Paula.--La prison d'État.--M. de La Valette au château d'If.--Le
gendarme sensible.
Ma grande méthode, quand je suis dans une ville pour une affaire
pressante, pour le plus palpitant intérêt, pour le plus sincère
dévouement à mes amis, est de faire précéder d'une promenade sans but
les démarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus réel. Il
semble que la rêverie soit la préface nécessaire de toutes mes actions.
Il en fut de même à mon arrivée à Marseille. Dès le soir, j'étais assise
sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination
rassemblait tout à la fois les images du passé et les blessures du
présent. Tout à coup des noms qui étaient ceux de la gloire et de mes
souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du côté d'où les sons
paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de pèlerine,
un énorme chapelet à la main. Je m'approche davantage de l'étrangère, et
sans la provoquer trop indiscrètement, je tâchai de savoir comment elle
se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris à lui
rendre tous les services qui dépendraient de moi.
«Je viens, me répondit-elle dans un langage qui annonçait une personne
bien élevée, je viens de Beaucaire; je me rends à la Sainte-Baume pour
accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excès
seul de la fatigue qui m'a forcée de m'asseoir. En entendant prononcer
le nom de l'infortuné maréchal, le meilleur ami de l'époux que je
regrette, je n'ai pas été maîtresse de ma douleur.» Alors, me remerciant
de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait à une
dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner,
ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reçue avec empressement
par une dame âgée, chez laquelle tout respirait la dévotion: mon
vêtement d'homme l'effaroucha, je m'éloignai bientôt.
J'avais prié l'étrangère de m'accorder quelques instans le lendemain, et
nous étions convenues que je l'accompagnerais à quelque distance de la
ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la
curiosité, j'irais l'attendre à un petit quart de lieue de la ville. Je
la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques
heures de repos. Mais, impossible: l'inquiétude de la mission, que je
m'étais imposée, les souvenirs qu'en vain je cherchais à éloigner, et
dont chaque pensée était une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre
que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre
de plus à tant de bizarres aventures, tout cela me tint éveillée dans
une extrême agitation; et, à peine le jour commençait à paraître, que
j'étais sur la route de Digne.
Je ne tardai pas à voir arriver celle que j'attendais; son énorme
chapeau cachait ses traits; un bâton aidait sa marche lente et pénible:
la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis
encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement
contre des voeux pareils.
«C'est un voeu d'expiation,» me dit l'étrangère, et son regard et son ton
firent expirer le murmure sur mes lèvres. Nous marchâmes quelques
instans en silence; à un détour de la route, nous trouvâmes un abri
charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plantés autour d'un tertre de
gazon. «Arrêtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernière fois
ranimer mon âme au souvenir d'un monde que je vais quitter pour
toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que
bientôt remplaceront le jeûne, la pénitence et la prière. Encore, mon
Dieu, encore quelques regards vers les chimères du monde, et puis
j'accepte à jamais la solitude, les privations et l'oubli.»
Je la regardais, et sa beauté qui m'avait frappée dépassait en réalité
mes premières impressions; je n'ai rien vu de plus céleste, rien vu de
comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphaëli, qu'elle était
née dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui
avait brillé à la cour de Frédéric Auguste. Mariée, à peine sortie de
l'enfance, à un Polonais qui suivit la fortune de Napoléon, Paula vint
en France avec son mari, qui était officier des lanciers de la garde,
devenus Français par droit de courage et de prodiges. Laissée à Paris
par son mari, le séjour et les séductions de cette ville eurent de
funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna
rapidement tous les détails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux
sanglots: «Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment où il venait
d'obtenir de la main de Napoléon l'étoile du brave; sur sa croix, il
jura de se venger: l'occasion en vint bientôt. Après la campagne de
France, pendant que je tâchais à Marseille de dérober à tous les yeux
mon état de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprès du
maréchal Brune. Attirée par les cris d'une révolte contre les soldats,
j'entendis prononcer le nom qui m'avait été cher; je vis un homme de la
foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des
assaillans; j'entendis les pas féroces de ces cannibales, poursuivant le
brave qu'ils n'avaient osé combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma
raison s'égara à l'idée de ce danger; à l'horreur de ce spectacle,
d'affreuses convulsions précipitèrent la naissance de l'enfant que je
portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf
mois dans un état complet d'aliénation; quand mes esprits revinrent, je
ne retrouvai un peu de calme qu'en prononçant un voeu de pénitence entre
les mains du prêtre vénérable qui me sauva de mes propres et aveugles
fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le
pénible devoir que je me suis imposé; je crois à peine à la récompense
qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai placé entre le retour et
l'exécution d'un voeu imprudent la publicité d'une démarche
extraordinaire. Il y a eu de la sincérité dans le désespoir qui
m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce
n'est guère que pour obéir au monde que je le remplirai... Ah! lorsque
je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours
d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en
moi; je fus près de me jeter à vos pieds, de vous supplier de m'emmener,
de me protéger... Mais la nuit a calmé ces coupables désirs; ma destinée
est irrévocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est réglé
pour mon départ, et un cercueil m'attend aux Carmélites... Le voyage est
long et pénible: qui sait, peut-être n'arriverai-je pas? peut-être une
mort prompte me préservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un
tombeau?»
