Séjour à Anvers.--Un Italien exilé.--Mot de Morforio au Pape.--Souvenirs
de Paula.--Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
J'arrivai à Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible à
toutes les impressions; j'avais déjà demeuré près de la Bourse, aux
Trois-Fontaines, et je trouvai le même logement à ma disposition. J'en
fus charmée, car j'avais donné cette adresse, et le moindre retard pour
mes correspondances eût été pour moi une cruelle contrainte. Le maître
de l'hôtel me dit le soir même qu'un étranger, qu'il croyait italien à
son accent, était venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je
priai qu'on voulût bien le prévenir, et je me fis servir à souper en
attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la
solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule
d'idées, de réflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez
triste chambre où je me trouvais assise, et une immense table d'un seul
couvert et vis-à-vis d'une glace qui répétait ma personne de la tête aux
pieds commençait à me fatiguer. J'avais la tête appuyée sur ma main
droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un léger bruit à ma
porte, qui était ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrière
ma chaise les grands yeux noirs et bien éveillés du bon Cettini, de
Rome, du compagnon de mon premier voyage à Naples.
«Quoi, vous? quoi, cher Cettini?
«--_Son io_.»--Et il restait devant moi, me regardant avec un air de
doute et de contentement mêlés.
«Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel
motif a pu vous faire quitter _I Patri Lidi_?
«--Les honneurs de l'exil?
«--Impossible.
«--Très possible; et c'est malheureusement trop vrai.»
Nous nous assîmes. Après les premières questions, il m'apprit qu'au
retour du pape à Rome, après la chute de l'Empereur, on avait violemment
persécuté tout ce qui avait été du parti français, et lui-même, qui
n'avait fait que les aimer, sans que cependant ses sentimens eussent eu
aucune action directe. Mais les filets de la proscription sont immenses,
et le bon Cettini y avait été enveloppé, peut-être pour faire nombre.
Cettini avait réuni à la hâte tout ce qu'il avait pu ramasser de sa
fortune, et se proposait de passer en Amérique. Nous étions au
commencement du rêve brillant _du Champ d'Asile_.
«Je n'ai jamais eu les goûts belliqueux ni le tempérament conspirateur,
me disait Cettini; mais je respecte la gloire et les braves;
j'attraperai la gente persécutante. Je porterai à la colonie une
pacotille des pacifiques ustensiles du ménage et les utiles instrumens
aratoires.
«--Et vous avez tout abandonné! Quoi! mon pauvre et excellent ami, vous
voilà, à plus que moitié de votre carrière, exilé, malheureux. Ah, mon
Dieu!
«--Ne me plaignez pas, j'ai la vie sauve; laissez-moi tout le bonheur de
vous avoir retrouvée.
«--Bon Cettini!»
Alors, un peu plus calme, il me donna des détails sur les tristes scènes
qui s'étaient passées à Rome, que je ne répéterai pas, car les réactions
politiques sont toujours si cruelles! mais je ne puis m'empêcher de
citer une satire qui fut attachée à la statue de _Morforio_[12].
Papa-Santo in che abbiam peccato?
Voi l'avete unto e noi l'abbiam leccato[13].
«Le lendemain, me dit Cettini, il y eut sept ou huit arrestations; je
fus heureusement averti à temps, et mon jugement n'a frappé que mes
dieux lares. Ah! quels changemens à Rome, c'est à ne plus s'y
reconnaître!»
Cettini avait eu des relations d'un commerce très étendu avec plusieurs
maisons de France et de Belgique; il avait heureusement encore de très
fortes sommes à recouvrer, et du moins sous les rapports de l'aisance je
n'eus pas de crainte pour lui, mais pour le reste. Oh! que l'exil me
paraît terrible! je me gardais bien de lui en dérouler le tableau, mais
mon coeur n'y perdait rien. Le sien éprouvait pour moi les mêmes peines,
et il m'exprima librement la part qu'il prenait à mon sort. Lors des
événemens de Naples, un ami qui avait passé chez lui, à Rome, lui avait
donné de mes nouvelles; et depuis les persécutions exercées contre les
partisans des Français, il avait entretenu des relations très suivies
avec le docteur Pistorini de Bologne, qui était intimement lié avec
Eugène, avec cet ami dévoué et cher, qui m'avait si généreusement aidée
dans mon agonie des derniers jours de 1815. Cettini était donc au fait
de toutes mes souffrances, et ne m'en parla que pour venir à des offres
qui assurassent le repos de mon avenir.
