«Vous avez passé à Paris, vous m'avez vu, vous étiez dans le même
lieu, et si près, que nos vêtemens se touchèrent presque... vous me
l'écrivez, et ce lieu où vous m'avez trouvé, qui dut vous parler en
faveur de tous les sentimens qui pouvaient nous unir, ce lieu ne
vous a inspiré que le besoin de me fuir, l'affreux besoin de me
laisser sans courage, sans consolation et anéanti par la conviction
de vous être indifférent!... Ah! je suis au désespoir. Vous me
dites de vous parler de mon sort... il est horrible et vous en êtes
cause!... Vous me fuyez, tandis que près de vous aucun bonheur
n'égalerait le mien... Que pouvez-vous craindre? Que redoutez-vous?
une passion qui n'a su vous toucher, l'expression d'une douleur sur
laquelle vous seule pouvez quelque chose... Je contraindrai l'une
et l'autre. Je ne vous demande qu'un _amour de mère_, mais d'une
mère tendre, qui, au lieu de fuir, console son fils. Oh! que j'ai
besoin de vous voir, d'entendre cette voix chérie toujours animée
par les nobles inspirations du coeur ou du génie: ne repoussez, ne
dédaignez pas mon dévouement. Je pleurai votre perte, et, unissant
toutes mes douleurs, je végétais avec l'espoir de succomber. Oh!
combien d'heures précieuses j'ai passé à _pleurer_, _prier_ et
_croire_. Ayez pitié de moi, de cet avenir qui peut-être si long
encore; _revenez_, ou dites _venez_. Je puis être libre demain,
aujourd'hui, quand vous l'ordonnerez: mais songez que je ne puis
vivre loin de vous; vous avez promis de me servir de mère, et sans
vous tout espoir de bonheur et de repos sont à jamais perdus pour
«LÉOPOLD.»
_P. S._ «Je ne veux ni pourrai vous rien dire de ce qui a suivi la
fatale journée du 18. Ah! c'est à vos pieds, invoquant d'illustres
mânes, que je veux redire les immortels exploits de nos braves et... les
siens...
J'avais fermé ma porte; j'étais assise, la tête sur mes deux mains, en
face d'une énorme glace; il y avait sur la table un volume des belles
poésies de madame Dufresnoy; en lisant cette lettre, cette déclaration
d'un amour dont la sincérité ne pouvait m'être suspecte, tout mon être
sembla se bouleverser:
«Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.»
Je ne puis le nier, j'eus un moment d'hésitation; il se fit en moi un
changement absolu, mais très heureusement momentané; ma vanité voulut
ressaisir l'espoir de plaire encore. Il m'aime, ne me le prouve-t-il
pas? pourquoi refuserais-je un bonheur offert? suis-je donc si vieille,
trop vieille déjà? ne me trouve-t-on point belle encore, et l'amour de
Léopold tient-il à ma figure? Jetant tour à tour un coup d'oeil sur sa
lettre naïve, et parcourant du regard les vers délicieux de notre muse
française, je cédai insensiblement à l'attrait d'une illusion que je
brûlais de pouvoir ressaisir encore. Pendant quelques instans,
j'éprouvai toute l'exaltation délirante de mes belles années; mon
imagination allait au devant de toutes les chimères d'un amour partagé.
J'avais son portrait, je n'avais osé le regarder que bien rarement; je
le pris, le pressai contre mon coeur... il me rendit à moi-même. Oui, je
puis l'assurer avec vérité, en regardant cette physionomie noble et
douce, parée de tout l'éclat de la jeunesse, je la comparai à la mienne
qui se reflétait dans la glace, et je sentis que la jeunesse seule peut
répondre à la jeunesse: Je me dois cet aveu après tant d'autres; le
désespoir suivait pour moi cette conviction d'impossibilité, j'y
succombais, et ce ne fut qu'après un long et déchirant combat que ma
raison, assez maîtresse de mes soupirs, put répondre à Léopold comme une
mère eût écrit à un fils bien-aimé; et si des circonstances m'ont, dans
la suite, mise bien près de la plus séduisante des erreurs, je puis du
moins me rendre témoignage que, non seulement je n'y ai jamais cédé,
mais que je n'ai plus regardé celui qui eût pu me la faire partager, que
comme un fils, un fils chéri et respecté plus encore.
Je passai la nuit la plus agitée; et à peine était-il jour, qu'on frappa
à ma porte pour me demander si je voulais permettre à M. d'Autré de
venir me faire ses adieux; je jetai vite une robe et un schall sur moi
et le reçus. D'Autré venait de recevoir une lettre de son père, qui
avait enfin retrouvé les traces de Paula, et qui engageait son mari à
venir les chercher à Gênes, où elle était légèrement indisposée; il
assurait à d'Autré que sa femme était, depuis son pélerinage à Rome,
absolument revenue de l'idée de se faire religieuse; il disait: «Paula,
mon fils, est encore digne de toi; Paula est une excellente femme, et
belle, oh! belle comme les plus belles vierges qui ornent ici toutes les
galeries.» M. Brillant d'Autré connaissait la faiblesse un peu vaniteuse
de son fils, il le flattait pour gagner du temps; aussi d'Autré ne
rêvait plus que Paula; il me montrait son portrait, ses souvenirs, et me
demanda, comme une faveur, de lire avec lui le fragment que voici, et
d'écrire quelques lignes en marge du manuscrit que je lui avais offert.
