CHAPITRE CLXIX.

Pélerinage à Waterloo.--Le duc de Kent: générosité de ce prince.--Adèle,

ou la folle de Waterloo.

En partant de Lille, je franchis la frontière sans avoir aucun plan bien

arrêté; l'ami de Sabatier m'avait fait espérer de trouver peut-être des

traces de l'objet de notre sollicitude à un petit hameau entre

Mont-Saint-Jean et le village de Haye-Sainte: je m'y laissai donc

conduire; après m'être convaincue de l'inutilité de nos conjectures, par

rapport au général Mouton-Duvernet, je pris un enfant de l'auberge du

hameau pour me conduire à ce lieu de souvenir et de deuil, où sept mois

auparavant mon coeur se flattait encore de toutes les espérances, où je

faisais des voeux pour la victoire; lieux où je n'apportais plus que le

déchirant regret de n'y avoir point vu tomber le plus brave au milieu

d'une armée de héros. Je marchais au hasard, hélas! sans pouvoir faire

un pas qui ne me fît tressaillir, en foulant cette terre abreuvée de

sang. J'étais si occupée de mes douloureux souvenirs, que je n'avais pas

remarqué un groupe d'étrangers, dont je paraissais fixer singulièrement

l'attention; j'avais conservé les habits de mon sexe, et mon deuil,

autant que mes manières, durent me valoir cette curiosité. J'avais

marché à grands pas; je m'étais assise; on eût pu, sans être injuste, me

prendre pour folle. Je m'éloignai à la hâte; un de ces étrangers se

détacha du groupe, vint vers moi, et me barra pour ainsi dire le

passage; il y avait une émotion touchante sur ses traits, nobles mais

altérés, et dans tout son aspect cet intérêt des personnes douées de

quelques avantages extérieurs, et qui, je crois encore, succombent aux

maux de poitrine et dont le maintien, l'organe, tout exprime _la peine

de vivre_. L'étranger s'arrêta devant moi; en voyant que c'était, un

Anglais, mon premier mouvement fut du dédain; mais un regard sur cette

noble et pâle figure le changea en vive compassion, que je me reprochai

presque d'éprouver pour un des vainqueurs du Mont-Saint-Jean,

peut-être!...

Les premiers accens acquirent cependant toute mon admiration au duc de

Kent[4] (car c'était lui); il me tendit la main comme pour cheminer

ensemble; j'y posai la mienne sans penser que ce fût ni un signe

d'amitié, ni de pardon. J'étais déjà trop sous le charme pour m'arrêter

à une décence de convention.

«--Vous êtes Française, soeur, veuve ou mère peut-être d'un Français

tombé ici? Vous ne sauriez croire, Madame, combien votre surprise à

notre aspect, cet éloignement que vous n'avez pas su maîtriser, vous

élèvent à mes yeux. Il y a courage et non pas ostentation à la franchise

de votre aversion pour les Anglais, pour les vainqueurs du 18 juin.

Tâchez, Madame, de n'y pas joindre une prévention injuste; tâchez de

vaincre ce sentiment en ma faveur, car j'ai un bien vif désir d'être de

vos amis.»

