«Le jour de la déroute fatale du 18 juin, où, foulée sous les pieds
des chevaux, abandonnée mourante, recueillie par la pitié du
pauvre, je n'avais plus d'espoir au monde que cette pitié, j'ai
moins souffert, j'étais moins malheureuse qu'aujourd'hui; je
végétais du moins aux environs de la terre qui dévora nos
immortelles phalanges; je pouvais errer libre sur leurs tombeaux;
je pouvais maudire ces _héros du nombre_, si insolens pour notre
défaite, et si petits trente ans devant nos baïonnettes
victorieuses. Je pouvais m'asseoir sur ce tertre, où j'ai tenu la
main glacée de mon Henri, pendant que son corps mutilé
disparaissait déjà sous la terre qui le couvre avec ses camarades
de gloire et de mort. J'étais pauvre, mais heureuse; le pain ne
nous a jamais manqué, et je ne l'ai demandé qu'aux Français qui ne
foulent qu'avec respect les terres du Mont-Saint-Jean. Vous
arrivez, vous êtes Française, et vous osez venir à Waterloo dans
les bras d'un Anglais? N'avez-vous point de honte? Si vous avez
aimé nos braves, osez-vous bien venir fouler leur cendre avec un de
leurs ennemis, ennemis jurés de la France? Et, si vous aimez vos
rois, pouvez-vous oublier l'horreur que doivent les royalistes aux
héros de Quiberon. J'y étais: j'ai vu foudroyer les malheureux
Vendéens qu'épargnait le feu des républicains, je les ai vus
foudroyés par le canon des perfides Anglais; leur nom m'est en
horreur, et leur vue m'est fatale. _Le geolier de Napoléon est
anglais, ce mot seul immortalise ma haine pour eux_; la mort et la
misère me paraissent mille fois préférables au chagrin de leur
devoir de la reconnaissance. Je ne vous remercie point pour le
malheureux Jacques, car votre or le prive d'un coeur dévoué, d'un
coeur français, et l'or de l'Angleterre n'est bon qu'à payer des
traîtres. Je maudis vos funestes bienfaits.
«ADÈLE,
«Veuve d'un brave, mort à l'attaque de la Haye-Sainte.»
Le duc et moi restâmes à nous regarder; après avoir encore relu cette
étrange épître, il fit récompenser généreusement le petit paysan, qui
nous disait: «Que la _folle de Waterloo_ était allée à Beaumont avec une
de leurs charrettes, qu'on lui avait donné beaucoup d'argent après
qu'elle eut fait lire sa lettre à un Monsieur à la table de la
diligence, qui lui en avait écrit une, et que la folle avait pleuré en
la recevant, mais pleuré de joie (ajoutait le petit).» Le duc me dit:
«nous pouvons nous flatter qu'en France on nous rend plus de justice.»
J'avoue que, le voyant si excellent, si aimable, l'admiration pour ses
qualités, et le respect dû à sa naissance, et ma franchise naturelle, me
mirent dans un embarras qui cependant me prouva que j'avais affaire à un
homme d'un grand mérite et de beaucoup d'esprit. Je lui avouai qu'avant
de l'avoir rencontré j'aurais applaudi à la rudesse des aveux d'une
haine que, jusque là, j'avais eue comme Adèle, haine qui n'était pas
éteinte pour la généralité, mais qui admettait de nobles exceptions.
«Ne me flattez jamais, Madame; soyez telle que lorsque, avec plus de
bienséance, mais aussi énergiquement, vos regards me prouvèrent tout ce
qu'a tracé la main de cette infortunée. Croyez-moi, un véritable Anglais
n'estime rien tant que le patriotisme, l'amour du sol natal. Si Napoléon
eût réussi à soumettre l'Angleterre, les femmes de Londres n'eussent pas
reçu avec des couronnes et des cris de joie les troupes étrangères dans
les rues de Londres. Occupons-nous d'abord du pauvre infirme:
voulez-vous lui aller confirmer que tout est à lui? Nous n'avons pas
besoin de recommander Adèle; si elle revient, elle trouvera toujours
amitié et secours ici.»
