CHAPITRE CLXVIII.

La visite au Père-Lachaise.--L'ami d'Oberkampf.--Départ pour Lille.--Mon

duel dans cette ville.--Le général marquis de Jumilhac.

J'allais partir... Quitter la France, où rien de cher à mon coeur

n'existait plus, n'était pas un sacrifice; mais la terre de la patrie

avait reçu un précieux dépôt, et ce dépôt mortel faisait encore de la

France le lieu où j'aurais voulu vivre pour pleurer... Le sort en

ordonna autrement; et bien des événemens allaient encore se placer entre

le jour d'un éternel adieu et le retour à la tombe du héros... Je me

décidai à une visite au cimetière du Père-Lachaise. J'errai là plusieurs

heures, au milieu de ces monumens funèbres qui n'attestent que

l'opulence des morts ou l'orgueil de ceux qu'enrichissent leurs

héritages. Je cherchais une simple tombe, une inscription touchante,

quelque ingénieux emblème d'une immortelle douleur... Rien... Rien ne

disait plus: _Ici repose Michel_ NEY, _naguère encore soldat français,

aujourd'hui un peu de poussière[1]._

J'avais voulu venir seule à cette station de deuil; et privée alors de

la présence de la religieuse fille qui avait purifié mes chagrins en les

partageant, j'avoue que ma douleur se ressentit de mon isolement, et que

mon imagination, un moment abattue, s'exaltait ensuite par d'affreuses

idées de vengeance; des mots inarticulés s'échappaient de mes lèvres

avec des malédictions. Je m'aperçus bientôt que mes bruyantes

exclamations devenaient l'objet d'une importune curiosité. N'ayant plus

à perdre qu'un seul bien, ma liberté individuelle, je quittai ce triste

séjour, après avoir prononce le serment d'un éternel regret.

Sous l'empire encore du sentiment qui m'avait absorbée, j'allai faire

mes adieux à l'homme bon et sensible qui, le premier, avait fait sur la

tombe de Ney une démarche que je venais seulement d'imiter. Chez lui

demeurait un ami de Mme de La Valette et du célèbre Oberkampf, dont je

me rappelais avoir entendu parler à M. Lecouteux de Canteleux, lequel

m'avait fait connaître cette charmante apostrophe de Napoléon au grand

manufacturier:

«Vous et moi, nous faisons, M. Oberkampf, une bonne guerre, aux Anglais,

vous par votre industrie, moi par mes armes; et c'est encore vous qui

faites la meilleure.»

M. Sabatier, nous dit l'ami d'Oberkampf, était un homme fort instruit,

un de ces bons et aimables vieillards, à l'imagination fraîche encore, à

la tête droite et vive, malgré les années. Il était parent de ce

conseiller Sabatier qui, sous l'ancien régime, avait été enfermé dans le

château de Doulens pour s'être élevé contre l'enregistrement des édits

burseaux. M. Sabatier trouvait un incroyable plaisir à parler de son

ami; le nom d'Oberkampf était toujours le premier qu'il prononçait, «On

était, disait-il, si ignorant encore, et si ennemi de l'industrie, que

ce grand citoyen fut obligé de tout vaincre pour doter son pays de

nouvelles richesses.» Oberkampf fit comme Galilée, pour prouver que la

terre tourne, il se mit à mettre en mouvement ses machines; et la France

grandit bientôt dans cette nouvelle voie, rivale de l'Angleterre.

Sabatier, dans son noble orgueil pour son ami, s'abandonnait à cette

effusion de souvenirs intarissables et chers. «Voilà, dis-je, un de ces

hommes utiles à qui on devrait élever des statues.»

Sa modestie repoussa tous ces hommages: le sénat même: il ne voulut

point y entrer; il ne voulut recevoir que la croix d'or de la

Légion-d'Honneur, que Napoléon lui offrit en la détachant de sa propre

boutonnière.

Sabatier était venu à Paris pour être utile à Mme de La Valette, dans

les désagrémens qu'elle s'était attirés lors du jugement du malheureux

Charles de Labédoyère. Oh! ce bon M. Sabatier était un vrai modèle

d'amitié!