D'Autré était un excellent homme, et de ce caractère qui, parmi les
militaires, se désigne par _un bon enfant_; sans instruction ni beaucoup
d'esprit, mais néanmoins aimable, de cette gaieté française que donne
une heureuse nature. D'Autré me quitta avec promesse de m'écrire. La
lettre à Léopold était restée non achevée sur la table: j'y jetai un
regard, hésitai encore un moment, tout près d'y joindre quelques mots
plus tendres; enfin, je la cachetai et je la fis porter bien vite à la
poste. Ayant de nouveau défendu ma porte, je me mis à lire le récit
suivant:
«Dans une des solitaires, mais superbes campagnes du Palatinat de
Podalie, vivait depuis deux ans la jeune et belle Odeska, fille d'un
noble Polonais, unie par ordre paternel à l'opulent, mais sauvage
possesseur de ces contrées. Odeska, élevée dans le goût des lettres et
des arts par une mère qui fut long-temps la brillante idole de la cour
de Jean Casimir, la jeune Odeska aspirait au bonheur d'être aimée.
Hélas! elle ne goûta un instant ce bonheur si pur que pour le payer par
le désespoir et les larmes. Au nombre des pages qu'un grand nom sans
fortune attachait à la cour de Pologne, se distinguait le jeune Mazeppa.
À peine entré dans son adolescence, doué de tous les avantages
extérieurs et surtout d'une de ces physionomies qui semblent porter sur
leurs traits des destinées extraordinaires, Mazeppa joignait, au don de
faire naître un vif intérêt au premier coup d'oeil, le mérite plus réel
de justifier cet intérêt par les qualités d'une âme pleine
d'enthousiasme et d'une énergie qui semblait, dans cet âge si tendre,
défier déjà le destin. Jean Casimir faisait des vers, et toute la
brillante jeunesse de sa cour soupirait des élégies ou des madrigaux aux
pieds de la beauté. Mazeppa eut bientôt distingué la plus jolie, et son
hommage ne fut point repoussé par Odeska, libre alors. Trois mois
s'écoulèrent au milieu des délicieuses illusions de l'espérance et des
courts et mystérieux instans d'une intime confiance, dérobée à la vie de
cour et d'étiquette.
«Ordinairement le jeune page de Casimir attendait sa belle maîtresse
sous un berceau, où les attentions de l'amour avaient mêlé le doux
parfum de mille fleurs aux fraîches émanations d'un épais feuillage. Là,
cachés à tous les regards, une couronne eût été peu pour celui qui, plus
tard, devait mourir sur les terres de l'exil, pour avoir voulu conquérir
un trône; le banc de mousse qui recevait son amie était celui qui
occupait l'ambition du jeune page de Jean Casimir. Il y faisait résonner
sous ses doigts la guitare, accompagnait la romance que soupirait la
mélodieuse voix d'Odeska; dans d'autres instans, l'enthousiaste Mazeppa
répétait à son amie les vers sublimes des poètes d'Italie, ou les
héroïques inspirations d'Homère. L'Amour vit de superstitions dans le
coeur des femmes; au milieu des pressentimens, un cruel événement se
préparait pour les deux amans, et le coeur d'Odeska en reçut d'avance la
fatale prévision dans un rêve funeste. Descendu avant l'aurore au
bosquet, Mazeppa fut surpris d'y trouver déjà son amie, que son ardeur y
devançait toujours. Il fut étonné du désordre de sa beauté. Des larmes
furtives, que voilaient mal ses paupières, tombaient de ses yeux baissés
vers la terre.
«Pourquoi ces larmes? quel malheur peut menacer nos beaux jours?»
s'écria l'impétueux Mazeppa, et il enlaçait d'un bras protecteur la
jeune fille, comme pour lui faire de son corps un rempart... Odeska,
dans ce trouble délicieux qu'augmente le bonheur des larmes, la main sur
son coeur, dit à son amant: «Cher Mazeppa, je rougis de ma terreur et je
ne puis la vaincre; elle me poursuit jusque dans tes bras; mon ami, tu
en es l'objet: oh! ne m'accuse pas de faiblesse; que l'adversité arrive,
et tu verras si mon attachement ne sera pas plus fort qu'elle; mais te
perdre... ah! c'est plus que mourir!»
