Arrivée à Bruxelles.--Cambacerès à Saint-Gudule.--L'officier à
demi-solde.--Départ pour Paris.--Je retrouve Léopold.--Voyage à Lyon et
à Marseille.--La pélerine de la Sainte-Baume.--Le château d'If.--Retour
à Lyon.--L'ami de Mouton-Duvernet.
Jamais précaution ne fut prise plus à propos que la mienne. Je trouvai
mes amis à une petite distance de la porte, et si je fusse arrivée dans
la voiture du prince anglais, les commentaires sur cet honneur insigne
eussent été longs, et ils auraient bien certainement nui à la cordialité
de l'accueil. L'ami de Boyer était depuis peu en Belgique; il l'avait
parcourue dans tous les sens, et il me donna la certitude que le général
Mouton-Duvernet, non seulement n'avait pas eu le bonheur de s'embarquer,
mais qu'il n'avait même paru dans aucun des ports du pays. Un joli petit
logement avait été retenu près la porte d'Anvers, non loin d'un jardin
public, espèce de Tivoli belge, où se donnaient d'assez belles fêtes; on
m'y conduisit comme en triomphe. J'arrivais de Paris, et on pouvait, à
cette époque, tout dire en Belgique. On y parlait tout haut et presque
sur les toits. L'ami de Boyer paraissait accablé par la conviction de la
perte de Duvernet. «Nos communications duraient encore à la fin de
novembre. Depuis, tout moyen de correspondance est devenu impraticable.
Mouton, dans ces circonstances si difficiles, ne peut renoncer à cette
insouciante sincérité du brave qui croit toujours que sa fortune, son
courage et son honneur seront plus forts que le génie de la
proscription. On ne peut avoir des amis plus actifs que les siens. Eh
bien! nos efforts ne le sauveront pas de lui-même.
«--Il se donnerait la mort?
«--Non; mais il négligera toutes les précautions qui pourraient nous
aider à le faire échapper au sort qui l'attend. Que fait-il en France?
Que n'est-il déjà parti, embarqué pour l'Amérique.»
On parla ensuite de tous nos exilés volontaires et autres; là se
trouvait un personnage pour qui j'avais une lettre de M. Sabatier,
personnage fort distingué, fort connu, et que je ne dois pas nommer ici.
Son existence est tellement un contraste avec celle du proscrit de 1816,
que je ne crois pas qu'il me sût gré de relever en lui la _gloire de
l'exil_. Je dois agir ainsi pour une autre raison encore: je dois à cet
homme un souvenir de juste reconnaissance pour l'accueil que j'en reçus
alors, et des soins qu'il se donna pour nos amis.
Monsieur *** parlait parfaitement italien, et s'il _me lit_ (car on lit
quelquefois à la cour), il se rappellera qu'au sujet des condamnés pour
opinion, en me parlant de la nécessité de passer les mers, il me citait
ce vers de l'_Agamemnon_ d'Alfieri:
Un istesso paese non cape chi di Thieste nasce e chi d'Atreo[5].
Qu'il me paraissait grand et digne, lorsque, parlant de notre gloire
française et de nos cruels revers sur une terre d'exil, mais
hospitalière aux braves, il trouva dans le Corneille de ma patrie cette
citation qui exprimait ses sentimens... d'alors. J'ai revu cette même
personne en 1825; il a fallu que je fusse bien changée _extérieurement_,
car il m'a été comme impossible de me faire connaître, tout en prouvant
que mes sentimens étaient les mêmes. Ce militaire était ou du moins
avait été en relation avec le baron de Mont-Brun, non pas celui qui
mourut en 1812, mais son frère, celui qui, après s'être acquis quelque
réputation à Lunéville contre les Russes, éprouva un échec qui le
conduisit à une forte disgrâce, en se repliant sur Fontainebleau, dont
il gardait la forêt. Ce baron de Mont-Brun fut un des juges de
Boyer-Peyreleau. On savait que j'avais beaucoup connu le brave Mont-Brun
dans la campagne de Russie, et, supposant que mes relations pouvaient
s'étendre aux deux frères, on voulut me questionner sur beaucoup de
choses. Je ne savais même pas que le brave Mont-Brun eût eu un frère,
et, aux détails que me donnèrent ces Messieurs, je ne l'aurais pas
reconnu pour tel.