J'y fus, et malgré l'heureux changement, je trouvai tout le monde
consterné. Je le dis au duc: «Ah! répondit-il, cette Adèle ne doit
effectivement rien ambitionner; elle est chérie par des coeurs
reconnaissans.» Il me parut attristé par cette réflexion, car un sombre
nuage passa sur sa noble physionomie. «Ah! lui dis-je, ce n'est pas
vous, M. le duc, qui devez rencontrer des ingrats.» Je ne sais ce que je
n'aurais inventé pour le distraire de sa mélancolique préoccupation;
oui, sans que la prévention où j'étais contre les Anglais me parût une
injustice depuis que j'avais entendu le duc de Kent exprimer avec tant
de loyauté son admiration pour nos armées, parler sans haine de leurs
illustres chefs, j'aurais cru manquer à toute convenance et au
savoir-vivre si je n'eusse éloigné, au lieu de les chercher, les
occasions de manifester mon opinion. Mais, faisant route avec lui pour
Bruxelles, il se présenta un écueil à ma résolution, où toute ma
prudence échoua; et cet écueil, qui livra à cet homme noble et sensible
le secret de ma vie et de ma mortelle douleur, ne devint pour moi qu'un
motif de joindre à une haute estime une douloureuse reconnaissance pour
la généreuse compassion que le duc de Kent montra en faveur d'une si
haute infortune; il m'apprit la démarche de Mme la maréchale Ney, à
l'époque du procès. Cette épouse infortunée s'était confiée à la bonté
d'un grand caractère, et avait écrit à un prince français, pour le
supplier de rendre le régent favorable à la cause de son époux. J'ai une
copie de la lettre: le prince français répondit de la plus noble manière
à cette confiance; il écrivit au régent pour l'engager à faire
comprendre le maréchal, prince de la Moskowa, dans la convention du 12.
Cette lettre ne fut connue qu'en Angleterre, me disait le duc de Kent;
elle y produisit un effet bien honorable à celui qui l'écrivit, aussi
bien que pour l'illustre et malheureux guerrier qui en était l'objet.
«Si vous aviez entendu ce qu'on disait au sujet du maréchal Ney, vous ne
croiriez pas, Madame, la nation anglaise ennemie de la gloire si
brillante de la vôtre;» et le duc me cita plusieurs démarches faites
pour favoriser et appuyer près du régent la noble et généreuse démarche
du prince français. «Si sa grâce eût dépendu de moi, disait-il, j'aurais
mis mon orgueil et mon bonheur à sauver une si belle vie.»
Depuis qu'il parlait du maréchal, mon émotion était visible et allait
croissant: à cette assurance, je n'en fus plus maîtresse; je saisis la
main de cet ennemi généreux, et la pressai fortement contre mon sein que
soulevaient mes sanglots. Le duc, fixant comme avec surprise ses regards
sur moi, me dit: «Grand Dieu! qui êtes-vous?... Se pourrait-il que vous
fussiez la veuve infortunée du maréchal?...
«--Ah! M. le duc, y songez-vous; serais-je ici? m'eussiez-vous trouvée
seule?... Madame la maréchale gémit au milieu d'une famille qui l'adore;
elle est entourée des respects dus à son rang, et à une si haute et si
irréparable infortune. Madame la maréchale est aussi beaucoup plus jeune
que moi; elle se doit à ses fils, au monde et aux convenances. Hélas!
son deuil même doit avoir de la prudence. Moi, je suis seule; oh! bien
seule au monde! Mon désespoir est ma seule convenance, et je m'y livre
et vis avec ma douleur, sans m'inquiéter si je choque les usages et
l'opinion reçue! Que m'importe ce qu'on pense de moi; ce qu'on dit! il
n'est plus... ma vie véritable s'est éteinte le 7 décembre; toutes mes
espérances de bonheur et d'avenir se sont brisées contre un cercueil...
«--Pauvre infortunée, oh! combien vous me devenez chère! Combien,
combien avec ce coeur brûlant, cette délirante imagination, vous avez dû
souffrir de morts!...
«--J'ai eu tous mes maux, et sa mort, je l'ai vue et... j'existe!...» Je
n'étais plus à moi. Ah! M. le duc, la douleur ne tue pas...»
Il tenait mes mains, il les pressa fortement contre son coeur, et, les
regards fixés sur les miens, il me dit: «Vous m'avez surpris, étonné;
j'avais une vive curiosité de vous connaître; dès ce moment, je ne sens
plus que l'ardent besoin de vous être utile; je puis quelque chose, et
tout ce que je puis vous est offert et acquis.» Et toute sa noble et si
touchante physionomie confirmait son offre bienveillante; il fut
satisfait, je crois, de l'expression de ma reconnaissance; car ses
regards me le dirent: je ne pus m'empêcher de lui faire part des
réflexions que me fit naître notre rencontre... «Convenez, M. le duc,
qu'il y a dans ma destinée du vraiment extraordinaire; je me demande si
je suis bien éveillée, lorsque je pense aux sept jours qui viennent de
s'écouler, et à me voir ici assise familièrement dans la voiture et avec
le frère d'un roi régnant. En vérité, M. le duc, je crains d'avoir un
peu abusé de votre excessive bonté.
