La première grenade d'honneur.--Madame de Balbi.--Cambacérès et le major
Garnier.--La protégée de l'abbé Raynal, ou la femme savante.
Je ne rendrai pas compte de tous les combats que j'eus à me livrer pour
ne pas céder à la voix du bonheur et de l'espérance qui me parlaient
pour Léopold; il m'en coûta, mais heureusement, comme je l'ai dit, la
raison eut le dessus, et heureusement encore les singuliers hasards de
ma destinée m'offraient à tout instant des distractions; je me trouvai
de nouveau attachée à des intérêts que j'avais crus éteints, et
auxquels, sur les libres terres de la Belgique, tous les malheurs, les
persécutions, l'exil et la mort, semblaient donner une activité
nouvelle. Je me préparais à faire la commission dont me chargeait la
lettre de Carnot, lorsqu'à Ath je fis une rencontre qui m'intéressa
singulièrement. Ath est un fort vilain bourg entre Gand et Anvers: ne
voulant pas rester dans la salle de l'auberge avec une demi-douzaine de
fumeurs, je me promenais dehors en attendant le départ de la voiture. À
quelques pas de la porte était assis un militaire qu'au seul aspect je
reconnus pour un Français, à la cravatte noire, à la redingote de route,
au large pantalon bleu, à la mine d'un philosophe de bivac. Il était
adossé contre un de ces gros arbres entourés d'un banc en cercle, si
communs dans les villages de Hollande. Son sac était à ses pieds, et il
le poussait avec un air tantôt triste, tantôt de mauvaise humeur et
d'impatience. Aussitôt je me laissai aller au même mouvement qui me
valut un si rude accueil de la part du colonel espagnol[16]. «Pardon,
mon brave, dis-je au vétéran, vous me paraissez fatigué et las
d'attendre ici?»
À ma voix de femme, il m'avait regardée avec surprise, puis avec un
sourire bienveillant: «Une Française, cela me fait plaisir à rencontrer
dans ce pays de buveurs de bière où on me disait qu'on nous aimait tant,
et où je ne trouve pas seulement à me faire comprendre.»
Nous voilà, nous, installés sous une espèce de treille, et moi de faire
appeler un excellent déjeûner.
«Je viens de loin, me dit le militaire; plus de paie, et me voilà lancé
dans l'émigration.
«--Je ne suis pas riche, mais deux napoléons, je les ai toujours au
service d'un militaire, d'un ancien camarade.
«--Vous avez servi? tenez, je voyais qu'il y avait quelque chose de ça
dans votre tournure; vous êtes d'une jolie taille au moins! Là, vrai,
avez-vous vu le feu? À quelles journées étiez-vous? parlons-en, cela
fait oublier que me voilà vieux, pauvre, cherchant à gagner ma vie en
philosophe.»
Je pensai que c'était vraiment un don particulier de Napoléon que cet
attachement qu'il inspirait aux soldats, à ceux qui même après vingt
années de fatigues et de périls n'avaient encore pour récompense que ces
fatigues et ces périls. Je renouvelai mon offre, y joignant celle
d'adresser le militaire à Anvers à quelqu'un de sûr qui pourrait lui
être utile.
«--Je l'accepte, ma petite dame, avec le même bon coeur que vous
l'offrez; ça se connaît de suite, et je devine que vous êtes ici depuis
que nous sommes des brigands; tenez, votre double napoléon me fera pour
toutes sortes de raisons grand bien; mais j'aime autant votre offre de
m'adresser à des amis, car c'est du travail que je cherche et tout ne me
convient pas, car voilà bientôt trente ans que je n'ai manié que le
fusil, et ça gâte la main pour tout autre métier. Le seul état que j'ai
su, c'est la reliure.
«--Eh bien! tant mieux, j'ai votre fait à Bruxelles; si vous savez
relier, vous serez placé en arrivant.
«--Eh bien alors, gardez votre double napoléon, ça vous servira.
«--Prenez toujours, il ne faut pas qu'en arrivant vous soyez, forcé de
demander des avances; tenez, voilà un mot (et je l'écrivis) pour vous
loger.» En y jetant les yeux et en lisant: _Rue de l'Empereur_, «Cela me
portera bonheur; oh! c'est que nous avons, tels que nous voilà, des
raisons très particulières pour ne pas l'oublier, c'est une vieille
connaissance, ça date de Marengo; tenez, il y a dans ce sac un habit qui
a été à l'île d'Elbe, je veux être enterré dedans. Je ne le donnerais
pas pour une fortune, mon pauvre habit que j'aime, et j'ai là-dedans un
autre trésor.
«--Votre croix?
