La soeur Thérèse.--Lettre à D. L***.--Le père de la soeur
Thérèse.--Julie.--L'évêque de Vannes, M. de Pancemont.--M. Bernier,
évêque d'Orléans.--Fouché.--Conspiration de Georges Cadoudal.--Henriette
et sa mère.--Mme de La Valette.--Souvenirs déchirans.--Mort de
Julie.--M. Oberkampf, _seigneur de Jouy_.
Il y avait douze jours que tout était fini pour moi; le monde avait
comme disparu sous mes larmes. De mes innombrables souvenirs il ne m'en
restait qu'un, celui de l'épouvantable catastrophe qui m'avait tout
rendu indifférent. Les illusions qui soutiennent l'existence ne
pouvaient arriver jusqu'à mon coeur... Je vivais uniquement sur un
tombeau... La bonne soeur à qui j'eus de si touchantes obligations était
la seule personne que j'avais voulu voir et entendre, et dont la
présence ne me fût pas odieuse. Je n'étais pas rentrée chez moi. Rien
n'aurait pu me décider à revoir les lieux où j'aurais rêvé une félicité
éteinte dans les flots d'un sang généreux; j'avais choisi un autre
appartement près la rue de Vaugirard, pour me rapprocher de ma bonne et
pieuse consolatrice: elle avait acquis un empire absolu sur mes
volontés, parce qu'elle pleurait à mes larmes. Me consoler eût été
blasphémer ma douleur... Ah! j'aimais mon désespoir comme je l'avais
aimé; c'était tout ce qui me restait de lui... La bonne soeur venait tous
les matins me chercher pour la première messe, que nous allions entendre
à la chapelle du boulevart des Invalides; je l'avais suppliée de me
laisser le costume sous lequel mon assiduité à l'église pouvait
n'exciter aucune curiosité... Pauvre bonne soeur! «Je manque peut-être à
la rigidité de quelques réglemens, me disait-elle; Dieu, qui voit les
coeurs, sait que le mien attache à cette condescendance pour votre
douleur l'espoir de gagner une âme noble, et de la rendre digne de le
connaître;» et elle céda... Je ne trompais point sa pieuse bienveillance
par d'hypocrites promesses; mais, en voyant ma douleur il était naturel
à celle qui attendait tout de la religion qu'elle la crût seule capable
de me consoler... D. L*** faisait mille démarches pour me parler. Je
l'évitais; mais je lui avais écrit: «Je serai fidèle à ma parole, jamais
votre nom ne sortira de ma bouche; mais toutes nos relations sont
finies. Puis-je oublier que si vous m'eussiez sacrifié vos abominables
devoirs le héros était sauvé?... Ne craignez rien de moi; si jamais la
vengeance pouvait lui rendre la vie, alors vous devriez trembler...
Renvoyez mes papiers par le porteur. SAINT-ELME.»
D. L*** ne renvoya que mon argent et le peu de bijoux qui me restaient
avant le fatal 7 décembre. Je fis peu d'attention alors à mes papiers
retenus par lui. Hélas! je ne croyais plus à un lendemain dans ma vie!
Quant à ma situation financière, je ne m'en occupais pas davantage; je
crois qu'il me restait encore cinq mille francs. N'étais-je pas assez
riche pour un avenir que mes voeux ardens et sincères bornaient à
quelques heures?... Changer de religion m'a toujours paru une sorte de
lâcheté, et je n'y songeais certes pas; mais je n'en priais pas moins
avec entraînement avec la bonne soeur. J'étais si fervente qu'elle dut
croire à ma vocation. La religion réformée n'admet point la consolation
d'invoquer les saints pour protecteurs, et je sentais que dans les
grandes amertumes de l'ame une image est comme un appui visible pour les
prières adressées aux amis qu'on a perdus... Avec quels élans de foi je
pressais sur mon coeur quelques restes des cheveux du guerrier, seul bien
qui me restait! J'élevais mes yeux noyés de pleurs vers la sainte pour
l'éternel bonheur d'une si noble victime. Je vécus ainsi jusqu'au 22
décembre sans repos et presque sans nourriture, et cependant ne
succombant pas à ma douleur. La bonne soeur me croyant à jamais divorcée
avec le monde, ne fit aucune tentative pour m'en arracher. Mais je
voyais que son ame généreuse se complaisait dans l'espérance de ne me
voir, chercher que le ciel pour consolateur, d'adoucissement à mes
souffrances que la prière, et des actes de charité pour distraction.