On me demanda ensuite de me charger de parler à Cambacérès, pour
l'intéresser à une souscription en faveur des officiers qui étaient
arrêtés dans leur départ pour l'Amérique, par une soustraction affreuse
que venait de leur faire un individu en qui ils avaient un peu trop
légèrement placé leur confiance. Je vis ces trois messieurs le
lendemain, et l'espoir de pouvoir être utile me rendit toute l'activité
qu'une terrible catastrophe avait semblé anéantir chez moi. Le soir même
je déposai deux lignes à la belle maison qu'occupait
l'ex-archichancelier de l'empire, et le lendemain matin, sous mon
modeste vêtement de deuil, je me fis annoncer chez lui. Un valet de
chambre, vêtu comme un quaker hollandais, me répondit que _le prince_
était à _la messe_ et ne reviendrait de l'église que vers une heure (il
en était huit et demie). Je crus un moment à la folie de cet homme ou à
une de ces mystifications que les valets de l'opulence se permettent
comme passe-temps. «Je demande, lui répétai-je, _le prince
archichancelier_; comprenez-vous?
«--Oui, Madame, à merveille; et j'ai l'honneur de vous répéter que le
prince est à l'église.
«--Il y a donc aujourd'hui quelque grande cérémonie?
«--Non, la messe tout bonnement, comme tous les jours.
«--Et le prince va à la messe?
«--Il n'y manque jamais, Madame.
«--Et il reste à l'église de huit jusqu'à une heure?
«--Mais il y retourne souvent pour entendre les _vêpres_.
«--À quelle église?
«--À Saint-Gudule.»
Je sortis fort étonnée de chez le religieux archichancelier, et, je ne
sais pourquoi, agitée de la crainte de ne pas réussir dans ma démarche,
non que je veuille dire que l'observance de la religion rende
insensible, loin de moi un pareil blasphème, mais il y avait, dans cette
conversion de Cambacérès une ostentation telle que je n'osais presque
plus réclamer un sentiment généreux et bienveillant de celui qui
affichait à outrance une si subite vocation dévotieuse.
Voulant toutefois me convaincre avant de me laisser aller à mon
imagination, je montai à Saint-Gudule, cathédrale de Bruxelles. À peine
entrée, que, de l'église principale, je vis agenouillé sur le marbre,
dans l'humble posture du pécheur pénitent, vêtu non en moine, mais comme
son valet de chambre, en quaker hollandais, habit brun, et énorme
chapeau qui était posé devant les genoux du prince Cambacérès,
ex-archichancelier de l'empire français. Depuis le _fatal_ décembre, je
n'étais pas entrée dans une église catholique sans émotion ni intention
de prier Dieu; mais, je l'avoue, aucune idée attendrissante ni pieuse ne
tint dans mon coeur à la vue de cet étonnant changement, qui fit faire
malgré moi à mon souvenir un terrible pas rétrograde. Placée à peu de
distance et en face de l'ex-dignitaire de l'empire, je le regardais et
me demandais encore: Est-ce bien lui? Une laideur, passée en proverbe,
ne pouvait laisser subsister le doute, et je me bornai donc à observer.
Le prince archichancelier n'est plus, et je crois faire une prière pour
son âme en souhaitant que tout ce que je lui vis faire d'exercices
extérieurs d'humilité, de repentir et d'extases, fut le résultat d'une
conversion sincère et d'une foi pure.
Je crus ne pas devoir tirer le prince de sa pieuse attitude, en
m'offrant à lui subitement et en réveillant, par ma vue, des souvenirs
mondains qui paraissaient si loin de lui, et je le laissai, sortir
devant moi. On monte à l'église de Saint-Gudule par une longue suite de
marches en pierre; la moitié de l'espace était envahie par des mendians;
l'effet que produisit sur cette foule en haillons la vue de Cambacérès
me redonna, pour le sort de mes amis, un espoir que les apparences d'une
dévotion outrée avaient fort affaibli. De toutes parts, les mains
s'élevèrent pour demander, et toutes se fermèrent sur une large aumône;
toutes les voix bénirent le Français charitable que je suivis des yeux.
