présida à la condamnation du

duc d'Orléans, père du duc actuel.

Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince

malheureux, qui, dans sa captivité et surtout à sa mort funeste, se

montra fidèle au caractère qui avait marqué le commencement de sa

carrière. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mère de famille,

sauvée d'une affreuse misère par les charitables dons du duc d'Orléans,

alors encore duc de Montpensier.

«Cette femme, sitôt que le duc d'Orléans eut été enfermé à l'Abbaye;

cette femme, dont le mari fréquentait les clubs, se donna le mouvement

le plus honorable pour son bienfaiteur, arrêté avec son plus jeune fils,

le comte de Beaujolais, âgé seulement de treize ans alors. Le jour où

cette âme reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait proposé

d'ajouter le nom du duc d'Orléans à la liste des députés qu'on allait

mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au château de

Marseilles, elle parvint à s'introduire à la conciergerie, où elle

savait qu'on conduirait le prisonnier; elle espérait lui faire passer un

avis, réussir à le sauver; elle n'avait point calculé l'active haine de

ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain

devant le tribunal; la pauvre femme s'y était portée avec quelques amis

de son mari, espérant toujours que le prince ne serait pas condamné, son

mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver.

«Hélas! disait Mangrini, la pauvre femme était encore chez moi à me

prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait déjà à

l'échafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractère qu'il a

déployé devant un odieux tribunal, a effacé quelques autres pages de son

histoire. Quand, après sa brève et simple défense, il se vit condamner,

il dit à ses juges: «Puisque mon sort est décidé, je vous demande de ne

pas me faire languir ici jusqu'à demain, et d'ordonner que je sois

conduit à la mort sur-le-champ;» seule grâce que les bourreaux d'alors

pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme était

toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc était _acquitté_;

il tira froidement sa montre, et répondit avec un affreux sourire,

_exécuté maintenant_. À ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba

évanouie derrière un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai

de la tête aux pieds; si Antonelle l'eût aperçue et dans cet état, elle

eût couru le danger de quelque expiation à son généreux dévouement. Je

parvins avec beaucoup de peine à la faire sortir de chez moi. J'eus

soin, dès le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la

jeunesse du duc d'Orléans, des détails pleins d'intérêt et que la pauvre

femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire.

«Lorsque le duc d'Orléans épousa en 1769 la fille du duc de Penthièvre,

à la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais à peine quatorze

ans; j'étais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au

moment de la bénédiction, le prince, qui n'avait pas pris la place

assignée au mari dans ces sortes de cérémonies, sauta, aussitôt qu'on

lui fit remarquer son erreur d'étiquette, par-dessus la queue de la robe

de la royale mariée. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut,

dans les tribunes, on avait l'air bien mécontent. Huit jours après le

mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros

chien s'élance, le prince court à moi, saisit le chien, le terrasse; il

appelle et dit à un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il

vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'étions

pas pauvres alors; mon père voulut rendre le don au prince; mais je fis

tant que je l'avais encore trois ans après mon mariage, au moment où le

duc de Chartres fut nommé lieutenant général des _armées de mer_ en

1778. Mon mari était de Brest, attaché au port; nous éprouvâmes de

grands malheurs. J'eus l'idée d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait

sauvé la vie et dont la générosité nous sauva encore du désespoir. Je

lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures après,

mon mari était placé près du comte d'Orvilliers, qui commandait comme

vice-amiral, et le soir, étant assise à réfléchir à cette lettre que

j'avais osé écrire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses

gentilshommes; il me dit: «Je vous remercie de vous être rappelé le

bonheur que j'eus peut-être de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit

heureuse, l'existence que je vous ai conservée; vous êtes mère, je vous

donnerai un parrain, continua le _bon seigneur_, et voilà pour la

layette;» là-dessus il me donna une somme si énorme, cinquante louis,

que j'en étais comme folle; et cette main généreuse fut étendue sur moi

jusqu'au terrible moment où la révolution commença. Alors, craignant

pour mon bienfaiteur, je suis venue à Paris le jour où l'on y promenait

les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans. La bonne madame Thierry

m'avouait, continua Mangrini, qu'elle était heureuse de ces hommages;

comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien à la

politique, et prenaient tous les changemens pour des espérances; son

mari allait dans les clubs, et là il apprenait que le parti populaire,

loin d'être tout dévoué au duc d'Orléans, cherchait des prétextes pour

s'en séparer. La veille des terribles journées des 5 et 6 octobre, un

républicain exalté offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui

faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orléans dans un dessein

anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit

fidèlement celui sur lequel grondait l'orage.»

Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune

prétention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre

femme, résistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si

rare dans les classes inférieures, m'inspira un intérêt plus fort que la

prudence qui m'était commandée par ma position auprès de gens que

j'abhorrais et que j'étais obligée de servir pour sauver ma tête. J'ai,

même puisé, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc

d'Orléans fut étranger à quelques uns des mouvemens révolutionnaires

dont on a prétendu trop souvent qu'il fut l'âme. D'autres raisons,

puisées dans les confidences des coryphées de ces temps, que j'étais si

souvent contraint d'entendre, me disposent à me rendre à la déclaration

faite par M. Chabroud. Cette déclaration absout le prince de toute

participation à un événement très grave.

Vous aimez à vous instruire, répondis-je, et tiendrais à vous convaincre

de mes idées sur le personnage dont nous venons de parler longuement;

lisez la correspondance: _Louis Philippe, duc d'Orléans_; vous y

trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux différens ministres. Je

vous prêterai également la procédure, l'exposé de la conduite du duc

d'Orléans dans la révolution; celui de la consultation délibérée à

Paris, le 29 octobre 1790; le mémoire à consulter pour L. P. J.

d'Orléans, qui sont dans les mémoires du marquis de Ferrières. Quand il

s'agit de si illustres accusés, on ne saurait trop chercher la vérité;

et j'ai lu toutes les pièces de cette longue procédure. Un singulier

intérêt de souvenir m'attachait à cette recherche; j'avais comme un

besoin d'âme de trouver innocent d'une horrible inculpation le père du

jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, défendre, contre

l'invasion de l'étranger, les frontières de sa patrie. C'est long-temps

après, et à mon retour à Paris, qu'en lisant les mémoires si touchans du

duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire

tout ce qui tend à atténuer la gravité des bruits répandus contre la

mémoire de son père; malheureusement la postérité est quelquefois aussi

crédule que les contemporains, et par paresse on s'arrête aux opinions

faites d'avance.

J'ai voulu sur ce point penser d'après moi-même, et j'ai eu quelquefois,

et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance

d'études qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont

les torts ont été si chargés de circonstances aggravantes, valait mieux

que sa renommée.

Nous étions partis à trois heures du matin du port d'Ostende, et à sept

heures du soir nous étions aux prises avec les aubergistes de Douvres.

Ma première pensée, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un

regret si terrible que je n'en pus cacher la déchirante amertume à mon

bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son

bras convulsivement en m'écriant: «que ne m'a-t-il écoutée! que n'ai-je

pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir à ses pieds ou

le consoler et le servir.» Cette pensée rétrograde fit place aux ennuis

d'une arrivée, et d'une arrivée en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne

pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et

bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille

d'auberge du duché de Kent ne comprît pas le mauvais français d'un poète

italien. On m'a toujours dit que je prononçais parfaitement les langues

que je parle; j'en fis une utile expérience avec la servante de

l'auberge de Douvres, qui, après mes cinq ou six mots d'anglais, me fit

le même compliment, et aussi brutalement qu'à mon compagnon de route. En

entrant dans la salle, je ne fus pas médiocrement surprise d'y trouver

le major Garnier, que je croyais à Bruxelles, sollicitant auprès de

Cambacérès pour les exilés du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais

fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le

prouva. Je la réserve pour le chapitre suivant, ainsi que les détails de

mon départ pour Londres et de mon arrivée dans cette capitale; du

commerce, de la liberté, et cependant aussi des préjugés et des abus.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 20 / 36 题