J'aime à arrêter ma pensée sur ces jours de deuil!
Soeur Thérèse avait une de ces physionomies douces et expressives qui,
sans beauté et sans jeunesse, attirent cependant par leur sourire en
causant avec elle dans les courts momens enlevés à ses pieuses
occupations: soulagement des infortunés, exercices d'une dévotion
sincère. Dans un de ces momens où je témoignai à la bonne soeur ma
surprise de la voir si bien instruite des bruits de guerre, de nos
victoires, et des grands événemens de l'empire, dans l'effusion de ses
confidences et de ses souvenirs, elle me donna les détails suivans qui
resserrèrent encore les liens de la reconnaissance qui m'attachaient à
elle:
«Vous vous êtes peut-être plus d'une fois étonnée, Madame, de me voir,
dans mes obscurs devoirs, si instruite des intérêts terrestres. Hélas!
dans la grande famille française, où sont les mères, les épouses, les
soeurs, qui ne virent pas un époux, un frère ou un ami succomber avec
honneur ou revenir avec gloire, après avoir combattu pour la commune
patrie? Bien jeune encore je perdis mon père à la bataille de Friedland;
mon frère Philippe fit les campagnes de 1805 et 1806 avec le sixième
corps: dans celle de Russie il fut blessé de Viazma à Smolensk où le
maréchal Ney combattit dix jours comme un soldat. C'est là qu'il sauva
la vie à mon frère, qui serait resté sur le champ de bataille si cet ami
du soldat n'eût regardé comme ses enfans les braves associés à sa
gloire. Ma famille est de Sarrelouis. Mon frère étant revenu souffrant
de ses blessures, voulut y aller finir ses jours avec moi. Notre modique
patrimoine eût suffi aux besoins de notre obscure existence. Philippe
était l'oracle de nos veillées; on se pressait autour de lui pour
entendre les actions héroïques. Alors je lui disais: «Philippe, si l'on
se bat encore, je veux être soeur de charité; je veux secourir et
consoler ceux qui souffrent.--Je connais ta vocation, disait-il, elle
est noble et généreuse.» Lorsque tous les rois armés se levèrent de
nouveau contre Napoléon, mon frère courut aux drapeaux. Mais hélas! il
périt dans notre dernière campagne. Fidèle à mon voeu, je me fis recevoir
soeur de charité, et j'obtins la faveur de me rendre à Mézières. Ah!
Madame, c'est là que j'ai entendu les derniers soupirs des moribonds qui
ressemblaient encore à des cris de triomphes. Je n'appris la mort de mon
frère que plusieurs mois après l'avoir perdu. Ce fut long-temps après
l'accumulation de nos derniers désastres, que j'appris l'arrestation du
chef de mon pauvre frère, l'arrestation du maréchal Ney. Ah! combien
alors je trouvai mon frère heureux de n'avoir pas vécu jusqu'à ce jour
funeste! J'aurais donné, croyez-le, ma chère dame, le reste de ma vie
pour que le héros eût trouvé comme Philippe la mort du champ de
bataille...--Chère bonne Thérèse, ah! je ne veux plus me séparer de
vous,» lui répondis-je; et cette promesse partait du fond de mon coeur.
Que de maux, en effet, j'eusse évités! si dès lors je me fusse jetée
dans les bras de la pieuse fille qui répétait souvent: «Je suis
heureuse! car ma vie se passe à _secourir_ et _consoler_. Vous, si
bonne, si naturellement charitable, puisque le monde vous pèse,
croyez-moi, cet habit vous sera un abri contre les chagrins. Déjà il
soutint votre agonie dans un moment où la terre n'avait point de
consolations pour de pareilles douleurs. Lui seul peut consacrer son
deuil.