«--J'ai besoin de votre obligeance, me dit-il; mon amie Mme La Valette

m'a assuré que votre zèle et votre dévouement intrépide appartenaient à

qui les invoquait. Je suis forcé de rester ici; et vous savez que les

lettres sont fort peu sûres du secret à la poste; voudriez-vous,

pourriez-vous faire un voyage à Mont-Brisson?» Et l'aimable et bon

vieillard me tenait la main serrée dans ses mains tremblantes, et son

regard plein d'une généreuse bienveillance sollicitait la mienne; elle

lui était trop pleinement acquise déjà, pour que je voulusse faire

valoir comme un sacrifice ce que très sincèrement je regardais comme un

véritable bonheur: «Disposez de moi, de tous mes momens, et comptez sur

mon infatigable activité.» Il s'agissait du salut de l'infortuné

Mouton-Duvernet, qui s'était soustrait jusque là par la fuite au conseil

de guerre devant lequel il devait être traduit, par suite de

l'ordonnance royale du mois de juillet 1815.

J'avais connu le général Duvernet en 1807, au moment où il venait d'être

nommé colonel du 63e régiment de ligne, et plus intimement pendant la

campagne de France. Je l'estimais pour sa bravoure bien connue, pour les

qualités de son coeur mille fois éprouvées par ses amis; je me trouvai

donc heureuse d'être appelée à lui rendre service. Chercher à sauver les

victimes des condamnations politiques, quand leurs actions ne se

rattachent pas à du sang versé et n'ont pas été jusqu'au forfait, m'a

toujours paru un dévouement digne de mon sexe, un dévouement qui

prévient souvent les regrets des gouvernemens eux-mêmes, forcés de sévir

contre de pareils coupables et qu'à quelques années de distance ils

iraient peut-être jusqu'à récompenser. Oui, on eût peut-être rendu

service à nos princes, si l'on eût sauvé les guerriers frappés, et ayant

failli comme Biron, ce Biron que Henri IV présentait avec un égal

orgueil à ses amis et à ses ennemis, et qu'il eût été pour cela si beau

de sauver en dépit de sa faute et de lui-même. M. Sabatier me remercia

les larmes aux yeux; nous convînmes de mon départ, pour le lendemain et

d'une entrevue nouvelle le soir même chez Mme La Valette[2], dont il me

vantait avec enthousiasme le noble caractère, et surtout la fermeté

héroïque; hélas! bientôt j'allais la lui voir cruellement mettre à

l'épreuve. Mais n'anticipons point sur l'avenir.

Avant de me rendre chez elle pour convenir de mon départ, je passai pour

la dernière fois au simple asile dont bientôt j'aurai à regretter

l'obscure sécurité. J'y trouvai ma bonne soeur Thérèse; sa vue ne

changeait point ma résolution, mais elle rendait bien cruel l'aveu de

mon départ; il y a pour moi comme un joug dans les témoignages d'un

intérêt sincère; aussi quoique j'aie eu la force de m'y soustraire, je

n'oublierai jamais l'expression douloureusement résignée qui accompagna

cette phrase d'un regret touchant: «_Nous ne prierons donc plus

ensemble?_;

«--Ah! vous prierez pour moi, chère et bonne soeur; que les voeux d'une

amie me suivent au loin pour me sauver de moi-même et de ma destinée.

«--Chère dame, pourquoi me quitter?

«--Nous nous reverrons bientôt, je l'espère... Mais non, chère soeur, je

ne veux point tromper votre sollicitude; le sort m'attache de nouveau à

des intérêts de ce monde que vous devez ignorer. Non, je ne vous

reverrai plus ici bas.

«--Eh bien! que la sainte volonté de Dieu soit faite; mais ne m'ôtez pas

l'espoir de nous revoir. Oh! oui, je prierai pour vous.»

Son visage baigné de larmes, et ses regards purs levés vers le ciel, me

furent témoins et garans de la sincérité de ses pieux souhaits.

Nous nous quittâmes après avoir pris les moyens de donner de mes

nouvelles. Au mérite du coeur, la bonne soeur joignait cette grâce

naturelle d'un esprit tranquille et droit dont les passions n'avaient

jamais bouleversé les principes; plus tard je citerai quelques lettres,

sinon comme modèles de style, du moins comme exemples de tout ce que le

courage peut inspirer de tendre et de bon à une faible femme, prodiguant

sa vie au soulagement des autres.

Après avoir terminé quelques affaires, il m'en restait une des plus

désagréables, et cependant d'un haut intérêt; mes papiers étaient restés

entre les mains de D. L***. Ne redoutant rien au monde autant que de le

revoir, je l'informai par billet de mon départ, sans lui en confier le

motif ni le terme, le priant simplement de me faire tenir ce qu'il avait

à moi. Au lieu de mes papiers, je ne reçus que ces mots: «Je sais tout

ce qui vous est arrivé depuis le 7 décembre; je devine vos projets: je

n'ai aucun papier qui vous soit nécessaire dans un pareil état de

choses; prenez garde à vous.»

