Madame de La Valette.--Sédition de 1816.--L'ami du baron Larrey.--Retour
à Bruxelles.--Tournée officieuse.--Vision.--Affligeantes
nouvelles.--Mort du duc de Kent.--M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de
France près le roi des Pays-Bas.--Le compatriote de Lemot.
Je ne dois pas entrer dans les détails politiques de la conspiration de
Lyon, qui éclata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que
je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidûment, sur
l'intérêt général qu'inspirait aux gens les plus honnêtes une
insurrection qu'on pourrait appeler celle de la pitié, mais d'une pitié
électrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens
d'intérêt qu'inspirait le jugement du général Duvernet. Mme de La
Valette était courageuse, spirituelle et décidée. Elle prit son parti
sur la résignation de son mari. Mais quand je tâchais de lui faire
entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilité, elle me
répondait: «Il n'est rien dont on ne vienne à bout avec de l'or et
surtout avec une volonté.»
Il y avait quelques jours que je me préparais à partir. Je ne voulais
pas m'attacher à des projets qui dépassaient l'amitié. Mme de La Valette
était une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant à être
prudente, à ne pas hasarder des démarches ni entretenir des relations
qui pourraient élever des charges contre elle, elle ne faisait que
prendre plus de résolution à les affronter: on eût dit qu'elle se
plaisait surtout à défier la fortune.
Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous étions au 28 mai, et ce
jour-là il y avait eu chez elle une réunion plus nombreuse qu'à
l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle était de Sabatier. Comme il
n'y pouvait avoir indiscrétion, je le nommai, et une des personnes
présentes me dit: «Savez-vous s'il est parent du célèbre Sabatier,
chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey?» Je lui dis ce
que je savais, et sans décider la question de la parenté des Sabatier.
Ce commencement de conversation nous amena à parler beaucoup de
l'intrépide baron Larrey.
J'ai dit déjà que M. le baron Larrey était la providence de nos
militaires blessés: il en était aussi le défenseur. Voici encore un
trait qui me fut alors rappelé, et que je me fais un devoir de ne pas
omettre. Après les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blessés,
qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de
bataille, avaient été accusés d'une lâche et volontaire mutilation:
Larrey indigné (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il
avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey
rassembla tous les chirurgiens supérieurs, et démontra la glorieuse
légalité des blessures. Napoléon, en lisant le rapport du jour, rendit
justice au courage calomnié, et surtout à l'homme généreux qui à toutes
ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vérité.
«Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanité et la
gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays où
nos armées ont passé, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien
en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie, à Venise surtout, on
n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges
furent encore plus admirés. Mais le beau trait de cette vie d'héroïsme
et de bienfaits, c'est celui que le maréchal Ney me raconta plusieurs
fois: à la bataille d'Aboukir, où Larrey donna, ainsi que le général en
chef, ses chevaux pour le transport des blessés, c'est là qu'il opéra le
général Fugières, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'épée que
Fugières lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a
rendus prophétiques[8].»
Je parlais avec beaucoup de feu dans cette réunion d'amis dévoués à la
même cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la
fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondément
initiée aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier
caractère furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire
par accident. La personne qui m'avait particulièrement adressé la parole
au sujet du baron Larrey était un riche propriétaire des
Hautes-Pyrénées, près de Bagnières. Il était parent par alliance d'un
des Girondins condamnés par les comités révolutionnaires, et que le
célèbre Laréveillière-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dévouement,
jusqu'aux pieds de l'échafaud. On parla et on s'inquiéta beaucoup dans
cette soirée du sort du général Mouton. Je crus deviner un projet de le
soustraire à sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dévouée s'il
n'eût fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zèle courageux, pour
arracher un brave militaire à la mort; mais je crus démêler d'autres
intérêts, d'autres vues, et le soir même je prévins Mme de La Valette de
mes appréhensions et de ma ferme résolution de partir.
«Je serais fâchée, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant
plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de
contraire aux règles de conduite que vous vous êtes imposées; vous ne
refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer
par la poste, et que je ne peux confier qu'à votre sûre amitié.» Je me
chargeai de toutes; toutes étaient confiées ouvertes, et non seulement
je n'en lus aucune, mais, aussitôt remises, j'oubliai l'adresse. Ces
lettres me firent faire de singuliers détours, et il fallut ma grande
habitude de courir en voiture, à cheval, en diligence et en poste, sur
les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris,
d'où il me fallut aller en premier au Bourget, à Verte-Feuille, à
Soissons, à Laon, à Avesnes, d'où enfin je me rendis à Mons, et de là à
Bruxelles.