«--Thérèse, bonne Thérèse, ah! vous dites bien, m'écriai-je en pleurant
sur son sein; oui, je veux comme vous passer le reste de ma vie à
consoler et à secourir...» Ma résolution était sincère. Mais le sort
m'attendait encore pour bien d'autres agitations! et le lendemain même
du touchant discours de soeur Thérèse, le hasard le plus singulier me
rattacha de nouveau à toutes les vicissitudes de ma destinée errante et
bizarre.
Ma bonne Thérèse avait promis de venir de grand matin. Je l'attendis
long-temps, et avec une impatience bien naturelle dans mon état et après
ses promesses. Elle arriva enfin; ses traits étaient altérés. «Je
quitte, me dit-elle avec trouble, une femme malade dont l'obstination à
repousser toute parole religieuse me chagrine et me désespère. Vous qui
avez mieux que moi l'éloquence du monde, ce langage que peut comprendre
une malheureuse créature qui n'ose espérer en une miséricorde qu'elle
n'invoqua jamais, oh! venez, de grâce, à son secours et au mien.
«--Ma chère soeur, j'y consens. Je vous accompagne.
«--À ce trait je vous reconnais. Eh bien, venez sous vos habits; la
sévérité du mien l'a effrayée. Son âme souffre et repousse la prière qui
seule adoucit les peines et les remords eux-mêmes.»
Je jetai une robe et un schall sur moi, et suivis aussitôt la bonne
soeur, qui me conduisit dans une maison près de Saint-Sulpice. Après
avoir parlé au portier, Thérèse m'indiqua le numéro de la chambre et
s'éloigna, me promettant de venir dans une heure me reprendre: «Tâchez,
ajouta-t-elle, de préparer les voies du repentir.»
Je montai un étroit et vieil escalier; au dernier étage je trouvai une
jeune femme qui se donnait pour la garde, et voulut m'empêcher de voir
la malade; quelques pièces de monnaie l'apaisèrent. Jamais je ne vis
plus triste réduit: une seule fenêtre, fort élevée, répandait à peine là
quelque clarté. J'approchai, tâchant, avec le secours de mon flacon, de
ranimer une vie qui paraissait s'éteindre. La malade me regardait d'un
air égaré, et se soulevait avec effort; elle repoussa ma main qui lui
prodiguait du secours: «Éloignez-vous, qu'on me laisse mourir; je veux,
je dois mourir; et cependant la mort m'épouvante; j'ai une fille, je
l'ai perdue. Ah! je crains la mort!
«--Je conçois vos terreurs, vous êtes mère, mais si vous avez des torts
sur la conscience, faites que votre enfant n'ait pas à vous les
reprocher. Calmez-vous d'abord, je suis venue pour vous aider.
«--M'aider! et le pouvez-vous, y a-t-il des secours contre le
remords!... Ma fille, c'est moi, moi, hélas! qui l'ai perdue; je lui
laisse pour héritage la misère et l'opprobre.» Ici cette malheureuse
poussa des cris si déchirans, que ma résolution en fut ébranlée. Étant
enfin parvenue à la calmer un peu, elle me dit, sans que j'eusse
provoqué ses aveux, qu'elle était fille d'une femme qui avait, dans la
révolution, sauvé la vie au curé de Saint-Sulpice, à l'époque des
massacres de septembre; que celui-ci, pour échapper à une proscription
commune, les avait emmenées en Allemagne, d'où ils n'étaient revenus
qu'en 1800. «J'avais à mon retour quatorze ans, et, bientôt après, je
perdis ma mère. M. de Pancemont s'occupa de me donner un état; on me
trouvait jolie, j'eus le malheur de le croire, et à mon tour je devins
mère; j'élevai secrètement le fruit de cette première et coupable
séduction; M. de Pancemont eut la générosité de ne pas nous retirer sa
protection. L'intelligence précoce de ma fille le touchant, il se
l'attacha, lorsqu'en 1802 il fut nommé évêque de Vannes.»