Il faut réellement que la bienfaisance et la vertu aient une beauté bien
communicative, car, dans ce moment-là, j'étais tentée de trouver
Cambacérès d'une figure supportable. Je le vis lentement descendre les
degrés et prendre le chemin du parc; je résolus de demander ma première
audience au hasard. Je devançai l'illustre promeneur, je me trouvai en
sa présence au moment où il tournait vers le côté du théâtre du parc.
Mes douleurs et mon lugubre vêtement avaient bien pu me changer, mais il
y avait trop peu de temps que nous nous étions vus à Paris pour que je
pusse être méconnaissable aux yeux de l'archichancelier; aussi fus-je
bien étonnée de sa surprise, et de nouveau je tremblai pour la cause
qu'on m'avait confiée, et je me disais: l'aumône même aurait-elle ses
hypocrites?
Enfin, lorsque j'eus, par toutes les désignations possibles, forcé la
mémoire de l'ex-dignitaire de l'empire à reconnaître l'amie du comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely et la _fama volat_ de Napoléon, ce
furent des empressemens à se débarrasser de moi, auxquels j'eus, par
seule malice, l'air de ne rien comprendre; et des recommandations de
prudence, qui me furent garant que l'ex-dignitaire n'en aurait jamais
besoin pour lui-même. Je trouvai tant de petitesse dans ces
recommandations, que, loin de m'y rendre, j'expliquai le motif qui
m'avait fait désirer une audience.
En vérité, l'ex-dignitaire de l'empire était fait pour me faire passer
par toutes les alternatives de la crainte, du doute et de l'espérance,
au seul mot de _militaire malheureux_... «Assez, assez, disait-il; de
grâce, envoyez-le-moi demain à deux heures.»
L'archichancelier là-dessus hâta le pas, et je ne l'accompagnai plus que
de deux ou trois pour l'assurer de ma reconnaissance et de
l'empressement de l'officier.
Je parcourus le parc en me répétant: «Il est immensément riche; il dut
tout à l'Empereur; il se fera un bonheur et une gloire d'être le
protecteur des braves qui le défendirent encore, quand tout l'avait
abandonné, hors l'armée...» On va voir que je comptais on ne saurait
plus mal.
En passant sur la place de la Comédie, j'aperçus l'ami de Peyreleau
(Boyer de), et le chargeai d'annoncer à notre ami tout ce que j'avais
recueilli d'espérances. Il ne me parut pas les partager, ce qui me fâcha
presque; car, rien au monde ne me déplaît autant que de voir
l'incrédulité qui doute de tous les sentimens honorables, au lieu de se
fier à l'élan des âmes généreuses. Je sais bien, hélas! que l'expérience
vit de raisonnemens froids, mais je préférerai toujours l'illusion qui
me flatte à une raison qui m'afflige.
«Je vous attends à demain après l'audience,» m'avait dit l'ami de
Peyreleau en nous quittant; et j'attendis ce moment avec impatience; et
le moment n'apporta que de tristes réalités. Le malheureux officier
revint, tremblant de fureur et d'indignation. L'insensibilité et le
ridicule des observations avaient surpassé tout ce qu'on aurait pu
imaginer de plus mal, et ne se pouvaient comparer qu'à l'inconvenance du
don offert par l'ex-archichancelier de l'empire. Dix livres à un
lieutenant de lanciers de la garde, prêt à passer en Amérique, et
victime d'une infamie qui lui enlevait ses uniques ressources!
«Croirait-on, nous disait l'officier, qu'il a osé me reprocher mon
dévouement à l'Empereur? J'ai vu le moment où il m'aurait proposé de me
faire moine; il est bien heureux de son âge qui excuse ses faiblesses,
de l'affaiblissement de ses facultés qui peut absoudre son esprit, sans
cela je lui aurais rappelé tout ce qu'il oubliait.
«--Qu'avez-vous répondu, au fait?
«--Je lui ai jeté ses deux pièces de cinq livres aux pieds, en lui
tournant le dos, et je suis sorti du cabinet du prince comme on sort
d'un corps-de-garde, sans salut et sans façon.»
