La route d'Anvers.--La veuve du soldat.--Je perds le manuscrit de
Paula.--Arrivée à Anvers.
Rien n'est beau comme la route de Bruxelles à Anvers, surtout pendant
trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que
c'était en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'était
réservée dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait
cédé la sienne, et je me serais trouvée entre un séminariste de Malines
et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonférence
d'une des futailles qu'il employait pour son farô. Je grimpai donc
lestement sur l'impériale: un siége commode, à dossier élastique;
personne que le conducteur à qui je payai deux places pour n'avoir pas
l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voilà contente comme si
j'avais été en poste dans la berline ou la calèche la plus confortable.
Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux
attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir
j'éprouvai à être ainsi comme entraînée dans les airs; mais je me
rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu
transmettre mes émotions au papier, je n'aurais jamais écrit avec plus
d'abandon et de verve. Ô que de souvenirs amers et de rêves délicieux
encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec
cet avide besoin de m'accuser moi-même, que je ne puis appeler encore
qu'une douloureuse jouissance. À peu de distance du château de Laeken,
la route aboutit au château qui avait appartenu à M. Van M***. Que de
fautes, que de malheurs aussi s'étaient placés entre l'heureuse époque
de ma jeunesse, où bien imprudente déjà, mais non criminelle encore!
j'entrais dans la vie entourée de la considération que donnent la
richesse et un nom respectable... Oh! comme mon coeur s'oppressait à la
vue de ces promenades, de ce jardin où je formais tous les projets d'un
long et brillant avenir... Aujourd'hui il s'était accompli, cet avenir,
avec des peines que l'imagination elle-même n'eût jamais pu rêver; et
seule, déchue de tous mes titres au respect, enchaînée par mon coeur à
toutes les chances d'un imprudent dévouement, je passais ignorée, et
heureuse de l'être, devant la somptueuse demeure où j'avais régné en
souveraine. Mes larmes coulèrent; mes regards se portent une fois encore
vers la grille de Schoonzigt, et s'arrêtent avec surprise sur un groupe
de piétons dont la présence excite bien naturellement mon intérêt. Un
petit garçon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse,
devançait de quelques pas une femme d'une taille élevée, qui en portait
sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions à une montée, et je pus
à mon aise observer. Le petit bonhomme était en uniforme de grenadier
enfantin. «C'est, me disais-je, quelque veuve qui, après nos temps de
victoires et de revers, regagne, privée de son appui, le village où elle
vécut heureuse.» Je ne me trompais pas. Je brûlais d'envie de causer
avec cette jeune femme. Disposée comme je l'étais, je ne pouvais laisser
échapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y
prendre?... «Mais, me disais-je, les mères sont toujours sensibles aux
éloges qu'on prodigue à leurs enfans. Conducteur, m'écriai-je,
faites-moi descendre.
«--Au pont, Madame.
«--Non, ici, et à l'instant.»
Me voilà balancée à côté de la diligence, perdant le point d'appui, et
sautant au moins de moitié de la hauteur. Je me fis un mal affreux au
genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitôt mon
plan de ne reprendre la voiture qu'à l'auberge prochaine, et d'aborder
la mère du joli enfant.
«Vous me paraissez fatiguée; voulez-vous, Madame, que je vous aide à
porter votre joli fardeau?»
Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de
douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son
charme. La pauvre jeune femme me répondit:
«Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompée; mais votre voix me rassure.
Ah! j'ai besoin de pitié pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez
bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni
méchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est
sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver
chez nous à pied.
«Prenez mon bras, vous allez déjeûner avec moi, et nous monterons
ensemble dans l'intérieur s'il y a place, ou vous avec votre petite;
laissez-moi arranger cela.» Je tenais le petit garçon d'une main et
donnais l'autre bras à sa mère, et nous cheminâmes jusqu'à l'auberge
prochaine où je devais retrouver la voiture. Une fois arrivés là, mon
costume élégant contrastait trop avec la propreté décente, mais pauvre,
de ma petite famille improvisée, pour ne pas nous attirer l'importune
curiosité de toutes les auberges; je m'en inquiétai peu et m'emparai
d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gâteaux.
Je me trouvai heureuse, dans mon exil déjà nécessiteux, de posséder un
reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et
cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette
fois encore, j'éprouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien
avec peu de chose; car je suis sûre que les bénédictions de cette veuve
s'élèvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en coûta
pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napoléons pour
procurer presque de l'aisance à une pauvre veuve. J'appelai le
conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intérieur.
«Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impériale.
«--Mais l'impériale aussi m'est nécessaire pour cette jeune femme et ses
enfans.» Cet homme me regarda et me dit d'un air pénétré: «C'est bien
ça, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez
bien, je ne prendrai que moitié de mon prix.--Brave homme, votre
pour-boire y gagnera.»