M. de Pancemont était très lié avec un prêtre du parti vendéen, dans le
temps de la faveur de ce prélat auprès de Napoléon, avant et à l'époque
où il fut sacré par le cardinal Caprara, légat du pape. M. de Pancemont
employait souvent cette femme, que je nommerai Julie, à des voyages et à
une active correspondance avec l'abbé Bernier. Elle me prouva qu'elle
avait été fort avant dans les secrets de l'évêque de Vannes, par les
détails qu'elle me donna sur les relations de M. de Pancemont avec
l'évêque d'Orléans, M. Bernier, à l'époque et au sujet de la fameuse
déclaration des évêques constitutionnels, lors de la restauration du
culte; lorsque M. de Pancemont parcourait son diocèse pour y rétablir la
concorde, Julie fit un voyage en Angleterre, où se trouvait M. Amelot,
évêque de Vannes, non assermenté et simplement démissionnaire. Là
l'imprudente émigrée se lia avec une foule de personnes qui lui firent
oublier ce qu'elle devait à M. de Pancemont, qui était fort dévoué à
Napoléon. Julie, qui lui devait tant, devint son ennemie pour un peu
d'or; exerçant auprès de son bienfaiteur un espionnage étranger, elle
instruisait ses nouveaux amis des secrets d'une intimité qui eût dû être
sacrée pour elle; c'est ainsi qu'elle se regarda avec raison comme cause
de la mort de l'évêque de Vannes, par l'événement de 1806, lors de
l'arrestation de deux individus faisant partie du débarquement effectué
sur les côtes de Bretagne, par les affidés de Georges Cadoudal. On
arrêta deux de ces individus dans le Morbihan, accusés d'être les
principaux auteurs de ce coup de main. Peu de jours après, M. de
Pancemont alla donner la confirmation dans un village à quelques lieues
de Vannes; sa voiture fut arrêtée, on le saisit, on l'emmena affublé
d'habillemens grossiers; une rançon énorme lui fut imposée: il
souscrivit atout pour sauver ses jours et ceux de son secrétaire gardé
en otage. M. de Pancemont, ému par l'événement, et malgré les
témoignages du plus touchant intérêt, mourut peu de temps après, en
1807, regretté et pleuré par tout le monde. Julie, depuis cet événement,
n'avait plus eu de repos; son bienfaiteur lui avait laisse en mourant
des preuves d'une bonté qu'elle avait si indignement payée par
l'ingratitude; elle chercha à se rapprocher des agens du gouvernement
avec lesquels elle avait eu des relations; ses services honteux furent
plus tard employés et largement payés. Mais bientôt encore la
persécution succéda à la faveur; un des complices de Georges Cadoudal
fut arrêté: instrument obscur d'une trame fort étendue, c'était celui
qui avait entraîné Julie à trahir la reconnaissance qu'elle devait à M.
de Pancemont.
Fouché était à cette époque tout à Napoléon, et Julie porta la peine de
ce double changement de maître et de services; Julie resta en prison
pendant deux ans, et ne dut sa liberté qu'aux démarches de sa fille.
Cette coupable femme avoua qu'elle avait elle-même poussé sa fille à se
livrer à un homme qui mit son intérêt et ses services subalternes, mais
puissans, au prix du déshonneur. Cette infortunée, moins dépravée que sa
coupable mère, prodigua les plus tendres soins à celle qu'elle venait de
rendre à la liberté. À peine sortie de l'enfance, belle, innocente
encore, quoique flétrie, la pauvre Henriette voulut travailler pour sa
mère; celle-ci spécula sur d'autres ressources, et réussit à vaincre les
résistances de l'infortunée qui lui devait le fatal présent d'une vie de
honte. Deux ou trois années d'opulence payèrent tant de sacrifices; mais
Henriette, en suivant les conseils de sa mère, avait, en perdant la
pudeur, acquis les vices de sa cruelle position, et bientôt, méprisant
sa mère, elle s'en sépara sans regret, pour suivre un homme qui
l'abandonna à son tour. Une chute de cheval détruisit à jamais tous ses
honteux moyens de fortune, en la défigurant hideusement. Elle fut
recueillie dans un des hôpitaux de Londres, où son amant l'avait
délaissée.
