CHAPITRE CLXXXIV.

La route d'Anvers.--La veuve du soldat.--Je perds le manuscrit de

Paula.--Arrivée à Anvers.

Rien n'est beau comme la route de Bruxelles à Anvers, surtout pendant

trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que

c'était en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'était

réservée dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait

cédé la sienne, et je me serais trouvée entre un séminariste de Malines

et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonférence

d'une des futailles qu'il employait pour son farô. Je grimpai donc

lestement sur l'impériale: un siége commode, à dossier élastique;

personne que le conducteur à qui je payai deux places pour n'avoir pas

l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voilà contente comme si

j'avais été en poste dans la berline ou la calèche la plus confortable.

Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux

attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir

j'éprouvai à être ainsi comme entraînée dans les airs; mais je me

rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu

transmettre mes émotions au papier, je n'aurais jamais écrit avec plus

d'abandon et de verve. Ô que de souvenirs amers et de rêves délicieux

encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec

cet avide besoin de m'accuser moi-même, que je ne puis appeler encore

qu'une douloureuse jouissance. À peu de distance du château de Laeken,

la route aboutit au château qui avait appartenu à M. Van M***. Que de

fautes, que de malheurs aussi s'étaient placés entre l'heureuse époque

de ma jeunesse, où bien imprudente déjà, mais non criminelle encore!

j'entrais dans la vie entourée de la considération que donnent la

richesse et un nom respectable... Oh! comme mon coeur s'oppressait à la

vue de ces promenades, de ce jardin où je formais tous les projets d'un

long et brillant avenir... Aujourd'hui il s'était accompli, cet avenir,

avec des peines que l'imagination elle-même n'eût jamais pu rêver; et

seule, déchue de tous mes titres au respect, enchaînée par mon coeur à

toutes les chances d'un imprudent dévouement, je passais ignorée, et

heureuse de l'être, devant la somptueuse demeure où j'avais régné en

souveraine. Mes larmes coulèrent; mes regards se portent une fois encore

vers la grille de Schoonzigt, et s'arrêtent avec surprise sur un groupe

de piétons dont la présence excite bien naturellement mon intérêt. Un

petit garçon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse,

devançait de quelques pas une femme d'une taille élevée, qui en portait

sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions à une montée, et je pus

à mon aise observer. Le petit bonhomme était en uniforme de grenadier

enfantin. «C'est, me disais-je, quelque veuve qui, après nos temps de

victoires et de revers, regagne, privée de son appui, le village où elle

vécut heureuse.» Je ne me trompais pas. Je brûlais d'envie de causer

avec cette jeune femme. Disposée comme je l'étais, je ne pouvais laisser

échapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y

prendre?... «Mais, me disais-je, les mères sont toujours sensibles aux

éloges qu'on prodigue à leurs enfans. Conducteur, m'écriai-je,

faites-moi descendre.

«--Au pont, Madame.

«--Non, ici, et à l'instant.»

Me voilà balancée à côté de la diligence, perdant le point d'appui, et

sautant au moins de moitié de la hauteur. Je me fis un mal affreux au

genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitôt mon

plan de ne reprendre la voiture qu'à l'auberge prochaine, et d'aborder

la mère du joli enfant.

«Vous me paraissez fatiguée; voulez-vous, Madame, que je vous aide à

porter votre joli fardeau?»

Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de

douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son

charme. La pauvre jeune femme me répondit:

«Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompée; mais votre voix me rassure.

Ah! j'ai besoin de pitié pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez

bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni

méchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est

sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver

chez nous à pied.

«Prenez mon bras, vous allez déjeûner avec moi, et nous monterons

ensemble dans l'intérieur s'il y a place, ou vous avec votre petite;

laissez-moi arranger cela.» Je tenais le petit garçon d'une main et

donnais l'autre bras à sa mère, et nous cheminâmes jusqu'à l'auberge

prochaine où je devais retrouver la voiture. Une fois arrivés là, mon

costume élégant contrastait trop avec la propreté décente, mais pauvre,

de ma petite famille improvisée, pour ne pas nous attirer l'importune

curiosité de toutes les auberges; je m'en inquiétai peu et m'emparai

d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gâteaux.

Je me trouvai heureuse, dans mon exil déjà nécessiteux, de posséder un

reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et

cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette

fois encore, j'éprouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien

avec peu de chose; car je suis sûre que les bénédictions de cette veuve

s'élèvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en coûta

pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napoléons pour

procurer presque de l'aisance à une pauvre veuve. J'appelai le

conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intérieur.

«Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impériale.

«--Mais l'impériale aussi m'est nécessaire pour cette jeune femme et ses

enfans.» Cet homme me regarda et me dit d'un air pénétré: «C'est bien

ça, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez

bien, je ne prendrai que moitié de mon prix.--Brave homme, votre

pour-boire y gagnera.»