Je racontai alors à nos amis la rencontre à Saint-Gudule. La partie fut
faite d'aller le lendemain admirer la conversion de l'ex-dignitaire;
mais, le soir, même, nous nous occupâmes efficacement de réparer la
stérile bienveillance de Monseigneur. Je promis beaucoup, et ce n'était
pas trop présumer de mes moyens; je songeai à l'aimable sensibilité du
duc de Kent, et je me proposai d'user, pour un homme malheureux, du
droit qu'il m'avait donné de recourir à lui en toute occasion. Le succès
dépassa même ma juste confiance, car en peu de jours notre officier eut
tous les moyens de partir. Il m'avait fallu, pour tous ces arrangemens,
aller et venir de Bruxelles à Anvers, et d'Anvers à Gand.
Le duc de Kent avait un tact si ingénieux de bienfaisance, qu'il
commençait par vous enlever toute idée de refus, en donnant toujours
pour prétexte d'une générosité un service rendu dont elle ne semblait
plus que le prix mérité. Ainsi, des leçons d'Italien que je lui donnais,
pour la prononciation spécialement, rendaient naturels tous nos
rapports. Homme aimable et généreux, cet aveu est un tribut d'une
immortelle reconnaissance.
«--Nos relations, me disait-il, pourraient éveiller les soupçons de la
malignité ou de la politique: ajoutons aux charmes de l'étude l'attrait
du mystère; j'ai un jardin près du rempart, à la porte de Namur; en
voici une clef, j'y passe régulièrement deux ou trois heures le matin;
que je vous y trouve le plus souvent possible, et les moyens qu'on croit
propres au rétablissement d'une santé chancelante en deviendront plus
puissans, vous me lirez et je tâcherai de lire les poètes italiens; je
vous écouterai dans vos récits de gloire militaire, et quoique vous
n'aimiez pas la nôtre, qu'en effet vous ne devez pas aimer, je vous
écouterai toujours avec plaisir, car votre opinion a de l'exaltation,
mais point de haine.
«--Ah! M. le duc, lui répétais-je souvent, s'il pouvait me rester des
préventions, comment ne céderaient-elles pas à de si généreux sentimens,
à une si noble bienveillance!»
Chaque fois que je prévenais le duc de quelques jours d'absence, il ne
me recommandait que de veiller à mon repos, de ne point exposer ma
sécurité pour d'inutiles projets et de chimériques espérances. Je
n'écoutais pas assez ces conseils du plus touchant intérêt, cette voix
d'une sage modération, dont hélas! la mort cruelle allait trop tôt
éteindre les accens.
Il y avait quelque temps que j'étais à Bruxelles, lorsqu'une lettre de
madame de La Valette vint me donner les plus vives inquiétudes pour la
tranquillité de cette dame. Aussitôt je me tins prête à voler près
d'elle, et pour être mieux à même de la servir, je ménageai, autant que
mon malheureux caractère le pouvait permettre, les ressources que je
tenais de la générosité du duc de Kent. Dans une de mes courses à
Anvers, j'eus occasion de m'applaudir de ce dernier pas que je croyais
avoir fait vers l'ordre et l'économie, et qui, hélas! ne devait pas
jeter racine chez moi. Conservant plus que jamais mes habitudes
indépendantes, poussée par mes inquiètes réflexions, je parcourais le
Strand, à Anvers, pendant une froide et triste soirée; j'étais sous
toute la puissance d'un récent et déchirant souvenir, quand tout à coup
je vois non loin de moi, dans le plus triste accablement et sous les
dehors d'une plus triste misère, cette même Allemande, jeune et alors
bien jolie, que j'avais vue chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely par
hasard, que je méprisais, que j'avais plainte, et qui, dans cette
rencontre inopinée, et par le cruel contraste de son extérieur,
m'inspira une vive et pénible compassion. Je l'avais vue entourée de
l'éclat des favoris de la fortune, et je la trouvais seule,
malheureuse!... La fraîcheur et la jeunesse avaient fui de ses traits
charmans... Les passions, la douleur, les remords, y avaient imprimé
leurs traces. Tout son maintien était celui d'une profonde et amère
méditation; parfois ses yeux se levaient vers le ciel, et comme pour
l'accuser de la laisser vivre. Mon émotion devint inexprimable, à l'idée
de cette solitude qu'elle avait cherchée si près des ondes; je
m'imaginai qu'elle y était peut-être conduite par un projet sinistre, et
j'approchai insensiblement pour être à même d'en prévenir l'exécution.