«--Celle-là reste ici cachée,» et il pressa son coeur. «Mais l'autre est
un souvenir d'un ami bien cher, d'un pays, d'un frère d'armes, c'est une
grenade d'honneur.
«--Qu'est-ce que cela veut dire, mon brave?
«--C'était dans ce temps-là comme la croix, une récompense de la
bravoure, et c'était à mon bon, mon brave Renaud, que Napoléon donna
cette première récompense sur le champ de bataille. Il était sergent
d'artillerie; nous sommes tous deux de Selangey, Côte-d'Or. Renaud fit
au passage du Simplon des actions qui déjà le firent remarquer de
Napoléon, connaisseur en soldats. À Marengo il se coucha sous sa pièce,
et y mit le feu au moment où les Autrichiens venaient s'en emparer;
figurez-vous la débâcle, c'est là-dessus que Napoléon lui décerna la
grenade d'honneur qui était la première donnée; à la même journée, il
démonta encore une batterie autrichienne. Oh! c'était un homme
extraordinaire, brave comme l'épée de Napoléon, et humain et doux comme
une bonne femme. Mon Dieu! c'est un trait d'humanité qui lui coûta la
vie, et c'est comme cela que malheureusement j'ai cette grenade
d'honneur qui ne me quittera plus. Nous étions à Neuhaff, quand un
terrible incendie vint à éclater; la maison où le feu faisait le plus de
ravages était habitée par un père de famille, un ami intime aussi de mon
camarade, qui à la vue du danger n'en fit ni une ni deux, mit habit bas
et s'élança au secours de son ami; je l'avais suivi et tâchais vainement
de l'arrêter quand je vis pour lui une mort inévitable et horrible. Il
faut que je parvienne jusqu'à lui, cria-t-il, et il enfonça une porte;
il croyait trouver là son ami; la flamme qui s'échappait avec fureur
l'enveloppa; j'étais moi-même suspendu sur une poutre près de l'escalier
embrasé; je vis le malheureux et intrépide Renaud tomber et disparaître
dans un tourbillon de fumée et de feu; une seule parole me parvint:
_Garde ma grenade_. Ce cri, Madame, je crois bien souvent encore
l'entendre, et cette grenade, prix de la bravoure, signe de l'honneur
militaire, je l'ai apporteé avec moi sur les champs de bataille d'Iéna,
Wagram, Austerlitz, de la Moskowa et de Mont-Saint-Jean; aujourd'hui,
c'est-à-dire depuis les jours de paix et de délivrance, je l'ai cousue
dans mon uniforme, et voilà mon linceul, c'est une relique pour ceux qui
sont comme moi fidèles à la religion du soldat, au souvenir du drapeau.
«--J'ai vu des sabres d'honneur, répondis-je, mais je ne savais même pas
qu'on eût donné des grenades. Je serai bien aise de la voir quand j'irai
vous trouver à Bruxelles; mais n'en parlez pas, il faut maintenant,
comme vous dites, vivre en philosophe.» Il me témoigna beaucoup de
regret de ce que je n'allais pas à Bruxelles, et voulut défaire son sac;
je m'y opposai, non par défaut d'intérêt, mais parce qu'on mettait les
chevaux, et que je voulus voir emballer ma nouvelle connaissance, que je
quittai avec le doux sentiment d'avoir peut-être assuré son existence
par cette rencontre.
Ce brave homme s'appelait Bois-Marie et se disait parent d'une jeune
fille sacrifiée dans la révolution à la haine féroce d'un ami intime de
Robespierre, si Robespierre put avoir des amis.
Renaudin de Saint-Remi, qui quitta son siége de sage pour déposer comme
témoin contre l'innocente et infortunée Marie, opina ensuite pour la
mort comme juré. J'appris plus tard d'autres détails de ce _grognard_ de
l'île d'Elbe. Quelques uns sont honorables à la mémoire de Tallien; je
les placerai dans le cours de ces volumes. Il monta sur la voiture,
heureux et joyeux, en chantant d'une voix qui était plus propre à
commander _à droite, gauche, fixe_, qu'à fredonner la romance; il chanta
l'air de _Cendrillon: Dieu protégera j'espère._
À une lieue d'Ath, je descendis et pris un chemin de traverse qui me
conduisit à une fort jolie maison de campagne où j'avais quelqu'un à
prendre pour venir à Anvers. J'y trouvai grande société; on m'y donna
des nouvelles de Mme de La Valette. Tous les convives étaient amis ou
connaissances de mes amis, et la conversation se ressentit de la
confiance que produit naturellement la conformité d'opinion.
Parmi les convives était le major Garnier: c'était de tous celui que je
connaissais le moins; et je n'en parlerais même pas, n'ayant pas de bien
à en dire, si, malheureusement trop crédule pour tout ce qui est service
à rendre, je ne me fusse trouvée attachée à des intrigues et projets
d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignorés.