«Je vous ai cherchée, me disait-il, et puisque le sort me favorise,
mettez-moi de moitié dans vos projets. Si vous voulez passez la mer,
c'est mon envie; si vous préférez la froide Belgique aux doux ombrages
des platanes: restons ici; hors la France et Rome, _sono con lei_. Pour
Rome, je ne pense pas, continua-t-il, que vous y pensiez, car vous
n'avez pas le goût des pélerinages religieux. Ah! que je vous conte, à
propos de pélerine; j'en ai rencontré une dans la Maurienne qui est
faite à tourner la tête au pape, même quand elle ira baiser sa mule.»
Je pensai de suite à Paula, et le signalement fort mondain de sa taille
et de sa figure confirma mes soupçons que c'était elle que Cettini avait
rencontrée. «Une femme superbe, disait-il, quoique déjà succombant sous
la fatigue d'une longue route et de mille privations.» Je fus affligée
en pensant à M. Brihaut, et plaignis très sincèrement Paula de chercher
le repos de son coeur dans les pénitences dont la publicité ne pouvait
que perpétuer le souvenir de la faute à laquelle elle cherchait une
expiation. «Je l'ai vue, ajoutait Cettini, d'abord suivant un sentier à
coté de la grande route, marchant péniblement, puis sortant de
Lanslebourg. Je l'ai retrouvée à genoux devant une chapelle sur le grand
chemin; je lui ai adressé la parole, elle m'a répondu avec modestie,
avec des paroles douces et simples; je lui offris des lettres pour Rome;
elle m'a, je l'avoue, étrangement surpris par la pureté, l'élégance de
son langage, l'esprit qui anime ses discours, et sa singulière
résolution.»
Je dis à Cettini que je la connaissais, et lui racontai comment je
l'avais trouvée à Aix, et comment encore j'avais rencontré à Bruxelles
son beau-père qui courait sur ses traces pour la rendre au monde et à sa
famille.
«Peines perdues! c'est une tête tournée. Figurez-vous qu'elle se croit
sous l'égide visible d'une sainte qui la guide dans les chemins
impraticables; qu'elle a entendu et entend la voix de son mari
l'appelant à Rome; et dans ces extravagances il perce tant d'esprit que
ma foi, je croyais à tout en la regardant.» Je montrai à Cettini le
fragment écrit par Paula.
«Ah! je ne suis plus étonné, me dit-il; une tête à roman, au premier
malheur, tourne toujours à la dévotion; mon amie, je ne serais pas
surpris de vous trouver un jour comme cette belle et singulière
Polonaise.
«--Peut-être soeur de charité, peut-être religieuse; mais jamais en
pélerinage sur une grande route, je puis l'assurer.»
Pendant que notre conversation avait pris ce tour un peu moins triste,
nous n'avions pas observé ni l'un ni l'autre deux individus qui étaient
arrêtés sur le carré, et qui nous épiaient très attentivement. Cettini
les aperçut et sauta en fureur vers eux avec des termes peu ménagés.
Aussitôt un des deux s'avance et dit, avec une très maussade politesse:
«Monsieur, vous allez nous suivre; voici l'ordre de vous arrêter;» et
effectivement il l'exhiba. J'étais extrêmement saisie; Cettini fit par
son sang-froid honneur au nom romain. «C'est une méprise, dit-il; mais
il faut obéir, Messieurs, au lieu d'écouter à la porte. Il fallait tout
bonnement vous annoncer de suite; car je pense que de notre conversation
vous ne rapporterez guère... (Nous avions toujours parlé italien.) Où me
conduisez-vous?
«--Chez le commissaire de police.»
Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut
accordée, et nous voilà à onze heures dans les solitaires quartiers
d'Anvers, escortés par quatre gardes. Le commissaire était aussi poli
que ces messieurs le sont peu en général. La méprise fut prouvée, et
après deux bonnes heures d'explication on nous laissa la liberté de
regagner notre auberge. Cettini me dit: «Voilà qui me dégoûte du séjour
de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une
promenade.»
J'en fus tentée; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir
après être convenus que nous nous écririons régulièrement, et qu'au
premier mot on se joindrait, si je me décidais à passer la mer.
À peine rentrée, on me dit qu'un jeune homme, qui écrivait au
Constitutionnel d'Anvers, était venu et devait revenir. Il était trop
tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifié mon
pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait
m'annoncer une chose agréable, quoique douloureuse aussi. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit même à Anvers. Ce jeune homme
avait reçu une lettre pour me la donner à moi-même, et cette lettre je
ne la reçus que lorsque Regnault était déjà loin: J'avais manqué une
preuve de souvenir à un ami malheureux; oh! j'étais vraiment
inconsolable!