Le visage de l'infortunée était baigné de larmes; le nom de Charles
sortit de sa bouche avec un accent si déchirant, que je cédai à l'éclat
de ma sensibilité. Je l'appelai par son nom et me présentai devant elle,
sans réfléchir au saisissement que j'allais lui causer. À ma brusque
interpellation, elle s'élança vers le bas-côté du port, comme prête à
chercher un refuge dans l'Escaut, me faisait, d'une main, signe de
m'éloigner, et de l'autre, pressant fortement un portefeuille et un
portrait contre son sein; puis elle cria avec une véhémence énergique:
«Éloignez-vous, ou voilà mon tombeau! Quoi! ici même, au sein de la
misère et de l'obscurité, je ne puis le pleurer en liberté! Ô Charles,
infortuné Labédoyère, tu as dû repousser un être couvert d'opprobre,
mais ton âme généreuse accueille les larmes du remords et de mon affreux
désespoir.
«--Quoi! vous ne me reconnaissez pas?» lui dis-je.
Pauvre femme! que ses excuses étaient touchantes, et que ses aveux
déchirans me la firent plaindre! Un misérable avait profité des premiers
troubles de la seconde restauration pour l'effrayer. Elle lui avait
confié tout son argent, et il l'avait dépouillée de tout. La malheureuse
s'était traînée jusqu'en Belgique, dans l'espoir de s'embarquer pour le
Champ-d'Asile, nouvelle patrie rêvée par la valeur aux prises avec le
sort, et qui ne devait exister que dans ses songes. Il restait à la dame
une dernière ressource, une somme assez considérable déposée entre les
mains d'anciens amis établis à Liége. Elle y était arrivée exténuée,
malade. On l'avait mal accueillie, et une si ingrate hospitalité s'était
encore aigrie au récit de son infortune et de sa juste et légitime
prétention du remboursement du dépôt qui en était la naturelle
conséquence. Intimidée par l'accueil, Mme de *** fut épouvantée des
menaces; elle consentit à un désistement de toute prétention sur quinze
mille francs loyalement prêtés, pour une misérable somme de douze cents
francs, et le lendemain elle s'enfuit de chez ses indignes hôtes, se
croyant assez riche, puisqu'elle avait de quoi payer son passage pour
les rives étrangères, où le nom qui lui était cher pourrait du moins ne
pas paraître séditieux aux échos. Mais la fatalité dont elle était
marquée la poursuivit sans relâche.
Comment résister au bonheur de sécher des larmes! Ah! je puis sans
aucune affectation dire que je ne le conçois pas; je n'aimais ni pouvais
estimer cette femme; je n'aurais même voulu aucuns rapports intimes avec
elle; eh bien! je me trouvai heureuse de pouvoir lui dire: «Je vous
offre de pourvoir aux frais de votre passage. Je vous faciliterai les
moyens d'arriver à ces terres où votre coeur déchiré espère trouver un
soulagement à son désespoir.» Je connaissais le frère d'un capitaine
dont le bâtiment était en charge pour New-York. Il se rappela
heureusement un bien faible service que j'avais pu lui rendre dans les
cent jours, et se fit un devoir et un plaisir de faciliter nos
arrangemens. Nous réunîmes à la hâte une petite pacotille des choses les
plus nécessaires; je payai la traversée à moitié prix, et glissai dans
un nécessaire un peu d'or pour les premiers besoins de l'exil. Mme de
*** s'embarqua fortement recommandée au capitaine. Je vois encore son
regard douloureux; il y avait dans cette âme place pour les plus nobles
qualités; mais elle avait été envahie par de tristes habitudes que le
repentir même n'efface plus.