«À ces mots, elle laissa tomber sa belle tête sur le sein du jeune page,
qui épuisa tous les accens de la tendresse pour dissiper ses noirs
pressentimens. Elle répondait comme poursuivie d'une affreuse vision: «Ô
mon cher Mazeppa! je t'ai vu entraîner loin de moi; la terre et le ciel
te refusaient un appui. J'ai vu des supplices et de trompeuses
grandeurs. Mazeppa, la terreur glace tous mes sens. Hélas! le charme de
l'amour n'est-il plus avec nous?... et ta voix expire dans les
sanglots!» Tout à coup le bosquet retentit des cris du reproche et des
menaces de la colère que proférait le père d'Odeska: il venait de
surprendre les deux amans... En vain la mère de la jeune amante de
Mazeppa intercéda-t-elle, en vain ce dernier fit-il valoir sa naissance
et son amour; peu de jours après Odeska fut unie, malgré sa résistance,
à un homme puissant qui l'éloigna de la cour et des bras de sa mère,
pour la reléguer, comme sa proie, dans une terre près des frontières de
l'Ukraine. Les regrets d'Odeska s'envenimèrent encore par la présence
d'un époux que son coeur repoussait, et qui ne justifiait que trop ses
dégoûts.
«Après la perte de son amie, malgré la faveur dont il jouissait auprès
de Jean Casimir, le jeune Mazeppa n'eut qu'une seule pensée: celle qu'on
avait arrachée à son coeur. Odeska, loin d'avoir tenté d'adoucir son
tyran, du moins par les apparences de la soumission, repoussait ses
caresses et ne répondait à l'invitation des droits de l'hymen, que par
le nom de Mazeppa. La seule distraction de l'épouse était d'aller aux
confins des terres qu'elle habitait, parcourir d'un regard douloureux
cette immensité qui la séparait des lieux témoins de son amour. Un soir,
appuyée contre l'orme dont le tronc portait sur son écorce noueuse le
nom de Mazeppa et les emblèmes de la fidélité, un nuage de poussière
s'élève au loin et appelle l'attention d'Odeska. Un cri de joie et de
terreur échappe de sa bouche: «C'est lui! s'écria-t-elle; oui, cette
course rapide me l'annonce. Quel autre que Mazeppa guiderait ainsi un
coursier sur la plaine? C'est lui! Dieu! ayez pitié de nous. C'est aussi
le fantôme de mon rêve horrible! Oh! privez-moi, grand Dieu, du bonheur
de le revoir, si le réveil de cette félicité doit être celui d'un songe
affreux.» L'infortunée tomba à genoux, les bras étendus vers les sables
dont la poussière la dérobait encore à la vue de son amant: car le coeur
d'Odeska avait bien deviné, c'était Mazeppa; il reconnut aussi le
céleste visage de son amie. L'impétueux jeune homme poussa son coursier
et gravit le rocher couvert de ronces, où venait de lui apparaître
Odeska, qui laissa échapper un cri en se sentant enlacée dans les bras
et pressée sur le coeur du fougueux favori de Jean Casimir.
«J'ai tout quitté pour te revoir; m'appartiens-tu encore? Odeska, es-tu
toujours mienne?
«--Près de toi, l'univers n'a rien qui puisse causer un regret ni un
remords à ton amie.» Hélas! elle oublia sur le sein de son amant
qu'aucun serment ne permet impunément de parjure. Le châtiment se pesait
déjà dans la balance de la justice divine.
«Le Cheval de Mazeppa portait les chiffres de son maître et d'Odeska sur
sa housse richement brodée par les mains d'Odeska, et selon l'usage
d'une cour galante, cette housse montrait aussi des emblèmes de l'amour.
Abandonné par son maître, le coursier parcourut lentement les détours
qui conduisaient à la grille principale du château de l'époux d'Odeska.
Les chevaux sont pour les Polonais, comme pour les Tartares, les objets
d'un culte. La beauté de celui de Mazeppa, son riche harnois, l'absence
de son cavalier, tout excita la curiosité des nombreux habitans du
château et surtout du maître. Des mains caressantes attirèrent le
coursier, il se laissa prendre. À peine l'époux d'Odeska a-t-il jeté un
regard sur la housse, qu'il s'écrie dans un transport de fureur: «Il est
ici l'infâme qui ose me disputer son coeur! voilà le chiffre de
Mazeppa... Courez, volez après les coupables... Ah! je vais donc me
venger de tes dédains orgueilleux: femme, frémis!... chaque goutte du
sang de ton amant va te coûter mille larmes! Couple perfide! les
supplices, la mort, vont vous unir!» Une heure après l'ordre donné,
Mazeppa et Odeska, enchaînés, parurent en présence de leur bourreau.
«Femme parjure, et toi, vil suborneur, qu'avez-vous à répondre?
«--Le coeur d'Odeska était mon bien avant que ton or l'eût acheté de son
père, dit Mazeppa; Odeska ne t'appartient point, elle ne fut point à
toi, et je venais reprendre mon bien, mon bien unique et sans prix. Le
sort trahit notre espoir; nous allons payer par la mort les doux rêves
de l'amour! Mais la mort, nous l'acceptons, lui cria Odeska, il y a un
Dieu vengeur, appui des coeurs innocens, je vais l'implorer pour toi.»
Odeska tomba anéantie aux pieds de son barbare époux, et ne revint à la
vie que pour se trouver dans un affreux cachot où elle languit pendant
trois années.»