Je traduis les propres paroles de ce prince anglais; car, en ayant

montré toute mon opinion, je crois ne pas me donner envers personne le

tort d'une haineuse prévention d'esprit de parti. Le duc renvoya sa

suite, à l'exception d'un homme d'un âge mûr, et que je sus plus tard

être un savant dessinateur, qui m'avait crayonnée dans l'attitude où

j'étais lorsque le duc de Kent m'aperçut, mon chapeau passé au bras, mes

cheveux en désordre autour de ma tête, et mon vêtement non serré au cou,

en forme d'une robe de religieuse. J'ai, en 1823, acheté une

lithographie à Paris, qui me représentait exactement, excepté qu'on a

beaucoup embelli le visage. Les paroles si bienveillantes, l'intérêt si

flatteusement témoigné, opérèrent facilement sur un caractère aussi peu

haineux que le mien, et j'avoue que j'éprouvai une orgueilleuse

consolation à parler librement de mes regrets, à montrer tout mon

enthousiasme pour notre armée au frère du roi d'Angleterre. Il y a un

attrait irrésistible dans tout ce qui sort de la ligne commune, et du

moment que mon imagination est en jeu, je ne me guide plus que par ses

inspirations. Le duc de Kent me dit qu'il était venu avec le projet de

visiter tous les villages environnans, surtout les postes que le

maréchal Ney avait occupés. Si près de douloureux événemens, je ne

pouvais, sans tressaillir, entendre ce nom chéri et prononcé avec

l'accent de l'hommage par une bouche ennemie; ce fut trop pour ma

prudence, et je demandai en sanglottant d'être du pélerinage du

souvenir. Le duc de Kent observait dans cette tournée le plus strict

incognito. Je renvoyai mon voiturier, lui donnant ordre pour déposer mes

malles à Bruxelles, après avoir toutefois changé mes vêtemens de deuil

contre mes habits d'homme, pour moins embarrasser et être moins gênée

moi-même. Le duc était en calèche, et deux domestiques seulement

conduisaient des chevaux de main.

Notre tournée fut de sept jours: à Gosselies, dernier village où Ney

avait culbuté l'ennemi, avant l'attaque des Quatre-Bras, le 16, il nous

arriva une scène singulière qui nous fit sentir qu'on ne brave jamais

impunément les convenances, et que les gens qu'on appelle _peuple_ en

ont, pour ce qui touche au coeur, le sentiment profond. Partout dans ces

villages, quand le duc de Kent faisait des questions sur les Français,

les réponses furent autant de chants à leur gloire. Il arrivait même

quelquefois que ceux qu'il interrogeait, ne pouvant ou ne voulant

déguiser leurs regrets pour les vaincus et la haine des vainqueurs, lui

répondaient, eh feignant de ne pas le reconnaître pour Anglais, des

choses qu'à Paris on n'aurait osé dire, et dont je voyais avec

admiration que la fierté plaisait au noble caractère du duc de Kent. À

Gosselies, au moment où nous allions remonter en voiture, un des

domestiques du duc lui dit quelque chose en anglais, que je ne compris

qu'à moitié. Il me l'expliqua aussitôt après avoir donné des ordres pour

dételer. «Je ne vous demande pas si cela vous arrange; je croirais vous

faire injure. Il est question d'être utile à une femme malade qui est

ici soutenue par les bons coeurs amis de vos braves; nous allons la voir

et la secourir, venez.» Et il prit mon bras, m'entraînant sans attendre

ma réponse. Nous arrivâmes à une espèce de masure ou, sous les vêtemens

délabrés de l'indigence, nous trouvâmes un coeur digne des beaux jours ou

l'amour de la patrie faisait braver la torture et la mort. C'était une

femme de soldat de la grande armée; elle pouvait avoir alors quarante

ans; grande, fortement musclée, laide, et le maintien hardi. Elle avait

été entraînée par le mouvement de retraite du 18. Vers Beaumont, foulée

aux pieds des chevaux et abandonnée, elle dut la vie à un bon paysan qui

la mit sur sa charrette et la conduisit chez lui. On la saigna, et elle

se rétablit assez pour se lever; mais ses membres, frappés par la chute

et les coups qu'elle avait reçus, étaient restés inhabiles à une

occupation quelconque; et la malheureuse Adèle (son nom), sentant

qu'elle était une charge pour ses pauvres hôtes, avait tenté de se

donner la mort. Elle avait inspiré un intérêt sincère aux bonnes gens

qui l'avaient recueillie; ils lui firent sentir le fort d'une pareille

conduite, le chagrin et les désagrémens qui en résulteraient pour eux,

et Adèle promit de vivre. Elle devint plus tranquille, ne courait plus,

s'occupait à veiller les deux enfans en bas âge de ses hôtes, et payait

ainsi en quelque sorte, par ses soins, le bienfait de leur hospitalité.

Tout le village aimait Adèle; tous à l'envi lui faisaient raconter sa

vie militaire. Fille d'un caporal et femme de soldat, depuis l'âge de

sept ans, Adèle ne connaissait d'autre vie que celle des camps; partout

elle avait suivi les drapeaux français, partout elle avait partagé les

fatigues, les périls de ces hommes dont on peut dire:

Ils ont bravé les feux du soleil d'Italie,

De la Castille ils ont franchi les monts,

Et le Nord les a vus marcher sur les glaçons

Dont l'éternel rempart protége la Russie.

