CHAPITRE CLXVII.

La soeur Thérèse.--Lettre à D. L***.--Le père de la soeur

Thérèse.--Julie.--L'évêque de Vannes, M. de Pancemont.--M. Bernier,

évêque d'Orléans.--Fouché.--Conspiration de Georges Cadoudal.--Henriette

et sa mère.--Mme de La Valette.--Souvenirs déchirans.--Mort de

Julie.--M. Oberkampf, _seigneur de Jouy_.

Il y avait douze jours que tout était fini pour moi; le monde avait

comme disparu sous mes larmes. De mes innombrables souvenirs il ne m'en

restait qu'un, celui de l'épouvantable catastrophe qui m'avait tout

rendu indifférent. Les illusions qui soutiennent l'existence ne

pouvaient arriver jusqu'à mon coeur... Je vivais uniquement sur un

tombeau... La bonne soeur à qui j'eus de si touchantes obligations était

la seule personne que j'avais voulu voir et entendre, et dont la

présence ne me fût pas odieuse. Je n'étais pas rentrée chez moi. Rien

n'aurait pu me décider à revoir les lieux où j'aurais rêvé une félicité

éteinte dans les flots d'un sang généreux; j'avais choisi un autre

appartement près la rue de Vaugirard, pour me rapprocher de ma bonne et

pieuse consolatrice: elle avait acquis un empire absolu sur mes

volontés, parce qu'elle pleurait à mes larmes. Me consoler eût été

blasphémer ma douleur... Ah! j'aimais mon désespoir comme je l'avais

aimé; c'était tout ce qui me restait de lui... La bonne soeur venait tous

les matins me chercher pour la première messe, que nous allions entendre

à la chapelle du boulevart des Invalides; je l'avais suppliée de me

laisser le costume sous lequel mon assiduité à l'église pouvait

n'exciter aucune curiosité... Pauvre bonne soeur! «Je manque peut-être à

la rigidité de quelques réglemens, me disait-elle; Dieu, qui voit les

coeurs, sait que le mien attache à cette condescendance pour votre

douleur l'espoir de gagner une âme noble, et de la rendre digne de le

connaître;» et elle céda... Je ne trompais point sa pieuse bienveillance

par d'hypocrites promesses; mais, en voyant ma douleur il était naturel

à celle qui attendait tout de la religion qu'elle la crût seule capable

de me consoler... D. L*** faisait mille démarches pour me parler. Je

l'évitais; mais je lui avais écrit: «Je serai fidèle à ma parole, jamais

votre nom ne sortira de ma bouche; mais toutes nos relations sont

finies. Puis-je oublier que si vous m'eussiez sacrifié vos abominables

devoirs le héros était sauvé?... Ne craignez rien de moi; si jamais la

vengeance pouvait lui rendre la vie, alors vous devriez trembler...

Renvoyez mes papiers par le porteur. SAINT-ELME.»

D. L*** ne renvoya que mon argent et le peu de bijoux qui me restaient

avant le fatal 7 décembre. Je fis peu d'attention alors à mes papiers

retenus par lui. Hélas! je ne croyais plus à un lendemain dans ma vie!

Quant à ma situation financière, je ne m'en occupais pas davantage; je

crois qu'il me restait encore cinq mille francs. N'étais-je pas assez

riche pour un avenir que mes voeux ardens et sincères bornaient à

quelques heures?... Changer de religion m'a toujours paru une sorte de

lâcheté, et je n'y songeais certes pas; mais je n'en priais pas moins

avec entraînement avec la bonne soeur. J'étais si fervente qu'elle dut

croire à ma vocation. La religion réformée n'admet point la consolation

d'invoquer les saints pour protecteurs, et je sentais que dans les

grandes amertumes de l'ame une image est comme un appui visible pour les

prières adressées aux amis qu'on a perdus... Avec quels élans de foi je

pressais sur mon coeur quelques restes des cheveux du guerrier, seul bien

qui me restait! J'élevais mes yeux noyés de pleurs vers la sainte pour

l'éternel bonheur d'une si noble victime. Je vécus ainsi jusqu'au 22

décembre sans repos et presque sans nourriture, et cependant ne

succombant pas à ma douleur. La bonne soeur me croyant à jamais divorcée

avec le monde, ne fit aucune tentative pour m'en arracher. Mais je

voyais que son ame généreuse se complaisait dans l'espérance de ne me

voir, chercher que le ciel pour consolateur, d'adoucissement à mes

souffrances que la prière, et des actes de charité pour distraction.