Au moment où nous allions monter, une grosse femme richement, mais

_follement_ vêtue, vint regarder du haut en bas ma protégée, et, se

plaçant à son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il

n'allait pas laisser monter à côté d'elle _cette mendiante_; un vieux

prêtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, réprimanda avec

une touchante bonté la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon

qui en valait bien un autre, et nous partîmes. Je ferai grâce à mes

lecteurs des plates duretés que la vieille mégère murmurait entre ses

dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du

vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve à nous conter sa

courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait

beau se déplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui

s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclésiastique n'en tint pas

plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines

d'intérêt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous

écoutais; avec quelle vénération j'observais cet extérieur où tout

annonçait la modicité des moyens pécuniaires, tandis que dans vos traits

vénérables, dans vos paroles consolantes, respirait une âme remplie de

toute l'immense charité de l'Évangile. Avant de rapporter l'histoire de

la veuve du soldat, je ne puis m'empêcher de rendre ma conversation avec

le bon prêtre.

«Vous me paraissez, Madame, connaître et faire cas de cette famille.

«--Connaître comme vous; mais en faire cas, certainement.»

Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait

la main d'un air touché; il ajouta cependant: «Je suis fâché de vous

voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une

imprudence. Ma chère dame, avec un coeur comme le vôtre, rempli d'une

douce charité pour le prochain, pourquoi gâter par des dehors

défavorables la bonne opinion que vous méritez? Pardonnez à mon zèle,

mais la décence, la religion et la morale, défendent également ces

travestissemens.» Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce

respectable ecclésiastique me rendit sans doute éloquente à fournir mes

excuses, car il me dit: «J'entre dans votre logique, la franchise

respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence

de cette habitude.»

La grosse femme était au désespoir, et j'avoue que j'avais plaisir à sa

peine. Il y a, en général, une certaine joie à voir la sottise en colère

et l'orgueil désappointé. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon

excellent curé allait à un village situé tout près du hameau de la

veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mère, quand la voiture

arriverait à la séparation des routes. La veuve, touchée de tous les

procédés dont elle venait d'être l'objet, accepta en ajoutant que son

mari, Français de naissance et de coeur, avait été tué dans la dernière

campagne. «Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque

l'Empereur vint avec Marie-Louise à Anvers, où je tenais la maison d'une

de mes tantes; ce n'était que joie, fêtes et plaisirs. Louis servait

dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'était alors dans les

familles un militaire français; ma tante, comme tout le monde chez nous,

les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de

l'Empereur même, ce qui était un honneur, au moins; je partis avec lui,

heureuse et fière; je l'ai suivi à la dernière campagne d'Allemagne; mon

petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans légitimes

(avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne à mon

village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnête

femme, et mon petit Louis pourra regarder même un prince sans rougir; au

village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais,

Madame, j'aurais eu de la peine à m'y traîner.» De grosses larmes

avaient accompagné ce récit simple et vrai de la bonne veuve. Le

compatissant ecclésiastique ranima le courage de la veuve, en lui

promettant son fidèle intérêt. L'homme de Dieu, j'en suis sûre, a tenu

sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir

quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui

venait de parler, pour combattre et vaincre la générosité de son refus.

À l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le

bon prêtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la

petite famille.

Avec quel plaisir j'écoutais ses charitables projets! combien je

regrettais de n'être plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne

serviteur d'un divin maître, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien

confiés à votre humanité! Médicamens pour la mère malade, l'éducation du

petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup

plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous séparant, ce respectable

vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des

éloges que le peu que j'avais fait ne méritait pas; mais ils me

flattèrent venant d'une bouche si pure. La jeune mère reprit son doux

fardeau; le petit Louis, chargé des dépouilles militaires de celui qui

lui avait donné la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de

sa mère qui suivait lentement, appuyée sur le bras de son digne

protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa

reconnaissance.

Nous avions encore trois lieues à faire. Étant seule dans l'intérieur,

j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps était fort beau,

et, l'âme rafraîchie par une bonne action, je jouis délicieusement des

douceurs d'une belle soirée. Depuis le changement qui avait séparé la

Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait

des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de

pèlerins; à l'aspect de ces foules pieuses, je pensai à Paula. Mais ici

c'étaient de grosses paysannes, à face rembrunie, mal enfroquées sous la

robe qui se drapait si bien autour de la taille élégante de la belle

Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son

beau-père, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la

disposition d'esprit où venait de me plonger le peu de bien que je

venais de faire, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait vraiment

quelque chose d'attaché à ma destinée qui rassemblait autour de moi

toutes les aventures des autres; on eût dit que j'étais destinée à être

l'historienne de toutes les vicissitudes privées! Une voix funeste

semblait me dire: «Tu n'as pas vu Paula pour la dernière fois,» et cette

voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture

du manuscrit cette étrangère avait acquis un haut degré d'intérêt dans

mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture

ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous

parcourions, car de Bruxelles à Anvers, c'est une ravissante promenade.

Je crus bien avoir replacé le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en

aperçus que le soir en me déshabillant; il était trop tard pour

retrouver le conducteur, il était reparti. On verra dans un prochain

chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait

réellement concourir à donner de l'extraordinaire aux plus simples

événemens d'une vie déjà si pleine de tourmens.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 14 / 36 题