Un malheur vint changer en misère la pauvreté des hôtes d'Adèle. Le

mari, ayant dans une dispute voulu séparer d'autres ouvriers, ses

camarades, reçut un coup qui le priva de la vue; sa femme, jeune et

jolie, disparut avec un étranger, et Adèle se dévoua à solliciter la

pitié des bons coeurs pour l'homme honnête qui lui avait donné une si

grande preuve de la générosité du sien. Tout ce qui passait à Gosselies

allait voir Adèle; même dans les environs on parlait d'elle; les uns

comme de la folle de Waterloo, les autres comme de la veuve de la grande

armée; et tous ceux qui arrivaient, guidés par la simple curiosité, ne

quittaient la masure qui abritait Adèle, son hôte et ses deux enfans,

qu'attendris, étonnés du rare assemblage des qualités les plus nobles

sous les livrées de la pauvreté et les dehors rudes et grossiers de la

dernière classe du peuple. Le duc de Kent était facile à reconnaître

pour Anglais; et Adèle, en se dévouant pour son malheureux hôte, avait

stipulé qu'elle ne solliciterait que la pitié des Français, et qu'elle

aurait droit de repousser toute aumône étrangère. Cette condition,

qu'elle, remplissait avec une sorte d'orgueil, la consolait,

disait-elle, de sa triste existence de mendiante.

Le domestique du duc l'avait prévenu de tout cela, et il me disait;

«Vous allez entrer seule, et soyez mon aumônier; remettez-lui, avec

ceci, de quoi acheter une chaumière et vivre quelques jours tranquille.»

Il me donna un rouleau de guinées. Au moment où j'allais heurter à la

porte du triste réduit, Adèle paraît pour aller, avec le plus jeune des

enfans, à sa place sur la route de Frasmes à Mellet; elle s'arrêta avec

surprise; et, ayant aperçu le duc, elle me prit aussi pour une Anglaise,

et repoussa ma main et mon offre de service. Elle me dit: «Je n'en

accepte point des ennemis de la France; un pain que je devrais à un

Anglais, un Prussien ou un Cosaque, m'étoufferait; j'aimerais mieux

mâcher une cartouche et y mettre le feu moi-même.

«--Prenez, Adèle; vous vous trompez, je suis Française.

«--Vous, je commence à le voir; mais ce Monsieur est Anglais (désignant

le duc), et je n'en veux pas davantage de votre argent. J'ai le coeur

plus français que vous; car vous m'avez bien l'air d'une de ces bonnes

_luronnes_ qui suivaient nos généraux quand il y avait des fêtes et de

l'or à attraper, et qui ont porté l'amour qu'elles avaient pour _les

napoléons d'or_ aux guinées des soldats de _Wellington_. Allez, allez,

vous n'aurez pas le plaisir de dire: «J'ai fait l'aumône à _la folle de

Waterloo, à la veuve de la grande armée_.»

Le duc regardait cette femme avec une sorte d'admiration, que je trouvai

trop indulgente; et je fus plus que confuse lorsque, s'approchant de

lui, elle lui dit: «Monsieur l'Anglais, il y a beaucoup de Françaises,

comme Madame que voilà, qui sont toujours du parti du vainqueur; mais

s'il y en avait eu seulement dix comme moi, vos soldats eussent été

rôtis comme vos biftecks au bivac du bois de Boulogne, ou comme vous

fîtes autrefois rôtir la pauvre Jeanne d'Arc, parce qu'à elle seule elle

valait mieux que la moitié de vos armées.» Et sur ce petit trait

d'érudition brutalement patriotique, Adèle nous quitta avec un véritable

maintien de port d'arme.

Le duc, qui était aussi sensé que bon, me dit: «Il y a quelqu'un dans la

chaumière; il faut faire à cette femme malheureuse du bien en dépit

d'elle-même.» Nous trouvâmes un homme infirme, aveugle et perclus; je

portai seule la parole: le duc regardait, visitait ce lieu de misère.

«Brave homme, voilà, dis-je, une bien forte somme que plusieurs

officiers français m'ont chargée de donner à Adèle, à condition

d'acheter ici, aux environs, une petite ferme, et y vivre avec vous et

vos enfans; nous viendrons vous voir quelquefois.