J'arrivai dans cette dernière ville le 18 juillet, malade de corps et
d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et,
malgré mon caractère résolu, dans un accablement mortel; je me mis au
lit dans cette disposition d'esprit où _Macbeth_ dit que _l'homme le
plus fort est à charge à lui-même_. Je restai sans fermer l'oeil jusqu'à
près de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance,
j'avais pleuré, prié, en pensant à ma bonne soeur Thérèse et aux peines
que Léopold aurait éprouvées à la lecture de ma lettre, qui lui avait
appris ma présence près de lui et mon départ sans le voir. Je ne puis
attribuer qu'à ce chaos d'agitations le rêve terrible qui précéda mon
réveil... Je me crus au bras de Léopold, dans un souterrain à peine
éclairé par quelques lampes. Une réunion nombreuse d'hommes vêtus
bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Léopold me serre
vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes
se sépare, et au milieu paraît un piquet militaire; je veux m'élancer au
devant de Léopold, je ne puis... Mes cheveux se hérissent, ma langue
glacée me refuse un son; une détonation me fait tomber et me réveille;
ma lampe de nuit était éteinte, et je n'eus ni la force ni le courage de
me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre... À ce
moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures... Ah! me dis-je,
étouffant de sanglots, le jour est si peu avancé, ce n'est qu'un rêve...
Oui, Dieu de miséricorde, faites que ce ne soit qu'un rêve et non un
épouvantable pressentiment... Cinq heures... Oh! non, non... J'étais
réellement éveillée, le jour commençait à poindre à travers les volets
et les doubles rideaux; tout à coup il passa comme un nuage devant mes
yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chérie, bien connue,
murmurer 7 heures, 7 décembre... Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais
une plaintive prière; mon égarement fut tel, que je tendis les bras, que
j'invoquai une ombre adorée, une ombre illustre...
Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans
une grande douleur, mais j'éprouvai un anéantissement si total après
cette terrible émotion, que lorsqu'à huit heures la servante m'apporta
le déjeûner, elle recula d'épouvante, en jetant les yeux sur mon visage
pâle et altéré, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui
répondre autrement que par des larmes. Cette fille était bonne, les
Français étaient très aimés en Belgique, surtout à Bruxelles; je passais
pour une veuve de militaire, mort à Waterloo; cette fille se mit près de
mon lit, me prodigua tous les soins d'un intérêt touchant. La pauvre
Marianne ne pouvait prévoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des
nouvelles arrivées de France, qu'elle supposait être ma patrie, et elle
me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie
madame de La Valette[9]. La lettre était du compatriote du baron Larrey;
il me mandait d'être sans aucune inquiétude, qu'il était sûr de la
non-participation de son amie à l'insurrection, et que je pouvais
compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en liberté.
En effet, quinze jours après, une seconde lettre de la même personne en
renfermait une de madame de La Valette elle-même, où elle m'annonçait
son acquittement et sa résolution de partir pour l'Amérique.
«Je vous trouverai à Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous
exilons tous, m'écrivit-elle; hélas! que n'avons-nous pu y conduire
l'infortuné Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre
le condamna à mort, que le conseil de révision a confirmé la sentence et
qu'elle a eu sa terrible exécution le 19 juillet, _à cinq heures du
matin_... Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ
de bataille, et la fermeté énergique qui brilla dans son discours à la
tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez
avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du
Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des
inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours
nous vous embrasserons à Bruxelles.»