J'aime à arrêter ma pensée sur ces jours de deuil!

Soeur Thérèse avait une de ces physionomies douces et expressives qui,

sans beauté et sans jeunesse, attirent cependant par leur sourire en

causant avec elle dans les courts momens enlevés à ses pieuses

occupations: soulagement des infortunés, exercices d'une dévotion

sincère. Dans un de ces momens où je témoignai à la bonne soeur ma

surprise de la voir si bien instruite des bruits de guerre, de nos

victoires, et des grands événemens de l'empire, dans l'effusion de ses

confidences et de ses souvenirs, elle me donna les détails suivans qui

resserrèrent encore les liens de la reconnaissance qui m'attachaient à

elle:

«Vous vous êtes peut-être plus d'une fois étonnée, Madame, de me voir,

dans mes obscurs devoirs, si instruite des intérêts terrestres. Hélas!

dans la grande famille française, où sont les mères, les épouses, les

soeurs, qui ne virent pas un époux, un frère ou un ami succomber avec

honneur ou revenir avec gloire, après avoir combattu pour la commune

patrie? Bien jeune encore je perdis mon père à la bataille de Friedland;

mon frère Philippe fit les campagnes de 1805 et 1806 avec le sixième

corps: dans celle de Russie il fut blessé de Viazma à Smolensk où le

maréchal Ney combattit dix jours comme un soldat. C'est là qu'il sauva

la vie à mon frère, qui serait resté sur le champ de bataille si cet ami

du soldat n'eût regardé comme ses enfans les braves associés à sa

gloire. Ma famille est de Sarrelouis. Mon frère étant revenu souffrant

de ses blessures, voulut y aller finir ses jours avec moi. Notre modique

patrimoine eût suffi aux besoins de notre obscure existence. Philippe

était l'oracle de nos veillées; on se pressait autour de lui pour

entendre les actions héroïques. Alors je lui disais: «Philippe, si l'on

se bat encore, je veux être soeur de charité; je veux secourir et

consoler ceux qui souffrent.--Je connais ta vocation, disait-il, elle

est noble et généreuse.» Lorsque tous les rois armés se levèrent de

nouveau contre Napoléon, mon frère courut aux drapeaux. Mais hélas! il

périt dans notre dernière campagne. Fidèle à mon voeu, je me fis recevoir

soeur de charité, et j'obtins la faveur de me rendre à Mézières. Ah!

Madame, c'est là que j'ai entendu les derniers soupirs des moribonds qui

ressemblaient encore à des cris de triomphes. Je n'appris la mort de mon

frère que plusieurs mois après l'avoir perdu. Ce fut long-temps après

l'accumulation de nos derniers désastres, que j'appris l'arrestation du

chef de mon pauvre frère, l'arrestation du maréchal Ney. Ah! combien

alors je trouvai mon frère heureux de n'avoir pas vécu jusqu'à ce jour

funeste! J'aurais donné, croyez-le, ma chère dame, le reste de ma vie

pour que le héros eût trouvé comme Philippe la mort du champ de

bataille...--Chère bonne Thérèse, ah! je ne veux plus me séparer de

vous,» lui répondis-je; et cette promesse partait du fond de mon coeur.

Que de maux, en effet, j'eusse évités! si dès lors je me fusse jetée

dans les bras de la pieuse fille qui répétait souvent: «Je suis

heureuse! car ma vie se passe à _secourir_ et _consoler_. Vous, si

bonne, si naturellement charitable, puisque le monde vous pèse,

croyez-moi, cet habit vous sera un abri contre les chagrins. Déjà il

soutint votre agonie dans un moment où la terre n'avait point de

consolations pour de pareilles douleurs. Lui seul peut consacrer son

deuil.