«--Ah! mon Dieu, Madame, s'il y a 600 fr., nous rachèterons mon champ,

ma bonne chaumière, là-bas, et nous serons tous riches; mais cela ne se

peut pas, il faudrait un _roi_, un _empereur_, un _général_ (la chute

fit sourire le duc), pour nous donner une somme comme çà.

«--Mon brave homme, il y a la moitié de plus; êtes-vous content?»

Le pauvre homme voulut se jeter à nos pieds; je l'en empêchai, et lui

demandai s'il avait quelqu'un de confiance: il nous indiqua le gendre du

maire. Le duc laissa quelque argent à l'enfant qui était resté à la

garde de son père infirme, pour aller acheter la nourriture dont ils

avaient grand besoin, et nous passâmes une partie de la journée à

terminer l'affaire du rachat ou rentrée en possession: tout bien conclu,

il restait plus de 500 fr. pour partager entre les acquéreurs. Le duc

fit retenir deux logemens à l'auberge, et nous résolûmes de ne repartir

que le lendemain, pour voir l'effet de la surprise d'Adèle. Hélas! nous

n'en pûmes jouir, et celle qui paya la noble générosité du duc fut

pénible et peu méritée.

Le village avait été en un moment au fait de la fortune arrivée au

pauvre aveugle et à la folle de Waterloo. Adèle avait un lieu fixe où,

assise tous les jours, elle ne sollicitait pas, mais obtenait à son seul

aspect d'abondantes aumônes; les commères du village y coururent lui

dire qu'un Monsieur et son fils étaient à la chaumière de l'aveugle;

qu'ils avaient porté de l'or tant et plus au notaire, que le champ de

l'aveugle était racheté; qu'il avait encore Dieu sait combien de pièces

de reste, et que tout cela était à moitié pour elle et l'aveugle. Adèle

devina très bien que le Monsieur et son fils étaient ceux à qui elle

avait le matin parlé avec tant de rudesse; elle se fit mieux tout

expliquer en se rendant vers le soir à l'entrée du village: tout y était

en rumeur sur la fortune si inespérée du pauvre aveugle et de la folle

de Waterloo. En apercevant cette dernière, on courait vers elle;

c'étaient des félicitations à n'en plus finir.

«Adèle, bonne Adèle, c'est vous qui lui avez porté bonheur, lui

disait-on, entre autres témoignages d'estime et de joie.

«Je lui porterai bonheur tout-à-fait, disait-elle à voix basse, et d'un

air calme et résolu.»

Elle conduisit la petite fille de son hôte chez une pauvre femme, lui

disant qu'elle allait venir la prendre. On ne revit pas Adèle, et la

consternation fut plus grande, lorsqu'on eut la certitude de sa

disparition, que ne le fut la joie de la fortune inespérée qui fut cause

de la fuite de cette singulière créature. Lorsque, le matin de fort

bonne heure, le duc me fit demander comment nous devions nous y prendre

avec l'étrange et fière Adèle, j'allais lui proposer de me rendre seule

à la chaumière; au moment même arriva le gendre du maire, que l'infirme

avait fait appeler pour l'instruire de la fuite d'Adèle. Nous étions

tous consternés; le duc devina ce que je n'avais pas voulu dire.

«C'est un grand et noble caractère, cette femme, disait cet homme

aimable et bon; elle a deviné d'où vient la fortune de son hôte, et fuit

plutôt que d'accepter un bien d'une main qu'elle regarde comme celle

d'un ennemi de sa patrie; de pareils sentimens eussent honoré une

Romaine, et placent bien haut cette malheureuse femme.»

Avec quel sincère enthousiasme je remerciai le prince anglais d'admirer

ainsi une femme qui poussait envers lui ses patriotiques regrets jusqu'à

l'injustice. Nous discutions encore, quand un petit paysan vint demander

une dame habillée en homme, qui était avec un Anglais. «Je suis sûr, dit

le duc, que c'est un message de la fière Française.» On introduisit le

petit paysan: il arrivait des environs de Frasnes, et me remit une

lettre qui prouva que le duc avait deviné juste. En la transcrivant, je

ne me crois pas permis de ridiculiser l'orthographe, car le duc pensa,

comme moi, que des sentimens tels que ceux de la malheureuse Adèle

pouvaient se passer des grâces et de la pureté du style.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 8 / 36 题