La table d'hôte.--L'étranger mystérieux.--Dispute militaire avec des
Anglais.--Détails sur Napoléon.--Surprise nouvelle de Paula.
En rentrant à l'hôtel, j'avais trouvé tout le monde dans la cour,
rassemblé autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir
descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que
j'avais éprouvée de la mort récente de l'aimable frère du roi
d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prévention et, il faut le dire, ma
haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y eût
réellement de ces caricatures britanniques qui, malgré leur gravité,
provoquent un rire difficile à réprimer, je m'abstins de l'hilarité
générale. Là, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois
autres personnes, un vieillard du plus vénérable aspect. Les cheveux
blancs font sur moi un subit et inévitable effet. L'étranger m'observait
avec une curiosité bienveillante: il s'était approché de moi, et
cherchait à entamer la conversation. Comme j'étais sous mon vêtement
d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect
qu'il portait à mon travestissement. «Mais, lui dis-je, ayant droit de
le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler
Madame.
«--En vérité, malgré la douceur de votre organe, je ne vous ai point
prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher à des pistolets.
«--Et même à un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant.
«--Vous avez donc fait la guerre?
«--Non... mais j'ai assisté aux fêtes de la gloire.
«--Ah! je crois comprendre; vous êtes l'épouse de quelque officier
supérieur? vous restiez en arrière de l'armée?
«--J'étais avec les Français, et je vous prie de croire que je n'y étais
pas avec des gens qui restaient en arrière.
«--Pardon, me répondit l'aimable vieillard, je me reproche l'émotion que
je vous ai causée; vous m'intéressez singulièrement. Vous avez donc
réellement assisté à des batailles?
«--À quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France.
«--Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernière campagne!
«--Consolez-vous, pauvre père, votre fils est mort sur le lit des
braves!
«--Êtes-vous ici depuis quelque temps,» me demanda-t-il, en me
remerciant par une légère pression de la main du regret que je venais de
lui exprimer. «Vous connaissez Ney; je le vois à la manière dont vous en
parlez. Savez-vous que son fils est ici?
«--Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du héros qui sauva
tant de Français dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui
redevenait soldat en restant général! Ah! je veux voir le fils de Ney et
lui dire: «Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres
climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne
reçoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre père, et conservez
le droit de répéter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a
coulé pour la France.»
La maison aurait pu crouler, qu'animée comme je l'étais je n'aurais rien
entendu. La foule des voyageurs s'était augmentée, et l'on se mit
très-bruyamment à table. Le hasard malheureusement me plaça à côté d'un
de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de
Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais
j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me
causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant
éviter un éclat, je fis un mouvement pour me lever. L'étranger n'avait
pu se méprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces
discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:
«Mais quels sont ces discours?
«--Un indigne tissu de mensonges,» m'écriai-je à haute voix, en me
levant et en désignant les Anglais. Je dois l'avouer à leur éloge, en
reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se
conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect.
L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me
regardèrent avec curiosité.
«--Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, répondis-je, et vous
prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas été
maîtresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier
le respect dû à la valeur malheureuse? Vous étiez, dites-vous, à
Édimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'étais à Waterloo. Jugez donc
qui de nous a le droit de parler des faits de cette mémorable journée?»
Tout le monde me regarda avec étonnement. Les Anglais se levèrent, me
saluèrent respectueusement, à l'exception d'un seul, à la figure
blafarde, à la plus ridicule tournure. Il n'était pas du tout content de
moi ni de ses compatriotes.
Je me retirai dans ma chambre; elle était au premier, et donnait sur la
cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur était blond, se promenait
en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses
regards de colère. Il commençait à me beaucoup ennuyer, et j'allais
descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper à ma
porte, et me demander la permission d'entrer. «Soyez assez bon, lui
dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire
combien j'ai besoin de penser que vous ne me désapprouverez pas.» Il me
rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant à
plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins
parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis.
Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un
ami où il était certain de savoir si le fils du maréchal se trouvait à
Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus
loin que je l'aperçus revenant, je m'écriai: «Hé bien?
«--Il est parti hier; il est en sûreté.»
Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un péril, ne me fit sentir
que le bonheur d'y voir dérobé le fils du maréchal par son prompt
éloignement, et oublier mon regret de ne point le voir.
Nous décidâmes d'aller au petit théâtre du parc.
«Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je défie qu'on vous
connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Suédois, ne
sachant ni le français ni le flamand.» Je cédai à cet obligeant
empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperçus au
milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitôt qu'il me
vit, son visage pâle et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes
gens, leur parla en assez mauvais français de ses fureurs politiques; le
mot de Waterloo retentit à mon oreille. Un jeune Français là présent mit
dans la discussion toute la prévention du parti qu'il aimait, et
l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne
proférait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M.
Brihaut voulut m'entraîner, et j'allais céder à ses sages observations;
mais il était écrit là-haut que je n'échapperais à aucune extravagance.
L'Anglais me voyant m'éloigner me poursuivit de cette nouvelle
apostrophe: «Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus
grand général de l'Europe?
«--Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un héros; mais ce mot, il ne
l'a pas dit.
«--Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre
pitié de son crime.»
Rapide comme la pensée, je m'élance vers l'Anglais, et lui applique un
soufflet qui, à la surprise et à la force du coup, fixe mon adversaire
sur la place.
«Jamais, m'écriai-je en le regardant avec fierté, un Anglais ne
prononcera, du moins en ma présence, une si barbare brutalité.» On fit
cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquiétude et
voulait m'entraîner. L'Anglais s'était relevé et prononçait le mot de
_boxer_. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui était là se
moquait du brave.
«Eh bien, puisque je ne puis me battre, _moi_, _elle_ doit me faire des
excuses.
«--Des excuses! poltron que vous êtes; ne profitez pas du prétexte, et
vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous préférez
garder le soufflet, qu'il vous apprenne à mieux parler des militaires
français, à respecter le malheur et la gloire.»
À ce langage et à la véhémence de mon action, l'auditoire resta muet.
L'Anglais répéta le mot _boxer_. Alors un rire général éclata, et,
profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion
britannique, je m'éloignai lestement du champ de bataille; mais, comme
mes extravagances ne peuvent se faire à demi, j'eus soin, auparavant, de
jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'étais dans une agitation
terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son éloquence pour me
calmer. «Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquiétez.
Comment, avec une figure si douce, se conduire en véritable _virago_!
«--Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est
impossible.
«--Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on
garde ses jupons.
«--En jupons même je n'entendrais pas impunément offenser la gloire
française, ni surtout d'illustres mânes.
«--Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est
impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder;
puis si la tête est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais,
enfin, si vous eussiez rencontré dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un
spadassin?
«--Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme
n'eût accepté la partie, et voilà ce qui est désespérant.»
J'avais mis à cette réponse toute la sincère expression d'un regret qui
parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.
«Quoi! s'il eût accepté, vous eussiez eu l'audace de vous battre à
l'épée, au pistolet? risquer d'être estropiée?
«--J'aurais risqué tout cela, même en laissant, comme agresseur, le
choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour éviter
ces extrémités; mais quand le hasard ou mon caractère m'y entraîne,
prendre le parti de la prudence est un effort impossible.» Alors je lui
contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.
«Mais, en vérité, vous périrez par les armes!
«--Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en défendant la
mémoire de ceux que j'ai aimés! et je croirai bien dignement mourir.» Et
le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de réprimander tout à
l'heure.