«--Thérèse, bonne Thérèse, ah! vous dites bien, m'écriai-je en pleurant

sur son sein; oui, je veux comme vous passer le reste de ma vie à

consoler et à secourir...» Ma résolution était sincère. Mais le sort

m'attendait encore pour bien d'autres agitations! et le lendemain même

du touchant discours de soeur Thérèse, le hasard le plus singulier me

rattacha de nouveau à toutes les vicissitudes de ma destinée errante et

bizarre.

Ma bonne Thérèse avait promis de venir de grand matin. Je l'attendis

long-temps, et avec une impatience bien naturelle dans mon état et après

ses promesses. Elle arriva enfin; ses traits étaient altérés. «Je

quitte, me dit-elle avec trouble, une femme malade dont l'obstination à

repousser toute parole religieuse me chagrine et me désespère. Vous qui

avez mieux que moi l'éloquence du monde, ce langage que peut comprendre

une malheureuse créature qui n'ose espérer en une miséricorde qu'elle

n'invoqua jamais, oh! venez, de grâce, à son secours et au mien.

«--Ma chère soeur, j'y consens. Je vous accompagne.

«--À ce trait je vous reconnais. Eh bien, venez sous vos habits; la

sévérité du mien l'a effrayée. Son âme souffre et repousse la prière qui

seule adoucit les peines et les remords eux-mêmes.»

Je jetai une robe et un schall sur moi, et suivis aussitôt la bonne

soeur, qui me conduisit dans une maison près de Saint-Sulpice. Après

avoir parlé au portier, Thérèse m'indiqua le numéro de la chambre et

s'éloigna, me promettant de venir dans une heure me reprendre: «Tâchez,

ajouta-t-elle, de préparer les voies du repentir.»

Je montai un étroit et vieil escalier; au dernier étage je trouvai une

jeune femme qui se donnait pour la garde, et voulut m'empêcher de voir

la malade; quelques pièces de monnaie l'apaisèrent. Jamais je ne vis

plus triste réduit: une seule fenêtre, fort élevée, répandait à peine là

quelque clarté. J'approchai, tâchant, avec le secours de mon flacon, de

ranimer une vie qui paraissait s'éteindre. La malade me regardait d'un

air égaré, et se soulevait avec effort; elle repoussa ma main qui lui

prodiguait du secours: «Éloignez-vous, qu'on me laisse mourir; je veux,

je dois mourir; et cependant la mort m'épouvante; j'ai une fille, je

l'ai perdue. Ah! je crains la mort!

«--Je conçois vos terreurs, vous êtes mère, mais si vous avez des torts

sur la conscience, faites que votre enfant n'ait pas à vous les

reprocher. Calmez-vous d'abord, je suis venue pour vous aider.

«--M'aider! et le pouvez-vous, y a-t-il des secours contre le

remords!... Ma fille, c'est moi, moi, hélas! qui l'ai perdue; je lui

laisse pour héritage la misère et l'opprobre.» Ici cette malheureuse

poussa des cris si déchirans, que ma résolution en fut ébranlée. Étant

enfin parvenue à la calmer un peu, elle me dit, sans que j'eusse

provoqué ses aveux, qu'elle était fille d'une femme qui avait, dans la

révolution, sauvé la vie au curé de Saint-Sulpice, à l'époque des

massacres de septembre; que celui-ci, pour échapper à une proscription

commune, les avait emmenées en Allemagne, d'où ils n'étaient revenus

qu'en 1800. «J'avais à mon retour quatorze ans, et, bientôt après, je

perdis ma mère. M. de Pancemont s'occupa de me donner un état; on me

trouvait jolie, j'eus le malheur de le croire, et à mon tour je devins

mère; j'élevai secrètement le fruit de cette première et coupable

séduction; M. de Pancemont eut la générosité de ne pas nous retirer sa

protection. L'intelligence précoce de ma fille le touchant, il se

l'attacha, lorsqu'en 1802 il fut nommé évêque de Vannes.»