En revenant à Bruxelles, je trouvai une lettre de Sabatier, qui ne me
laissa que le temps nécessaire d'arrêter ma place au courrier, et de me
rendre aux environs de Mont-Brisson. La lettre m'indiquait l'asile du
proscrit, et celle que j'avais pour lui renfermait les moyens de gagner
la Suisse pour y attendre des jours plus prospères. Je descendis à Paris
chez une femme dont le fils avait servi sous les ordres de
Mouton-Duvernet, et qui fut blessé près de lui, au combat de Cuença, où
Mouton fut, sur le champ de bataille, promu au grade de général de
brigade... Cette excellente femme était au fait et prévenue de tout.
«Mme de La Valette me quitte, me dit-elle; voici ce qu'elle m'a laissé à
votre adresse; elle est partie pour Lyon.» Sa lettre ne disait que ces
mots: «Restez, tout est inutile. L'insouciance a rendu impuissans les
efforts de l'amitié: il est arrêté! L'ordonnance royale du 24 juillet
1815 aura son exécution. Vous trouverez Sabatier à Bruxelles. Laissez
votre réponse à la bonne Mme ***. J'ai la tête perdue et le coeur navré.
Adieu.» M. Sabatier avait suivi de près sa lettre, et je résolus aussi
de repartir, ne pouvant être utile à personne de mes amis. Nous
touchions à la fin de mars, le temps était froid, et Paris me parut
triste comme un tombeau. Que de réflexions se pressaient dans mon
esprit! Le 20 mars allait luire; mais cette fois sans aucun rayon
d'espérance. J'avais pris un cabriolet pour me conduire à la chambre que
j'avais occupée depuis le fatal 7 décembre jusqu'à mon départ.
J'espérais y rencontrer soeur Thérèse, qui était connue de la
propriétaire. Je ne pus la voir; elle était dans un des hospices confiés
à ses soins infatigables. Je déposai pour cette excellente femme ces
lignes de souvenir: «Bonne soeur, conservez mon nom dans vos prières, le
vôtre est toujours sur ce coeur que vous seule avez sauvé du
désespoir[6].» Je n'aurais pas quitté Paris sans faire mes stations de
douleur au Luxembourg et au Père-Lachaise. Je ne voulus pas non plus
négliger, n'ayant pas vu la bonne soeur, de plier un instant les genoux
devant ce même autel où j'avais prié à ses côtés. Je me rendis à la
chapelle du Boulevart. Le sort m'y réservait une surprise, que dans la
disposition d'esprit où j'étais je fus tentée de regarder comme une
visible faveur du ciel.
Le saint lieu que j'allai visiter n'était point en ce moment solitaire;
il s'y faisait un service pour une jeune fille enlevée à ses parens au
moment où un hymen heureux allait l'unir à l'amant de leur choix.
J'appris ces détails au milieu de la foule rassemblée devant l'église.
J'approche, et j'aperçois, appuyé contre un banc, et dans l'attitude
d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un régiment
d'élite du nouveau régime, le fils bien-aimé de la baronne de L***,
Léopold..., celui que j'avais cru mort à Waterloo. Mon premier mouvement
fut tout de joie et de bonheur, le second de réflexion si terrible que
mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du
cercueil où je m'étais agenouillée. Léopold était placé de façon à ne
pas me reconnaître, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait
m'échapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les émotions de son
âme ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues
et mélancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux
restaient fixés sur le côté de l'église où se trouvait un groupe des
filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de
sa paupière. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble
tête se penchait sur ses mains saintement et convulsivement
rapprochées... _Il prie pour lui et il pense à moi_, me disait mon coeur,
et mon coeur ne me trompait point.
Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement
celui que j'avais aimé, dont j'avais pleuré la mort! le retrouver dans
un saint lieu, où le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement
appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce
surprise venant éclairer l'abîme de mon désespoir, il y avait là de quoi
bouleverser ma raison, déjà si facile à égarer. Je n'eus ni la force de
me lever ni de me faire reconnaître par Léopold, qui sortit avant la
messe finie; je le vis s'éloigner, et, lorsque les battans de l'église
retombèrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tête.
Immobile, je regardais le catafalque; j'écoutais les chants religieux,
et je me disais: «C'est une vision: Léopold n'est-il pas tombé au milieu
des carrés de la jeune garde?»