Malgré l'heure avancée, nous continuâmes une promenade qui durait depuis
si long-temps, et qui avait été marquée par une bizarre vicissitude qui
nous entraîna dans le récit de toutes les aventures de ma vie
passionnée, auxquelles, l'âme du vieillard semblait sympathiser d'une
manière inquiète et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux
événemens politiques. Le froid, la fatigue, l'émotion, la vue surtout de
cette tête blanchie qu'animaient jusqu'à l'exaltation les réminiscences
d'un passé qui semblait avoir agi sur sa destinée, tout cela finit par
me jeter dans un saisissement de suppositions à l'égard de mon cavalier
sexagénaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jugé tel par
la partiale politique, ou du moins quelque être bien malheureux. Je lui
exprimai ma pensée avec toute la franchise de la douleur, en lui
demandant qui il était pour être initié dans les secrets dont il m'avait
fait l'aveu.
«Je suis, me répondit-il, un homme malheureux, sur qui pèse une horrible
destinée. J'étais parvenu, à force de résignation, à supporter le poids
de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer
me rappelle un passé si près encore et trop brillant dans son existence,
trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'être pas toujours présent
à ceux qui furent attachés à cette fabuleuse et tragique fortune du
prisonnier de Sainte-Hélène. Ma destinée a touché de trop près à cette
destinée, pour avoir pu s'en détacher sans déchiremens. Mon fils était
officier supérieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans
est mort au service de Napoléon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est
mon Henri, mon aîné, victime d'une passion terrible, mort à la fleur de
son âge, pour avoir voulu venger son honneur blessé, frappé par les
mains du lâche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!»
Une pensée soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le
vieillard le beau-père de l'infortunée Paula, et cette espèce de rêve
était une réalité. Dans l'effusion de mes idées et de mon intérêt, je
racontai au désespoir de ce père comment j'avais rencontré Paula, dont
je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait
qu'elle m'avait donnés en signe de repentir et d'amitié. Le vieillard me
demanda comme une grâce de lui céder l'un et l'autre. Il m'avoua que
tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il
comptait se rendre à Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui
donnai tous les renseignemens nécessaires pour Marseille, Aix et la
Sainte-Baume, et il résolut de prendre cette route sans délai. À tout ce
que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par
l'alternative des sentimens les plus déchirans.
Au lieu de courir les grands chemins en pélerine, c'est près de moi que
Paula aurait dû chercher un refuge. N'était-elle pas sûre d'être
accueillie par le père trop indulgent qui cacha ses premières erreurs?
Nous reprîmes lentement le chemin de l'hôtel. M. Brihaut, après avoir vu
le portrait de Paula, et bien convaincu que la pélerine n'était autre
que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le
lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le
portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas
avant d'avoir copié la _nouvelle Polonaise_, qui m'avait le plus
intéressée, et plus encore quand M. Brihaut m'eût assuré que Paula
descendait par les femmes de l'infortunée Odeska, dont bien jeune encore
sa plume facile et élégante avait écrit la vie malheureuse. M. Brihaut,
en échange du sacrifice que je lui fis, me força d'accepter une fort
belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du présent, ce fut la
confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny
Brouann, dont il peignait l'âme comme semblable à la mienne pour son
enthousiasme militaire. Nous convînmes de quelques moyens sûrs de
correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous
quittâmes.
De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui
m'occupait le plus se rapportait à un Français arrêté à Bruxelles, mis
en liberté par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin;
quoiqu'il eût été accusé, comme d'autres Français, d'avoir pris part à
une espèce de conspiration. M. Brihaut était persuadé que la disparition
de quelques amis dont je lui avais alors parlé tenait aux révélations
fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait priée de le tenir au
courant.
J'avais reçu une lettre qui hâta mon départ pour Anvers, et je fis aussi
retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de
la nuit, et j'en passai une grande partie à copier le fragment du
manuscrit de Paula, avant de le remettre à son beau-père, que je
regardais dès ce jour comme un ami, après tant de confidences qui toutes
étaient en rapport avec ce passé qui avait tant bouleversé ma jeunesse,
et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un dédale de
nouvelles vicissitudes.