M. de Pancemont était très lié avec un prêtre du parti vendéen, dans le

temps de la faveur de ce prélat auprès de Napoléon, avant et à l'époque

où il fut sacré par le cardinal Caprara, légat du pape. M. de Pancemont

employait souvent cette femme, que je nommerai Julie, à des voyages et à

une active correspondance avec l'abbé Bernier. Elle me prouva qu'elle

avait été fort avant dans les secrets de l'évêque de Vannes, par les

détails qu'elle me donna sur les relations de M. de Pancemont avec

l'évêque d'Orléans, M. Bernier, à l'époque et au sujet de la fameuse

déclaration des évêques constitutionnels, lors de la restauration du

culte; lorsque M. de Pancemont parcourait son diocèse pour y rétablir la

concorde, Julie fit un voyage en Angleterre, où se trouvait M. Amelot,

évêque de Vannes, non assermenté et simplement démissionnaire. Là

l'imprudente émigrée se lia avec une foule de personnes qui lui firent

oublier ce qu'elle devait à M. de Pancemont, qui était fort dévoué à

Napoléon. Julie, qui lui devait tant, devint son ennemie pour un peu

d'or; exerçant auprès de son bienfaiteur un espionnage étranger, elle

instruisait ses nouveaux amis des secrets d'une intimité qui eût dû être

sacrée pour elle; c'est ainsi qu'elle se regarda avec raison comme cause

de la mort de l'évêque de Vannes, par l'événement de 1806, lors de

l'arrestation de deux individus faisant partie du débarquement effectué

sur les côtes de Bretagne, par les affidés de Georges Cadoudal. On

arrêta deux de ces individus dans le Morbihan, accusés d'être les

principaux auteurs de ce coup de main. Peu de jours après, M. de

Pancemont alla donner la confirmation dans un village à quelques lieues

de Vannes; sa voiture fut arrêtée, on le saisit, on l'emmena affublé

d'habillemens grossiers; une rançon énorme lui fut imposée: il

souscrivit atout pour sauver ses jours et ceux de son secrétaire gardé

en otage. M. de Pancemont, ému par l'événement, et malgré les

témoignages du plus touchant intérêt, mourut peu de temps après, en

1807, regretté et pleuré par tout le monde. Julie, depuis cet événement,

n'avait plus eu de repos; son bienfaiteur lui avait laisse en mourant

des preuves d'une bonté qu'elle avait si indignement payée par

l'ingratitude; elle chercha à se rapprocher des agens du gouvernement

avec lesquels elle avait eu des relations; ses services honteux furent

plus tard employés et largement payés. Mais bientôt encore la

persécution succéda à la faveur; un des complices de Georges Cadoudal

fut arrêté: instrument obscur d'une trame fort étendue, c'était celui

qui avait entraîné Julie à trahir la reconnaissance qu'elle devait à M.

de Pancemont.

Fouché était à cette époque tout à Napoléon, et Julie porta la peine de

ce double changement de maître et de services; Julie resta en prison

pendant deux ans, et ne dut sa liberté qu'aux démarches de sa fille.

Cette coupable femme avoua qu'elle avait elle-même poussé sa fille à se

livrer à un homme qui mit son intérêt et ses services subalternes, mais

puissans, au prix du déshonneur. Cette infortunée, moins dépravée que sa

coupable mère, prodigua les plus tendres soins à celle qu'elle venait de

rendre à la liberté. À peine sortie de l'enfance, belle, innocente

encore, quoique flétrie, la pauvre Henriette voulut travailler pour sa

mère; celle-ci spécula sur d'autres ressources, et réussit à vaincre les

résistances de l'infortunée qui lui devait le fatal présent d'une vie de

honte. Deux ou trois années d'opulence payèrent tant de sacrifices; mais

Henriette, en suivant les conseils de sa mère, avait, en perdant la

pudeur, acquis les vices de sa cruelle position, et bientôt, méprisant

sa mère, elle s'en sépara sans regret, pour suivre un homme qui

l'abandonna à son tour. Une chute de cheval détruisit à jamais tous ses

honteux moyens de fortune, en la défigurant hideusement. Elle fut

recueillie dans un des hôpitaux de Londres, où son amant l'avait

délaissée.