J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le récit de la mort
de Duvernet m'avait absorbée. J'étais seule, assise au secrétaire. Je ne
rougis pas d'avouer que cette singulière coïncidence d'une catastrophe
avec un rêve encore présent me causa une sorte de terreur qui me fit
fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir
autour de moi... Heureusement qu'on vint, en portant les lumières, me
rendre à moi-même... Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais
encore donné à aucune de mes connaissances avis de mon arrivée à
Bruxelles; j'avais même poussé cette négligence à ne pas m'informer du
duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il était alité et fort
dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique
léthargie. L'idée qu'une mort prématurée allait frapper cet homme si
bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui
sauva peut-être ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des
larmes. Si la femme célèbre qui a peint d'une manière si touchante les
souffrances de l'infortunée Lavalière; si madame de Genlis a raison en
disant: _que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est
aimer_, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des
pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intérêt y entrât pour la
moindre chose. Hélas! les belles qualités de l'âme sont si rares, que
les voir enlevées à la terre, dans la personne de ceux qui les
possèdent, peut causer des regrets plus désintéressés et plus purs que
les regrets de l'amour. Mon plus pénible sentiment, pendant la cruelle
maladie du duc de Kent, était qu'il ignorât la part que mon coeur prenait
à ses souffrances. Hélas! de bien vives inquiétudes vinrent y donner le
change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas.
Dans mes nombreuses tournées en France, j'avais eu le bonheur d'être
utile à une honnête famille d'Amiens, où M. de La Tour-du-Pin était
alors préfet. Cette famille, restée très royaliste, avait éprouvé je ne
sais quelle difficulté avec un employé subalterne. Bien qu'il ne fût pas
encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se
figurèrent que le préfet, fils d'un noble père dont la tête tomba sous
la hache révolutionnaire[10], et proscrit lui-même, ne sévirait pas
contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employé eut le dessus,
et il assura que M. de La Tour-du-Pin était trop zélé serviteur de
Napoléon pour manquer à un devoir de dévouement; et soit que le préfet
fût ou même ne fût nullement instruit de la vérité, les pauvres braves
gens en furent pour le regret d'avoir compté sur sa protection.
L'employé avait répété qu'il n'y avait pas en France un préfet plus zélé
pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel
et honorable, car cela était de la reconnaissance, pour l'homme qui lui
avait rendu une patrie. J'éprouvai je ne sais quelle satisfaction quand
je sus que M. de La Tour-du-Pin était nommé ministre de France près le
roi des Pays-Bas. Le moment où il arriva à Bruxelles était bien critique
pour quelques Français proscrits. «Toutes ces infortunes trouveront, me
disais-je, auprès de lui aide et protection. Il est une pitié que dans
tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion
peut toujours s'accorder avec les devoirs.»
J'étais donc fort contente de l'arrivée de M. de La Tour-du-Pin, et avec
ma malheureuse irréflexion me voilà écrivant, implorant, recommandant
auprès du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais être utile à
tous mes compatriotes. Ces belles espérances s'évanouirent bientôt, et
peut-être fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence
calma mon empressement en m'assurant, sur des témoignages irrécusables,
«que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pénétré du besoin de
constater son dévouement au nouvel ordre de choses en France, que nos
exilés quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mêmes.
«--Vous croyez?
«--J'en suis trop certain.
«--Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis!» fut la pensée
qui vint m'accabler.
J'avais cédé le logement où j'étais descendue lors de ma première
arrivée de Paris, à deux officiers dont l'un était parent de Lemot qui
avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parlé, et son amitié avec un
homme dont j'avais été l'amie m'inspira un intérêt d'autant plus sincère
que l'objet en était plus à plaindre. Ce militaire, jeune encore,
laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager
son exil, et il n'avait pas assez de force d'âme pour se consoler de son
absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je
les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont
nous fûmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allâmes
visiter ensemble, ce billet:
«Nous serons embarqués quand vous recevrez cet avis. Nous sommes
bien aises de ne vous avoir jamais instruite du véritable motif de
notre séjour à Bruxelles. Recevez nos remercîmens du reste de vos
soins obligeans.
«FERDINAND D***.»
«Ah! dis-je, ils sont arrêtés, et ce billet est une sauvegarde imaginée
contre le soupçon de complicité dans quelque conspiration imaginaire.»
M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait déjà. Je le priai
de me quitter. «Ne nous attirons pas les honneurs de la persécution, me
dit-il; promettez-moi d'être prudente.» Il avait fait venir son
cabriolet à la porte, et me força de me laisser reconduire à mon hôtel:
ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'être fort tranquille, fort
circonspecte, de dîner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela eût été
sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre
suivant les nouveaux et fâcheux effets de mon malheureux caractère.