«--Ma chère dame, un _frère de roi_, quand il ne vaut pas mieux, est
bien près de valoir infiniment moins qu'un homme ordinaire; et je pense,
et généralement les princes de ma famille, que pour valoir quelque chose
de plus il ne faut pas placer entre les hommes et le trône les sottes
entraves de l'étiquette: vous m'avez dit que vous désirez voir Londres;
vous y verrez, le roi sans garde, sans suite, et sans être moins
respecté ni moins chéri. Une chose que j'ai souvent remarquée moi-même
dans mes courses, un matelot, un homme du peuple arrive au milieu de ses
pareils, s'il veut dire qu'il a vu le roi, il crie à ses amis: _J'ai vu;
je viens de voir Georges_; et à ces mots, tous les chapeaux ou bonnets
sont ôtés spontanément; si par bonheur il y a eu quelque mot ou quelque
trait de bonté à citer, ce sont alors des _god save_ à n'en finir et qui
partent du coeur.
«--Ah! M. le duc, vous voulez me faire chérir les Anglais en me forçant
de les admirer! J'y aurais du penchant, si je pouvais oublier les lieux
que nous venons de visiter et... le prisonnier de Sainte-Hélène!
«--Ma chère dame, je vous estimerais moins, si vous pouviez cesser
d'être ce que je vous ai vue près de Mont-Saint-Jean.» Nous n'étions
plus qu'à une lieue de Bruxelles, et sachant que j'y trouverais
quelqu'un qui depuis plusieurs jours, d'après ma lettre, devait guetter
mon arrivée (j'aurais été un peu embarrassée d'être vue par un parent du
malheureux Boyer Peyreleau dans la voiture du frère du roi d'Angleterre,
et j'étais fort embarrassée aussi pour dire à celui-ci que je voulais me
soustraire à l'honneur d'arriver avec lui), je pris encore en cela le
parti de la franchise, et fis bien; car j'y gagnai des conseils amicaux
et des marques d'un intérêt que j'appréciai. «Mon voyage, M. le duc, lui
dis-je, a un but sérieux, et qui m'intéresse beaucoup. J'ai eu le
plaisir de vous le dire; mais je ne vous ai pas avoué toutes les
relations que j'ai à Bruxelles, ni ne le puis, M. le duc; car ce secret
n'est pas le mien. Je dois à ces relations de ne pas être vue d'une
façon qui m'honore, mais qui pourrait inquiéter ou du moins surprendre
mes amis, et je désirerais descendre à une petite distance de la ville,
et...
«--Je vous comprends parfaitement. J'allais vous proposer de vous
conduire rue de l'Empereur, montagne de la Cour, où vous seriez bien
chez de bons et honnêtes Flamands; mais puisque vous êtes attendue, vous
aurez un logement arrêté. Eh bien, écrivez-moi; voici mon adresse.
Écoutez, vous m'inspirez un intérêt extraordinaire, parce qu'en vous
tout est hors du commun de la vie. Je respecte vos secrets, je ne vous
en parlerai jamais; mais laissez-moi l'espoir de vous voir, celui de
vous prouver mon amitié sincère, et promettez-moi de la prudence pour
vous-même. Après tant de chagrins de coeur, croyez-moi, n'assombrissez
pas le reste de votre vie par les terribles craintes et les dangers
réels des relations politiques... Du reste, en tout comptez sur moi,
et... n'oubliez pas l'Anglais du Mont-Saint-Jean.
«--Jamais, M. le duc, jamais. Je vous écrirai dès demain.
«--J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu...
«--Non, M. le duc, au revoir.»
Et un léger et brillant équipage l'éloigna de ma vue; pendant qu'un
funeste pressentiment oppressait mon coeur... Hélas! il était dans ma
destinée de pleurer tous les objets de mon admiration et de mon estime!
Un an ne s'était pas écoulé que déjà je versais des larmes près le
cercueil de ce royal bienfaiteur, ce généreux ennemi que le sort m'avait
envoyé comme un consolateur sur le champ du deuil et du souvenir.