La messe venait de finir: j'étais toujours dans la même attitude. La
femme qui vint ranger les chaises me crut évanouie, et, me prenant pour
une parente de la jeune défunte, dont on venait de célébrer les
obsèques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis
de la chapelle dans un état singulier de faiblesse et d'exaltation tout
ensemble. Léopold existait... je venais de le voir... je l'avais laissé
s'éloigner sans lui ouvrir mon âme!... Qu'était-il devenu?... mille
pensées contraires augmentaient mes regrets. Léopold portait l'uniforme
d'un corps d'élite... il a donc passé par bien des vicissitudes!...
Comment les savoir? comment les apprendre de lui-même?...
Je sortis de l'église dans cette perplexité. Au moment même, je fus
arrêtée par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le général
Mouton venait d'être arrêté à Mont-Brisson, de là transféré à Lyon, et
traduit devant un conseil de guerre. «Madame de La Valette est au
désespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre.» Je lui donnai mon
adresse, en ajoutant que mon intention avait été de retourner à
Bruxelles, mais que cet événement changeait mon itinéraire, et que
j'allais partir pour Lyon dans la nuit même, si l'on croyait que ma
présence pût être de quelque secours ou de quelque consolation à notre
amie. «Ah! vous la sauverez peut-être, me dit le messager; mais je ne
dois pas cependant vous engager à ce parti: je crois votre départ pour
la Belgique plus impérieux pour votre repos.»
C'était juste me dire ce qui pouvait me décider à partir sans délai pour
une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu
féminin dans mon caractère, que je rougirais de moi-même si je pouvais
reculer pour une chance de danger ou céder à une menace. Chez moi,
pourtant, ce n'est pas dureté: nul coeur ne s'ouvre plus facilement à la
plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'où vient donc
ce mépris des dangers?... d'où vient cet instinct de courage, cette
espèce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre inévitable mon
amour pour _le brave des braves_? L'ami de Mme de La Valette cessa de
combattre une résolution qu'il vit sortir d'une volonté si ferme; il
promit, en conséquence, de m'apporter le soir même deux lettres et
autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en
priais, se charger d'arrêter ma place et de m'accompagner au bureau des
passeports. Je crus découvrir dans ce refus une arrière-pensée; elle me
parut lâche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me
permettait pas de garder un soupçon avec M***, je lui témoignai ma
surprise, et cet ami dévoué me donna, par sa sincérité, lieu de
l'estimer encore plus.
«Si vous éprouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut
soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je
suis père, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai voué un
culte invariable, mais prudent.
L'on ne me verra point, en indigne adversaire,
D'un facile triomphe insulter le malheur,
Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire,
Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur.
«Mais la chance d'un délit politique m'effraya pour ma famille; je
recule devant l'idée de la proscription, parce que je porte avec moi des
destinées chères et sacrées. La secousse que la France vient d'éprouver
a été violente, et les précautions sont naturellement au niveau des
périls qu'on peut craindre.
«--Mais je ne conspire point, m'écriai-je en l'interrompant; Mme de La
Valette non plus.
«--Non, mais elle en est soupçonnée; son mari subit une détention
politique: vous écrivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut
s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire
beaucoup de malheureux.»
Pendant que ce généreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il
s'élevait en mon âme une confusion de pensées rétrogrades, de réflexions
et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgré moi, me firent verser
d'amères larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y
compatir, mais rien ne pouvant changer ma résolution prise, je ne crus
pas aussi lui devoir une entière confidence de mes réflexions qui
dérivaient des siennes, et dont Léopold était aussi l'objet. Si, par la
position où j'avais trouvé ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa
fortune, cette position déjà m'eût défendu de chercher à réveiller nos
souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je
sentais plus encore que je devais au repos de Léopold le _sacrifice_ de
mon désir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant
que la sienne avec moi ne lui fût un reproche aux yeux de ses nouveaux
chefs.
