CHAPITRE CLXXXVI

Souvenir de Regnault.--Augustine.--L'ex-procureur impérial Van

Maanen.--Les frères d'armes.--Départ pour Gand.

À peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau

habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parlé de

cet ami et me disait que je n'étais pas au monde quand ils obtenaient

déjà des prix ensemble au collége du Plessis; il aimait à se rappeler

ces jours heureux d'une enfance studieuse, à répéter combien il avait

été fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place à la

prévôté de la marine, qui l'avait mis à même de soutenir l'aisance de

son père frappé d'une cécité absolue. Ah! Regnault était bon, oui,

parfaitement bon; j'aime ici, en retraçant son exil, à rappeler ses

qualités obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus

calomniées par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault

de révolutionnaire; lui qui jamais n'appartint à aucune faction, et dont

la voix éloquente ne s'éleva[14] que pour raffermir la monarchie

menacée. La réunion dont il a été membre avait lieu chez le duc de La

Rochefoucauld, où se trouvaient _Lafayette_, _Bailli_, _Castellane_,

_Noailles_, _Liancourt_, _Mathieu de Montmorency_, _de Tracy_ et

_d'André_. Non, non, Regnault ne fut pas un révolutionnaire; lui qui ne

dut la vie qu'à l'erreur des forcenés de sa section, qui, en égorgeant

le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, à cette terrible

époque, n'échappa au massacre que par les soins d'amis fidèles et

dévoués; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu'à la plus profonde

retraite; son nom était sur la fatale liste qui proscrivait Bailly,

Barnave et Thouret.

Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retiré chez lui, se livra à des

spéculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est

alors qu'il épousa la fille de M. de Bonneuil qui, au départ de Louis

XVI, avait été jeté en prison pour son dévouement à _Monsieur_. Madame

Regnault est parente de monsieur et madame Desprémenil, morts tous deux

sur l'échafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault

eût été souillé des crimes révolutionnaires, eût-il osé demander et

surtout eût-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?

Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des

idées généreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie,

depuis que ses missions en Italie le lièrent avec le vainqueur de Rivoli

et le pacificateur de Radstadt; il fut à Napoléon de tout le dévouement

d'une ame de feu. S'il poussa loin le zèle pour celui qui imposait des

souverains à l'Europe, du moins ne déshonora-t-il pas son admiration;

car malgré les plus vives sollicitations pour se détacher d'une cause

que depuis les désastres de la Russie on regardait comme perdue,

Regnault ne fut jamais plus dévoué que depuis que l'étoile de l'Empereur

semblait pâlir. Ah! j'aime à rendre cet hommage à son souvenir, avant

que je n'aie même à retracer le terrible moment où, le sachant enfin

rappelé dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en

même temps les persécutions qui le forcèrent de se traîner mourant

d'asile en asile, et qui ne lui accordèrent que la triste faveur de

venir à Paris[15] exhaler son dernier soupir.

Le jeune homme, qui était venu le soir où Cettini fut arrêté chez moi,

avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer à

Anvers la nuit; qu'il était accompagné de sa courageuse et noble épouse;

que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient

agréables au noble exilé. On a vu que le messager ne me trouva point.

Lorsque je sus le contenu du message, je fus au désespoir, mais consolée

promptement; car le matin même M. N*** apprit que sa lettre avait

éprouvé un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne

d'exil étaient déjà heureusement embarqués au moment où on espérait le

voir passer à Anvers.

Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont

on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les événemens

politiques l'avaient amené sur les terres de l'exil.

Ce militaire avait une fille d'une grande beauté; elle avait été l'appui

de sa famille. Mais en donnant des leçons, la jeune Augustine avait

rencontré dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes

dépravés à qui le malheur n'inspire que le désir d'en abuser, pour y

ajouter l'opprobre. Augustine avait écouté la voix perfide qui lui

promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus élevé

pour son père, ses frères et soeurs placés dans des pensionnats, tout fut

offert; et en tombant dans le piége de la séduction, la belle et

innocente Augustine crut faire un sacrifice généreux à l'amour filial.

Elle écrivit une lettre qui ne fut point envoyée; on expédia des

présens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or... De l'or à une

mère, pour payer le déshonneur de sa fille! Le tout fut déposé entre les

mains d'un magistrat intègre dont les recherches pour trouver Augustine

furent long-temps infructueuses. La mère d'Augustine tomba malade, et

succomba en pardonnant à sa fille, conjurant son époux, de sa mourante

voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son

repentir qui, disait la pauvre agonisante, «pénètrera tôt ou tard son

coeur que j'avais formé à la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir

sans désespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre

fille.» Le malheureux père promit; mais désespéré de la perte d'une

épouse adorée, il lui fut impossible de ne point haïr celle qu'il

regardait justement comme cause de la mort de sa mère. C'était peu avant

le retour de l'île d'Elbe. Il avait réalisé sa petite fortune, placé ses

autres enfans en apprentissage, et se préparait à quitter la France,

lorsque les événemens donnèrent un nouvel élan à son âme abattue. Ayant

fait partie de l'armée de La Loire, il partagea le sort d'une grande

partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherché à

retrouver sa fille, tâcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez

les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les

égaremens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient à la

pitié. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dépôt sacré

l'irrite et lui inspire des désirs de vengeance. «Je découvrirai le vil

suborneur, s'écriait encore le malheureux père d'Augustine; je lui

arracherai son odieuse vie, et sa misérable complice expiera son crime

dans la longue agonie d'une réclusion perpétuelle.» M. N*** avait

cherché à le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son

embarquement pour l'Amérique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui.

Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonnée

de son séducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait

le pardon de son malheureux père qui, ne pouvant retarder son départ,

laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommandés à la noble

bienfaisance de l'ami de Lepelletier.

Cet officier se nommait Regnault; il était du département de l'Eure, et

parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamné pour une accusation

d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procès en calomnie

au marquis de Blosseville, député de la Chambre de 1815, qui l'avait

accusé d'être un septembriseur. Wilfrid gagna son procès contre le

marquis de Blosseville, mais perdit son procès capital; sa peine de mort

fut commuée, par la clémence royale, en vingt ans de réclusion. Cette

cause avait fait grand bruit. La non culpabilité de Wilfrid parut

prouvée par un éloquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intéressait

vivement, et rien n'était actif comme son zèle. M. N*** était lié avec

plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le père d'Augustine

ne passât pas les mers, se flattant de réussir à l'occuper par le moyen

de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je

parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos

amis qui pourraient avoir besoin des autorités, et voulut absolument que

je me chargeasse d'une démarche près de M. Van Maanen, ministre de la

justice du roi des Pays-Bas.

Je connaissais très bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu

ensuite procureur impérial. Je savais à quel point il avait toujours

poussé le zèle. Je me serais bien gardée de croire ces souvenirs un

titre, pour en être favorablement accueillie; il n'y a rien de si

terrible que les gens en place qui ont changé de maître: il semble en

honneur qu'ils se font un devoir de persécuter ceux avec qui ils en ont

servi un autre, pour persuader de leur dévouement. La suite me prouva

combien j'avais bien deviné et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses

nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du passé,

qu'il siége souvent à côté de M. Repelaer Van Driel, son ardent

adversaire politique, royaliste batave très prononcé; celui que le

réquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer à

l'échafaud. Il y a de bien singulières choses dans les variations

politiques. Je contai à M. N*** que Cettini avait été arrêté chez moi;

que très heureusement on l'avait de suite mis en liberté, mais que je

n'en avais pas moins été agitée.

«--Mon Dieu! êtes-vous bien sûre qu'il est libre?

«--Nul doute; il est à présent sur la route de Gand, où il va passer

quelques jours; puis il se rendra à Ostende.» N*** était impotent des

deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tête et

souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui

offris aussitôt de faire n'importe quel voyage, de courir après

l'Italien exilé, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une

lettre.

«En l'arrêtant ici, on l'a pris pour un autre.

«--Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxiété, qui

aurait dû me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et

qui me fait mourir d'inquiétude et d'impatience. Vous concevrez pour lui

mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils

marchèrent au feu à Salsfeld et à Iéna. Il sauva la vie à mon Victor,

qui s'était jeté en avant avec plus de bravoure que de prudence, au

moment où le général Gudin fut blessé, et où le général Reille prit le

commandement. Ils étaient toujours ensemble au feu. Le maréchal Lannes

les distingua à Ostrolensks. Mon fils tomba au moment où le brave

général Campana perdit aussi la vie dans cette journée où s'immortalisa

le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exilé qui me rapporta

la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix

qu'il gagna au siége de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en

Catalogne. En voilà assez pour vous y intéresser, et vous prouver

l'intérêt qu'il m'inspire. C'est une tête difficile à mener. Il faut

cependant qu'il cède, qu'il écoute la raison. Ah! je donnerais dix

années de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on

lui à faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le

lieu où on soupçonne que mon pauvre ami s'est retiré. Je crains une

arrestation. Il faut la prévenir. Il y a ici un lieu sûr à ma

disposition, et je veux l'y conduire.

«--Puisqu'il y va d'un tel intérêt, je vais courir après mon exilé. Gand

n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars,

et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu

savoir du Romain.»

Il faut que la résolution et une sorte de courage aillent pourtant bien

à mon sexe, et soient peu ordinaires au degré où j'ose dire les avoir

portées dans ces sortes d'occasions! car, à ces offres faites sans nulle

ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tête. C'étaient des

transports d'admiration... Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de

si séduisant à se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une

qualité _à part_ de notre sexe! Je quittai N*** aussi charmée de sa

reconnaissance et de ses éloges qu'il pouvait l'être de mon dévouement.

Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus

passagères comme la conformité d'opinion, de souvenirs et de regrets ou

d'espérance. En rentrant à l'hôtel, je trouvai une lettre qui fit battre

mon coeur bien superstitieusement; car elle était de Léopold, et avant de

l'ouvrir même je me disais: «J'entreprends une bonne action, en voilà la

récompense;» et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre

violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 16 / 36 题