Une lettre déchirante, qu'Henriette écrivit à sa mère, avait hâté, par

de tardifs remords, l'agonie de cette malheureuse femme, depuis

long-temps commencée. Cette femme ne méritait certes aucune pitié, et

m'inspirait même comme un sentiment d'épouvante; mais elle souffrait,

elle était seule, pauvre, désespérée, et je ne pus lui refuser ma

compassion, surtout lorsque, après mes offres bienveillantes, elle me

supplia les mains jointes de faire une démarche qui pouvait, en

secourant sa fille, rendre au moins à elle la mort moins amère.

«Je vous promets, lui répondis-je, de vous rendre votre fille si elle

existe encore; indiquez-m'en les moyens.» Alors Julie, se ranimant, me

donna l'adresse de Mme de La Valette, épouse du marquis de ce nom, qui

avait été receveur des Basses-Alpes, et dont j'ai parlé ailleurs. Elle

me plaint, elle connaît celui qui m'a ravi ma fille; elle vous dira,

Madame, les moyens de la faire revenir. Voilà des lettres qui

témoigneront de toute ma franchise et de toute ma véracité; et elle m'en

remit plusieurs en effet, portant une signature bien connue. Je laissai

quelqu'un près de Julie, et pourvus à ce qu'il ne lui manquât rien,

exigeant qu'elle reçût les soins d'une soeur de la charité.

«--Mille fois plutôt mourir de besoin!» s'écria cette femme endurcie.

J'eus, en pensant à ma bonne Thérèse, presque honte de ma pitié, et

n'exécutai ma promesse que par le religieux scrupule qu'elle m'avait

inspiré. J'étais restée fort long-temps, et Thérèse qui m'attendait en

bas ne s'était point lassée. Je lui dis que j'avais échoué, et que mon

dessein était de faire les démarches nécessaires pour le retour de la

malheureuse Henriette.

«Ah! oui, je serai de moitié dans cette bonne oeuvre, s'écria-t-elle. Si

jeune elle ne sera peut-être pas endurcie comme sa pauvre pécheresse de

mère qu'il ne faut pourtant pas abandonner. Si nous sauvons ces deux

âmes, quelle espérance de pardon pour nos propres fautes auprès du

ciel!»

Je rapporte les propres termes de cette bonne Thérèse. Je ne suis ni

dévote ni hypocrite, et j'assure en toute sincérité que jamais dans mes

plus beaux jours aucune éloquence ne m'attendrit plus profondément que

ce langage simple et ingénument religieux.

Je me rendis chez Mme de La Valette. La réception fut déchirante. Amie

dévouée de l'infortuné Labédoyère, elle avait été compromise pour avoir

voulu le sauver. Nous pleurâmes sur la même inutilité d'espérances pour

les mêmes malheurs. Ce fut un moment cruel, un renouvellement de larmes!

Mais j'y recueillis des consolations que je n'aurais pu devoir aux soins

pieux et tendres de ma bonne Thérèse; et ce hasard, cette rencontre

d'une connaissance qui datait des jours de nos triomphes, m'attacha par

la puissante magie des souvenirs.

Mme de La Valette se chargea de tout pour la fille de la coupable Julie,

et fit plus encore qu'elle n'avait promis, avec cette courageuse

activité d'héroïne qui la distinguait. Je la quittai après être

convenues de nous voir tous les jours. Nous avions déjà tant de voyages

projetés! De retour chez moi, j'y trouvai Thérèse qui m'annonça que

Julie était à l'agonie et totalement sans connaissance. Je me sentais de

l'éloignement pour des maux sans remède, et Thérèse elle-même m'engagea

à éviter ce funeste spectacle. Elle retourna seule remplir un pénible

devoir; et lorsque je la revis, Julie avait cessé de souffrir: ce qui

changea les dispositions de Mme de La Valette pour sa fille; et au lieu

de la mander à Paris, elle assura son exil à Londres, où je la vis trois

ans après. Je trouvai chez Mme de La Valette un ami du célèbre

Oberkampf, celui qui établit en France la fabrique des toiles de Jouy,

et que Napoléon appelait en plaisantant _le Seigneur de Jouy_. C'était

le lendemain de la mort de Julie; et cette rencontre, dont je rendrai

compte dans le chapitre suivant, décida mon départ pour la Belgique, et

me rejeta de nouveau dans toutes les agitations d'une vie nomade.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 7 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 6 / 36 题