Quêter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le
Champ-d'Asile, beau rêve des proscrits; courir, écrire, user de tous mes
moyens pour leur être utile: voilà ce que j'ai constamment fait pendant
quatre années que j'ai voyagé de Bruxelles à Anvers, Gand, Bruges,
Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai même été souvent dupe de mon
exaltation; mais j'ai séché quelques larmes, et je ne saurais regretter
une facilité d'attendrissement qui a eu de pareils résultats.
D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple à imiter; mes défauts, mes
qualités, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier élan est
pour moi d'une impossibilité absolue; céder à ce premier mouvement a
même pour moi un charme inexprimable; aussi dès que le major Garnier,
avec sa laideur toute militaire m'eût prononcé les noms magiques de Ney
et Waterloo, unissant par une déchirante pensée de regret ces deux
affreuses époques d'amertume et de deuil, je supposai à celui qui m'en
parlait avec âme tous mes regrets, toute ma douleur, et dès ce moment la
réflexion qui n'eût pas été en faveur du major n'eût pu se faire jour
dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque exténué de
fatigue, blessé, à pied, et guidé par un sous-officier de la garde, il
arriva, après le fatal 18, au lieu où un officier du général Desnouettes
lui donna son cheval pour se rendre à Marchienne-au-Pont. Dès ce moment
nous fûmes amis, de mon côté avec la plus loyale franchise, du sien avec
toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher à ses vues, et
me les faire servir malgré moi et à mon insu.
Le major Garnier avait alors près de cinquante ans; il annonçait avoir
servi dans les gardes françaises, et racontait fort bien une infinité
d'anecdotes. Il était lié avec l'hôte de l'Aigle-Noir, à Liége.
«Je vous y adresserai, me dit-il, vous coucherez dans la chambre où
Louis XVIII, alors MONSIEUR, coucha avec son fidèle d'Avaray, ce modèle
des amis, ce Bertrand de 92.»
Les détails qu'il nous donna sur ce prince étaient remplis d'intérêt;
mais je ne crois pas, ne pouvant en garantir l'authenticité, devoir les
rapporter ici, puisqu'il s'agit d'un personnage auguste; je ne puis
taire pourtant un mot de Mme Balbi, femme du gouverneur du Luxembourg,
et qui, ayant montré la plus constante fidélité au sort du prince, avait
contribué à sa fuite, et bravé toutes les tristes chances de
l'émigration. Je fus bien un peu surprise de voir un soldat d'Arcole,
comme se prétendait le major, si bien au fait des secrets des princes;
car presque tous ceux qui vécurent sous les drapeaux ignoraient aussi
bien les actions d'un courageux dévouement, que les crimes affreux qui
signalèrent cette époque de la révolution.
«Rien, disait le major, n'était aimable et séduisant comme la comtesse
de Balbi. Dans les différens pays que, pendant sa longue émigration,
cette dame a parcourus, on chante ses louanges.»
Madame de Balbi parlait des malheurs de Louis XVI et de l'infortunée
Marie-Antoinette, et leur faisait des partisans en arrachant des larmes.
J'ai logé en Allemagne dans une maison où Mme de Balbi avait habité; un
émigré, qui alors était devenu un des plus zélés sujets de Napoléon Ier,
le major Garnier, conta un mot de cette dame qui ne fit pas fortune dans
la haute société germanique, peu faite encore à l'élégant laisser-aller
des favoris. Mme de Balbi se trouva à un cercle nombreux qui se pressait
pour la voir et l'entendre. Une jeune et naïve allemande passa sa belle
tête blonde et son frais visage entre les épaules un peu tudesques de
son fiancé, et l'émigré en question laissa échapper cette naïveté: _Is
das ein koenings hoer?_[17] Mme de Balbi, qui entendit l'insolente
épithète, se tourna avec cette aisance que donne la cour, et répondit:
«Ma chère, _le sang des princes ne tache pas_.»
Je me rappelai avoir, sous le consulat, entendu parler d'une Mme de
Balbi qui vivait sous les dehors de la médiocrité dans une ville de
province; je demandai au major s'il croyait que ce fût de la même
famille.
«Bien mieux, c'est, dit-il, la même personne. Mme de Balbi a servi les
princes de toutes les manières. Rentrée en 97, elle a su intéresser le
Consul en excitant la sensibilité de l'excellente Joséphine, dont le
faible à protéger l'ancienne aristocratie a bien un peu nui peut-être à
la solidité du trône impérial. Mme de Balbi est, sans nul doute,
intervenue dans quelques tentatives politiques, mais elle a eu
l'heureuse adresse d'en esquiver les conséquences, et cela à une époque
où la police n'était pas mal faite; c'est qu'elle a de l'esprit comme un
démon, l'esprit des affaires.
