Souvenir de Regnault.--Augustine.--L'ex-procureur impérial Van
Maanen.--Les frères d'armes.--Départ pour Gand.
À peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau
habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parlé de
cet ami et me disait que je n'étais pas au monde quand ils obtenaient
déjà des prix ensemble au collége du Plessis; il aimait à se rappeler
ces jours heureux d'une enfance studieuse, à répéter combien il avait
été fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place à la
prévôté de la marine, qui l'avait mis à même de soutenir l'aisance de
son père frappé d'une cécité absolue. Ah! Regnault était bon, oui,
parfaitement bon; j'aime ici, en retraçant son exil, à rappeler ses
qualités obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus
calomniées par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault
de révolutionnaire; lui qui jamais n'appartint à aucune faction, et dont
la voix éloquente ne s'éleva[14] que pour raffermir la monarchie
menacée. La réunion dont il a été membre avait lieu chez le duc de La
Rochefoucauld, où se trouvaient _Lafayette_, _Bailli_, _Castellane_,
_Noailles_, _Liancourt_, _Mathieu de Montmorency_, _de Tracy_ et
_d'André_. Non, non, Regnault ne fut pas un révolutionnaire; lui qui ne
dut la vie qu'à l'erreur des forcenés de sa section, qui, en égorgeant
le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault, à cette terrible
époque, n'échappa au massacre que par les soins d'amis fidèles et
dévoués; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu'à la plus profonde
retraite; son nom était sur la fatale liste qui proscrivait Bailly,
Barnave et Thouret.
Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retiré chez lui, se livra à des
spéculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est
alors qu'il épousa la fille de M. de Bonneuil qui, au départ de Louis
XVI, avait été jeté en prison pour son dévouement à _Monsieur_. Madame
Regnault est parente de monsieur et madame Desprémenil, morts tous deux
sur l'échafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault
eût été souillé des crimes révolutionnaires, eût-il osé demander et
surtout eût-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?
Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des
idées généreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie,
depuis que ses missions en Italie le lièrent avec le vainqueur de Rivoli
et le pacificateur de Radstadt; il fut à Napoléon de tout le dévouement
d'une ame de feu. S'il poussa loin le zèle pour celui qui imposait des
souverains à l'Europe, du moins ne déshonora-t-il pas son admiration;
car malgré les plus vives sollicitations pour se détacher d'une cause
que depuis les désastres de la Russie on regardait comme perdue,
Regnault ne fut jamais plus dévoué que depuis que l'étoile de l'Empereur
semblait pâlir. Ah! j'aime à rendre cet hommage à son souvenir, avant
que je n'aie même à retracer le terrible moment où, le sachant enfin
rappelé dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en
même temps les persécutions qui le forcèrent de se traîner mourant
d'asile en asile, et qui ne lui accordèrent que la triste faveur de
venir à Paris[15] exhaler son dernier soupir.
Le jeune homme, qui était venu le soir où Cettini fut arrêté chez moi,
avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer à
Anvers la nuit; qu'il était accompagné de sa courageuse et noble épouse;
que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient
agréables au noble exilé. On a vu que le messager ne me trouva point.
Lorsque je sus le contenu du message, je fus au désespoir, mais consolée
promptement; car le matin même M. N*** apprit que sa lettre avait
éprouvé un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne
d'exil étaient déjà heureusement embarqués au moment où on espérait le
voir passer à Anvers.
Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont
on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les événemens
politiques l'avaient amené sur les terres de l'exil.
Ce militaire avait une fille d'une grande beauté; elle avait été l'appui
de sa famille. Mais en donnant des leçons, la jeune Augustine avait
rencontré dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes
dépravés à qui le malheur n'inspire que le désir d'en abuser, pour y
ajouter l'opprobre. Augustine avait écouté la voix perfide qui lui
promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus élevé
pour son père, ses frères et soeurs placés dans des pensionnats, tout fut
offert; et en tombant dans le piége de la séduction, la belle et
innocente Augustine crut faire un sacrifice généreux à l'amour filial.
Elle écrivit une lettre qui ne fut point envoyée; on expédia des
présens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or... De l'or à une
mère, pour payer le déshonneur de sa fille! Le tout fut déposé entre les
mains d'un magistrat intègre dont les recherches pour trouver Augustine
furent long-temps infructueuses. La mère d'Augustine tomba malade, et
succomba en pardonnant à sa fille, conjurant son époux, de sa mourante
voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son
repentir qui, disait la pauvre agonisante, «pénètrera tôt ou tard son
coeur que j'avais formé à la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir
sans désespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre
fille.» Le malheureux père promit; mais désespéré de la perte d'une
épouse adorée, il lui fut impossible de ne point haïr celle qu'il
regardait justement comme cause de la mort de sa mère. C'était peu avant
le retour de l'île d'Elbe. Il avait réalisé sa petite fortune, placé ses
autres enfans en apprentissage, et se préparait à quitter la France,
lorsque les événemens donnèrent un nouvel élan à son âme abattue. Ayant
fait partie de l'armée de La Loire, il partagea le sort d'une grande
partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherché à
retrouver sa fille, tâcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez
les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les
égaremens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient à la
pitié. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dépôt sacré
l'irrite et lui inspire des désirs de vengeance. «Je découvrirai le vil
suborneur, s'écriait encore le malheureux père d'Augustine; je lui
arracherai son odieuse vie, et sa misérable complice expiera son crime
dans la longue agonie d'une réclusion perpétuelle.» M. N*** avait
cherché à le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son
embarquement pour l'Amérique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui.
Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonnée
de son séducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait
le pardon de son malheureux père qui, ne pouvant retarder son départ,
laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommandés à la noble
bienfaisance de l'ami de Lepelletier.
Cet officier se nommait Regnault; il était du département de l'Eure, et
parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamné pour une accusation
d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procès en calomnie
au marquis de Blosseville, député de la Chambre de 1815, qui l'avait
accusé d'être un septembriseur. Wilfrid gagna son procès contre le
marquis de Blosseville, mais perdit son procès capital; sa peine de mort
fut commuée, par la clémence royale, en vingt ans de réclusion. Cette
cause avait fait grand bruit. La non culpabilité de Wilfrid parut
prouvée par un éloquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intéressait
vivement, et rien n'était actif comme son zèle. M. N*** était lié avec
plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le père d'Augustine
ne passât pas les mers, se flattant de réussir à l'occuper par le moyen
de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je
parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos
amis qui pourraient avoir besoin des autorités, et voulut absolument que
je me chargeasse d'une démarche près de M. Van Maanen, ministre de la
justice du roi des Pays-Bas.
Je connaissais très bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu
ensuite procureur impérial. Je savais à quel point il avait toujours
poussé le zèle. Je me serais bien gardée de croire ces souvenirs un
titre, pour en être favorablement accueillie; il n'y a rien de si
terrible que les gens en place qui ont changé de maître: il semble en
honneur qu'ils se font un devoir de persécuter ceux avec qui ils en ont
servi un autre, pour persuader de leur dévouement. La suite me prouva
combien j'avais bien deviné et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses
nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du passé,
qu'il siége souvent à côté de M. Repelaer Van Driel, son ardent
adversaire politique, royaliste batave très prononcé; celui que le
réquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer à
l'échafaud. Il y a de bien singulières choses dans les variations
politiques. Je contai à M. N*** que Cettini avait été arrêté chez moi;
que très heureusement on l'avait de suite mis en liberté, mais que je
n'en avais pas moins été agitée.
«--Mon Dieu! êtes-vous bien sûre qu'il est libre?
«--Nul doute; il est à présent sur la route de Gand, où il va passer
quelques jours; puis il se rendra à Ostende.» N*** était impotent des
deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tête et
souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui
offris aussitôt de faire n'importe quel voyage, de courir après
l'Italien exilé, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une
lettre.
«En l'arrêtant ici, on l'a pris pour un autre.
«--Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxiété, qui
aurait dû me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et
qui me fait mourir d'inquiétude et d'impatience. Vous concevrez pour lui
mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils
marchèrent au feu à Salsfeld et à Iéna. Il sauva la vie à mon Victor,
qui s'était jeté en avant avec plus de bravoure que de prudence, au
moment où le général Gudin fut blessé, et où le général Reille prit le
commandement. Ils étaient toujours ensemble au feu. Le maréchal Lannes
les distingua à Ostrolensks. Mon fils tomba au moment où le brave
général Campana perdit aussi la vie dans cette journée où s'immortalisa
le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exilé qui me rapporta
la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix
qu'il gagna au siége de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en
Catalogne. En voilà assez pour vous y intéresser, et vous prouver
l'intérêt qu'il m'inspire. C'est une tête difficile à mener. Il faut
cependant qu'il cède, qu'il écoute la raison. Ah! je donnerais dix
années de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on
lui à faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le
lieu où on soupçonne que mon pauvre ami s'est retiré. Je crains une
arrestation. Il faut la prévenir. Il y a ici un lieu sûr à ma
disposition, et je veux l'y conduire.
«--Puisqu'il y va d'un tel intérêt, je vais courir après mon exilé. Gand
n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars,
et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu
savoir du Romain.»
Il faut que la résolution et une sorte de courage aillent pourtant bien
à mon sexe, et soient peu ordinaires au degré où j'ose dire les avoir
portées dans ces sortes d'occasions! car, à ces offres faites sans nulle
ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tête. C'étaient des
transports d'admiration... Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de
si séduisant à se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une
qualité _à part_ de notre sexe! Je quittai N*** aussi charmée de sa
reconnaissance et de ses éloges qu'il pouvait l'être de mon dévouement.
Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus
passagères comme la conformité d'opinion, de souvenirs et de regrets ou
d'espérance. En rentrant à l'hôtel, je trouvai une lettre qui fit battre
mon coeur bien superstitieusement; car elle était de Léopold, et avant de
l'ouvrir même je me disais: «J'entreprends une bonne action, en voilà la
récompense;» et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre
violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.