Résolue à ne point me laisser intimider, je pris le parti d'affecter une

complète insouciance sur ces papiers, et de partir sans passeport. Je me

rendis chez Mme La Valette; je la trouvai, non pas désespérée, car cette

femme était vraiment extraordinaire pour le sang-froid et la résolution,

mais elle venait de recevoir une lettre qui lui donnait de sérieuses

inquiétudes pour la liberté de son mari. «J'invoquais vos offices pour

un ami proscrit, me dit-elle, et voilà que j'en ai besoin pour moi-même,

pour M. de La Valette, dont on menace la liberté. Je vais quitter Paris;

adressez-moi vos lettres rue des Amandiers: cette voie est sûre. Ce bon

Sabatier m'a parlé de votre obligeant empressement; je ne veux point le

détourner de son objet sacré; hélas! ce pauvre Duvernet, plus avide de

gloire que de richesse, se trouve peut-être sans ressource. Ma fortune

est bien médiocre, la proscription est suspendue sur toute ma famille;

eh bien, mon amie, je partagerais encore ce qui nous reste pour sauver

Mouton-Duvernet. Tant qu'il reste quelque chose à faire pour l'amitié et

le malheur, on doit le tenter.» Mme de La Valette arrivait à une grande

énergie de caractère par une extrême bienveillance de coeur; le contact

de cette âme extraordinaire communiquait tout ce qu'elle éprouvait

elle-même, et, en l'approchant, je me trouvai heureuse d'obéir à cette

voix qui m'appelait à des agitations et à des vicissitudes que peu de

jours avant j'avais ensevelies dans l'anéantissement d'une dernière

catastrophe.

Toutes mes dispositions étaient prises pour mon départ de Paris, quand,

près de monter en voiture pour Lyon, je reçus un mot qui changea mon

itinéraire, et je pris la direction contraire de Lille. Il ne peut rien

survenir d'extraordinaire sur la route de Flandre, aussi j'arrivai à

Lille sans événement. À peine descendue à l'hôtel de Gand, je m'occupai,

dès le soir même, de voir les personnes pour lesquelles le bon Sabatier

m'avait envoyé des lettres, avec ma _feuille_ de route pour cette

nouvelle campagne. Je n'eus rien de satisfaisant à transmettre; on ne

savait rien du général Mouton-Duvernet, depuis une première lettre de

lui d'une date déjà ancienne et antérieure aux inquiétudes de ses amis.

Cette lettre annonçait l'intention de traverser la Belgique pour se

rendre aux États-Unis: était-il passé ou non? voilà ce qu'on ignorait.

Je me décidai aussitôt à me rendre à Bruxelles, à Anvers, et en Hollande

même s'il le fallait pour rejoindre le général.

J'étais trop près du champ de bataille de Mont-Saint-Jean pour n'y pas

faire un pélerinage; je m'arrangeai avec mon conducteur pour y être

conduite le lendemain à la pointe du jour. Je dînai ce jour-là à table

d'hôte; j'étais habillée en homme, et l'impression peu avantageuse que

je produisis sur un jeune officier qui arrivait à sa première garnison,

eut des suites bizarres que je ne veux point passer sous silence.

C'était un petit jeune homme tout gentil, tout guindé dans son premier

uniforme; avec cela cependant un profil distingué, des yeux superbes et

les plus belles dents du monde. On attendait l'heure du dîner, et le

jeune officier parcourait en long et en large la vaste salle à manger,

fredonnant avec un accent d'écolier un air de bravoure, s'arrêtant par

intervalles pour lorgner en fat plus exercé une jeune et belle femme

vêtue en deuil, et assise avec une paysanne fort âgée dans un des coins

de la salle, qui causait peu, fort bas, et qui paraissait fort interdite

des manières lestes et impertinentes du jeune officier: _Mi mangiava

l'anima_[3], comme disent les Italiens; je trépignais d'impatience. Il

faisait extrêmement froid; la dame en deuil se tenait loin du feu, parce

que, pour en approcher, il lui eût fallu se croiser avec l'officier, qui

parfois s'y arrêtait, tournait sa chaise avec un air de prendre racine.