La belle tête de Paula tomba sur son sein, et nous restâmes quelques
instans en silence. Je n'osai hasarder de la détourner d'un voeu
religieux qui lui a concilié la bienveillance des personnes pieuses et
des prêtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus
pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les
inconvéniens de son isolement. Enfin, ayant gagné son entière confiance,
j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son âge et
de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de pélerine,
n'est pas plus sûre d'être respectée que si elle s'y trouvait sous le
costume le plus mondain; que les voeux de pénitence pouvaient se remplir
en se rendant accompagnée ou en voiture à la Sainte-Baume. Elle
consentit à prendre un guide au premier village, mais sans vouloir
consentir à épargner à ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis
jusqu'à un village voisin, où deux paysannes, également prêtes au même
pélerinage, devinrent à mes yeux des motifs d'entière sécurité et de
séparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expédier de suite à
Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets.
«Mais il me semble, répondis-je, qu'il serait mieux de charger cette
dame elle-même de cette mission.
«--Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zèle de
cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me
séparer; _son portrait_, quelques volumes choisis, une cassette avec des
lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous
inspire quelque amitié, gardez le recueil renfermé dans l'étui qui porte
son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir,
qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrés
à de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation
forcée, qui vont terminer ma carrière, qu'une criminelle erreur a vouée
à l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espère.»
Que Paula était touchante! et que je fus affligée de combattre sa
résolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les
exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la
Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et
fanatique à la religion compatissante et ignorée de ma soeur Thérèse, que
j'aurais voulue pour consolatrice à la malheureuse Paula, humble et
douce créature! ses reproches même étaient de la pitié, et ses
exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces réflexions
m'accablèrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula
avec un déchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle
cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds délicats
heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je
tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: «Paula! Paula!
Paula! revenez, revenez! l'amitié aussi a des consolations!...» Hélas!
ma voix se perdait dans les airs! L'éloignement emportait les traces de
la pénitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville,
où je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hâter mon
départ. Elle me disait que, «redoutant pour son mari l'effet d'une
longue détention, il fallait ne point lui communiquer ses premières
instructions, mais simplement savoir s'il se prêterait à une évasion..»
Une demi-heure après avoir lu la lettre, j'étais sur la route du château
d'If, où M. de La Valette était détenu. Je ne revis pas sans émotion ce
rocher que j'avais visité déjà, où j'avais éprouvé des émotions si
diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but,
compatir aux maux de la proscription, fille moi-même d'un proscrit. Dans
la patrie de ma mère, occupée par les armées de la république, j'ai
allégé le sort de plus d'un émigré poursuivi par les lois et le malheur,
en faisant partager ma pitié à des vainqueurs généreux. Les victimes des
bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce
que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit être libre
comme sa religion. Avec de semblables idées, qui ne me quitteront
jamais, on juge de l'ardente activité de mon intérêt pour M. de La
Valette. J'abordai le gardien du château, en lui disant que je venais
voir la chapelle où fut si long-temps déposé le corps du général Kléber;
mais cet homme me prévint qu'il fallait me tenir à l'écart, près de la
chapelle, jusqu'à ce qu'on eût amené un prisonnier qu'il attendait.