Au moment où nous allions monter, une grosse femme richement, mais
_follement_ vêtue, vint regarder du haut en bas ma protégée, et, se
plaçant à son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il
n'allait pas laisser monter à côté d'elle _cette mendiante_; un vieux
prêtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, réprimanda avec
une touchante bonté la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon
qui en valait bien un autre, et nous partîmes. Je ferai grâce à mes
lecteurs des plates duretés que la vieille mégère murmurait entre ses
dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du
vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve à nous conter sa
courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait
beau se déplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui
s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclésiastique n'en tint pas
plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines
d'intérêt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous
écoutais; avec quelle vénération j'observais cet extérieur où tout
annonçait la modicité des moyens pécuniaires, tandis que dans vos traits
vénérables, dans vos paroles consolantes, respirait une âme remplie de
toute l'immense charité de l'Évangile. Avant de rapporter l'histoire de
la veuve du soldat, je ne puis m'empêcher de rendre ma conversation avec
le bon prêtre.
«Vous me paraissez, Madame, connaître et faire cas de cette famille.
«--Connaître comme vous; mais en faire cas, certainement.»
Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait
la main d'un air touché; il ajouta cependant: «Je suis fâché de vous
voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une
imprudence. Ma chère dame, avec un coeur comme le vôtre, rempli d'une
douce charité pour le prochain, pourquoi gâter par des dehors
défavorables la bonne opinion que vous méritez? Pardonnez à mon zèle,
mais la décence, la religion et la morale, défendent également ces
travestissemens.» Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce
respectable ecclésiastique me rendit sans doute éloquente à fournir mes
excuses, car il me dit: «J'entre dans votre logique, la franchise
respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence
de cette habitude.»
La grosse femme était au désespoir, et j'avoue que j'avais plaisir à sa
peine. Il y a, en général, une certaine joie à voir la sottise en colère
et l'orgueil désappointé. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon
excellent curé allait à un village situé tout près du hameau de la
veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mère, quand la voiture
arriverait à la séparation des routes. La veuve, touchée de tous les
procédés dont elle venait d'être l'objet, accepta en ajoutant que son
mari, Français de naissance et de coeur, avait été tué dans la dernière
campagne. «Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque
l'Empereur vint avec Marie-Louise à Anvers, où je tenais la maison d'une
de mes tantes; ce n'était que joie, fêtes et plaisirs. Louis servait
dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'était alors dans les
familles un militaire français; ma tante, comme tout le monde chez nous,
les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de
l'Empereur même, ce qui était un honneur, au moins; je partis avec lui,
heureuse et fière; je l'ai suivi à la dernière campagne d'Allemagne; mon
petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans légitimes
(avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne à mon
village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnête
femme, et mon petit Louis pourra regarder même un prince sans rougir; au
village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais,
Madame, j'aurais eu de la peine à m'y traîner.» De grosses larmes
avaient accompagné ce récit simple et vrai de la bonne veuve. Le
compatissant ecclésiastique ranima le courage de la veuve, en lui
promettant son fidèle intérêt. L'homme de Dieu, j'en suis sûre, a tenu
sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir
quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui
venait de parler, pour combattre et vaincre la générosité de son refus.
À l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le
bon prêtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la
petite famille.
Avec quel plaisir j'écoutais ses charitables projets! combien je
regrettais de n'être plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne
serviteur d'un divin maître, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien
confiés à votre humanité! Médicamens pour la mère malade, l'éducation du
petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup
plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous séparant, ce respectable
vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des
éloges que le peu que j'avais fait ne méritait pas; mais ils me
flattèrent venant d'une bouche si pure. La jeune mère reprit son doux
fardeau; le petit Louis, chargé des dépouilles militaires de celui qui
lui avait donné la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de
sa mère qui suivait lentement, appuyée sur le bras de son digne
protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa
reconnaissance.
Nous avions encore trois lieues à faire. Étant seule dans l'intérieur,
j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps était fort beau,
et, l'âme rafraîchie par une bonne action, je jouis délicieusement des
douceurs d'une belle soirée. Depuis le changement qui avait séparé la
Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait
des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de
pèlerins; à l'aspect de ces foules pieuses, je pensai à Paula. Mais ici
c'étaient de grosses paysannes, à face rembrunie, mal enfroquées sous la
robe qui se drapait si bien autour de la taille élégante de la belle
Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son
beau-père, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la
disposition d'esprit où venait de me plonger le peu de bien que je
venais de faire, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait vraiment
quelque chose d'attaché à ma destinée qui rassemblait autour de moi
toutes les aventures des autres; on eût dit que j'étais destinée à être
l'historienne de toutes les vicissitudes privées! Une voix funeste
semblait me dire: «Tu n'as pas vu Paula pour la dernière fois,» et cette
voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture
du manuscrit cette étrangère avait acquis un haut degré d'intérêt dans
mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture
ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous
parcourions, car de Bruxelles à Anvers, c'est une ravissante promenade.
Je crus bien avoir replacé le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en
aperçus que le soir en me déshabillant; il était trop tard pour
retrouver le conducteur, il était reparti. On verra dans un prochain
chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait
réellement concourir à donner de l'extraordinaire aux plus simples
événemens d'une vie déjà si pleine de tourmens.