Je tenais, moi, le coin opposé. J'étais si bien dissimulée par ma

cravate de couleur, et mon bonnet de loutre couvrait si bien mes yeux,

que l'on devait me prendre plutôt pour un commis voyageur que pour une

femme; aussi, lorsque prenant pitié de la gêne et du froid que souffrait

la belle inconnue, je me levai et l'engageai à venir se chauffer à ma

place, le son de ma voix fit faire un saut en arrière au jeune officier.

La dame s'installa au coin de la cheminée, et j'allai moi-même prendre

une chaise pour sa vieille domestique, qui me fit force révérences: tous

les voyageurs me regardèrent avec surprise, mais avec intérêt. Elle me

remercia avec une politesse exquise; et sa conversation était en si

parfaite harmonie avec son extérieur distingué, que je me sus un gré

infini de m'être dévouée à sa défense: j'étais prête à devenir son

champion au besoin.

Le dîner fut servi, et je me plaçai à côté d'elle: le jeune officier se

trouva placé en face de nous à table. La dame, encouragée par mon

accueil, me fit part de quelques circonstances de sa situation; elle

venait de perdre une soeur chérie, mariée à un Écossais; qui laissait une

petite fille de deux ans, qu'elle allait chercher à Namur où son

beau-frère était mort de blessures reçues à Waterloo, et cet enfant

était resté en dépôt chez la fille de la bonne femme que je venais de

voir avec elle. «Et vous, lui dis-je, si jeune, comment vous exposer à

des voyages? comment ne pas confier cette mission à un parent, à votre

mari?

«--Parce que la mort de ma soeur me laisse seule au monde; l'enfant

qu'elle me lègue est un bien qui doit me tenir lieu de tout, et dont je

ne puis confier le soin qu'à moi seule.»

Je la regardai, et rien au monde ne pourrait reproduire l'angélique

expression d'une sensibilité plus naturelle. Je crois aussi que mon

regard lui dit tout ce qu'elle m'inspirait d'intérêt, car elle me pressa

légèrement la main, en me priant de vouloir bien causer plus intimement

dans sa chambre ou la mienne. Les manières de l'officier en question me

firent hâter ce moment. Nous quittâmes la table; et comme ma chambre

était au premier, ce fut là que nous nous rendîmes.