«On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?
«--Non... Mais c'est encore pour la même cause que le marquis... vous
savez? celui qui a tenté de bouleverser la restauration...
«--Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je
serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous
compromettre;» et aussitôt une petite générosité fit trouver la chose
possible... Le signal se fit entendre; des pas lourds résonnèrent sur
l'escalier. «Voilà les gendarmes, me dit le geolier,» et presque
aussitôt j'aperçus un homme d'un âge déjà mûr, d'une figure noble et
douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de
Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment où, le cortége faisant
halte pour parler au geolier et constater l'écrou, il me découvrit
portant la main à mon coeur en signe de compassion et d'intérêt. Son
regard répondit au mien de manière à me faire frissonner... Il y avait
cependant encore, dans ce coup d'oeil, la délicatesse qui comprend et
craint de compromettre.
Le cortége passa au fond du plateau: «C'est là qu'on va le renfermer, me
dit le gardien, là, dans la grande chambre après celle du marquis de La
Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la
liberté...» Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on
montre aux étrangers, ayant toujours les yeux fixés sur la plus belle
chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui
m'avait observée, m'aborda d'un air libre et me dit: «Allons, petite
dame, ne restez pas plus long-temps à ce triste château; profitez de
notre barque, elle est plus sûre que celle qui vous a amenée, revenez à
Marseille sous bonne et sûre escorte.» Malgré ce ton presque ironique,
je trouvai de la bonté dans la voix et les regards de ce _fonctionnaire
armé_, et je crus y entrevoir un mystère obligeant, et ne pouvant
d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui
m'était offert pour descendre. À peine à moitié du vilain escalier, il
m'avait déjà glissé dans la main un papier roulé, accompagné d'un regard
qui m'eût fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme
n'eût été là comme un avertissement de prendre garde même à la pitié...
Je répondis par un air de bonté qui témoignait seulement un contentement
sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer
était houleuse et haute. J'étais malade à périr, mais mon âme me
soutenait; je combattis le mal qui ôte le plus l'énergie, en me disant:
Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis...
à leur manière; mais celui qui s'était fait mon cavalier protecteur me
témoignait un intérêt qui me semblait, en dépit de ma prévention contre
son habit, ne pouvoir naître que de celui qu'il me supposait pour le
prisonnier. Je me berçai, comme malgré moi, des plus flatteuses
espérances; je dis en secret à l'homme d'armes que je l'attendrais le
lendemain sur le port.
«J'y serai en bourgeois,» me dit-il avec empressement. Aussitôt sur le
rivage, je courus de la Canobière à la porte d'Aix, et en courant
j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: «Instruisez une famille
plongée dans l'affliction, du lieu où gémit le prisonnier; qu'on soit
tranquille sur son sort.» J'ai rempli ma mission, et je ne compte que
sur la reconnaissance d'une famille consolée.
Le lendemain, à sept heures, j'étais au rendez-vous; j'y trouvai le
gendarme; il me dit qu'il avait eu pitié du détenu dont il connaissait
les parens, qu'il n'avait pu résister au besoin de le tranquilliser;
mais qu'il n'eût jamais pu donner en personne les avis dont le billet me
chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif
qui m'avait conduite à cette terrible prison d'État, et malgré le
mouvement généreux auquel il avait cédé, je ne crus pas devoir mettre sa
sensibilité à une épreuve trop contraire à ses cruels devoirs...
J'appris, dans une causerie que je tâchai de ne pas rendre trop
significative, que l'insurrection dont Lyon fut le théâtre au mois de
juin avait été pressentie dès l'arrestation du général Mouton-Duvernet;
qu'on surveillait bien des _gens imprudens_ qui ne se croyaient pas
_éclairés_ de si près.
À peine avais-je quitté ce gendarme, après des remercîmens bien
sincères, que j'écrivis deux lignes à madame de La Valette, ainsi qu'au
bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la
lanterne sourde de la police _éclairait_ tous les pas. Mes avis
parvinrent, mais les choses étaient trop avancées; et, sans aucun projet
criminel, madame de La Valette fut compromise et eut à subir, comme je
le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.