«--Vous ne jugez pas cela comme moi, lui dis-je; je vois Mme de Balbi
noblement dévouée à la cause de la royauté, seule cause légitime pour
elle; je la vois toujours marchant au but: j'aime ce courage de
constance, cette longue résignation; les princes ne trouvent déjà pas si
souvent ces vertus dans les hommes aux jours de l'adversité, qu'il n'y
ait un mérite de plus pour une femme. La seule chose que je n'approuve
pas, c'est d'avoir affecté les dehors de la pauvreté, d'avoir joué le
rôle de solliciteuse près de l'homme dont elle devait désirer la chute;
c'est trahir les bienfaits: qu'on demande des renseignemens pour sauver
ses amis, bien permis; mais accepter les dons, demander les grâces de
ceux qu'on hait, il y a là dedans quelque chose qui ne va ni à la fierté
du malheur ni à la dignité d'une cause.»
Je mis dans ce discours assez de véhémence pour attirer l'attention, et
j'eus le plaisir de voir tout le monde de mon avis. Le major Garnier se
rendait à Bruxelles; il avait des lettres pour Cambacérès: je ne pus
m'empêcher de lui parler de l'affaire de l'officier à demi-solde avec
l'ex-archichancelier.
«J'en espère mieux, me dit le major; j'ai une recommandation qui ne peut
manquer son effet, c'est un souvenir de jeunesse...
«--Pas avec vous, j'espère, major, lui dis-je en riant.
«--Ce n'est pas ce que votre malice s'imagine.
«--Ah! tant mieux, car j'aurais regretté de voir invoquer de pareils
souvenirs.
«Voilà qui s'appelle pousser loin l'intérêt du sexe.»
Le major, à ce dernier mot, fit une singulière grimace qui le rendit si
laid qu'il n'y eut plus moyen de douter de la parfaite innocence des
souvenirs qu'il allait invoquer; du reste, sa morale était si facile que
le moyen qui réussissait lui paraissait toujours le moyen par
excellence; je lui donnai mon adresse à Anvers, et il quitta la société
avant moi.
La maîtresse de la maison était une parente du fameux
Rabaut-Saint-Étienne, et née à Nîmes, comme lui, professant la religion
réformée. Cette dame, dont la destinée fut fort bizarre, devenue victime
d'un mariage d'inclination, se plaisait à citer un important service que
lui rendit le célèbre abbé Raynal.
«C'était déjà, disait-elle, un vieillard en 92, mais l'homme le
meilleur, le plus aimable, et d'une figure noble et belle. J'étais bien
jeune alors, et le zèle officieux, les services de ce défenseur de
l'humanité, qui habitait une retraite dans le midi de la France, me
sauvèrent l'honneur et la vie.»
On voyait, dans les discours et le caractère de cette dame, que la
société du philosophe avait un peu déteint sur sa conversation
travaillée et presque oratoire; mais je n'ai guère vu de coeur plus
dévoué à ses amis que celui de Mme Étienne Rabaut; elle se prit
d'extrême amitié pour moi.
«Puisque vous avez habité la Hollande, me dit-elle, voilà un ouvrage qui
vous intéressera:» c'était l'_Histoire du Stathouderat_, par l'abbé
Reynal. Madame Étienne y avait écrit quelques notes qui me prouvèrent
qu'elle visait au savoir, et ce fut sans doute mon invincible dégoût
pour cette prétention, qui m'a fait mettre moins d'empressement à
cultiver l'amitié d'une personne d'ailleurs si distinguée. Nous parlâmes
beaucoup de Carnot, cet homme intègre et philosophe, sorti pauvre de
toutes les situations de sa vie. Madame Étienne fit les honneurs de la
soirée par son savoir et ses citations toujours justes, ce qui n'est pas
peu pour qui cite beaucoup. Je l'admirais, mais sans me dire: _J'en
voudrais savoir autant_. Là où perce l'étude chez les femmes, il me
semble que le charme disparaît; presque toujours un succès que nous
avons trop l'air de chercher nous échappe; non que je veuille faire
l'apologie de l'ignorance, et dénigrer les supériorités; mais avec un
peu moins de prétentions, madame Étienne eût été une personne parfaite.
Comme c'est chez elle que je voyais la plupart de mes amis, j'aurai
plusieurs fois occasion de revenir sur son chapitre. Je partis dans la
nuit pour Anvers, afin d'y remplir la commission dont je m'étais
chargée, commission qui eut pour résultat mon premier voyage à Londres,
comme je le dirai dans le chapitre suivant.