L'aimable voyageuse ne m'avait pas parlé un quart d'heure, que j'avais

déjà deviné qu'elle était du parti royaliste dans ses opinions; d'une

famille d'émigrés, dont plusieurs membres avaient péri lors des

massacres des prisons de l'Abbaye. Je regardais et j'écoutais cette dame

avec une inexprimable compassion me raconter les horreurs de ces jours

abominables; je pressais ses mains dans les miennes; mes larmes les

arrosèrent quand elle me dit: «Mes frères ont péri de la même manière,

mes parens n'ayant pu emmener que ma soeur et moi. Mariée à un étranger,

je devais me retirer avec eux à Édimbourg. La guerre, ce cruel fléau, la

guerre m'enleva tout. Ah! Madame, comment se peut-il qu'il y ait des

femmes qui se passionnent pour la gloire militaire? Elles doivent avoir

un coeur barbare!...» Si l'on m'eût dit pareille chose avec un air

sentencieux ou d'esprit de parti, j'aurais sans hésiter entamé la

discussion du _pour_ et du _contre_. Mais l'accent était celui du

regret, et les regards de l'étrangère exprimaient une douleur si réelle,

que je me serais crue vraiment barbare d'oser seulement lui dire que je

ne voyais pas absolument comme elle. Nous passâmes une soirée délicieuse

et toute d'émotions. La bonne vieille paysanne ne nous en causa pas une

médiocre, par les détails qu'elle nous donna de l'arrivée du beau-frère

de la dame chez elle, de la cruelle position de sa femme qui avait enfin

succombé de douleur. C'est un bien étrange penchant du coeur humain, que

cette sorte de plaisir qu'on trouve à s'abreuver de larmes, à déchirer

son propre coeur par des images douloureuses! Singulière volupté des

pleurs, dont l'amertume n'enlève jamais le soulagement! Le temps

s'écoulait avec délices au milieu de tant de pénibles récits, lorsque

j'ouvris ma porte pour reconduire la dame. La pauvre femme, qui nous

précédait une lumière à la main, jeta un cri d'épouvante, et laissa

tomber le bougeoir à la vue du jeune officier qui se glissait comme un

revenant près la rampe de l'escalier. La petite dame tremblait, sa

camariste se signait; mais moi, plus aguerrie, je parlai à l'officier en

termes presque militaires sur l'inconvenance de sa conduite. Je me hâtai

de remettre ma compagne chez elle, où elle s'enferma avec la bonne

paysanne. J'étais à peine dans ma chambre, que l'officier sortit de la

sienne, vint droit à moi et me dit, avec un ton qu'il crut plaisant, des

choses qui n'étaient que plates et ridicules. Je répondis en lui

tournant le dos et en lui fermant ma porte. Interdit un moment, il

revint à la charge en frappant du pied. Je m'étais mise à écrire, bien

résolue de ne pas répondre; mais impatientée au dernier degré de cette

longanimité d'impolitesse, poussée à bout par l'importunité de ses

propos qu'il trouvait moyen de continuer par la serrure, j'ouvre

violemment ma porte, repoussant le fluet apprenti de Mars, d'une main

vigoureuse, jusqu'à la rampe de l'escalier, en lui disant: «On peut fort

bien, Monsieur, vous trouver un sot, et ce ne sont pas ces gens-là qu'on

prend même pour les étranges fantaisies dont si lestement vous croyez

toutes les femmes capables.» Et après ce bel exploit je lui vérouille de

nouveau la porte au nez.

J'entendis bientôt que le militaire battu et mécontent appela un des

garçons de l'hôtel, qu'il eut une longue conversation avec lui. Ce

garçon me dit plus tard qu'il s'était amusé à persuader au jeune

officier que j'étais un homme; que je profitais de ma mine un peu

efféminée pour passer en Belgique sans passeport; que j'avais servi

l'usurpateur; que j'étais de l'armée de la Loire, un agent bonapartiste.

Le jeune officier, crédule comme on peut sans ridicule l'être à dix-huit

ou vingt ans, à une première année de garnison, le jeune officier se

laissa imposer une conviction qui flattait son orgueil, parce qu'il

avait à coeur le soufflet reçu. Quoi qu'il en soit, il s'en tira en

galant homme, en militaire français, et moi en véritable mauvaise tête.

J'avais dit à mon voiturier d'être prêt avant le jour; il fut exact, car

il n'était pas six heures qu'on vint m'éveiller. Mais mon officier fut

encore plus matinal que lui; et rien ne saurait peindre ma surprise ni

l'accès de fou rire dont je fus saisie, en trouvant sur le plateau que

l'on m'apporta avec mon café un cartel, dûment en règle, de celui à qui

ma vanité féminine n'avait pas dû supposer de si belliqueuses

intentions.

Très convaincue qu'avant l'engagement on en viendrait à l'explication,

je n'eus rien de plus pressé que d'accepter, et presque sérieusement, en

relisant le billet, où un terme, dont je n'eus que plus tard

l'explication; me choqua au point que, certaine de recevoir la mort, je

me serais encore présentée sur le terrain sans sourciller. Le cartel me

laissait le choix de l'heure et du lieu, ainsi que _des armes_. Le

pistolet m'aurait convenu, si j'avais cru vraiment me battre; mais

l'épée m'a toujours paru plus noble, et je répondis: «Je n'ai pas

l'honneur d'être un des _brigands de la Loire_, mais je porte un coeur

français, et j'espère vous le prouver, mon petit sous-lieutenant, à huit

heures, au bas du rempart, porte de Bruxelles: j'ai mon témoin et mon

épée.»

Aussitôt cette belle épître envoyée, je contremande ma voiture pour huit

heures seulement, route de Bruxelles. Après avoir satisfait mon hôtesse,

je courus dans la ville chercher l'ami du bon Sabatier, et lui contai,

en riant aux éclats, mon aventure. Il était aussi d'humeur peu

traitable, et, au lieu de s'opposer à ce duel, il voulait en partager et

même en prendre seul les périls, pour apprendre au petit sous-lieutenant

à mieux distribuer les épithètes. Nous voilà partis, et chemin faisant

mon témoin ou mon défenseur me disait: «Vous battez-vous?

«--Oui, en vrai chevalier.

«--Mais savez-vous tirer?

«--Pas aussi bien que Lamotte où Saint Georges, mais... _j'aurai trop de

force, ayant assez de coeur_.»

Nous arrivâmes les premiers, mais le jeune officier ne se fit pas

attendre; et, j'aime à le dire, son visage me parut embelli; ses

manières, son ton, tout avait gagné. Cela me fit penser au malheur des

préventions politiques: ce jeune homme était très brave, et il venait se

battre pour avoir voulu dénigrer la bravoure de ceux qui, pendant vingt

ans, avaient donné leurs preuves, et qu'il était fait pour apprécier.