Malgré l'idée que je m'exposais aussi à la surveillance, je songeai à
retourner au château d'If, et, le lendemain de grand matin, j'étais
encore dans une barque. J'arrivai au moment où M. de La Valette
profitait de la liberté qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par
jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe
le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis
orgueilleuse de moi-même sur cette triste plate-forme, où les regards de
deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la
confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la
résolution courageuse prête à le servir également dans ses périls.
Une nouvelle libéralité me rendit le geolier si favorable, que je
trouvai presque de l'excès dans sa facilité à me laisser errer
librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien
minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilité, il
n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive
prudence n'était pas méritée. Le Hackinctertof de cette prison d'État
était descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai
rapidement vers le bas-côté, où se promenait l'époux de mon amie; il
laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment où un
coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce précieux
billet, car j'entendis revenir le cerbère du lieu. «Ah! ah! me dit-il,
vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est
défendu çà?»
«--Il serait un peu difficile de causer de si haut,» répondis-je, en
ajoutant un nouvel argument et plus positif à mon excuse. Cet homme
sourit à me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqué le but
du don en le faisant trop généreux. J'en fus si tourmentée, que je me
hâtai presque de fuir du fatal rocher.
Je dois ici faire un aveu: j'éprouve tant d'horreur au nom d'une prison,
que je tombai dans des réflexions assez égoïstes sur ma dangereuse manie
de me jeter pour les autres dans des menées politiques... Mais comment
reculer, quand on espère consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur
de La Valette me priait de bien dire à sa femme que tout espoir
d'évasion était inutile, et que toute tentative serait une charge de
plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait;
parce que la crainte des périls où elle pourrait s'exposer, serait pour
lui un tourment mille fois plus affreux que la captivité; «et,
ajoutait-il, la mienne est très supportable. Laissez-moi subir ici mon
jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander
asile et repos aux terres de l'hospitalière Amérique.» Hélas! il y
trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos... de la mort!
Munie de cette lettre, et persuadée que je ne pouvais trop me hâter, je
résolus de me remettre en route le soir même pour Aix; mais avant je me
présentai à l'adresse que m'avait donnée la pauvre Paula, pour réclamer
la cassette et les livres désignés dans sa lettre. Je ne fus pas
médiocrement surprise de trouver dans la dépositaire des effets de la
belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais
fait route lors de mon premier voyage à Marseille: elle ne me reconnut
point; mais lorsque je lui eus rappelé la part qu'elle avait prise aux
peines du _jeune forçat_[7], ce ne furent que transports de joie; je
n'en connais pas de plus vive que celle qu'on éprouve à retrouver d'une
manière inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de
certaines sympathies.
Mme Devram me donna des détails pleins d'intérêt sur Paula, détails que
sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donné
des preuves de dévouement à la cause de l'Empereur, au moment où les
projets de Murat forcèrent le général Brune au refus un peu dur d'une
escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'était vraiment opposée au voeu
déraisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseillé par une vieille
hypocrite, et que, dit Mme Devram, je soupçonne fort d'être cause du
triste événement, en prévenant le mari de la Polonaise de l'arrivée du
séducteur de sa femme.
«J'ai, me disait Mme Devram, une somme très considérable en dépôt; elle
m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie à
une dame Dutertre à Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera
bientôt son pélerinage; alors si sa tête n'est pas remise, il n'y a plus
d'espoir.
«--Comment! serait-elle privée de sa raison?
«--Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que
folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues
pour aller passer des nuits à brûler des cierges à une sainte au milieu
d'un pays désert, comme si Dieu n'était pas partout? Ma chère, je suis
religieuse, mais je ne suis pas pour les démonstrations extérieures.
Paula est d'un caractère faible, que d'adroits hypocrites ont exploitée,
mais j'espère la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de pitié et
d'intérêt.
«--Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.»
Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'était un manuscrit de
la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je
n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et
quelques vers qui respirent l'expression d'une âme noble et élevée, et
d'un esprit cultivé. Mme Devram se demandait comment un esprit si
distingué avait pu écouter la voix de l'ignorance et de la superstition.
«Paula a dû être bien malheureuse, puisqu'elle en est venue à regarder
ce pélerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous
l'attester, rien ne console du désespoir comme une résolution
extraordinaire.
Il me fallut beaucoup de peine pour décider Mme Devram à me permettre de
partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos
d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.
À huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frère à la porte
d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laissé en passant qu'un
mot à l'adresse de Mme Dutertre, pour être remise à notre pélerine de la
Sainte-Baume, et où je lui disais que Mme Devram était restée
dépositaire de tout, excepté du charmant recueil qu'elle m'avait remis,
et que je conservais comme un précieux souvenir.
À Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me
frappa bientôt; ce personnage se mit à raconter une foule d'anecdotes
qu'il paraissait avoir puisées à bonne source sur la cour de Napoléon et
de Louis XVIII; il parlait avec une égale liberté de l'une et de
l'autre, et jouait d'une manière fort originale avec les renommées et
les grandeurs. La conversation une fois engagée sur ce ton, notre jeune
compagnon se mit à s'écrier, après une foule d'autres propos: «Tenez,
voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que
celui qui imposait assez durement ses volontés aux monarques et aux
nations était au fond aussi bonhomme, dans l'intérieur, qu'un simple
particulier. Quelques jours avant que Joséphine quittât les Tuileries,
pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait
pas dû gagner la couche déjà veuve de l'aimable et un peu vaine
Joséphine. Elle se laissait aller, dans son appartement, à cette
causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ôter à la
dignité d'une souveraine, élève dans le secret d'une alcove la plus
humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce
était sur le tapis; Joséphine expliquait quelques secrètes
particularités de la grande question, et madame R... donnait un timide
avis... «Ah! disait l'impératrice, ce que je crains surtout, c'est
l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si à
ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai même
pas la consolation de me savoir regrettée, et je ne trouverai dans le
faste des stériles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux
paisibles jouissances d'une obscure fortune.» Madame R... savait qu'on
pouvait beaucoup oser avec Joséphine, lorsqu'on avait comme elle son
entière confiance, et elle hasarda de lui dire: «Mais Madame parle de
l'Empereur comme si elle en était éprise, et...» Joséphine, levant un
regard plein de douceur, lui dit: «Vous pensez donc que je n'aime pas
Napoléon? bien des gens partagent votre erreur... Détrompez-vous, et
croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes
de la rivalité plus encore que l'orgueil blessé de la souveraine... Oui,
j'aime Napoléon; s'il se détachait entièrement de moi, je le
regretterais avec désespoir: Jeune, il me donna son nom; déjà couvert de
tant de gloire, n'était-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a
élevée sur le premier trône du monde?...
«--Eh bien! cette injustice ne révolte et n'indigne pas Madame?
«--Elle me désespère. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas
comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez
l'air d'en douter, disait Joséphine à madame R...; qui faisait une mine
d'incrédulité à l'éloge de la bonté impériale, vous avez tort, car
Napoléon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie
lui échappe, bientôt il se rapproche du coeur qu'il a blessé, avec un
génie plein de bonté qui semble égal chez lui à celui du gouvernement et
de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacité à laquelle
vous faisiez tout à l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet
au moment où je m'y attendais le moins, me parla d'Eugène comme si nous
n'eussions pas eu le plus léger différend, le nomma son fils, me dit:
_Je vous aime en lui et lui en vous_; sachant ainsi émouvoir mon orgueil
maternel jusqu'à l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui
qui savait consoler si noblement; il me reçut sur son coeur.
Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugène et moi, être toujours dignes de
vous...» Ici un léger bruit se fit entendre sur l'escalier intérieur de
l'alcove, et causa une vive émotion à l'Impératrice, en glaçant de
frayeur son humble confidente... Après un moment de silence et les yeux
fixés sur l'alcove, Joséphine dit en soupirant: «Ce n'est qu'une
illusion, déjà j'embrassais une douce chimère; elles naissent facilement
dans les coeurs qui aiment et souffrent.» Puis elle ajouta avec amertume:
«Depuis long-temps cet escalier n'est plus la routé du bonheur pour
Napoléon...» En ce moment une voix tonnante prononça le nom de
l'Impératrice, et Napoléon se trouva tout à coup en face de Joséphine.