Ma vie n'a presque été qu'une scène continuelle d'égaremens et de
faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte à soutenir
contre mon coeur et la raison; la dernière triompha, et je partis la nuit
même pour Lyon, après avoir écrit à Léopold les lignes suivantes:
«Vous vivez, cher Léopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815
au commencement de 1816, je l'aie ignoré? tandis que le lieu où je
vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouvé que
vous n'avez rien ignoré de ce que j'ai souffert d'angoisses et de
désespoir. J'étais bien près de vous hier: jugez de l'effort qu'il
a dû m'en coûter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis
encore! mais le lieu, mon deuil, et... votre uniforme m'en ont
empêchée. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitté Paris; je
vous écrirai de Bruxelles, peut-être même je reviendrai à Paris,
sous peu. Vous pouvez m'écrire chez Mme Louis, rue
d'Anjou-Saint-Honoré, où nous avions le projet de loger votre
aimable et malheureuse mère, avant le départ qui l'enleva à votre
filial amour et à ma tendre amitié. Parlez-moi de vous, cher
Léopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arrivé depuis huit
mois; déposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre
seconde mère.
«IDA.»
Je fis porter cette lettre à l'hôtel au nom de la famille que portait le
fils du général D***, avec ordre de ne la remettre qu'à lui-même. La
commission fut parfaitement exécutée; et à peine étais-je à Lyon, que
mon amie me fit passer une réponse de Léopold, que je placerai peut-être
plus loin pour ne pas interrompre le fil des événemens, et que cependant
je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs détails de
cette longue épître ont avec les événemens du 18 juin, et quelques
éclaircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis
dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant
de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose
que du but de ma cause. Je descendis à l'hôtel des Célestins;
l'arrestation de Duvernet était le bruit du jour, et la généralité du
public en paraissait consternée. C'est une chose à remarquer que
l'intérêt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur
opinion: s'ils étaient haïs par le parti qui les punissait, cette haine
n'osait se montrer à découvert chez les particuliers; il y avait chez
les royalistes les plus exaltés comme une espèce de pudeur politique,
qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une généreuse
compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon séjour à
Lyon, paraissaient plaindre sincèrement le général Mouton-Duvernet. Je
me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai très agitée, mais
résolue: «Je suis _observée_, me disait-elle; la police a l'oeil sur
toutes mes démarches; mon mari est déjà en sa puissance, je voudrais
l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma
chère Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer à
mes dangers et à mes peines.»
Je la rassurai entièrement et sus lui persuader que, loin de me
déplaire, un voyage à Marseille me convenait, puisque j'avais encore
quelques intérêts à régler. Alors Mme de La Valette me donna mes
instructions. Son mari était détenu au château d'If, mais avec la
liberté de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire
tenir une lettre importante et d'en recevoir la réponse. Je le promis à
l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans
mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent
pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui
pourrait se présenter d'un sacrifice imprévu; mais je puis assurer que
l'économie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de
l'amitié. Oui, l'économie me parut un bonheur, lorsque plus tard un
nouveau malheur ayant privé mon amie de sa liberté, je pus lui rendre
presque la totalité d'une somme qui lui devenait bien précieuse dans
cette cruelle circonstance.
Je partis pour Marseille, après avoir écrit à l'ami du célèbre Oberkampf
tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son
inquiétude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprès
de Sabatier le mérite de la démarche que j'allais faire pour elle. Cette
lettre fut retrouvée en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort
ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrivée à Marseille,
je descendis à la même auberge, où quatorze années avant, emportée par
des folies moins sérieuses, j'avais fait un traité d'alliance avec une
troupe ambulante de comédiens... Quel changement, grand Dieu! Quelles
réflexions déchirantes ce lieu faisait naître! Le ciel de la Provence
est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soirées offraient déjà
l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix,
deux allées d'arbres énormes, dont l'épais feuillage dérobe entièrement
la vue des maisons dont une large avenue les sépare encore. Je comptais
me reposer à l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui
devait arriver de Brignolles. Habillée en homme, je sortis pour fuir
l'importun tumulte des tables d'hôte; j'emportai mes pensées, mes
souvenirs, mes préoccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au
pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attiré mes pas, tous
les événemens des dix derniers mois qui venaient de s'écouler se
représentaient à moi comme de sinistres présages; cependant, n'ayant
plus à perdre que moi-même, et pouvant espérer de servir encore des
malheureux et des proscrits, je fis le serment intérieur de leur dévouer
ma vie.