Les témoins prirent nos armes; leur éloquence s'épuisa inutilement pour

empêcher le combat. Le jeune sous-lieutenant mit bas l'habit; je fus un

peu plus lente, quoique précautionnée contre la reconnaissance de mon

sexe; et, toute résolue à me battre comme si le terrain m'eût inspirée,

je noue aussitôt mon foulard autour de mes oreilles, pour ne plus rien

entendre, et ôtant aussi mon habit, je suis en garde au même instant. Le

fer est croisé: l'officier fond sur moi par un dégagement que je pare

d'un contre de quarte. Voyant les choses si sérieuses, mon témoin crie:

«Halte pour Dieu! c'est une femme.» Aussitôt mon jeune et brave

adversaire posant la pointe de son épée en terre, dit d'un air

stupéfait: «Comment ai-je pu vous méconnaître? Ah! Madame; comment

m'excuser?» Nos témoins arrangèrent tout, et l'on se sépara les

meilleurs amis du monde, en convenant de déjeuner ensemble à onze

heures.

Mais l'événement s'était ébruité par les caquetages du garçon de

l'hôtel; et à peine avais-je pris un nouvel arrangement avec le

voiturier, que je vis arriver le planton du général de Jumilhac, qui

m'invitait à passer chez lui. Je savais cet officier général un ardent

royaliste, ennemi déclaré de l'Empereur, et je m'attendais à une verte

semonce. Je me trompais fort: le général Jumilhac avait sinon beaucoup

d'esprit, au moins, infiniment d'usage et fort bon ton. Il fut on ne

saurait plus aimable; seulement, en me faisant l'honneur de m'inviter à

dîner chez lui, il m'engagea fort à poursuivre ma route le lendemain,

crainte, disait-il plaisamment, de quelque rechute d'humeur martiale,

qui pourrait finir par mettre la garnison aux arrêts.

«Mais j'espère, lui dis-je, que le sous-lieutenant n'y est pas?

«--Pour huit jours.

«--Ah! c'est une affreuse injustice; c'est moi qui seule ai tort: ce

jeune officier est brave; je l'ai frappé, que pouvait-il faire? m'en

demander raison.

«--Non, s'apercevoir de ce qui ne trompe personne: voir que vous êtes

une femme.

«--Mais, général, il y a dix-huit ans que je trompe les plus habiles; je

vous en prie, ne le punissez pas de mon extravagance.» Et, grâce à mes

instances, l'ordre des arrêts fut révoqué.

La dame qui avait été cause de tout était partie. Il y eut déjeûner

militaire à l'hôtel; et, pour qu'il ne restât aucun doute à mon

adversaire, je parus sous mes habits de deuil, en femme. Ce fut un

moment de triomphe, et un triomphe de coeur sans aucune vanité; car mon

jeune officier, restant comme extasié, répétait: «Que ne vous êtes-vous

montrée ainsi, Madame; vous eussiez été l'objet de mon respect, en me

rappelant les traits adorés de ma mère.

«--Et vous, Monsieur, que ne vous êtes-vous montré ce que vous êtes

réellement; je vous aurais témoigné l'intérêt bienveillant que vous

méritez d'inspirer.» Il apprit après mon départ que j'avais empêché ses

arrêts, et je reçus à Bruxelles une lettre spirituelle et pleine de bon

sens; je pus à loisir faire des réflexions sur les jugemens précipités;

car, certes, j'avais eu, je puis dire, la plus triste opinion de ce

jeune officier, et non pas sans quelque raison. Le dîner chez le général

Jumilhac fut gai assez militairement; j'y vis un colonel qui fut fort

peu charmé de m'y trouver, ayant quelque peine à accorder son délire

pour la restauration de 1815 avec l'enthousiasme du 20 mars, même année.

Je me contentai de peindre toutes les _revues_ et _fêtes_ où s'était

montré mon dévouement, dont l'objet seul n'était pas nommé. J'aime

tellement la franchise des opinions, que tout en me disputant avec le

général Jumilhac, j'admirais cette chevalerie de caractère quand il

s'écriait: «Oui! ma vie, mon bras, mon âme, tout est aux Bourbons; et

s'il faut le prouver, n'en doutez point, nos rois légitimes trouveront

dans l'occasion des braves qui vaudront ceux d'Austerlitz et de

Marengo.» Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, et je pris

enfin à deux heures de la nuit la route de Wavres, où j'avais une

information à prendre avant d'aller au Mont-Saint-Jean. Je courus

cependant sans m'arrêter.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 7 / 36 题