L'Empereur dit gaiement à Joséphine: «Il y a long-temps que je vous
écoute; Molière aussi consultait sa servante.»... Joséphine, qui
redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement:
«Hélas! je ne fais point de pièces de théâtre, et mon plus beau rôle est
joué.» Un regard de l'Empereur fit reculer madame R..., qui m'avoua
qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu'à la dernière antichambre;
mais bientôt elle revint doucement se placer dans un dégagement
intérieur, d'où elle pouvait entendre et où en effet elle entendit des
paroles qui promettaient à Joséphine la certitude d'un attachement et
d'une confiance éternels. Un assez long silence succéda à cette scène
muette, l'Empereur le rompit le premier. «Vous êtes donc bien sûre de
cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?
«--Oui, et à dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon
coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de
parler de mes peines.
«--J'écoutais, j'ai tout entendu, je vous sais gré de tout; mais je
n'aime pas que vous vous livriez à ces sortes d'épanchemens...
Croyez-moi, au rang où vous et moi sommes élevés, il est possible
peut-être de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des
valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service
de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de
s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?... Le meilleur, le plus digne!...
«--Vous avez raison, dit Joséphine, et vos observations me sont encore
des témoignages de votre attachement.
«--Joséphine, cet attachement ne cessera jamais.
«--Je ne serai donc jamais malheureuse!» répondit l'impératrice, avec ce
ton doux et pénétrant dont elle savait le pouvoir... Ici Mme R... perdit
le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur répéter d'une
voix presque caressante: «Restez, restez toujours assez près de moi pour
que la distance ne devienne jamais une impossibilité pour le bonheur de
vous voir.» Mme R... n'entendit plus que des mots sans suite sur Jérôme
et Pauline. Revenue près de Joséphine quand l'Empereur fut parti, Mme
R... tâcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le
tête-à-tête impérial avait ranimé des espérances. Joséphine n'était plus
une femme qui souffre, mais une reine replacée sur son trône, et je
m'acquittai silencieusement de mon devoir.
«Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'était un drôle de corps
que notre Empereur; cependant je l'aimais assez.
«--Et moi je l'aime beaucoup, répondit notre courrier.
«--Et vous le dites?
«--Pourquoi pas donc? Est-ce que ça se commande?
«--Comme vous dites, cela ne se commande pas,» reprit notre conteur. Je
l'observais; le soupçon me disait tout bas: «C'est un agent
provocateur;» mais sa figure riante, ouverte, et même l'élégance de ses
manières, faisaient aussitôt taire cette accusation. Je fus plus
convaincue encore de mon injuste prévention, lorsqu'à un relais un
militaire en demi-solde vint parler à notre voyageur, et lorsqu'au nom
du général Mouton je le vis pâlir; je m'approchai en lui demandant s'il
y avait quelques nouvelles craintes à concevoir pour le général.
«Tout est fini, me répondit-il d'une voix altérée, le pourvoi est
rejeté.»
Cet homme bon et sensible était un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit
point avec nous la voiture. Je le revis deux mois après à Bruxelles: il
me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait été à
Marseille à peu près dans le même but que moi, et qu'il avait cherché,
dans le courrier, à tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes
voyages à Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour
quelque preuve de zèle, de dévouement à de glorieux souvenirs.
Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il
m'a écrit à ce sujet, et m'a priée de ne le point nommer, dans ces
Mémoires. Voici à ce sujet sa prière:
«J'appartiens à une famille qui regarderait comme une calamité en 1826
ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir.
Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidèles au
souvenir et au malheur.»
Je ne le désignerai donc que sous le nom de Fez...
Le reste de la route jusqu'à Lyon se passa en cruelles réflexions, sur
la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le
général Mouton lorsqu'il commandait à Lyon, et qui ne tarissait pas en
éloges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement:
«Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voilà un régiment de
mouchards.» Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rôdaient autour des
voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se séparaient et se
réunissaient en groupe. Notre voiture en fut bientôt entourée. Je vis un
de ces hommes me désigner à son acolyte. Je sautai légèrement hors de la
malle.
«Vos passeports?
«--Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Célestins;
vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si
toutefois vous en avez le droit.» Il faut bien que l'air résolu en
impose aux gens qui font un vilain métier; car cet homme se tut et se
retira. Je me fis conduire à l'hôtel, et envoyai de suite chez Mme de La
Valette. Une heure après j'étais chez elle.
Je réserve les détails de notre entrevue au chapitre suivant.