Une lettre déchirante, qu'Henriette écrivit à sa mère, avait hâté, par
de tardifs remords, l'agonie de cette malheureuse femme, depuis
long-temps commencée. Cette femme ne méritait certes aucune pitié, et
m'inspirait même comme un sentiment d'épouvante; mais elle souffrait,
elle était seule, pauvre, désespérée, et je ne pus lui refuser ma
compassion, surtout lorsque, après mes offres bienveillantes, elle me
supplia les mains jointes de faire une démarche qui pouvait, en
secourant sa fille, rendre au moins à elle la mort moins amère.
«Je vous promets, lui répondis-je, de vous rendre votre fille si elle
existe encore; indiquez-m'en les moyens.» Alors Julie, se ranimant, me
donna l'adresse de Mme de La Valette, épouse du marquis de ce nom, qui
avait été receveur des Basses-Alpes, et dont j'ai parlé ailleurs. Elle
me plaint, elle connaît celui qui m'a ravi ma fille; elle vous dira,
Madame, les moyens de la faire revenir. Voilà des lettres qui
témoigneront de toute ma franchise et de toute ma véracité; et elle m'en
remit plusieurs en effet, portant une signature bien connue. Je laissai
quelqu'un près de Julie, et pourvus à ce qu'il ne lui manquât rien,
exigeant qu'elle reçût les soins d'une soeur de la charité.
«--Mille fois plutôt mourir de besoin!» s'écria cette femme endurcie.
J'eus, en pensant à ma bonne Thérèse, presque honte de ma pitié, et
n'exécutai ma promesse que par le religieux scrupule qu'elle m'avait
inspiré. J'étais restée fort long-temps, et Thérèse qui m'attendait en
bas ne s'était point lassée. Je lui dis que j'avais échoué, et que mon
dessein était de faire les démarches nécessaires pour le retour de la
malheureuse Henriette.
«Ah! oui, je serai de moitié dans cette bonne oeuvre, s'écria-t-elle. Si
jeune elle ne sera peut-être pas endurcie comme sa pauvre pécheresse de
mère qu'il ne faut pourtant pas abandonner. Si nous sauvons ces deux
âmes, quelle espérance de pardon pour nos propres fautes auprès du
ciel!»
Je rapporte les propres termes de cette bonne Thérèse. Je ne suis ni
dévote ni hypocrite, et j'assure en toute sincérité que jamais dans mes
plus beaux jours aucune éloquence ne m'attendrit plus profondément que
ce langage simple et ingénument religieux.
Je me rendis chez Mme de La Valette. La réception fut déchirante. Amie
dévouée de l'infortuné Labédoyère, elle avait été compromise pour avoir
voulu le sauver. Nous pleurâmes sur la même inutilité d'espérances pour
les mêmes malheurs. Ce fut un moment cruel, un renouvellement de larmes!
Mais j'y recueillis des consolations que je n'aurais pu devoir aux soins
pieux et tendres de ma bonne Thérèse; et ce hasard, cette rencontre
d'une connaissance qui datait des jours de nos triomphes, m'attacha par
la puissante magie des souvenirs.
Mme de La Valette se chargea de tout pour la fille de la coupable Julie,
et fit plus encore qu'elle n'avait promis, avec cette courageuse
activité d'héroïne qui la distinguait. Je la quittai après être
convenues de nous voir tous les jours. Nous avions déjà tant de voyages
projetés! De retour chez moi, j'y trouvai Thérèse qui m'annonça que
Julie était à l'agonie et totalement sans connaissance. Je me sentais de
l'éloignement pour des maux sans remède, et Thérèse elle-même m'engagea
à éviter ce funeste spectacle. Elle retourna seule remplir un pénible
devoir; et lorsque je la revis, Julie avait cessé de souffrir: ce qui
changea les dispositions de Mme de La Valette pour sa fille; et au lieu
de la mander à Paris, elle assura son exil à Londres, où je la vis trois
ans après. Je trouvai chez Mme de La Valette un ami du célèbre
Oberkampf, celui qui établit en France la fabrique des toiles de Jouy,
et que Napoléon appelait en plaisantant _le Seigneur de Jouy_. C'était
le lendemain de la mort de Julie; et cette rencontre, dont je rendrai
compte dans le chapitre suivant, décida mon départ pour la Belgique, et
me rejeta de nouveau dans toutes les agitations d'une vie nomade.